Le Canada-français /, 1 février 1924, Chronique de l'Université
CHRONIQUE DE L’UNIVERSITÉ Fugit irreparabile.— En attendant le carême.— Pierres puniques et pierres sacrées.— Gaspé et Rêgina.— Saint François de Sales.— Tu es sacerdos.— Honneur à deux anciens.— Les universités catholiques.Au moment de commencer cette chronique le fugit irreparabile tempus du vieux Virgile se présente à mon esprit.En effet, 1924 déjà.le temps fuit, perdu pour toujours I Que nous réserve la nouvelle année ?Sans se fatiguer pour lui arracher une réponse évasive, disons qu’elle sera un peu, et même beaucoup, ce que nous la ferons.François Bacon a énoncé cet aphorisme étrange mais très vrai : Naturae nonnisi parendo imperatur : on commande à la nature seulement en lui obéissant.On peut affirmer la même chose du temps.Nous en devenons les maîtres en nous y soumettant.Les jours se succèdent, sans cesse les mêmes.Impossible de changer leur course.Mais c’est notre devoir de bien les employer.Et nous nous convaincrons facilement que, gais ou tristes, ils le sont par nous et avec nous.C’est une vérité essentielle dont les jeunes doivent bien s’imprégner.La vie vaut la peine d’être vécue, à condition toutefois d’en accepter généreusement les obligations que l’imagination affolée se plaît à grossir démesurément, surtout en présence des sacrifices inévitables inhérents à toute existence.Et par ce temps de carnaval, où tout le monde est à la joie, en attendant le carême, il ne faudrait certes pas croire que la vie sérieuse, la vie de travail intense, qui prépare l’avenir, doit être remisée jusqu’au mercredi des cendres inclusivement.Ce serait vraiment dommage qu’il en fût ainsi.Alors que de temps gaspillé ! Songeons qu’en cette année bissextile la sainte quarantaine commence tard.Et oserait-on sans scrupule fermer ses livres pour deux mois ! 466 Le Canada français Non, tempus urget, le temps presse, dirons-nous, avec saint Paul.Piochons nos manuels, instruisons-nous, et nous serons vraiment les hommes sur qui le pays pourra compter, nous serons de ces professionnels jusqu’au bout des ongles, dont le nombre malheureusement tend à diminuer.Pourtant les exemples ne manquent pas.Dans notre siècle superficiel, assoiffé de nouveau, il y en a encore Dieu merci qui sont de beaux modèles à présenter aux jeunes.Les étudiants qui, le 12 janvier dernier, ont assisté à la conférence d’archéologie donnée par M.le comte Byron Khun de Prorok ont dû se convaincre à nouveau que la jeunesse ne détourne absolument pas des études sérieuses.Ce jeune archéologue américain, français par ses ancêtres et polonais par son père, consacre sa vie à fouiller des ruines et à défricher de vieux textes mutilés.L’autre soir il a conduit son auditoire intéressé à travers les ruines de Carthages ; il a fait se succéder sur l’écran monuments de toutes sortes qui nous révèlent une civilisation incomparable.Pierres puniques dans l’oubli durant de longs siècles, elles sortent du tombeau bien vivantes pour protester semble-t-il contre le fameux delenda Carthago de Caton l’Ancien.Mais si elles reviennent à la vie, si aujourd’hui elles éveillent tant l’attention du monde savant et commencent par établir tout un courant vers le nord de l’Afrique, elles le doivent en grande partie au Père Delattre des Pères Blancs dont les découvertes archéologiques ont rendu de si notables services à la science et à la religion.L’éminent fils du cardinal Lavigerie vient de célébrer le 50e anniversaire de son ordination sacerdotale.Ad multos et faustissimos annos ! Pierres puniques, pierres sacrées, pour les archéologues surtout.Enfouies encore très nombreuses dans le sol dont la couche s’épaissit et durcit avec les siècles, Chronique de l’Université 467 elles nous disent combien solides et artistiques aussi étaient ces constructions de peuples disparus.Mais il y a d’autres pierres, qui sans être puniques n’en sont pas moins sacrées pour un peuple, pour une nation.Ce sont les foyers, ce sont les familles.C’est de ces pierres sacrées qui sont nos foyers canadiens-français que M, l’abbé Lionel Groulx, professeur d’Histoire du Canada à l’Université de Montréal, directeur de /’Action française, est venu parler à l’Université Laval, le jeudi, 24 janvier.Pour faire suite à la séance du 20 décembre dernier, les membres du cercle Casault de l’A.C.J.C.eurent l’heureuse idée de donner une soirée au profit des écoles d’Ontario.Grâce à une parfaite organisation dont les jeunes, quand il le veulent, ont toujours le secret, ils réussirent à faire salle comble.C’est un succès sont il faut les féliciter.Et.une heure durant, interrompu par de fréquents applaudissements, M.le conférencier, avec une conviction chaude et communicative, avec une grande maîtrise, et en un langage plein de charme et de poésie, parla de nos foyers, de ces pierres sacrées qui sont les bases solides et de plus en plus nécessaires de tout notre édifice social.Cette conférence, avec, comme président d’honneur, Mgr C.-N.Gariépy, recteur de l’Université Laval, fut précédée et suivie par des chants qu’execu-ta d’une façon très artistique M.Ernest Lavoie, ténor québecqois bien connu et fort apprécié.MM.Joseph Philip-pon, président du Cercle Casault et Joseph Bilodeau, président des étudiants en Droit, s’acquittèrent de leur tâche avec une aisance et un à propos parfaits, le premier, en présentant M.l’abbé Groulx à l’auditoire, et le deuxième, en le remerciant.L’Université Laval est à l’honneur.Deux fois en l’espace de moins de deux mois elle ouvre ses portes toutes grandes aux membres de l’A.C.J.C.qui travaillent et se dévouent pour nos frères franco-ontariens.Ceux-ci, de loin, j’en suis sûr, envoient leur reconnaissant merci à la grande institution catholique et française de la vieille cité de Champlain. 468 Le Canada français C’est pour cette noble cause qu’est celle de nos frères persécutés que le vaillant évêque de Gaspé adressait l’autre jour son humble obole au chef du secrétariat de l’A.C.J.C.A la tête d’un diocèse en voie d’organisation, situé dans la partie,— comme le dit aimablement Sa Grandeur.— “ la plus orientale de la province de Québec ”, Mgr Ross est toujours convaincu que la vielle province mère ne peut pas se désinterresser du sort de ses enfants qui vivent dans des milieux où l’on ne semble pas bien comprendre encore que les droits des minorités ne meurent point.Éducateur lui-même, auteur d’un programme d’enseignement primaire où la langue maternelle a enfin la place que lui assignent la nature et la pédagogie, l’éminent pr îat tient crânement à faire sa quote-part.Son beau geste est éloquent.Il portera certainement ses fruits.Mgr de Gaspé a passé quelques jours au Séminaire de Québec lors d’un récent voyage à l’occasion d’une séance du Conseil de l’Instruction Publique.Il y a rencontré son ancien maître Mgr Mathieu, archevêque de Régina, venu dans l’Est pour le congrès de l’immigration.Le fondateur du Collège de Gravelbourg, qui poite son nom, a fait de cette maison l’œuvre de sa vie d’archevêque dans l’ouest canadien.Ses nombreu es années de professorat, les charges éminentes qu’il a occupées avant d’être élevé à l’episcopat, sa longue fréquentation de la jeunesse, tout cela a depuis longtemps démontré à cet éminent éducateur quel rôle joue la langue d’un peuple dans son existence.I t à cause de cela, il a fait en sorte que nos compatriotes de son diocèse eussent aussi une formation classique à base de l’idiome maternel.Sa Grandeur est amplement déjà récompensé de ses héroïques efforts, car le Collège Mathieu va à merveille, et d mi tenant nous entrevoyons la riche et consolante moisson qu il prépare pour l’avenir.Ces deux évêques marchent vraiment sur les traces de saint François de Sales, deuxième patron de leur Alvia Mater, Chronique de l’Université 469 le Séminaire de Québec, qui en a célébré solennellement la fête, le mardi, 29 janvier.Le grand évêque de Génève, voulait lui aussi que l’Évangile fût prêché à ses ouailles en leur propre langue.Et dans ses courses à travers le Chabe-lais il ne craignait pas de se servir du patois que parlaient certaines classes d’hérétiques pour les ramener au bercail.Et comme cela il fut un véritable pasteur d’âmes.Suivant la coutume, à l’occasion de cette fête patronale, il y eut grand’messe et vêpres à la chapelle extérieure du Séminaire.La messe a été chantée par M.le chanoine B.-Ph.Garneau, archiviste du palais cardinalice, et M.l’abbé Ernest Nadeau a présidé aux vêpres.Le chant fut magnifique.Remarquées surtout deux pièces polyphoniques données aux vêpres.Le Rév.Père Placide, gardien intérimaire du couvent des franciscains de Québec, fit l’éloge du Saint du jour en le montrant comme un lys de pureté, un ange de douceur et un apôtre de la vérité.Joli thème à développer devant un auditoire de jeunes, thème qui caractérise bien toute la vie de François de Sales.Le R.P.Prédicateur a été très heureux dans le choix de son sujet qu’il a, d’ailleurs, exposé d’une façon en tout point digne de son héros.Patron facile d’accès dirons-nous, l’auteur de Y Introduction de la vie dévote est un incomparable modèle pour les étudiants.En marchant sur ses traces, en pratiquant ses vertus, et surtout son angélique pureté, ils deviendront comme lui de véritables apôtres de la vérité dans le monde aussi bien que dans le clergé.Les élèves du Grand et du Petit Séminaire ont dû s’en convaincre une fois de plus.* * * Tu es sacerdos.Vous êtes prêtres pour l’éternité.Ce passage du psaume, on le dit, on le chante souvent.Pour des oreilles sacerdotales il a un sens profond, il rappelle des responsabilités lourdes que seules la grâce divine permet de 470 Le Canada français supporter généreusement.Et les deux jeunes lévites, les deux élèves de la Faculté de Théologie qui, le dimanche, 10 février, ont été élevés au sacerdoce, en récitant leur office divin ce jour-là ont dû prononcer le Tu es sacerdcs.avec plus de crainte, mais aussi avec grande joie.Car ils voient se réaliser enfin leurs rêves caressés depuis toujours ! Ces deux heureux sont MM.les abbés Armand Déry, du diocèse de Québec, et Paul Gendron, du diocèse Gaspé.C’est à Saint-Raymond, Portneuf, sa paroisse natale, que M.l’abbé Déry a reçu 1 onction sacerdotale des mains de Son Éminence le cardinal Bégin, archevêque de Québec.Quant à M.l’abbé Gendron, la prêtrise lui a été aussi conférée, par son propre évêque, Mgr Ross, dans la chapelle du Grand Séminaire de Québec.Prosit ! Pendant que l’Université se réjouit de voir augmenter le nombre de ses enfants dont la vocation est de travailler plus directement au salut des âmes, elle suit aussi d un œil attentif les succès des autres qui, sur un champ de bataille different, livrent les non moins rudes combats de la vie.Aussi a-t-elle appris avec un légitime orgueil la nomination de M.le juge Albert Malouin, de la Cour supérieure, à la Cour suprême, et le choix de M.Ernest Roy, c.r.pour lui succéder.Ces deux anciens lui ont toujours fait grandement honneur.Tout le monde conna't la science juridique du nouveau juge de la Cour suprême.C’est la coutume de dire au Palais que les jugements de l’honorable juge Malouin sont inattaquables.On ne saurait faire de meilleurs et de plus mérités compliments.Son successeur à la Cour supérieure a la réputation d’un avocat intègre, d’un juriste distingué, Ceux qui connaissent plus intimement 1 honorable M.Roy savent qu’il possède une intelligence très ouverte, un culte exceptionnel pour les choses de l’esprit et un amour passionné de l’étude.Sa nouvelle situation lui permettra d’exploiter davantage ces dons magnifiques dont la bonne Providence l’a si largement gratifié.Honneur à ces deux anciens qui jettent tant de lustre sur Y Alma Mater. Chronique de l’Université 471 Sa mission, l’Université la remplit par ses anciens élèves.Eux, ils vont de par le monde faire rayonner sa bonne influence.C’est dire toute l’importance du rôle que jouent des institutions comme celles-là.C’est pourquoi elles ont besoin que tous viennent à leurs aide pour qu’elles puissent sans trop de difficultés faire l’œuvre pour laquelle elles ont été créées.Et le Souverain Pontife Pie XI, glorieusement régnant, mieux placé que n’importe qui pour savoir toute la nécessité de ces foyers où l’on apprend que science et foi, parce que venant d’une même source, s’harmonisent parfaitement, a approuvé et béni l’intention générale de l’Apostolat de la Prière pour le mois de février, qui est pour les universités catholiques.Soyons dociles à la voix du Pape.C’est encore le meilleur moyen de secourir notre université catholique, dont le Saint-Père connaît et apprécie hautement les services quelle rend à l'Église et à l’État en ce pays.Laval
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