Le Canada-français /, 1 janvier 1923, Chronique économique
CHRONIQUE ' I.L’industrie houillière au Canada.— II.Le budget français en 1923.— III.Concurrence entre Anglo-Saxons.I “ Si le Canada exploitait davantage ses ressources en charbon bitumineux, il pourrait, dans son ravitaillement annuel s’affranchir du monopole économique étranger, surtout américain.” C’est, en substance, une thèse qui est assez souvent développée depuis la récente grève des mineurs chez l’Oncle Sam.Certes, avec la rigueur de nos climats, l’éventualité d’une insuffisance de charbon n’est pas agréable.Nous sommes à la merci des conditions économiques et sociales des États-Unis.Uniques fournisseurs d’anthracite de notre pays, les grands propriétaires de mines peuvent élever le prix de la tonne jusqu’au niveau où il devient plus avantageux pour nous d’en exporter d’Angleterre.Le consommateur canadien paiera toujours la chaleur dont il a besoin à un prix anormal, à moins qu’une intelligente utilisation de notre richesse viennent établir une concurrence utile.Mais quelle est exactement notre richesse de ce chef ?C’est ce que nous voudrions examiner en nous aidant des statistiques fédérales.211928 372 Le Canada français On sait que les centres miniers canadiens se trouvent par rang d’importance, en Alberta, en Nouvelle-Écosse, en Colombie-Britannique, en Saskatchewan et au Nouveau-Brunswick.Les provinces centrales du Manitoba, de l’Ontario et du Québec en sont complètement dépourvues.Or par une sorte d’ironie économique ce sont les provinces d’Ontario et de Québec qui, par cause d’industrie ou de climat, sont les plus importants consommateurs de houille du Dominion.En 1921, il fut consommé pour 31,173,000 tonnes de houille au Canada.Cette consommation est un peu moindre que celle des années précédentes, et l’on attribue la diminution à la crise industrielle qui sévit toute l’année 1921.Pour satisfaire ce besoin que peut faire exactement notre pays ?La production totale de 1921 fut de un peu plus de 15 millions de tonnes.On comprend alors que nous ayons été obligés d’importer des États-Unis, durant la même période, 18,103,000 tonnes de houille.La province de Québec est dans une dépendance absolue des États-Unis ou de l’Angleterre pour son ravitaillement.En 1920, année plus normale, elle a dépensé un peu plus de cinq millions de tonnes de houille.Et elle n’a reçu des autres parties du Canada que 280,000 tonnes de charbon.Ces chiffres en disent assez.Il faut noter toutefois que si les provinces de l’Ouest ne peuvent, à cause des transports, concurrencer l’industrie américaine, la Nouvelle-Écosse expédie de plus en plus, par voie fluviale, son charbon à l’intérieur.La production annuelle du Canada a passé de 1,537,606 tonnes en 1881 à plus de 15 millions en 1921, et le capital national a été augmenté de $2,000,000 (nous omettons les fractions) à 72 millions et demi.C’est un progrès dont, à juste titre, nous pouvons être fiers. Chronique Économique 373 Le Canada est, dans une faible mesure, un pays exportateur de houille.Il en expédie cependant dans presque toutes les parties du monde.Pour les années 1919-1920-1921, les envois ont été en moyenne de deux millions de tonnes évaluées à $12, ou 15 millions.Pour ce qui est des importations, il n’est pas sans intérêt de remarquer, que nos achats à l’étranger portent beaucoup plus sur le charbon bitumineux que sur l’anthracite.Ainsi en 1921 nous avons importé 472 millions de tonnes de charbon bitumineux et 13 millions de tonnes de charbon anthracite.Or, il semble que les secondes importations pourraient être beaucoup moindres, notre production de houille étant, surtout, celle d un charbon bitumineux.Nous pourrions utiliser davantage cette richesse.* * * L’importance d’une industrie se manifeste par le nombre des employés qu’elle utilise, la valeur du capital investi, celle des terrains et des installations.Or, dans les 396 puits exploités au Canada, il y a 30,000 ouvriers qui travaillent et qui reçoivent un salaire moyen de $6.20 par jour.Au sujet du capital argent placé dans ces industries, nous constatons qu’il s’élève à $138,986,473, et que la majeure partie des actions et des obligations est détenue par des Canadiens.Les Américains viennent en second lieu, suivis des Anglais.La valeur respective des titres détenus par les différentes nationalités est (nous omettons les fractions) de 86 millions et 18 millions.Enfin citons un dernier chiffre relatif à la valeur des installations qui sont de $154 millions. 374 Le Canada français Industrie essentielle, primordiale, “ basique ”, l’industrie de l’extraction de la houille doit solliciter notre attention.Le Canada qui est si abondamment pourvu de houille blanche, a aussi,dit-on, d’inépuisables ressources de charbon.En développant ces richesses, il aura deux éléments importants qui font les grands peuples industriels.II La session d’automne de la Chambre des députés et du Sénat en France a été en grande partie occupée par la discussion du budget de l’année à venir.M.de Lasteyrie, ninistre des finances, a présenté un estimé des dépenses et des recettes de la France pour 1923.Son exposé fait voir d’une part la grande détresse des finances du pays et d’autre part l’admirable effort financier de la population.Or l’on sait que cette année, et le sénat a protesté énergiquement contre cet état de chose, l’équilibre des dépenses et des recettes n’a pas été réalisé au budget de 1923.Différentes évantualités sont envisagées pour augmenter les ressources ordinaires : augmentation d’impôts, emprunts, emprunts nouveaux ou inflation fiduciaire plus considérable.Quel projet sera finalement adopté, nous ne le savons pas encore.D’une façon générale la presse française semble désirer une nouvelle émission d’emprunt plutôt qu’une majoration des taxes existantes, déjà lourdes.Elle est, déplus, opposée à une multiplication du papier monnaie, mesure toujours préjudiciable à l’économie générale d’un pays.Comme tous les grands États modernes, la France d’avant-guerre voyait chaque année s’élever le solde de son budget annuel.Une politique d’assistance publique, d’intervention de monopole, d’assurances sociales est la cause constatée par tous de cette augmentation énorme des dépenses publiques.Aussi le budget français passe de plus de trois milliards en 1904 à 5 milliards en 1914. Chbonique Économique.375 Par suite de la guerre, les dépenses militaires et civiles de la France, furent, on le conçoit, immensément exagérées.De cinq milliards en 1914, le bilan financier de la France passe à 49 millards en 1919, ayant atteint son point culminant en 1918 avec 54 milliards de francs.Les dépenses militaires vont de 6 milliards en 1914 à 44 milliards en 1918, tandis que le paiement des intérêts de la dette publique, de un milliard et demi en 1914, atteint en 1918, près de 8 milliards de francs, chapitre, à lui seul plus élevé que le budget total d’avant guerre.Pour le budget de 1923, les chiffres se lisent ainsi que suit : Dépenses : 23 milliards de francs.Recettes : 19 milliards de francs.On sait comment est composé le budget français.Chaque ministère fixe les éventualités des dépenses et des recettes au cours de ses opérations propres.Un rapport est envoyé au ministre des finances, qui compulse le tout, après avoir discuté avec les intéressés tel et tel détail relatif aux dépenses ou aux recettes.Le budget est divisé en quinze chapitres correspondant aux divers ministères.Puis les chapitres se subdivisent en sections et en paragraphes.Enfin nous trouvons le budget des dépenses dites recouvrables.On se rappelle que parle traité de Versailles la France a consenti certaines avances aux régions libérées avec l’entente que l’Allemagne devait par la suite rembourser les paiements effectués.De ce chef la France devait recevoir de l’Allemagne, en chiffres ronds, pour 1920, 21 milliards, pour 1921, 16 milliards, et pour 1922, 10 miliar ds.Ce n’est pas l’endroit d’analyser au long et en détail chacune des dépenses et des recettes du budget en discussion.Notons toutefois certaines particularités intéressantes de quelques chapitres.Le ministre des finances demande le vote d’une somme de près de 12 milliards de francs aux fins de paiements d’intérêts sur la dette consolidée et au remboursement d’umprunts. 376 Le Canada français Au ministère des affaires étrangères, près de 30 milliards sont demandés en vue de propagande française en Europe, en Syrie, en Orient, en Extrême-Orient, au Liban et en Amérique.A l’intérieur des sommes importantes seront utilisées pour le service des réfugiés, en secours aux départements envahis, en réparations de chemins et de routes.Au ministère de la guerre, on constate que l’armée du Levant coûte 360,000,000 de francs, que le maintien de troupes dans le Bassin de la Sarre occasionne une dépense de 26 millions, et que l’occupation de Constantinople grève le budget de 56 millions de francs.La France dépensera en 1923, pour l’enseignement supérieur, secondaire et primaire la somme globale de 1,280,259,252 francs.Au ministère du travail, notons une demande de crédit de 4,500,000 francs pour rémédier au chômage.La France veut relier ses colonies par un système de télégraphie sans fil, c’est ce qui explique la mention de neuf millions et demi de francs à une section du chapitre du ministère des colonies.Aux Travaux Public des sommes considérables sont demandées pour la construction et la réparation de routes, pour l’utilisation de l’énergie électrique, pour aider l’industrie des transports aériens.Le ministère de l’hygiène et de l’assistance publique demande 272 millions pour les dépenses ordinaires et 128 pour les dépenses extraordinaires.On sait qu’en France, hôpitaux, hospices sont propriétés de l’État.La partie du budget qui traite des recettes se divise ep six chapitres : impôts et revenus ; monopoles industriels ; revenus des domaines publics ; participation des grandes villes et des départements aux dépenses publiques ; ressources exceptionnelles.Notons que l’impôt sur les successions est un de ceux qui donne le plus de rendements.Les ressources exceptionnelles sont l’impôt sur les profits de guerre, la liquidation des stocks américains et les emprunts. Chronique Économique 377 Il y a une réduction prévue des dépenses publiques au budget de 1923.Celles-ci passent de 24 milliards en 1922 à 23 milliards en 1923.Cependant cette réduction est plus apparente que réelle, parce qu’au budget de 1923 n’apparaît pas le déficit considérable des postes, télégraphes et téléphones qui forment un budget spécial.Aux recettes générales, par comparaison avec 1922, il y a une réduction de un milliard et demi de francs.Cette réduction est due en partie au moindre rendement des recettes exceptionnelles, tel que impôts sur bénéfices de guerre, et liquidation des stocks américains.Certes,certains items pourraient, pouramener l’équilibredu budget, disparaître des comptes officiels.Mais il faut reconnaître que leur suppression engagerait l’avenir de la F rance.La génération présente, il faut l’en louer, a eu le courage financier qui s’imposait.III On ne saurait trop insister sur le fait que les États-Unis depuis la guerre sont devenus un pays exportateur des produits manufacturés.Dans les années qui ont précédé 1914, la République voisine écoulait à l’intérieur du pays la masse énorme de sa production industrielle annuelle.Le marché était suffisant, l’offre et la demande s’équilibraient.A la déclaration de la guerre, les États-Unis devinrent, pour ainsi dire, les fournisseurs du monde entier.L’Occident comme l’Orient eut recours à elle.Les industries de la vieille Europe, travaillant à des fins de guerre, avaient un rendement difieitaire des produits de première nécessité.Et cela s’explique d’une part par l’enrôlement presque général de la main d’œuvre, et d’autre part par les besoins des armées.Ces industries ne pouvaient songer à l’exportation.Tous les peuples qui comptaient jusqu’alors sur l’industrie britannique, allemande ou française, pour satisfaire leurs 378 Lb Canada français besoins, se sont adressés à l’industrie américaine.Celle-ci ne tarda pas à s’outiller de façon à pouvoir répondre à cette demande croissante.Les années de guerre ont été pour les États-Unis des années de richesses inouïes.Les marchés qui s’étaient offerts, les industriels et les commerçants du pays veulent les conserver.Et jusqu’à date, il faut reconnaître que le succès a été complet.Un rapport financier de la National City Bank of N.Y-constate avec cette passion naïve du record, si propre aux Américains, que les États-Unis sont, à l’heure actuelle, le plus grand exportateur de produits manufacturés et autres, du monde entier.Au sujet du mouvement des exportations d’octobre, il fournit les renseignements suivants.“ Les exportations totales d’octobre ont été plus considérables que celles de tout autre mois depuis 1920.Elles furent de $372 millions, soit 20% plus élevées qu’en septembre, 33% plus élevées qu’en janvier.Ces chiffres sont intéressants parce qu’ils font voir que l’augmentation porte surtout sur les produits manufacturés.” Les économistes de la vieille Europe ont toujours craint avec raison que cette concurrence nouvelle ferait tort aux industries locales d’exportation.Elle pourrait bien, si elle est sérieuse et constante, provoquer momentanément une crise générale.Pour y rémédier.les grandes puissances s’efforcent de resserrer les liens qui unissaient les colonies aux métropoles.La France oriente sa politique extérieure en ce sens.Mais c’est l’Angleterre qui jusqu’ici a le plus souffert de cet état de chose.Avant la guerre elle était le plus grand pays exportateur.Ses exportations surpassaient de $100,000,000 celles des États-Unis.Or pour les dix premiers mois de 1922, les exportations américaines sont de $150,000,000 plus éle1 vées que les exportations anglaises.Le temps n’est peut-être pas loin où l’Angleterre redeviendra protectionniste contre toutes ses traditions du dix-neuvième siècle. Chronique Économique 379 D’ici là, elle multiplie ses efforts, pour maintenir les marchés coloniaux, et développe l’idée de préférence impériale.L’Exposition de Londres, en 1924, n’est qu’une phase de ce programme économique.Un facteur important, à son avantage, c’est, pour employer le langage des philosophes, substratum efficace de sentiment patriotique des coloniaux “ British-Born ”.Mais, on le sait, la psychologie anglaise est facilement influencée par l’intérêt.Or, cette coopération économique projetée, sera-t-elle avantageuse pour les colonies ?Ce qui intéresse les peuples, au point de vue économique, c’est la qualité et le bon marché des produits dont ils ont besoin.C’est de plus, au point de vue des échanges extérieurs, le grand nombre de marchés.La préférence impériale assumera-t-elle l’une et l’autre de ces nécessités ?C’est ce que la diplomatie anglaise s’efforcera de démontrer.D’ici là, il n’est pas sans intérêt de souligner que la concurrence industrielle qui se faisait hier, entre Anglo-saxons et Teutons, s’exerce aujourd’hui entre Anglo-saxons d’Angleterre et Anglo-saxons d’Amérique.Paul Fontaine
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