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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Émile Augier, grand bourgeois de France
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1921-04, Collections de BAnQ.

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Québec Vol.VI, No 3.AVRIL 1921.LE CANADA FRANÇAIS o Publication de l’Université Laval FM I LC AUGIER Grand bourgeois de France Ce n’est pas une conférence, c’est tout un cours qu’il faudrait consacrer à l’œuvre d’Émile Augier.Né en 1820, — l’année des Méditations,—mort en 1889,— l’année de la Tour Eiffel — il a presque tout connu d’un siècle singulièrement fertile en accidents comme en chefs-d’œuvre.Entré dans la littérature en 1844, il n’en sort qu’en 1878; et pendant près de vingt ans apparaît comme le premier auteur comique de sa génération.Son théâtre comporte sept volumes et près de trente pièces en vers ou en prose.Observateur, moraliste, il traite de presque tous les grands problèmes qui ont intéressé l’opinion publique de 1830 à 1890, et nous donne une idée assez exacte de ce que fut sinon toute la société française, du moins la grande bourgeoisie sous Louis-Philippe et Napoléon III.Créateur de types, enfin, et comique vigoureux il a mérité qu’on le rapprochât plus d une fois de Molière.Il aurait donc droit, comme écrivain de second ordre peut-être, mais de tradition et de caractère classique, a une etude detaillee que nous ne pouvons entreprendre.Forcé de choisir, je laisserai de côté le dramaturge proprement dit pour m’arrêter au seul moraliste.Ce sera 130 Le Canada français non seulement indiquer la leçon qui se dégage de l’œuvrer mais, en esquissant la physionomie morale de l'écrivain, étudier le caractère de cette bourgeoisie qui, de Molière à V.Hugo, tient dans notre littérature une place si considérable.Émile Augier, je vous l’ai dit, est né en 1820.Son grand-pere, pamphlétaire jadis célèbre par son anticléricalisme corrosif et graveleux, n’était plus qu’un époux délicieux et un grand-père attendri.Son père, avoué à Valence, devait devenir avocat à la cour de Cassation et au Conseil d État.Vous voyez le milieu: dans une petite ville où le» passions politiques et religieuses étaient violentes, une famille unie, honorable, à tout le moins aisée, de lettrés sceptique», de légistes respectueux du pouvoir, amis de l’ordre social mais impatients de toute autorité spirituelle, pratiquant — après bien des fredaines sans doute — un certain nombre d& vertus naturelles, heureux, assurant le bonheur de leurs proches, mais satisfaits de la vie présente et incapables d’éprouver, de concevoir même d’autres aspirations, plus lointaines et plus élevées.Bref, le type de la famille bourgeoise, telle que l’aurait pu souhaiter un Molière.De cette famille, de cette bourgeoisie, Augier sera le fils respectueux, fidèle et fier.Il défendra ses représentant», quitte d’ailleurs à leur administrer ça et là quelques dures leçons; il défendra ses principes, principes moraux, politiques et sociaux.Soucieux d’ordre et de progrès, il combattra avec une ardeur égale les romantiques adversaires-de la famille, cellule sociale, et les conservateurs, qu’ils fussent des aristocrates rétrogrades ou des bourgeois oublieux de leur origine comme de leur vocation.Mais il ne s’engagera que plus tard dans la lutte politique.C’est pour le maintien de la famille qu’il combattra d’abord, comme c’est à la défense de la famille qu’il consacrera ses-derniers efforts.En effet vers 1845 et depuis trente ans, l’ordre— surtout familial —était menacé par le romantisme, lequel n’était Émile Augier 131 pas seulement une poétique ou une esthétique, mais voulait être une morale, une politique, une mystique, une religion.C’était la politique du sentiment, la mystique de l’amour.On ne connaissait plus qu’un principe: la toute puissance de la passion; on ne concevait plus qu’une loi: l’obéissance à la passion.C est que, disait-on, irrésistible, fatale dans ses origines, son développement et son déclin, la passion est encore d’origine, de caractère divin.Céder à son appel est plus qu’un droit, c’est un devoir, un devoir impérieux, sublime, supérieur à toutes les obligations familiales ou sociales.Car l’individu, être sacré, est à lui-même sa propre fin ; son développement dans le sens voulu par Dieu ne doit connaître ni obstacle ni limite.D où, pratiquement, si une Marion Delorme, si une Marguerite Gautier, apres des années de vénalité, éprouve une passion sincère et désintéressée pour un Didier ou un Armand Duval, cette passion la purifie, la régénère comme une eau baptismale ; et sans exiger qu’elle aille achever dans le cloître sa miraculeuse transformation, nous avons envers elle un devoir rigoureux de respect, de vénération et, au besoin, d’hospitalité familiale.Pareillement, toute femme malheureuse en ménage — ou qui se croit telle— a le droit de secouer le joug qui lui pèse.Et même, pour s’évader de la geôle conjugale, elle n’a pas besoin d’être une victime.Son mari n’eût-il aucun tort, ses enfants dussent-ils devenir de pitoyables orphelins, elle peut, elle doit aller librement, fièrement, pieusement là où l’appelle l’Amour.Contre ces sornettes malfaisantes, Émile Augier va dès 1849 s’élever avec une intransigeance vigoureuse, et sur le chemin des demoiselles converties ou intrigantes comme devant les épouses romanesques ou méchantes, il se dresse en adversaire farouche, la cravache à la main et quelquefois le pistolet. 132 Le Canada français Ne parlons pas de celles qu’il appelle les Lionnes pauvres 1 2 et que les romantiques eux-mêmes auraient exécutées, si leur cœur desséché n’est avide que de luxe et d’argent pour ce luxe.Laissons cette Olympe Taverny qui, devenue comtesse de Puygiron, garde “ la nostalgie de la boue ”, et paye de son sang son incurable ignominie.Tenons-nous en à deux personnages significatifs, à deux pièces qui marquent une date dans l’histoire de notre théâtre et dont l’une est restée au répertoire de la Comédie Française : VAventurière (1848) et Gabrielle (1849).Je ne rappelle pas le sujet, si connu, de VAventurière.Le dénouement, à lui seul, serait significatif.Mais plus que la défaite de Clorinde, les épisodes de la lutte, l’attitude des adversaires en présence et les raisons dont ils justifient leur conduite expriment la pensée du poète moraliste.Clorinde trouve dans les enfants de Monte-Prade ses deux adversaires principaux : Célie, jeune fille toute pure, Fabrice, viveur fatigué qui vient de rentrer au logis Traînant l’aile et tirant le pied.Elle tâche de séduire l’un et l’autre.Mais l’un et l’autre la repoussent sans pitié.Célie n’admet pas que la misère soit une excuse à l’inconduite : Célie : J’ignore ce que peut conseiller la misère, Mais suivre ses conseils n’est pas si nécessaire Qu’on ne voie, en dépit de la faim et du froid, Plus d’une pauvre fille honnête et marchant droit.Clorinde : Ah ! celle-là déploie un courage sublime Sans doute.Admirez-la ; mais plaignez la victime (1) Les Lionnes pauvres (1858) (2) Le Mariage d'Olympe (1854). Ém t e Augier 133 CÉLIE : Oui, d’avoir préféré, par un honteux effort, L’infamie au travail, à la faim, à la mort, Oui, de s’être à jamais de l’estime bannie En troquant le bonheur contre l’ignominie.Elle n’accepte pas davantage que le repentir confère d autre droit que celui de l’expiation : Qui déteste sa faute en doit haïr le fruit._ Vos remords sont douteux, s’ils vous laissent 1 audace.Madame, d’usurper plus longtemps cette place.Votre bonne action, car je veux bien y croire, N’est qu'un commencement de l’œuvre expiatoire.La vertu me paraît comme un temple élevé : Si la porte par où l’on sort n’a qu’un degré.Celle par où l'on rentre, en a cent j’imagine.Que l’on monte à genoux, en frappant sa poitrine.Enfin pour justifier sa rigueur, elle invoque, avec les exigences de l’ordre social, le respect dû à la vertu malheureuse : Dieu, dites-vous ?Sachez que les honnêtes gens Trahiraient sa justice à vous être indulgents ! Car votre arrêt n’est pas seulement leur vengeance, C’est l’encouragement et c’est la récompense De ces fières vertus qui dans un galetas Ont froid et faim, Madame, et ne se rendent pas.(Aventurière, III, 5.) Jugez-vous cette petite fille à la fois bien informée et bien intransigeante ?Vous ne trouverez pas plus d’indulgence chez son aîné Fabrice, qui pourtant.Non seulement il ne pardonne pas à celles qui furent jadis ses amies et ses complices : Ma haine s'allume au lieu de mon mépris.Au spectacle du bien que ces femmes m’ont pris.C’est trop peu de dédain, il faut de la vengeance Contre cette impudique et venimeuse engeance.Sans elles, Dieu puissant ! il me serait connu Le pur ravissement d’un amour ingénu ; Ma jeunesse au soleil se fût épanouie, Par un hymen fécond doucement réjouie.Enfin, peu soucieux de la fuite du temps, J’attendrais la vieillesse entre de beaux enfants, Et je pardonnerais sans peine aux jours rapides, Qui, grandissant mes fils, m’ajouteraient des rides.(Aventurièn, IV, 2.) 134 Le Canada français Et encore : Vous me feriez pitié, si vous n’étiez funeste.Mais lorsque je vous vois, vos pareilles et vous, Répandre vos poisons dans les cœurs les plus doux ; Quand surtout vous voulez, par d’odieuses trames, Prendre dans vos maisons le rang d’honnêtes femmes, A côté de nos sœurs lever vos fronts abjects, Et comme notre amour, nous voler nos respects!.Tiens, va-t’en ! (Aventurière, IV.5.) Non seulement il s indigne quand Clorinde prétend prendre chez lui la place de sa mère : Ma mère ! Osez-vous Parler de cette sainte autrement qu’à genoux.Vous courtisane, vous menteuse, vous infâme 1 {Ibid.) Mais à l’Aventurière et à ses semblables, il refuse jusqu’au nom de femme : Vous une femme ?Un homme est-il un lâche ?Non.Et bien ! je vous le dis : on doit le même outrage Aux femmes sans pudeur qu’aux hommes sans courage.Car le droit au respect, la première grandeur, C est pour nous le courage et pour vous la pudeur.(Ibid.) Tant de rigueur révolte d’abord Clorinde.Mais contre la cupidité brutale de son frère, contre son propre orgueil et son propre intérêt, elle finit par prendre le parti de la vérité et de la vertu.Elle avoue son indignité, renonce à son entreprise et part pour le couvent.Or rappelez-vous.Quelques années plus tôt, V.Hugo avait mis sur la scène une demoiselle fameuse sous LouisXIII.Non content d’en faire une victime de Richelieu — l’Homme rouge !—non content de la réhabiliter à bon compte dans un vers fameux, il l’avait proposée à l’estime, à l’admiration de la terre et des cieux : Émile Augier 135 Écoute* tou* : — à l’heure où je suis, cette terre S’efface comme une ombre, et la bouche est sincère ! Et bien ! en ce moment, du haut de l’échafaud,— Quand l’innocence y meurt, il n’est rien de plus haut !_ Marie, Ange du Ciel, que la terre a flétrie.Mon amour, mon épouse, écoute-moi, Marie.Au nom de Dieu, vers qui la mort va m’entratnant.Je te pardonne ! (Marion Delorme, V.7.) C’est à cette apothéose, à cette canonisation de Marion Delorme qu’Émile Augier répond par la condamnation et la claustration de Clorinde.Impitoyable aux aventurières qui veulent toutes les joies de la famille, Augier ne permet pas que s’en évadent les épouses, les mères en mal de romanesque.Un mari peut n’être que notaire,— pour les échevelés de 1849 c’était une honte d’appartenir à la basoche—; il peut souhaiter que ses chemises aient tous leurs boutons,— un homme a-t-il une âme quand il s’arrête à ces détails grossiers ?—U peut même être affligé d’un appétit plébéien et de manières rustiques ; s’il aime sa femme et ses enfants, s’il leur offre son travail, son dévouement, ses caresses, il est digne à son tour de tout leur respect et de toute leur tendresse.Le clair de lune peut inviter aux rêveries sentimentales ; un homme plus jeune, plus élégant, plus spirituel peut chanter sous le balcon, murmurer ces mots d’infini, d’idéal qui séduisent les imaginations pour mieux décevoir les cœurs ; le devoir est au foyer, et non seulement le devoir, mais le bonheur et la poésie même.Encore une fois, ce n’était pas l’avis des romanciers à la ™®de’e" Particulier de George Sand qui, pour Indiana, Léha, Valentine et quelques autres, réclamait le droit d’aimer n importe qui, n’importe quand, n’importe comment, selon eur bon caprice assimilé à la volonté de Dieu.Mais c’était avis Augier, et aux lamentations, aux aspirations, aux divagations de sa Gabrielle, comme aux protestations et aux revendications de Stéphane, il opposa les vieux principes de la sagesse familiale et chrétienne. 136 Le Canada français Voilà certes une belle et vive poésie.J’en sais une pourtant plus saine et mieux choisie, Dont plus solidement un cœur d’homme est rempli : C’est le contentement du devoir accompli, C’est le travail aride et la nuit studieuse, Tandis que la maison s’endort silencieuse, Et que, pour rafraîchir son labeur échauffant On a tout près de soi le sommeil d’un enfant.Laissons aux cerveaux creux ou bien aux égoïstes Ces désordres, au fond si vides et si tristes, Ces amours sans lien et dont l’impiété A l’égal d’un malheur craint la fécondité.Mais, nous autres, soyons des pères, c’est-à-dire, Mettons dans nos maisons, comme un chaste sourire, Une compagne pure en tout et d’un tel prix, Qu’il soit bon d’en tirer les âmes de nos fils, Certains que d’une femme angélique et fidèle, Il ne peut rien sortir que de noble comme elle ! Voilà la dignité de la vie et son but ! Tout le reste n’est rien que prélude et début ; Nous n’existons vraiment que par ces petits êtres Qui dans tout notre cœur s’établissent en maîtres, Qui prennent notre vie et ne s’en doutent pas, Et n’ont qu’à vivre heureux pour n’être point ingrats.(Gabrielle, V, 5.) L’effronterie de cette morale provoqua chez les tenants du romantisme un véritable déchaînement de colère et Vacque-rie lança contre les bourgeois et leur poète un anathème furibond.“ Gabrielle devait nécessairement plaire au public, surtout au public du Théâtre Français.Le sens de la pièce est que la passion et la poésie sont des chimères ridicules, et qu’il n’y a de poètes que les bourgeois.Quel poète que M.Augier ! ” “ Quand on caresse ainsi les bas instincts de la foule, quand on prend son parti contre l’idéal et contre les aspirations hautaines de l’âme à l’étroit dans le corps et dans la vie, quand on ajoute la raillerie comme une pointe de plus aux clous dont le monde crucifie les grands cœurs martyrs, quand on renie humblement les vers, la rêverie et les étoiles, quand on se résigne à convenir avec les notaires et les avoués.qu’ils valent bien les poètes, et qu’il n’existe pas sous le ciel d’autre poème que le code, c’est bien le moins que les notaires et les avoués répondent par un sourire au gracieux auteur qui se met ainsi à genoux pour leur châtouiller la plante des pieds.” “ Rien n’est d’un effet plus inmanquable, au théâtre, que les maximes de morale, les appels à l’union des ménages, les dithyrambes contre l’adultère, l’éloge exalté de la fidélité conjugale, l’admiration des chemises qui ont toutes leurs boutons, le lyrisme du pot au feu.C’est étonnant, les fibres que cela remue dans le commun des spectateurs.Qu’est-ce que l’âme, qu’est-ce que l’infini auprès d’une chaussette bien raccommodée ?” Émile Augier 137 D’autres critiques, il est vrai, qui n’étaient ni des sots ni des rétrogrades félicitèrent le poète d’avoir célébré en honnête bourgeois la vertu et la poésie bourgeoises.Mais aucun d’eux peut-être n’insista sur ce qui constitue aux yeux d Augier le fondement même de la morale familiale.Sauf exception, l’enfant n’existait pas pour les amants du lyrisme, du roman et du théâtre romantiques.C’est à lui toujours que pense l’auteur de VAventurière, du Mariage d’Olympe, de Gabrielle et aussi, nous le verrons plus loin, de la Contagion, des Effrontés, de Madame Caverlet et des Fourchambault.Rappelez-vous Fabrice déplorant les conséquences de son inconduite.Il ne regrette pas seulement d’avoir gâché sa jeunesse.Il se repent surtout de s’être sevré pour toujours des joies paternelles et condamné aux amertumes de la solitude.Ma haine s'allume au lieu de mon mépris, Au spectacle du bien que ces femmes m’ont pris.C’est trop peu de dédain, il faut de la vengeance.Sans elles, Dieu puissant ! il me serait connu Le pur ravissement d’un amour ingénu ; Ma jeunesse au soleil se fût épanouie, Par un hymen fécond doucement réjouie.Enfin, peu soucieux de la fuite du temps, J’attendrais la vieillesse entre de beaux enfants.Et je pardonnerais sans peine aux jours rapides, Qui, grandissant mes fils, m’ajouteraient des rides.(Aventurière, IV, 2.).Et pour combler à l’avance le vide de son existence, il appelle de tous ses vœux les neveux et nièces qui tromperont son besoin de paternité : Que de petits enfants notre maison fourmille, Mon père, nous serons les vieux de la famille.(Ibid.V.7.).De même c’est le souvenir de sa mère, c’est la pensée de sa fille qui arrêtent d’abord Gabrielle sur la pente de la tentation : 138 Le Canada français Je ne souillerai pas l’héritage d’honneur Que ma mère a transmis à toute sa famille Et que je dois transmettre à mon tour à ma fille.Quand son père travaille et consume ses jours A lui faire un destin paisible dans son cours, Moi, femme, je ne puis à la moisson plus ample, Je ne puis apporter pour ma part que l’exemple ; Mais je l’apporterai quoiqu’il coûte à mon cœur.Et de ce grand combat il sortira vainqueur.Pour qu à sa mère un jour ma fille se soutienne, Comme je me soutiens maintenant à la mienne.(Gabrielle, II, 8.) Et c est, on s’en souvient, pour son enfant que le mari veille et peine ; c’est près de son berceau qu’il se repose ou se console : Voilà certes une belle et vive poésie, J en sais une pourtant plus saine et mieux choisie.Dont plus solidement un cœur d’homme est rempli : C est le contentement du devoir accompli, C est le travail aride et la nuit studieuse Tandis que la maison s’endort silencieuse Et que, pour rafraîchir son labeur échauffant, On a tout près de soi le sommeil d’un enfant.(Gabrielle, 8.) C’est au chevet de l’enfant qu’il amène sa femme défaillante, c’est pour l’honneur, pour la vertu de l’enfant qu’il exige d’elle honneur et vertu.C’est pour avoir méconnu cette loi qu’Henri de Puygiron(1) s'effraie à 1 idée d’une paternité possible.Ses responsabilités éventuelles lui font découvrir l’énormité de son erreur passée, et dans l’anathème qu’il lance contre Olympe ce qui crie c’est sa conscience paternelle révoltée plus que son amour trahi ou son honneur bafoué : “ Une fille de vous ! Elle n’aurait qu’à vous ressembler ! ” Non seulement un mot de ce genre — simple et vrai — éclaire une âme, et d’un personnage falot fait un homme vivant, douloureux, mais il confère à toute la pièce son carac- Ma iage d'Olympe. Émile Augier 139 tère véritable, et dans ce qui aurait pu n’être qu’un mélodrame, il introduit la dignité tragique.* * * Mais pour assurer l’honneur du foyer, Augier ne s adresse-t-il qu’à l’épouse, qu’à la mère?A l’homme, mari et père, n’impose-t-il pas des devoirs analogues ?N’allez pas vous y tromper.C’est bien contre des femmes qu’il a d’abord et surtout lutté.C’est une Olympe qu’il tue, une Séraphine qu’il jette à la rue, en attendant le bouge et l’hôpital, une Clorinde qu’il enferme au couvent, une Gabriel-le qu’il ramène au foyer.Et de ce misogynisme apparent, l’explication est simple; si Hugo, Dumas, Sand et quelques autres avaient surtout paré l’amour de toutes les séductions féminines; chargé les Lélia, les Valentine, les Indiana, les Marion Delorme, les dona Sol succédant aux Delphine, aux Corinne et précédant les Thisbé, les Cosette, de plaider auprès du public la cause facile des amours poétiques et déchaînées ! Augier cependant n’a pas que des exigences unilatérales, et, de certains devoirs, il ne dispense pas les hommes, tant s en faut.Sa rigueur, à vrai dire, n’a rien d’évangélique.En bon bourgeois fidèle à la tradition gauloise, en bon vivant qui ne se croyait pas autorisé à certaines rigueurs, il accorde à ses jeunes gens de larges dispenses.Jeter sa gourme lui paraît légitime, nécessaire, rassurant pour l’avenir.Il demande seulement une certaine réserve, faite de discrétion et de prévoyance.Bien plus la sagesse masculine lui paraît une sottise digne de moquerie, une hypocrisie digne de colère et de mépris.Ses jeunes filles, même les plus honnêtes et les plus aristocratiques, partagent ses préjugés,et Catherine de Birague ne commence à priser son pieux cousin Adhémar de Valtravers que quand il échappe aux mains de son précepteur pour courir la prétentaine.(Lions et Renards.) 140 Le Canada fkançais Du moins, le mariage doit clore pour un homme l’ère des aimables folies.Ceux qui prolongent au-delà leurs prétendues prouesses, à plus forte raison ceux qui ne respectent pas le foyer d’autrui, Augier les exécute comme des sots et des malfaiteurs (Stéphane dans Gabrielle, Lecarnier dans Les Lionnes), reservant toute son estime, toute son amitié pour ceux qui gardent a la mère de leurs enfants un respect toujours tendre dans un cœur toujours jeune.Nous en avons la preuve dans sa dernière pièce(1>, mais dans Le Gendre de M.Poirier nous trouvons déjà ces déclarations hères et passionnées : Antoinette .1] me semble qu’on peut cesser d’aimer son amant, mais non pas d'aimer son mari.Gaston A la bonne heure, vous n’êtes pas romanesque.Antoinette Je le suis a ma maniéré : j’ai là-dessus des idées qui ne sont peut-être plus de mode, mais qui sont enracinées en moi comme toutes les impressions d’enfance.Quand j’étais petite fille, je ne comprenais pas que mon père et ma mère ne fussent pas parents ; et le mariage m’est resté dans l’esprit comme la plus tendre et la plus étroite des parentés.L’amour pour un autre homme que pour mon mari, pour un étranger, me parait un sentiment contre nature.Gaston Voilà des idées de matrone romaine, ma chère Antoinette ; conservez-les toujours pour mon honneur et mon bonheur.Antoinette Prenez garde ! il y a le revers de la médaille ! je suis jalouse, je vous en avertis.Comme il n’y a pour moi qu’un homme au monde, il me faut toute son affection.Je ne ferais ni plainte, ni reproche, mais le lien serait rompu ; mon mari redeviendrait tout-à-coup un étranger pour moi.je me croirais veuve.(Le Gendre de M.Poirier, III, 7).(1) Si j’avais une sœur, je lui prêcherais l’amour qui est la loi naturelle dans le mariage qui est la loi sociale.— (Les Fowchambault, IV, 8.) Émile Augier 141 Voilà qui est parlé et qui nous change des facéties prétendues gauloises comme des déclamations libertines.De cette fidélité scrupuleuse, de cette intimité confiante, quelle sera la récompense ?Deux personnages des Fourcham-bault vont l’apprendre à une jeune fille jusqu’alors t sensible aux charmes de la fortune et à la séduction d’un tor-til de baronne.Marie Si vous ne tenez pas à aimer votre mari, vous ne tenez pas non plus à ce qu’il vous aime ?Vous acceptez une vie commune sans intimité et sans tendresse ?Un contact de toutes les heures avec un étranger ?Cela ne vous révolte pas ?Bernard Tandis que ce doit être si doux de vivre calme et fière sous la protection d’un maître qui se fait votre esclave ?Marie De le protéger à votre tour contre les découragements de la vie.Bernard De lui donner des enfants qui achèveraient de confondre vos deux existences dans la leur ! Marie Et dans lesquels vous vous aimeriez une seconde fois ?Bernard Croyez-moi, ma chère Blanche, le mariage est la plus basse des institutions humaines, quand il n’est que l’union de deux fortunes.Marie Et il est la plus haute des institutions divines quand il est l’union de deux âmes.(Les Fourchambault, IV, 8.) Ces images idylliques provoqueront peut-être le dédain de ceux qui, en littérature, ne croient qu’à la vérité du mal et du pessimisme.En réalité, Augier n’a pas tourné à la littérature sentimentale, en vue d’un succès facile ; même il a fait mieux qu’exprimer avec force une de ses convictions les plus 142 Le Canada français profondes ; il a traduit les aspirations foncières et tenaces de la bourgeoisie française.On en a beaucoup médit de cette pauvre bourgeoisie.Elle-même, parce qu’elle était à la fois spirituelle et naïve, a beaucoup applaudi ses censeurs, même lorsque leur médisance allait jusqu’à la calomnie.Elle a fait ainsi le jeu de ses ennemis et a causé à ses amis de regrettables inquiétudes.En fait, elle aime la vie rangée, familiale et familière.Sans parler des parents, les grands-pères y sont touchants, les grands-mères délicieuses, les oncles se consolent et quelquefois se repentent en gâtant leurs neveux; quant aux tantes elles sont parfois de vieilles demoiselles un peu revêches; le plus souvent ce sont comme des religieuses laïques, et pour n’être ni cloîtrées ni voilées, elles n’en pratiquent pas moins, au service des autres, un renoncement d’autant plus méritoire qu’elles sont chaque jour les proches témoins, les ouvrières d’un bonheur qu’elles méritaient d’abord.Pour attester la vérité de ce tableau, je fais appel à tous ceux qui, ayant passél’eau, ne se sont arrêtés ni au seul Quartier Latin ni au seul Boulevard, mais ont pénétré, je ne dis même pas chez des chrétiens, mais chez de braves gens comme il y en a tant.En y trouvant une simplicité cordiale, une union solide et une honnêteté toute naturelle, ils ont pu se croire toujours chez eux.Émile Augier ne serait pas médiocrement fier qu’en lisant les plus belles scènes des Fourchambault, des Canadiens y aient reconnu, dans toute sa vérité, l’idéal familial de la bourgeoisie française.* * * Mais la famille ne court pas que des dangers sentimentaux.L’argent est un de ses plus redoutables ennemis, Ne pouvant s’en passer, elle risque d’en exagérer la valeur.Pour l’acquérir, le conserver, le transmettre, à combien d’erreurs, à combien de fautes n’est-on pas exposé?Augier a vu la gravité, la complexité aussi du problème.Nous ne le sui- Émile Augiek 143 vrons pas dans toute son enquête, nous ne discuterons pas toutes ses conclusions.Ayant insisté d’abord sur les exigences d’Augier envers l’épouse et la mère, je voudrais indiquer les devoirs particuliers qu’il impose à l’époux, au père, gérant responsable de cette raison sociale qu’est la famille.Vous vous rappelez l’énergique déclaration de Fabrice dans L’Aventurière : Voui une femme ?Un homme est-il un lâche ?Non.Eh bien ! je vous le dis : on doit le même outrage Aux femmes sans pudeur qu’aux hommes sans courage, Car le droit au respect, la première grandeur, C’est pour nous le courage et pour vous la pudeur.Le courage cependant ne suffit pas à faire un honnête homme.La probité n’est pas moins nécessaire ; peut-être est-elle plus difficile.Augier, grand bourgeois, de riche et honorable famille, croit opportun de le rappeler à cette bourgeoisie de Juillet et du Second Empire qui, soucieuse de bien-être, de luxe, de puissance et de considération, pouvait à l’occasion oublier la simple honnêteté.L’oubli est si facile, si excusable parfois ! Le code n’est pas toujours clair, ni la légalité d’accord avec l’équité ; il faut parfois se défendre contre des concurrents suspects et, sous peine de ruine, leur emprunter leurs armes ; et puis quand il s’agit d’assurer l’avenir d’une famille, comment s’arrêter aux mêmes scrupules qu’un célibataire sans responsabilités ni soucis d’argent ?Ce sont les excuses qu’invoquent un Roussel (Ceinture dorée), un Charrier (Les Effrontés), un Guérin(Maître Guérin).Augier n’en accepte aucune.Il ne tolère ni habiletés ni compromissions.Le respect du code ne lui suffit pas.En matière d’argent, il a les mêmes exigences que d’autres en matière de mœurs.Ce gaulois est ici l’homme de toutes les délicatesses et de tous les scrupules.Par là, il est bien de sa classe et de son pays.Le Français, au moins dans certaines circonstances, au collège, à la caserne par exemple, apporte une certaine désinvolture à em- 144 Le Canada français prunter le bien d’autrui.Il le fait d’ailleurs avec le sourire et sait ne pas trop se fâcher quand un camarade lui rend la pareille.Mais les affaires sont pour lui choses sérieuses, j’allais dire sacrées.Sauf de rares exceptions, le commerçant, le financier français ne trompent pas et notre bourgeoisie se fait de la probité un titre de noblesse.C’est pourquoi Augier s’est montré impitoyable envers les parvenus aux débuts suspects.C’est aussi qu’une fois de plus, il pense à la solidarité familiale, et pour employer un mot d’Église qu’il ignorait sans doute, à la réversibilité des mérites.Roussel a voulu faire fortune pour constituer une dot à sa fille Calixte.Mais cette dot aux origines douteuses n’attire que des prétendants indignes et fait fuir l’homme d’honneur qui aimait la jeune fille.Roussel s’étonne vainement de cette défaveur.Ses protestations risquent de provoquer un scandale qui le déshonorerait aux yeux de Calixte elle-même, et pour assurer le bonheur de son enfant, il doit consentir à une ruine réparatrice.(Ceinture dorée).Charrier n’échappe pas, lui, au châtiment suprême d’un père jugé par son fils.Instruit des indélicatesses paternelles, Henri renonce à sa fortune, et se fait soldat.Sa bravoure, sa mort peut-être restaureront l’honneur familial.(Les Effrontés).Vous connaissez enfin le dénouement de Maître Guérin.Vous vous rappelez la révolte du fils devant la malhonnêteté de son père ; son refus d’accepter les excuses du basochien campagnard,son départ solennel au bras de sa mère, et l’abandon du vieux tabellion, livré désormais à sa double passion sordide, sa casette et sa servante.De Ceinture dorée à Maître Guérin, il y a dans le châtiment de l’improbité une aggravation constante, et visiblement l’homme malhonnête inspire à Émile Augier le même mépris, la même crainte aussi, que la femme infidèle et la mère coupable.C’est qu’un Roussel,un Charrier, un Guérin ne compromettent pas seulement leur personne et leur famille.Ils corn- Émile Augier 145 promettent la classe à laquelle ils ont l’honneur d'appartenir, et qui est la grande bourgeoisie.* * * La bourgeoisie ! Augier lui fut souvent sévère.Sans rappeler ceux que nous connaissons déjà, ses Maréchal, ses Fourchambault, ses Poirier n’ont rien à envier aux Chrysale, aux Orgon, aux Jourdain de Molière.Ce sont des vaniteux, des faibles ou des sots, dont les mésaventures ou les infortunes nous inspirent plus d’ironie que de pitié.Vanité, sottise, quelquefois pis, c’est aussi le lot de Mme Maréchal une ambitieuse péronnelle, de Mme Fourchambault une évaporée cynique.Tous et toutes, Augier les moque, les fustige, les fouaille avec une vigueur impitoyable.Qu’est-ce à dire ?Qui aime bien, châtie bien.Jamais dicton ne fut plus vrai qu’appliqué à Augier et à ses colères.Bourgeois, fier d’être bourgeois,il frappe, il voudrait chasser les bourgeois indignes ou honteux de l’être.Car, à côté de ceux qui discréditent leur classe par leur indélicatesse, il y a ceux qui 1 avilissent par leurs prétentions aristocratiques.Poirier est un brave homme.Quel besoin a-t-il de devenir le beau-père d’un marquis ruiné?Quel besoin surtout de devenir baron, baron de Catillard ?Et Charrier, pourquoi tolère-t-il les insolences d’un d’Auberive ?Et Maréchal, pourquoi,par gloriole de bourgeois gentilhomme, s’expose-t-il à être berné — dans tous les sens du mot ?Croit-il que certains partages n ont rien qui déshonore ?et comment ne voit-il pas qu’en passant du rouge libéral au blanc légitimiste, il trahit les intérêts de sa classe et de sa personne autant que ses idees ?Pourquoi Mme Maréchal, demoiselle Aglaé Robillard, prétend-elle être née de la Vertpillière ?Pourquoi Tenancier a-t-il fait de sa fille la marquise Galeotti ?Pourquoi son fils signe-t-il Tenancier de Chellebois et se fait-il le camarade, admirateur et complaisant, de Raoul d’Estri- 146 Le Canada français gaud, baron authentique et malfaiteur redoutable ! Pourquoi Mme Fourchambault veut-elle marier sa fille au crétin cupide qu’est le jeune baron Lestiboudois ?Augier ne peut comprendre qu’un bourgeois de Paris ou même du Hâvre—brûle de parader dans ce qu’il appelle une mascarade.Aussi, après avoir corrigé la brebis vagabonde, il ne manque pas de la ramener au bercail.Ses pièces de combat, les plus ardentes à la fois et les plus significatives, se terminent toutes par des conversions aussi éloquentes qu inattendues.Dans le Fils de Giboyer, Maréchal lâche le marquis d’Auberive et la droite pour revenir au parti démocratique ; sa fille, qui avait failli mendier une couronne comtale, échappe au comte d’Outreville et, devient tout simplement Madame Maximilien Gérard ; M^aximilien lui-meme, converti par l’amour et par Giboyer,mettra au service des principes de 89 l’éloquence qu’il avait consacrée jusqu’alors à la cause légitimiste et théocratique.Dans La Contagion, d’Estrigaud ruiné, discrédité, doit subir jusqu’au mépris de Navarette ; cependant que Lucien Tenancier renonce à sa particule, au Boulevard, et que sa sœur, abdiquant elle aussi sa noblesse d occasion, s enferme dans la douce retraite de sa famille bourgeoise.Dans Les Fourchambault enfin, les Ratisboulois sont mis en déroute malgré leur baronnie.Leopold, disant adieu au baccarat et aux demoiselles, épouse une honnête jeune fille de son monde, et l’impérieuse Madame Fourchambault elle-même reprend à son foyer l’attitude a la fois deférente et digne qui convient à une mère de famille et à une brave épouse.Donc partout triomphe de la bourgeoisie vertueuse, partout conversion des bourgeois un instant dévoyés, partout défaite humiliante des grands seigneurs authentiques comme des nobliaux prétendus.Dans Lions et Renards meme, nous verrons une Birague faire la nique a son monde et partir pour l’Afrique au bras d’un roturier.C’est que, pour Émile Augier, le noble faubourg ne compte guère que des sots, des intrigants, voire de fieffés Émile Augier 147 coquins.Orgueilleux, insolents, égoïstes, tour à tour fourbes et violents, ennemis-nés de toute liberté et de tout progrès, les nobles corrompent la bourgeoisie qui se fait leur dupe, alors qu’elle devrait se mettre au service du pays et du peuple.L’aberration des victimes, la dépravation des séducteurs tout cela échauffe la bile d’Augier,et à peindre le grand seigneur méchant homme, l’auteur du Bourgeois et de Don Juan n’apporte pas plus de persistante âpreté que celui des Effrontés et du Fils de Giboyer.Que sa colère l’ait égaré et qu’il ait commis plus d’une injustice grave, cela est trop évident.Même sous la monarchie de Juillet, l’aristocratie française ne comptait pas que des Gaston de Presle ou même des Montmeyran ; à plus forte raison un d’Auberive, un d’Estrigaud ne peuvent-ils prétendre à représenter celle du Second Empire.Du moins ne peut-on pas soupçonner Augier — comme peut-être Molière — d’animosité ou de rancune personnelle.Il a ressenti des passions politiques, des haines de classe, et son erreur fut celle de tout un parti.Il a détesté, honni chez les aristocrates les tenants de l’Ancien Régime, les adversaires de 89.En quoi il est bien le fils de cette bourgeoisie qui, ayant fait la Révolution, prétendait, à la fois, poursuivre son œuvre et recueillir son héritage.* * * Du moins ne pretendait-il pas en accaparer les bienfaits, car ce bourgeois était démocrate et se proclamait socialiste.Socialiste ! Ceux d’aujourd’hui lui feraient horreur.Peut-être même éprouva-t-il quelque remords, du moins quelque étonnement, s’il connut ce mot d’un communard au comédien Got : “ Vous avez joué Giboyer ?Le vrai Giboyer, citoyen Got, c’est moi.” 148 Le Canada français C’est que son socialisme ne tendait à aucune révolution, à aucun nivellement dans l’universelle pauvreté et l’universelle médiocrité, encore moins à aucune dictature, fut-ce celle du prolétariat.Son socialisme tend à promouvoir le règne des plus dignes, à substituer l’inégalité naturelle à l’inégalité de convention.C’est donc un socialisme aristocratique et conservateur1 — tel qu’un Lénine ou même un Vaillant-Couturier le vomirait de dégoût.Dès lors, pourquoi parler de socialisme ?C’est que — ici encore — Augier partageait les préjugés d’une certaine bourgeoisie voltairienne.A un sincère amour du peuple, il joignait la superstition des grands bourgeois ; le désir de paraître avancé et surtout la terreur de sembler rétrograde.Sentiments généreux, préjugés intellectuels, passion politique, tout cela pousse à l’éloquence, aux effets retentissants ; tout cela grise aussi, et on lance de par le monde des formules que l’on croit belles, magnifiques et fécondes, mais qui alimentent la fureur du peuple — sa convoitise aussi — déchaînant par le monde le massacre et l’incendie.* * * C’est aussi que comme tant de bourgeois français au 19' siècle, E.Augier ne voulait plus voir le principe de toute charité et de toute justice là où il se trouve : dans le Décalogue et dans l’Évangile, interprétés, appliqués par l’Église.Il pouvait croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme.Petit-fils et fils de voltairiens, il était inaccessible à la foi comme au sentiment religieux.Épris de bon sens et s’en contentant, il rejetait le dogme, à tout le moins comme inutile; naturaliste gaulois, il rejetait la morale comme une contrainte ; épris de liberté, il rejetait l’autorité ecclésiastique comme tyrannique ; avide de progrès et de justice, il combattait (1) Cf.H.Gaillard de Ch ampris, E.Augier et la Comédie sociale, p.409. Émile Augier 149 dans le dogme, la morale et la hiérarchie, autant de forces réactionnaires mises au service d’intérêts égoïstes.Il se crut donc obligé d’être anticlérical et de porter sur les scènes officielles du Théâtre-Français puis de l’Odéon les pires déclamations de réunions publiques.Il se crut même obligé de ressusciter Eugène Sue et de mettre la Société Moderne en garde contre les ténébreuses machinations des Jésuites ! Combien son erreur fut injuste et quel tort il se fit à lui-même en attaquant des vaincus, dont quelques-uns étaient admirables de piété, de vertu, de science et de dévouement ; ce n’est pas ici le lieu de le rappeler.Mais parce que nous avons revu d’autres bourgeois de France commettre, il y a vingt ans, la même faute ; garder les yeux obstinément ouverts sur le péril clérical, pour les fermer obstinément au péril révolutionnaire et au péril étranger; force est bien de rappeler que E.Augier partait en guerre contre les Jésuites, huit mois avant le conflit franco-allemand, moins de quinze mois avant la Commune ! Puisse l’erreur ne pas se renouveler une troisième fois, et un Edouard Herriot, par exemple, ne pas apprendre aux dépens de la France qu’un Lénine ou même un Constantin sont, à tout prendre, un peu plus dangereux que Benoît XV ! * * * Mais c’est trop insister sur les limites ou les faiblesses de notre auteur.Ce qui doit lui ramener notre sympathie, c’est son patriotisme chaleureux,volontiers chauvin,cocardier et même militariste, dans le bon sens du mot.Voilà qui surprendra peut-être, parmi les bourgeois d’aujourd’hui ceux qui, de leurs grands-pères, n’ont gardé que les principes démocratiques et irréligieux.Mais, ne l’oublions pas, de 1830 à 1870, la bourgeoisie libérale, c’est-à-dire antiroyaliste et anti-cléricale, fut bonapartiste, voire napoléonienne.Béranger ne chante-t-il pas l’Homme au petit cha- 150 Le Canada français peau, et V.Hugo l’Homme d’Austerlitz ?Et quand l’auteur des Contemplations sera devenu celui des Châtiments,d’authen-tiques voltairiens demeureront fidèles à Napoléon le Petit.Mérimée fréquentait aux Tuileries, Sainte-Beuve siégeait au Sénat.Sans faire partie du cortège officiel, Augier fut du groupe des familiers, et tout comme celui du prince, son socialisme fut un socialisme impérialiste.Cependant son amour de la France et de l’armée était indépendant de ses préférences politiques.Dès 1856, nous pouvons apercevoir pourquoi il aime tant l’uniforme, car il aime l’uniforme comme un gamin de Paris, comme une femme, ou comme le vieux monsieur que rajeunissent les défilés claironnants.Si le duc de Montmeyran a quitté le Boulevard pour un régiment d’Afrique, c’est sans doute parce qu’il s’est ruiné, mais c’est aussi pour employer un peu plus utilement, un peu plus noblement une vie dont il a fait jusqu’ici un assez piètre usage.Lui-même, le frivole et sceptique Gaston de Presle songe à l’imiter et à troquer sa défroque de mondain contre un uniforme glorieux.Les simples bourgeois pensent sur ce point comme les gentilhommes.Quand Henri Charrier décide de réparer les fautes de son père, il ne se contente pas de renoncer à une fortune mal acquise, il s’engage, lui aussi, et de viveur à la mode, devient simple soldat de seconde classe.Et ce n’est pas pour rien qu’au vil Maître Guérin Augier donne pour fils un officier magnifique ; ce n’est pas même pour amener l’effet théâtral que vous savez : le vieux grigou humilié, accablé devant un jeune colonel, en grande tenue, la croix de commandeur au cou, et sur la poitrine les médailles de Crimée, d’Italie et du Mexique.C’est pour opposer à l’homme d’affaires indélicat, le héros,le chevalier moderne, celui qui consent tous les sacrifices pour la défense des nobles causes et le culte de l’honneur.Oui, pour notre moraliste indulgent, la caserne est une espèce de cloître où des jeunes gens, parfois un peu fous mais toujours généreux, s’enferment joyeusement, prêts à expier Émile Augier 151 leurs fautes ou à réparer celles des autres, toujours à servir la mère commune.La patrie notre mère ! Pour prononcer ces mots Augier n’attendra pas les heures tragiques de 70.Et bien qu’il ait porté sur la scène un édifiant roman de Jules Sandeau, ce n’est pas à Jean de Thommeray que je demanderai les preuves trop faciles de ses sentiments patriotiques.Dès 1866, dans La Contagion, Tenancier protestait avec colère contre l’indifférentisme de la jeunesse dorée ; il défendait les grands mots et les grands sentiments ; et près de lui, le fils d’un ancien combattant de Waterloo, en proclamant ce qu’il appelle les vérités bafouées, menaçait de coups de tonnerre ceux qui croient pouvoir les blasphémer ! Direz-vous que 66, c’était l’année de Sadowa, et que le patriotisme d’André Lagarde est, comme celui de Tenancier, un patriotisme bourgeois ?Remontons jusqu’à 1861, interrogeons le sieur Anatole Giboyer, bohème et socialiste.Non content de célébrer Napoléon, il appelle de tous ses vœux une guerre nouvelle.Guerre de conquête ?guerre de proie ?Non,mais une guerre idéaliste qui, par la noblesse de son objet et la qualité de ses armes, tirera la France de l’égoïsme où elle risque de s’endormir.“ Tout se corrompt et moisit ”, gémit le marquis d’Aube-rive.et Giboyer de répliquer : “Purifiez l’air avec la gloire ! Faites du feu en attendant le soleil.”(1) Libre aux délicats de sourire ! Libre aux tartuffes de s’indigner ! Pour nous, nous sommes reconnaissant à Émile Augier d’avoir cru à la gloire des armes libératrices et qu’un peuple n’est pas fait seulement pour les affaires ou le plaisir.* * * Voulons-nous maintenant rassembler les traits épars de sa physionomie, et à défaut d’un portrait, tenter une esquisse (1) EffronUt, III, 9. 152 Le Canada français rapide?Voici, semble-t-il, comment on pourrait représenter E.Augier.Son sens robuste, sûr et fier de soi, le rend insensible à la grâce spécieuse des sophismes à la mode ; mais il lui ferme aussi tout un domaine, celui des réalités supra-sensibles, nécessaires aux âmes que ne peuvent satisfaire la théodicée facile et la morale médiocre de la sagesse gauloise.Honnête, laborieux, loyal, il se vante d’appartenir à ces classes moyennes dont Guizot avait célébré les mérites et la monarchie de Juillet consacré le pouvoir.Exigeant d’ailleurs et sévère, il leur imposait un programme d’activité généreuse, et sans leur retirer aucun bénéfice les conviait surtout à servir.Mais, fidèle à certains de leurs préjugés, il méconnaissait et outrageait ceux qui avaient créé la vieille France; il bannissait de la France moderne ceux qui auraient voulu la servir, mais qui pouvaient se recommander d’ancêtres illustres ou d’un nom glorieux.Surtout il refusait de croire chez les autres à la sincérité des sentiments qu’il ignorait lui-même, et condamnait au nom de la démocratie la doctrine et la morale sans lesquelles le peuple ne sera jamais qu’une victime lamentable ou un effroyable tyran.Mais pour borné, pour terrestre que fût son idéal, il avait un idéal : la famille, le peuple, la France ! Au service de cette triple cause, il mit toute la vigueur de son bon sens, toute l’ardeur de sa passion.Il les défendit avec une éloquence voisine parfois de la grandiloquence.Mais il préférait le ridicule d’une conviction trop chaleureuse à l’élégance facile de certain scepticisme.Autre trait de race et de classe.Le bourgeois français peut se moquer, railler.Le bonhomme Poirier lui-même ne manque pas d’esprit.Il est incapable de “ blaguer ” ; la blague le déconcerte, l’irrite, l’indigne.C’est qu’elle est la dérision des choses sérieuses.Or tout bon bourgeois de France prend au sérieux un certain nombre de choses, au point que,voltairien, il en fait des choses saintes et sacrées.Tant de gravité vous fait sourire ? Émile Augier 153 Vous évoquez M.Prud’homme ?Soit.Poirier, Maréchal sont de sa famille.Émile Augier lui-même en tient quelque chose.Mais à leur bon sens un peu commun, à leur éloquence emphatique, préférez-vous les libertaires de 1 amour qui ruinent la famille pour sauver l’individu, et les humanitaires antipatriotes qui immoleraient demain leur patrie à je ne sais quelle idole avide de sang ?Encore une fois, d ailleurs, les faits ont parlé.Ils ont donné raison à Émile Augier et au plus fameux de ses héritiers.Bientôt, en effet, un orateur reprendra dans les assemblées officielles, sur les places publiques et jusque sur les anciens champs de batailles, certains des thèmes qu’Augier avait développés sur la scène.Lui aussi parlera de la France avec tendresse, avec orgueil; lui aussi défendra les vérités éternelles contre les découragés, les aveugles ou les traîtres; lui aussi prêchera la nécessité de la vigilance, de l’effort, du sacrifice, et non seulement ses paroles, mais sa stature, son attitude, son geste et le son de sa voix rappelleront ceux d’Émile Augier.Mais où l’oncle n’avait prodigué que son talent ; le neveu donnera de sa personne et paiera de sa vie.Augier avait été un honnête homme, un bon écrivain serviteur de son pays.Déroulède sera un grand apôtre et une espèce de martyr.Et voyez comment les fils complètent l’œuvre des pères.A l’un, on reproche sa sagesse, et on le compare à Joseph Prud’homme ; l’autre, on le taxe de folie, on l’assimile à Don Quichotte.Et il est bien vrai que celui-ci fut plus grand que celui-là.Mais en dépit de différences profondes, ils étaient bien de la même famille, de la même classe, de la même race.Semblables à la fois et divers, ils nous aident, pour leur part, à fixer ce que Maurice Barrés à si noblement appelé “ les traits éternels de la France H.Gaillard de Champris.Québec, janvier 1921.
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