Le Canada-français /, 1 mars 1923, Marcel Faure. Roman canadien
MARCEL FAURE Roman canadien Voici encore un roman canadien fortement imaginé, écrit en style vigoureux mais inégal, très attachant, tour à tour raisonnable, extravagant, invraisemblable ; suggestif à l’excès, capable de faire penser le lecteur, de le séduire ou de le contrarier: c’est Marcel Faure, par M.Jean-Charles Harvey.Écrire un roman est évidemment chose difficile.On le constate mieux à lire les nouveaux essais dont s’enrichit notre jeune littérature.L’art du roman, c’est la science de la vie.Et nulle science n’est plus complexe.Il faut dans le roman faire vivre des personnages, c’est-à-dire les faire penser, les faire parler, les faire agir dans des milieux appropriés : et rien n’est plus difficile que de composer pour autrui une vie qui se tienne par tous les événements dont elle doit être liée, une vie qui soit à la fois originale et vraisemblable.L’Appel de la Race et Marcel Faure, deux romans très différents d’inspiration et de facture, auront été, presque en même temps, deux tentatives fort louables de sortir le roman canadien de la médiocrité où il se réfugiait trop souvent; mais tous deux attestent, chacun à sa façon, comme il est périlleux de pratiquer ce genre littéraire.* * * Marcel Faure est un personnage que l’auteur a façonné en forme de symbole.Il représente, lui aussi et à sa manière, la race canadienne-française.Il symbolise l’effort de cette race vers l’émancipation économique.Car Marcel Faure est un roman à thèse.Et la thèse est celle-ci : 110 Le Canada français Les Canadiens français ont une belle histoire, aventurière, héroïque, qui se termine, ou plutôt qui s’est continuée depuis 1840 par la tutelle ou l’esclavage économique.Nous avons laissé l’Anglais et l’Américain s’emparer “ de nos rivières, de nos lacs, de nos forêts, de nos énergies industrielles, commerciales et financières.Convaincus, par auto-suggestion, que notre idéalisme atavique doit nous tenir au-dessus des biens de ce monde, induits par notre éducation même à mépriser les nations commerciales, nous avons vécu en marge des réalités de la matière, laissant nos voisins, concrets et pratiques, entrer dans notre maison et s’y installer en maîtres.”(1) Nos pauvres collèges classiques eux-mêmes ont contribué — encore cette fois !— à la banqueroute de la race.Au lendemain de sa retraite de vocation, en Physique, Marcel Faure écrit à son père une lettre fort spirituelle et excessive, où il s’étonne que le prédicateur n’aît pas songé à orienter ses jeunes auditeurs vers des écoles ou des carrières.qui n’existaient pas.Enfin, Marcel Faure vint.Fils d’un riche marchand de Québec, il va utiliser la fortune que lui laisse son père pour montrer à ses compatriotes comment on peut créer la prospérité industrielle de sa race.Un moment, au sortir des études classiques, il est tenté de s’amuser et de s’enivrer de la vie.Mais il lui reste, à lui orphelin depuis sa dernière année de collège, un bon ange qui le ramène au sens du devoir.Claire,-— le bon ange,— est une jeune fille que Marcel croit être sa sœur et qui n’est que l’enfant naturelle d’une servante de son père, Fabien Faure, enfant, que madame Faure a très invraisemblablement adoptée.Claire a appris par un billet, que madame Faure lui a laissé en mourant, sa véritable naissance.Marcel l’ignore toujours.Une (1) Page 16. Marcel Faure 111 affection plus que fraternelle, mais innocente, unit déjà Claire et Marcel.Une soirée au Château Frontenac, où Marcel s’est laissé fasciner par une artiste canadienne, une etode, Germaine Mondore, fut l’occasion de sa conversion sociale.Claire a tout vu, tout entendu : elle était au Château ce soir-là, avec sa bonne — une autre invraisemblance : depuis quand les jeunes filles de Québec vont-elles au Château avec leur bonne ?elles n’y vont même pas avec leur mère.— Claire reproche avec larmes, à Marcel, sa conduite, et les larmes de Claire pénétrent et transforment en une nuit la conscience de Marcel.Ce fut l’envers de la nuit de Jouffroy, et une conversion soudaine vers un idéal nouveau.Marcel vend les affaires commerciales de son père ; et avec la fortune qu’il réalise, il s’en va, pas loin de Québec, à Petitmont, fonder une grande industrie.Autour de ses usines se groupe bientôt une cité ouvrière : c’est Valmont, la cité de vie, que M.Harvey nous décrit longuement, dans un chapitre ou fourmillent les choses les plus originales, les plus jolies, les plus imprévues, les plus discutables parfois, les plus intéressantes toujours.Le chapitre de “ la cité de vie ” est le chapitre central où se développe et s’épanouit la thèse économique de l’auteur.On y voit à plein comment, selon M.Harvey, les Canadiens français pourraient et devraient s’y prendre pour réussir en affaires.Il faut aller voir Valmont, en auto comme Félix Brunelle, l’ami de Marcel Faure, se faire conduire, à travers les rues propres de la cité industrielle, jusqu’aux grandes usines, écouter Marcel raconter par le menu l’histoire de ses entreprises, l’organisation scolaire, sociale, commerciale, intellectuelle de la vie des ouvriers de Valmont.Il y a là un monologue de Marcel où à travers les précisions techniques, abondent les couplets lyriques, où fusent avec ardeur tous les enthousiasmes sociaux et patriotiques du créateur de Valmont.Vous lirez ces pages 112 Le Canada français et vous vous demanderez si vraiment la république de Marcel Faure ne vaut pas mieux que celle de Platon.Mais les meilleures républiques ont leurs agitations troublantes ; les meilleurs gouvernements sont l’objet de haines envieuses.Autour de Valmont aboie la meute des “ bouledogues à l’intérieur de Valmont les chiens-loups essaient de dévorer Marcel Faure.Les bouledogues, ce sont les financiers et industriels anglo-saxons et américains qui voulurent un jour ruiner Valmont, en exigeant de Marcel qu’il remboursât sans délai les six millions que leur banque lui avait prêtés.Ils le font avec une impudence de pensées et de discours qui étonnent: c’est de la psychologie trop condensée.Une banque canadienne-française vient à la rescousse, et sauve Valmont.Restent les chiens-loups : ce sont des associés de Marcel, qui veulent le supplanter ; ce sont des compatriotes influents que ses succès font crever de dépit ; ce sont les routiniers de l’idéalisme qui se scandalisent de l’esprit nouveau qui gonfle Valmont.M.Harvey a décrit les chiens-loups et les bouledogues avec une vigueur de style qu’il faut reconnaître et une vigueur de pensée qui fait réfléchir., La politique provinciale vient ajouter ses moyens de destruction à ceux des chiens-loups.Les socialistes radicaux, vainqueurs aux dernières élections, porteront le coup décisif à l’œuvre de Marcel Faure.Us préparent une législation qui établira l’obligation de l’union ouvrière, la généralisation de la journée de huit heures, l’abolition des actions de travail et de toutes les institutions scolaires privilégiées.Cette législation bouleversera, culbutera l’œuvre industrielle et sociale édifiée à Valmont.Et pour distraire Marcel, pour annihiler sa résistance, pour endormir ses énergies, Raoul Didier, premier-ministre, envoie.Germaine Mondore passer l’hiver à Valmont ! Moyennant cent mille piastres qui lui sont attribuées par contrat, si elle accomplit sa mission, Germaine, nouvelle Cléopâtre, perdra Marcel Faure 113 cet autre Antoine.C’est du romanesque à la vingtième puissance.Mais le contrat — scripta marient — est trouvé, dérobé par Claire, transmis à Marcel, qui le passe à deux députés amis.Pendant une séance du Parlement, où l’éloquence socialiste de Didier, enflée de tous les souffles de la rhétorique révolutionnaire, va triompher, Félix Brunelle, chef de l’Opposition, et ami de Marcel, produit le contrat Didier-Germaine .Ce fut l’écroulement du ministère et le triomphe de Marcel Faure.Cependant Germaine a quitté Valmont.De nouveau l’étoile a filé dans la vie de Marcel.Claire elle-même, qui aimait Marcel, et qui fut humiliée, blessée dans ses pures affections par la présence de Germaine, s’est enfuie à Montréal pendant la nuit d’orage parlementaire.Elle a laissé à Marcel un billet où elle lui révèle le mystère de sa vie.Marcel, éperdu, court à la recherche de Claire.Course médiocrement conçue, qui réussit.Il ramène Claire à Val-mont.Claire et Marcel unissent leur vie.Le roman se termine par un hymne à la nature, fait de symbolisme, de volupté et surtout de cacaphonie, par la description lyrique d’un paysage de rêve incohérent sur lequel s’épandent les rayons d’une lune de miel.* * * Nous avons tenu a faire connaître la fable de ce roman, pour que le lecteur y voit lui-même ce qu’elle contient d’ingénieux, et dans quel cadre se développe la thèse de l’auteur.Cette thèse n’est pas nouvelle, ni non plus les idées qui l’appuient.Mais la thèse et les idées sont renouvelées par la façon bien personnelle de M.Harvey.Cette thèse prétend d’abord établir un fait, puis elle se prolonge en une leçon d’économie politique ; cette leçon aura pour effet, si elle est écoutée, d’abolir le fait. 114 Le Canada français Pour établir que les Canadiens français sont enlisés dans la routine, ne sont pas gens d’affaires, M.Harvey se livre à la dangereuse méthode des synthèses.Il fait la synthèse historique et psychologique de notre histoire : synthèse brillante, oratoire, où les précisions sont sacrifiées à l’éloquence du vocabulaire.Notre race y est un moment représentée sous l’image d’un coursier, qui fut fougueux, irrésistible, comme la cavale de Barbier, mais qui s’est depuis couché dans la plaine pacifique, “ parmi les foins parfumés”.Le style de l’auteur, épuisé par ce galop, montre lui-même à la fin une évidente fatigue.Il y a du vrai dans le reproche que l’on a fait souvent aux Canadiens français d’être timides en affaires, et lents à se mouvoir vers le progrès.L’histoire de nos développements économiques, sociaux, éducationnels, le prouve assez.Notre race, qui est latine, n’a pas le tempérament des races anglo-saxones.Elle est idéaliste, c’est entendu : et elle pourrait sans dommage pour sa supériorité native, additionner cet idéalisme d’un sens pratique plus actif et plus hardi.Nous avons trop hésité à sortir de certaines médiocrités.Nous avons trop volontiers pensé que ces médiocrités, auxquelles souvent nous n’avions rien de mieux à comparer autour de nous, étaient elles-mêmes des supériorités.Aux institutions qui nous ont donné la sécurité de la vie morale, intellectuelle, nationale, nous a fous été reconnaissants au point de ne pas assez courageusement vérifier leurs faiblesses ou leurs lacunes, et de ne pas assez tôt les corriger.D’autre part, par la faute de l’initiative privée, ou publique ou politique, nous avons trop longtemps laissé inexploitées d’immenses ressources économiques.Les chercheurs d’idéal que nous sommes n’ont pas été assez des chercheurs d’or : attendu que l’or lui-même est nécessaire à la course vers l’idéal.Mais est-ce à dire que depuis 1840 notre histoire se soit enclose dans la médiocrité et le servilisme ?Est-ce à dire surtout que l’or à peu près seul compte dans la Marcel Faure 115 fortune d’un peuple, et qu’avec lui on acquiert, on achète tout le reste.11 semble que M.Harvey, qui a grande, trop grande pitié de sa race, éprouve une admiration trop absolue pour les peuples qui accumulent les milliards, et spécialement pour les Américains qui font “ à leur pays une ceinture de trésors capable de résister aux plus violents assauts.”(1) Il estime qu’“ à force de grandeur matérielle ”, la nation américaine arrivera au sommet de l’intelligence et de l’honneur.La civilisation est un produit de la richesse.“ On achète la civilisation”, (2) conclut Marcel Faure, qui discute avec Jacques Brégent.Emporté par le besoin d’étayer sa thèse, M.Harvey oublie trop les facteurs d’ordre moral qui entrent dans le concept de la civilisation, et pour se donner le facile plaisir d’humilier un petit bourgeois réactionnaire, il exalte outre mesure la puissance et la vertu du dollar.D’autre part, M.Harvey pousse jusqu’à l’invraisemblance, l’opposition des Petitmontais aux entreprises industrielles de Marcel Faure.“ Vous croyez être un créateur, vous êtes un bûcheron ”, déclare Jacques Brégent à Marcel Faure.“ Vous abattez nos plus belles traditions.Vous ne serez content que lorsque vous aurez rasé notre passé, notre esprit.” On s’imagine difficilement que les compatriotes de Marcel Faure — même les petits rentiers — abominent la Compagnie métallurgique de Valmont, dont la prospérité profite à tout un peuple d’ouvriers.Les Canadiens français ne sont pas toujours très empressés de lancer de grandes affaires ; mais ils n’ont pas l’habitude de condamner les industries qui chez eux réussissent.A moins que Jacques Brégent n’ait aperçu trop clairement l’esprit tout utilitaire, pour ne pas dire matérialiste, qui règne à Valmont.M.Harvey dit de Marcel Faure, alors (1) Page 138.(2) Page 139. 116 Le Canada français qu’il comptait vingt ans : “ L’action, pourvu qu’elle ait un but pratique, avait été son seul idéal philosophique.”(1) Et peut-être que Marcel a trop exclusivement cultivé son “ idéal philosophique La description qui nous est faite de “ la cité de vie ”, de l’organisation professionnelle et sociale de Valmont, place sous nos yeux un tableau vraiment original, riche en dessins et en couleurs, de l’œuvre de Marcel Faure.Mais, il faut bien le dire, Valmont ressemble peut-être trop à une cité américaine où quelque roi de l’acier se substituerait tout entier à la Providence, et dont le patriotisme utilitaire serait à peu près toute la religion.Il y a bien une église à Valmont : mais elle y est le sanctuaire du beau, plutôt que le tabernacle de Dieu.On nous en parle pour nous en faire admirer le site et l’architecture.Et Marcel ne voit guère dans la religion qu’une forme de l’art.(2) “ La religion, forme la plus haute de l’idéal humain, •doit être forte en beauté.” Nulle part on n’aperçoit le vestige de l’influence religieuse sur ValmoDt.Le surnaturel est absent de la cité de vie, et c’est pour cela peut-être — et alors il aurait raison — que Jacques Brégent, qui incarne la tradition de la race, déclare que Marcel Faure n’est qu’un bûcheron qui abât et qui détruit.Les constructions sociales qui ne reposent pas sur les vertus de l’Evangile croû-lent si vite.Marcel a tort de répondre à Brégent, en persifflant les mœurs de nos anciens : “ Us ont cru qu’il suffisait d’engendrer pour vivre et faire vivre.Nous allons plus loin qu’eux : nous voulons la vie forte de tous les éléments nouveaux que nous apporte notre époque.”(3) Et comme j’aime mieux Brégent quand il dit à son tour : “ Exister pour une race, c’est avoir sa foi, sa langue, ses habitudes, ses amours, sur un sol bien à elle où elle bâtit (1) Page 6.(2) Page 87.(3) Page 134. Marcel Faure 117 ses foyers, ses églises et ses écoles.Inébranlables comme des dogmes, nos vieilles institutions nous ont permis d’exister en combattant l’effort de pénétration des éléments étrangers.Elles ont infusé à nos professionnels la culture latine, si catholique et si humaine, qui fait que nous tranchons comme une barre de lumière sur le fond sombre de la carte d’Amérique.” Je ne vois pas comment nos vieilles institutions, inébranlables si l’on veut, mais perfectibles toujours, ont été nécessairement un obstacle au progrès économique.Marcel Faure exagère quand il affirme qu’elles n’ont produit que des parleurs et des discours, laissant ignorer tout “ des activités qui font le salut.”(1) Et il y a comme cela, chez le héros de M.Jean-Charles Harvey, je ne sais quel goût âpre de la médisance, et quel dédain mal dissimulé de tout un passé qu’il veut abolir.Est-ce exubérance d’une jeunesse impatiente de s’évader des formules et des doctrines anciennes ?la malsaine délectation d’une âme qui s’amuse à scandaliser ?Est-ce la fougue mal domptée d’un esprit qui veut rompre toute lisière, ou l’illusion de quelqu’un qui croit apercevoir dans les premières et incomplètes clartés de sa jeunesse toute la lumière de la vie ?On saura bientôt ce que vaut pour Marcel Faure ce naturalisme trop exclusif ; quel goût de volupté aiguillonne toujours ses désirs, quelle résistance il opposera aux ennemis jurés de Valmont, comment à l’heure du danger il se réfugiera dans les bras de Germaine Mondore.Les pages où M.Harvey expose les insuffisances routinières de notre race sont dore gâtées, si intéressantes, si suggestives qu’elles soient par ailleurs, sont gâtées par des exagérations inacceptables, par une pétulance d’imagination qui révèle trop de jeunesse ou trop d’inexpérience.(1) Page 135. 118 Le Canada français Comme je préfère à tout cela la description abondante, technique, pittoresque de l’organisation ouvrière de Val-mont.On entre dans cette cité de vie comme dans un rêve paradisiaque que l’on souhaite devenir une réalité.Valmont, à certains points de vue, ressemble au Val-des-Bois de M.Harmel.Il y a là un esprit de famille, déterminé par des intérêts communs, qui assure la paix.Pas de syndicats dans cet éden ouvrier où le régime coopératif lie et cimente toutes les ambitions.Marcel décrit avec complaisance l’œuvre de sa création.Son monologue est un peu long et trop oratoire : il a évidemment fait sa réthorique dans une de nos anciennes institutions! Avec quel lyrisme il expose le programme de ses écoles primaires, il parle de la Bibliothèque publique, de son journal L’Elite, du grand magasin a rayons L Universel ”, et surtout des ateliers où s’élabore la fortune de Valmont.Pourquoi faut-il que les théories éducationnelles de Marcel soient si “ areligieuses ” ?C’est la seule religion de l’honneur que l’on enseigne aux petits Valmontais.Pourquoi chargerions-nous les jeunes consciences d une mystique vaporeuse et d’une doctrine exprimée en sanscrit?.La sublime simplicité des grandes conceptions humaines leur suffit.”(1) Erreur profonde ! Insuffisante déclamation ! Marcel Faure n’est qu’un bûcheron qui détruit,s’il prétend ainsi former désormais la conscience des enfants.Il abattra les âmes au lieu de les élever.Il aura beau essayer de faire des petits patriotes, il assure mal notre avenir s il ne fait pas aussi des petits chrétiens.Il est vraiment regrettable que la pensée de M.Harvey manque aussi souvent de précision, de justesse ou de mesure, et se laisse emporter plus loin qu il ne croit peut-être par l’éloquence des mots.Il y a vraiment de fort belles pages, des pages brillantes et qui font réfléchir dans ce chapitre (1) Page 62. Marcel Faure 119 essentiel de la “ cité de vie ”, mais sous leurs éclatantes formules, sous leurs périodes sonores s’expriment trop volontiers des idées qui ont plus de panache que de solidité, des théories qui éblouissent plus qu’elles n’éclairent.Et tout cela fait à ce roman économique et social un fonds composite, inconsistant, hasardeux, sur lequel rarement l’esprit du lecteur se pose en toute sécurité.* y * * Nous n’insisterons pas sur le romanesque de ce roman.La situation de Claire est aussi invraisemblable que l’influence truquée et à si longue échéance de Germaine Mondore.Et l’invraisemblance est peut-être le moindre défaut de la trame féminine du livre.Il y a quelque chose de plus grave, c’est le vocabulaire dont l’auteur se sert trop souvent, et qui est plein de sensualité.Le vocabulaire est, en réalité, plus sensuel que les situations ; mais il y a là encore un manque de mesure et de bon goût qu’il faut regretter.Même lorsque M.Harvey parle de choses qui n’ont aucun rapport avec la volupté, il aime à risquer une épithète lascive, un substantif dangereux, un verbe coquin, une comparaison suggestive, un vocable charnel, qui étonne et déplaît.Le livre n’y gagne rien.L’intérêt, heureusement, est tout ailleurs, et le lecteur est plutôt ahuri de ces façons d’écrire qui paraissent vouloir exploiter chez lui une morbide curiosité.Ces fiirtages avec la volupté ne font pas corps avec le roman, et M.Harvey, nous en sommes sûr, comprendra qu’il perd plus qu’il ne gagne à pratiquer cette sorte de style.Son réalisme littéraire y devient trop souvent du truculent naturalisme.Et après tant de restrictions, et tant de reproches à propos de Marcel Faure, nous devons pourtant répéter ce que nous disions au début de cet article : ce roman représente un effort littéraire considérable ; il témoigne d’un talent 120 Le Canada français vigoureux d’invention et de composition chez l’auteur.Nous sommes assuré que si M.Harvey s’en rend bien compte, et s’il veut autrement concevoir et'pratiquer son rôle d’écrivain, il obtiendra bientôt les meilleurs succès.Pour apprécier les ressources de sa pensée et de son style qu’on relise certaines pages qu’il a plus particulièrement réussies : la définition des bouledogues, par exemple, et les contrastes qui opposent à l’œuvre des Latins celle des Saxons(l) ; la description des ateliers de Valmont, à la fois précise et puissante ; et que l’on regarde avec soin tant de petits tableaux, où l’auteur excelle à ramasser, à peindre un paysage ou une situation : coups de pinceaux lumineux et colorés qui sont d’un artiste.Le personnage de Marcel Faure se détache en solide relief sur le fond du roman.Il est bien un peu loquace, mais il est toujours très vivant, d’une complexité morale qui le fait attachant, malgré l’illogisme de son invraisemblable défaillance.Les dialogues, en général, sont alertes, heureusement coupés, avec une tendance oratoire pas toujours assez réprimée.Le style, qui montre aussi des faiblesses de détails trop nombreuses, est en général dru et vaillant : il entraîne le lecteur.Si le premier chapitre du livre est un peu languissant, la suite déborde de vie et offre l’ensemble d’une composition généralement bien conduite.Il y a donc des qualités précieuses qu’il faut savoir reconnaître dans cette première œuvre littéraire d’un nouvel auteur.M.Harvey les développera et les dégagera des premiers excès de sa plume.Il fera besogne excellente, si désormais il applique toutes les ressources de son talent à répandre des idées bienfaisantes, à corriger avec sagesse ses compatriotes, à créer des œuvres littéraires où rayonne le véritable idéal de sa race.Camille Roy, ptre.(1) Pages 102-104.
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