Le Canada-français /, 1 octobre 1922, À propos de Maria Chapdelaine
A PROPOS DE MARIA CHAPDELAINE Monsieur François Veuillot, qui s’y connaît en livres et qui nous aime jusque dans nos défauts, a publié chez nous(l) une solide défense de Maria Chapdelaine.Nous ne lui ferons pas l’injure de croire qu’il y est habile, car la manière de cet écrivain si distingué ne s’inspire pas de petits procédés : M.François Veuillot, comme son oncle illustre, tire toute la vigueur probante de son style de la vérité bien dite ; il y ajoute seulement les nuances d’un tact exquis qui tempère ce que la vérité a quelquefois de trop vif.Ne brûlons pas à M.Veuillot la politesse.Il admet avec nous “ les erreurs et les faiblesses ” de l’œuvre de Hémon ; ayons au moins la droiture d’en reconnaître avec lui les qualités.On a groupé sous trois chefs les principales accusations contre Maria Chapdelaine.Ce n’est point notre intention de procéder suivant cet ordre.Nous nous contentons d’ajouter au débat quelques rapides considérations dont personne ne doit s’offenser et qui nous sont enues a la lecture des diverses critiques parues depuis un an.Louis Hémon a fait mouvoir des personnages rudes et francs, graves et religieux, dans une nature sau"s age, très exactement et très admirablement décrite [souvenez-vous, par exemple, de la mélancolique brièveté de 1 ete peribon-kais], et c’est notre “ erreur ” canadienne de chercher, à toute force, en ce livre ce que l’auteur n’a pas voulu y mettre.Car Maria Chapdelaine, tant pour les mœurs que pour le climat et le paysage, ne pouvait être qu’une peinture incomplète du Canada français.En effet, notre pays de Québec, (1) L'Action Catholique, 9 et 10 août 1922. A propos de Maria Chapdelaine 153 l’une des neuf provinces de la Confédération, s’étend sur une surface de 703,653 milles carrés qui pourrait commodément loger à elle seule ce qu’on appelle l’Europe latine : la France, l’Espagne et l’Italie, auxquelles on adjoindrait l’Allemagne d’avant-guerre, moins toutefois 17,623 milles carrés, ce qui n’est pour nous qu’une bagatelle ! Personne ne niera que notre territoire est trop vaste et que nos travaux y sont nécessairement trop variés, quoique nous n’y comptions qu’un million et demi d’âmes, pour que ce qui se passe en Péribonka soit l’image fidèle de l’ensemble.Afin de mettre le sujet plus au point, rappelons-nous aussi que, “ à bien dire, seules les rives du Saint-Laurent, de la Baie-des-Chaleurs et de la rivière Ottawa ont une population vivant à l’état de communauté,” et que “ l’extrême limite habitée au nord estlecomtédeLac-Saint-Jeanetl’Abitibi.”(l) C’est à la limite habitée du comté de Lac-Saint-Jean que Hémon a situé son roman ; nous serions puérils de lui en chercher noise.A entendre certains censeurs, pour plaire à chacun il aurait fallu que Louis Hémon indiquât ces choses en détail ou qu’il écrivît une série de récits du Canada français.Il y a bien,en effet,chez nous, outre le colon, le cultivateur des vieilles paroisses, le villageois et ses métiers intéressants, le bourgeois, le marchand, le financier, et tous ceux qui peuplent nos agglomérations urbaines telles que Montréal [760,000 âmes,(2)], Québec [116,850 âmes, (3)1, etc.Mais l’auteur de Maria Chapdelaine est disparu trop tôt, s’il a jamais rêvé d’élargir de la sorte son tableau.Il est plus sensé de penser que Louis Hémon a voulu faire une belle grisaille d’un fragment caractéristique de notre vie.Libre à nous de parachever l’œuvre par d’autres peintures et de donner de notre cher Canada français une fresque brillante où se distinguent les mille aspects de chez nous.Hémon ne nous en a pas moins montré l’art d’observer autour de nous les choses simples et celui de les exprimer ; et même, par quel- (1) L’Annuaire Statistique de Québec, année 1921, page 28.(2) et (3) Les statistiques municipales de 1919. 154 Le Canada français ques inexactitudes d’observation auxquelles noussommes très sensibles, ne nous a-t-il pas, par surcroît, mis en garde contre certaines généralisations trop faciles ?C’est une constatation singulière que, malgré les reproches formulés contre le fond de l’ouvrage, on en arrisœ cependant à ranger, au cours de la discussion et par un étonnant circuit, Louis Hémon entre Philippe-Aubert de Gaspé et Antoine Gérin-Lajoie pour le fond même, et au-dessus de tous pour la perfection de la forme.Voilà de quelle façon ce Français est entré dans la littérature canadienne, comme Champlain, comme les annalistes jésuites, sans le savoir,— et peut-être sans que nous voulions toujours en convenir, ce qui ne serait pas très honorable de notre part.Hémon, il est vrai, ne nous a point révélés à nous-mêmes : il nous a indiqué le parti littéraire que nous pouvions tirer de nous-mêmes.Il ne nous a pas davantage révélé aux Français de France : il a attiré leur attention sur une facette du Canada français.Quand débarrasserons-nous de sa gangue le diamant bien entier pour le faire étinceler dans le miracle de sa gloire ?C’est précisément quelques-unes de ces facettes que tâchent de polir nos jeunes auteurs, et nommément M.Damase Potvin, dans le prochain livre qu’il publie à Paris, chez Grasset.Avec quel bonheur nous lui souhaitons de réussir, d’abord parce qu’il le mérite, et ensuite afin que par ce succès l’élan soit donné à tous, et la hardiesse de chacun récompensée ! Mais avouons que nous avons été envers Hémon d’une singulière exigence et que, si nous demandons à nos écrivains nationaux le quart de ce que nous réclamons de celui-ci, nous leur imposerons l’impossible et nous tuerons du coup une littérature qui a, ce nous semble, déjà assez de peine à vivre.Un fait est certain.Tandis que nous nous crevons les yeux à chercher à la loupe des imperfections en Maria Chapdelaine, cette œuvre demeure, plus noble et plus appréciée de ceux qui ne sont point myopes.Du haut de l’Olympe littéraire, Hémon doit s’amuser de notre querelle, et, se A propos de Maria Chapdelaine 155 frottant les mains, s’écrier que ce charivari autour de son nom lui vaut une fameuse presse ! Mais il faut bien quand même appliquer à Maria Chapdelaine une parole amère de Goncourt : — Un livre n’est pas un chef-d’œuvre : il le devient; le genie est le talent d’un homme mort.Car quelques-uns chez nous paraissent ne pas être encore assez sûrs qu’à Chapleau, en terre ontarienne, dort à jamais un Français qui a bien parlé du Canada.Que M.François Veuillot et ceux qui nous témoignent comme lui de l’affection, sachent du moins que, si profondément émus que nous soyons à l’idée que Louis Hémon ne nous enchantera plus d’œuvres nouvelles, nous voulons nous consoler en retrouvant en Maria Chapdelaine tout ce qu’un art sincère et qui s’est rarement égaré a pu nous laisser de meilleur et de plus grand.Maurice Hébert
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