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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Blaise Pascal (suite et fin)
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1924-05, Collections de BAnQ.

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BLAISE PASCAL (Suite et fin) On voit comment par la vigueur d’une pensée toute synthétique et par l’ardeur d’une inspiration toute religieuse, Pascal domine parmi les moralistes, non seulement ceux qui ne nous apportent que des maximes ou des caractères, mais ceux-là même dont les idées générales ou les doctrines de vie reposent sur la seule base, — combien étroite et fragile ! — de la sagesse humaine.Mais on voit aussi comment par la puissance de son génie poétique il dépasse les auteurs spirituels qui, justement, ne sont que des auteurs spirituels.A son imagination créatrice comme à sa sensibilité frémissante, il doit encore une autre supériorité.Plus que toute philosophie, plus que toute autre religion, le christianisme a, suivant la remarque de Jules Lemaître, rendu dramatiques les rapports de l’homme avec Dieu.De ce drame, le jansénisme a encore aggravé le caractère redoutable ; et, parmi les jansénistes, nul plus que Pascal n’a frissonné devant le mystère de cette destinée, dont la mort est le terme à la fois inévitable et incertain.La vie humaine, il l’a conçue vraiment comme une tragédie angoissante ; il en a, en imagination et d’avance, vécu toutes les pérépities ; d’avance, il en évoque le dénouement formidable : “ Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même.Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses.Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que tout le reste.Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment ; et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni 692 Le Canada français pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné en ce point plutôt qu’en un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit.Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour.Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.“ Comme je ne sais d’où je viens, aussi je ne sais où je vais ; et je sais seulement qu’en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d’un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage.” Il ne lui suffit pas, d’ailleurs, de poser le problème pour lui seul fût-ce en ces termes magnifiques.Élargissant une fois encore la question et, maintenant, non plus par le seul mouvement de son imagination mais par un mouvement de son cœur apostolique, il somme ses frères de comparaître avec lui devant lamort; avec stupeur, avec effroi, il constate leur indifférence, leur mauvaise volonté même, et cent cinquante ans avant Lamennais, il écrit sur l’indifférence en matière de religion les pages les plus pathétiques de notre littérature.Non content de railler — avec quelle puissante ironie ! — “ ces gens qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l’emporté ” contre Dieu, et qui croient “ avoir secoué le joug ” ; non content de dénoncer leur monstrueuse inconséquence, il déploie pour les détourner de leur erreur toutes les ressources de son imagination dialectique et de sa sensibilité fraternelle : “ En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, tout l’univers muet, et l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île Blaise Pascal 693 déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d’en sortir.Et sur cela j’admire comment on n’entre point en désespoir d’un si misérable état.Je vois d’autres personnes auprès de moi, d’une semblable nature ; je leur demande s’ils sont mieux instruits que moi, ils me disent que non ; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d’eux et ayant vu quelques objets plaisants, s’y sont donnés et s’y sont attachés.Pour moi je n’ai pu y prendre d’attache, et considérant combien il y a plus d apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois, j ai recherché si ce Dieu m’aurait point laissé quelque marque de soi.Après quoi, toujours impérieux et toujours tendre, il les somme de parier pour le parti qui, avec le minimum de risques, et de risques finis, donc négligeables, présente le maximum de chances pour un gain infini.Ici encore, il ne lui suffit pas d’associer à la plus pressante logique l’imagination la plus fastueuse; à discuter, il apporte tout son cœur et, jusque dans l’invective, triomphe sa charité.Aussi a-t-il le droit d’écrire : “Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu’il a été fait par un homme qui s’est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire ; et ainsi la force s’accorde avec cette bassesse.” Nous voilà au cœur même de notre étude.Nous touchons ici à ce qu’il y a de plus personnel dans l’œuvre et le génie même de Pascal.Pour un La Rochefoucauld ses Maximes, pour un La Bruyère ses Caractères, ne représentent qu une partie de leur activité ; quelque complaisance qu’ils aient mise à rédiger ces observations, ces réflexions, ces confidences si l’on veut, ils n’ont pas été que l’homme de leur livre.Montaigne lui-même, les Essais ne sont pas toute sa vie, ni peut-être toute son âme.Les Pensées de Pascal, c’est, dès leur origine, toute la vie de Pascal et, dans sa plus profonde intimité, Pascal lui- 694 Le Canada français même.Elles ne sont que l’expression de sa vie intérieure.Préparées par la prière, la méditation, la pénitence, elles prolongent cette prière, cette méditation, cette pénitence même.Inspirées de Jésus-Christ, elles tendent à Jésus-Christ.Elles sont l’effort conquérant d’un apôtre que son activité ne détourne jamais ni du recueillement ni du renoncement total.On ne s’étonnera pas dès lors de trouver dans ces fragments d’apologie des pages d’un caractère si personnel, qu’elles pourraient appartenir à un journal intime.Et, parce que Pascal allait à Dieu avec tout son génie, comme il allait aux hommes avec toute sa foi, on ne s’étonnera que ses prières, ses méditations comptent parmi les plus grands chefs-d’œuvre de la littérature religieuse.Là où commence le prodige, c’est que, par leur sublimité pathétique, ces pages, proprement catholiques, forcent l’admiration, la sympathie des lecteurs les moins préparés à les comprendre.Quant à ceux qui partagent la foi de Pascal, le Mystère de Jésus, par exemple, ne sert pas seulement à la joie de leur esprit, il peut devenir, pour plus d’un il est devenu un aliment de leur âme.Où trouver, en effet, piété plus touchante, plus profonde que dans le fameux dialogue entre Jésus et l’âme fidèle ?“ Console-toi : tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé.Je pensais à toi dans mon agonie ; j’ai versé telles gouttes de sang pour toi.— Veux-tu qu’il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu me donnes des larmes ?— Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur.— Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance.— Non, car moi par qui tu l’apprends, t’en peux Blaise Pascal 695 guérir.A mesure que tu les expieras tu les connaîtras, et il te sera dit : Vois les péchés qui te sont remis.— Seigneur, je vous donne tout.— Je t’aime plus ardemment que tu n as aime tes souillures .Qu’à moi en soit la gloire, et non à toi, ver et terre.” Admirable effusion, simple et naïve comme un fragment de Vilon, hardie et familière comme l’élan d un grand mystique.Pascal cependant nous interdirait ici 1 admiration.Il nons rappellerait que nous ne sommes plus dans le domaine intellectuel mais dans le domaine religieux, et que de l’ordre de l’esprit nous sommes passés dans le domaine de la charité, qui le dépasse infiniment.Nous avions donc raison d’annoncer d abord 1 ascension de Pascal.Nous venons de voir l’ascension de son génie qui de la cience s’éleva à la morale, de la morale à Dieu.Il nous reste à le suivre dans son ascension vers la plus sublime vertu.* * * L’âme de Pascal, nous en connaissons la richesse et la puissance naturelles.Il était de ceux qui,ne pouvant se satisfaire de la médiocrité, conçoivent nécessairement de grandes et vigoureuses passions.Toutes les ambitions lui étaient permises, comment se les serait-il interdites ?La première qui remplit son âme, la domina, 1 exalta, fut, nous l’avons vu, l’ambition scientifique.Savoir lui était un impérieux besoin; apprendre,une joie; découvrir,une ivresse.La raison, cette raison qu’il devait plus tard si rudement malmener, il affirme et défend ses droits ; il croit à son indépendance, dans son domaine propre, à sa puissance indefinie de découverte : “ Ici, dit-il, la raison règne à son tour.Mais comme les sujets de cette sorte sont proportionnés à la portée de 696 Le Canada fbançais l’esprit, il trouve une liberté tout entière de s’y étendre : sa fécondité inépuisable produit continuellement, et ses inventions peuvent être tout ensemble sans fin et sans interruption.” Pour la science et les savants il pousse l'estime jusqu’à proclamer leur souveraineté.Et ce n’est pas devant le public, ni même devant une académie qu’il affiche cette prétention superbe, c’est dans une lettre à la reine Christine de Suède.Certes,jusque dans ses revendications en apparence les plus exorbitantes, il sait observer le respect dû aux grands de ce monde et il commence par célébrer “ en la personne sacrée ” de Christine “ l’union de deux choses qui le comblent également d’admiration et de respect, qui sont l’autorité souveraine et la science solide.” Mais aussitôt après, il ajoute : “ Car j’ai une vénération toute particulière pour ceux cpii se sont élevés au suprême degré, ou de puissance, ou de connaissance.Les derniers peuvent, si je ne me trompe, aussi bien que les premiers passer pour des souverains.Les mêmes degrés se rencontrent entre les génies qu’entre les conditions; et le pouvoir des rois sur les sujets n’est, ce me semble, qu’une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs, sur lesquels ils exercent le droit de persuader qui est parmi eux ce que le droit de commander est dans le gouvernement politique.Ce second empire me paraît même d’un ordre d’autant plus élevé, que les esprits sont d’un ordre plus élevé que les corps, et d’autant plus équitable, qu’il ne peut être départi et conservé que par le mérite, au lieu que l’autre peut l’être par la naissance ou par la fortune.” Ni Voltaire devant Frédéric, ni Diderot devant Catherine n’ont jamais dû défendre les droits de l’esprit avec une plus noble fierté.Un an plus tard, avec quel orgueil Pascal ne célèbre-t-il pas une de ses découvertes mathématiques : “ Les manières de tourner une même chose sont infinies ; en voici un illustre exemple et bien glorieux pour moi.Cette même proposition Blaise Pascal 697 que je viens de rouler en plusieurs sortes, est tombée dans la pensée de notre célèbre conseiller de Toulouse, Monsieur de Fermat ; et, ce qui est admirable, sans qu’il m’en eût donné la moindre lumière, ni moi à lui, il écrivait dans sa province ce que j’écrivais à Paris, heure pour heure, comme nos lettres écrites et reçues en même temps le témoignent.Heureux d’avoir concouru en cette occasion, comme je 1 ai fait encore en d’autres d’une manière tout à fait étrange, avec un homme si grand, si admirable, et qui, dans toutes les recherches de la plus sublime géométrie, est dans le plus haut degre d excellence, comme ses ouvrages, que nos longues prières ont enfin obtenus de lui, le feront bientôt voir a tous les geometres de l’Europe, qui les attendent.” Ne nous étonnons donc pas si dans les discussions que provoque la nouveauté de ses principes autant que ses conclusions elles-mêmes, il apporte une certaine vivacité, voire une certaine âpreté, à défendre non seulement les droits de la vérité, mais ses droits personnels.Ne parlons pas de sa polémique avec ce malheureux P.Noël dont 1 imprudente assurance passait de beaucoup le savoir.Mais ecoutons-le revendiquer, malgré ses amis, le mérité d une decouverte qu’on lui avait contesté dans une séance académique du collège de Montferrand : “.Je vous conjure, monsieur, de considérer, pour ce qui me regarde, que parmi toutes les personnes qui font profession des lettres, ce n’est pas un moindre crime de s’attribuer une invention étrangère qu en la société civile d’usurper les possessions d autrui; et qu encore que personne ne soit obligé d’être savant non plus que d être riche, personne n’est dispensé d’être sincère : de sorte que le reproche de l’ignorance, non plus que celui de l'indigence, n’a rien d’injurieux que pour celui qui le profère ; mais celui de larcin est de telle nature, qu’un homme d’honneur ne doit point souffrir de s’en voir accusé, sans s’exposer au péril que son silence tienne lieu de conviction.Ainsi, étant très ponctuellement averti comme j’étais, non seulement des paroles, 698 Le Canada français mais encore des gestes et de toutes les circonstances^de ces actes, jugez, monsieur, si je pouvais m’en taire à mon(hon-neur ; et, puisque ces actes avaient été publiés, si je ne devais pas repousser cette injure de la même manière.” Voilà de bien grands mots et qui, chez un ami de Port-Royal, ne révèle encore ni profonde humilité ni apparence même de renoncement.Mais voici qui est plus grave.Une tendre amitié unissait Biaise à sa sœur Jacqueline.Us s’aimaient selon la nature, et aussi selon Dieu.Le frère avait orienté sa cadette vers la dévotion et naguère encore tous deux collaboraient pour adresser à leur sœur aînée des lettres fort édifiantes et même un peu sermonneuses.Or voici, que l’élève devançant son maître dans la voie de la perfection, Jacqueline entre au couvent de Port-Royal, et qu’à la veille de faire sa profession elle demande, pour payer sa dot, sa part de l’héritage paternel.Et c’est, dans cette famille jusqu’alors si chrétiennement unie, la plus banale mais la plus pénible querelle.D’un commun accord, Biaise et son beau-frère Périer repoussent la prière de leur sœur ; d’un commun accord, ils l’accablent de reproches et la menacent d’un procès, elle et sa communauté.La pauvre fille en conçut une douleur si violente qu’elle pensa y succomber.Son chagrin finit par toucher Pascal qui céda et “ donna largement à proportion de son bien ”.Mais la lutte avait été chaude.Sans doute, Pascal avait moins prétendu défendre son intérêt personnel que l’intérêt de toute la famille ; sans doute, il s’était choqué surtout de voir Jacqueline revenir sur l’arrangement conclu entre eux à la mort de leur père, et qui garantissait l’indivision de leur bien.Mais quand les aînés auraient eu pour eux le droit strict, le moins qu’on puisse penser, c’est que leur refus et leurs reproches manquaient Blaise Pascal 699 singulièrement de charité chrétienne.Tout comme les Périer, Biaise Pascal, en 1653, était plus à l’esprit du monde qu’à l’esprit de l’Évangile.Du monde, d’ailleurs, il fit un instant “ l’objet de ses délices”.Il y “mit son cœur”; et en goûta “l’usage délicieux et criminel Sans doute son âme altière ignora toujours certains abaissements.Même s’il composa le fameux Traité sur les passions de l’amour, de ces passions il disserta plus qu’il ne fit l’expérience.Cependant il ne partagea pas en vain la vie du duc de Roannez et du chevalier de Méré.Il goûta le charme de l’élégance, du luxe et de la conversation.Il apprécia le commerce des femmes; et,à sentir le savant un peu raide qu’il avait été d’abord se muer en homme du monde, il éprouva une légitime complaisance.Bien plus, il put concevoir l’idée d’un mérite nouveau et d’une nouvelle grandeur.Il put croire à l’efficacité, à la fécondité morale des belles amours ; à l’ennoblissement de la vie par des grandes passions ; bref rêver à la Corneille, d’une beauté, d’une perfection tout humaines.N’a-t-il pas écrit : “ Qu’une vie est heureuse, quand elle commence par l’amour, et qu’elle finit par l’ambition ! Si j’avais à choisir je prendrais celle-là.La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits .C’est pourquoi, l’amour et l’ambition commençant et finissant la vie, on est dans l’état le plus heureux dont la nature humaine est capable.” Donc un savant passionné, âpre à la dispute, et superbe ; un frère assez attaché à son droit pour affliger durement une sœur tendre, cloîtrée et désarmée ; un honnête homme sensible à la séduction du monde, tel avait été Biaise Pascal ; tel il devait, partiellement du moins, rester longtemps encore.Le spectacle de sa conversion n’en est que plus magnifique.Cet homme si actif, si légitimement ambitieux, si avide d’exceller et même de dominer, avait toujours été délicat et fragile.Dès son enfance, sa santé avait contrarié son élan 700 Le Canada français vers le savoir.Bientôt la maladie s’abat sur lui, grave, incurable.Ce n est pas seulement la souffrance : aux grandes âmes la douleur physique, par elle-même, importe peu.C’est la déception, l’humiliation de l’inaction, de la stérilité.C’est la déchéance aux yeux du monde et aux siens propres.Comment s’y résignera l’âme impatiente qu’irritait le moindre retard dans la conquête du vrai, l’âme avide qui se nourrissait d’ambitions royales ?Elle va nous le dire elle-même ; car, dès 1646, Pascal rédigeait sa “ Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies.” Accepter ne lui suffit pas.La souffrance, il veut l’aimer, il veut s’en réjouir.Sachant que “ la vie des chrétiens doit être une pénitence continuelle ”, sachant que “ Dieu aime tant les corps qui souffrent ”, il s’écrie : “ Aimez mes souffrances, Seigneur, et que mes maux vous invitent à me visiter ”, et il arrive à cette forme parfaite de l’absolu renoncement : “ Je ne vous demande ni santé, ni maladie, ni mort ! mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort, pour votre gloire, pour mon salut et pour l’utilité de l’Église et de vos saints, dont j’espère par votre grâce, faire une portion.Vous seul savez ce qui m’est expédient ; vous êtes le souverain maître, faites ce que vous voudrez.Donnez-moi, ôtez-moi ; mais conformez ma volonté à la vôtre ; et que, dans une soumission humble et parfaite et dans une simple confiance, je me dispose à recevoir les ordres de votre providence éternelle, et que j’adore également tout ce qui me vient de vous.” L’obligation, que lui imposèrent les médecins, de vivre dans le monde changea sans doute, pour un temps, les sentiments de Pascal.Mais après ce qu’on appelle encore sa seconde conversion, il ne lui suffit plus d’accepter, même avec amour, même avec joie, l’épreuve imposée par Dieu.La souffrance volontaire lui est devenue nécessaire. Blaise Pascal 701 Non content de “renoncer à tout plaisirà toute superfluité ”, à ses souffrances de grand malade et pour vaincre en lui l’esprit avec la chair, il ajoutait des tortures de pénitent.“ Il prenait dans les occasions une ceinture de fer pleine de pointes, il la mettait à nu sur sa chair ; et lorsqu’il lui venait quelque pensée de vanité, ou qu’il prenait quelque plaisir au lieu où il était, ou quelque chose de semblable, il se donnait des coups de coude, pour redoubler la violence des piqûres, et se faisait ainsi souvenir lui-même de son devoir.Cette pratique lui parut si utile, qu’il la conserva jusqu’à sa mort, et même dans les derniers temps de sa vie, où il était dans des douleurs continuelles.” L’aggravation d’une maladie qui le jeta dans “ une continuelle langueur ” ; la violence de névralgies qui ne lui “ donnaient pas un seul moment de relâche ” ; rien ne put “ le détourner de ses vues ”.Toujours il avait dans l’esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout plaisir, à toute superfluité.Aussi absorbait-il avec la même indifférence les mets délicats que les siens se faisaient une joie de lui offrir et les plus désagréables médecines.Bref, “ il travaillait sans cesse à sa mortification ”, Bien plus, revenant aux sentiments exprimés dans sa Prière de 1646, il redoutait de guérir.“ Je connais, disait-il, le danger de la santé et les avantages de la maladie.” Et encore: “ Ne me plaignez point.La maladie est l’état naturel des chrétiens, parce qu’on est par là comme on devrait toujours être, dans la souffrance des maux, dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans l’attente continuelle de la mort.N’est-ce pas ainsi que les chrétiens devraient passer la vie ?Et n’est-ce pas un grand bonheur quand on se trouve par nécessité dans l’état où l’on est obligé d’être, et qu’on n’a autre chose à faire qu’à se soumettre humblement 702 Le Canada français et paisiblement ?C’est pourquoi je ne demande autre chose que de prier Dieu qu’il me fasse cette grâce.” Dans son zèle de pénitent, il avait renoncé à “ cette fantaisie de vouloir exceller en tout, comme se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers, et autres choses semblables .à cette curieuse recherche de ses commodités, de cette bienséance qui porte à vouloir toujours avoir la meilleur et du fait, Il se fit donc pauvre volontaire, renonçant à tout serviteur, et transformant, lui l’ami de Méré, sa chambre en cellule austère.Il alla si loin que,du fond de son cloître, sa sœur, peu complaisante pourtant aux vanités, dut lui rappeler que le mépris du balai n’est pas nécessairement une forme de la vertu.Heureusement, chez Pascal la charité s’associait à l’esprit de renoncement, et il ne put aimer ardemment la pauvreté sans aimer tendrement les pauvres.Malgré la médiocrité de ses ressources, malgré les lourdes dépenses que lui imposait sa mauvaise santé, il donnait sans compter, engageant d’avance les bénéfices hypothétiques d’une affaire comme celle des carrosses à cinq sols, empruntant chez les banquiers, bref “ne souhaitant avoir du bien que pour en assister les pauvres.” “ Il disait que c’était la vocation générale des chrétiens ” ; il jugeait insuffisantes les organisations générales que nous appellerions aujourd’hui les œuvres ; il exigeait le contact direct avec la misère et le service personnel des pauvres.Ne pouvant aller chez les pauvres, il les fait venir chez lui ; il loge, il chauffe “ un bon homme, sa femme ” et leur fils.Mais ce fils était tombé malade de la petite vérole, Pascal craignit la contagion pour les Périer, chez qui il fréquentait.Mais refusant de laisser partir ses hôtes, il leur céda la place et se réfugia chez sa sœur.Il ne s’en reprochait pas moins de ne pas faire assez; et reconnaissant que sa fortune ne lui permettait guere davantage, il déclarait : “ Puisque je n avais pas de bien Blaise Pascal 703 pour leur donner, je devais leur avoir donné mon temps et ma peine ; c’est à quoi j’ai failli ; et si les médecins disent vrai, et si Dieu permet que je relève de cette maladie, je suis résolu de n’avoir point d’autre emploi ni d’autre occupation tout le reste de ma vie que le service des pauvres.” A ce service des pauvres qu’il confondait justement avec celui de Jésus-Christ lui-même, il ramenait toute sa vie religieuse.Il avait un ardent désir de la communion ; mais les médecins s’y opposaient.Alors pour concilier sa piété, l’obéissance, et la charité, il changea de sentiment: “Puisqu’on ne veut pas m’accorder cette grâce j’y voudrais bien supppléer par quelque bonne œuvre, et ne pouvant pas communier dans le chef, je voudrais bien communier dans ses membres ; et pour cela j’ai pensé d’avoir céans un pauvre malade à qui on rende les mêmes services comme à moi, qu’on prenne une garde exprès, et enfin qu’il n’y ait aucune différence de lui à moi, afin que j’aie cette consolation de savoir qu’il y a un pauvre aussi bien traité que moi, dans la confusion que je souffre de me voir dans la grande abondance de toutes choses où je me vois.Car, quand je pense qu’au même temps où je suis si bien, il y a une infinité de pauvres qui sont plus malades que moi, et qui manquent des choses les plus nécessaires, cela me fait une peine que je ne puis supporter.” On ne put pas non plus satisfaire à cette demande.Mais désireux “ de mourir en la compagnie des pauvres ”, il voulait se faire porter à l’hospice des Incurables.Chez les Incurables, l’ami du duc de Roannez, l’émule de Descartes, celui qui avait étonné le monde par son génie, celui qui avait écrit : “ Qu’une vie est heureuse quand elle commence par l’amour et qu elle finit par 1 ambition ! Commencez-vous à mesurer, avec l’efficacité de la grâce, la générosité de la volonté fidèle P Nous ne sommes pas cependant au bout de nos étonnements.Peut-être même allons-nous nous heurter à d’apparents excès, notre admiration devenir incertaine, inquiète.Mais gardons-nous de rien préjuger. 704 Le Canada français Comme il avait renoncé au monde, Pascal, patiemment, obstinément renonça à sa famille.Déjà après la mort de son père, il avait, aux Périer, adressé une lettre dont la longueur, le ton, l’ordonnance feraient presque penser à un petit traité “ De consolatione ou De morte ” plutôt qu’à une confidence d’orphelin même adulte.Pareillement, lorsqu’il apprit la mort de cette sœur Jacqueline qu’il avait tant aimée et tant admirée, il ne dit rien sinon : “ Dieu nous fasse la grâce d’aussi bien mourir ! ” Madame Périer, si chrétienne qu’elle fût, dominait moins facilement sa douleur.Elle dut, pour ce fait, subir de vifs reproches de son frère.Tout en admirant sa vertu, elle ne laissait pas de s’en étonner et même d’en souffrir.Toujours prêt à rendre service, il s’interdisait, en revanche, toute manifestation de tendresse et n’accueillait pas toujours avec aménité celles que lui prodiguait sa sœur.Cette austérité farouche confondait Mme Périer qui l’attribuait à la maladie et l’excusait.Nous-mêmes, plus désintéressés, nous préférerions une vertu plus affable.Mais écoutons l’explication qu’apporte Mme Périer elle-même.D’une “ personne des plus considérables par la grandeur de son esprit et de sa piété ”, elle sut qu’aux yeux de Pascal, se faire aimer des hommes, c’était dérober à Dieu des cœurs qui doivent n’appartenir qu a Lui seul, et lui faire un larcin de la chose du monde qui lui était la plus précieuse ”.Et même, “ pour avoir ce principe toujours présent, il l’avait écrit de sa main sur un petit papier, où il y avait ces mots ; ” Il est injuste qu on s attache a moi, quoiqu on le fasse avec plaisir et volontairement ; car je ne suis la fin de personne, et je n’ai pas de quoi les satisfaire .Je ne suis la fin de personne.” Quelle parole ! Dans la conviction de son insuffisance, dans sa volonté d absolu renoncement, Pascal méconnut-il parfois les légitimes besoins des autres ?Peut-être.Mais, quand on songe aux satisfactions que l’a- Blaise Pascal 705 mour-propre sait trouver jusque dans la pratique de la charité en apparence la plus désintéressée, on s’étonne moins de l’intransigeance pascalienne, la jugeât-on excessive.Son âme dominatrice avait peur d’elle-même et c’est par scrupule qu’elle se rejetait si violemment vers Dieu.Par charité aussi, puisqu’il ne voulait pas qu’en lui on s’attachât à un être fini, incapable de satisfaire des âmes créées pour l’infini.Les mêmes sentiments expliquent enfin ce qu’il nous faut bien appeler le renoncement à son génie.On se rappelle la résolution qu’il confia à sa sœur Gilberte : “ Si les médecins disent vrai, et si Dieu permet que je me relève de cette maladie, je suis résolu de n’avoir point d’autre emploi ni point d’autre occupation tout le reste de ma vie que le service des pauvres.” Qui parle ainsi ?Un homme du commun ?Un chrétien fervent mais sans facultés exceptionnelles?Non, mais le savant que ses pairs, contemporains ou successeurs, ont proclamé l’égal des plus grands ; l’auteur des Provinciales, un des monuments de notre prose classique, l’auteur des Pensées, un des grands livres de l’humanité.Que Pascal renonçât à la gloire et à son génie même, libre à lui.Mais qu’il renonçât, du même coup, à servir l’humanité; et non pas seulement à faire progresser la science, mais la morale et la religion elle-même, en avait-il le droit ?En imposant silence au génie, qu’il tenait de Dieu, ne manquait-il pas à sa vocation propre?Ne manquait-il pas à cet ordre général où la sagesse divine a préposé les hommes supérieurs à l’accomplissement de ses desseins providentiels ?En un mot, n’y avait-il pas dans son zèle une double indiscrétion, un manque de discernement et un excès ?Formuler l’objection, c’est la résoudre.Elle ne serait valable que si la contagion de l’héroïsme venait à se répandre.Mais la folie de la croix n’est pas près de régner sur ce royaume de la médiocrité qu’est la machine ronde.Alors il 706 Le Cam ada français n’est pas mauvais que la vertu, la sainteté aient, elles aussi» leurs surhommes.Certains renoncements peuvent étonner, scandaliser les sages.Si, dans quelques âmes, ils exaltent des désirs généreux, ils auront encore servi l’humanité.Car, suivant le mot d’une femme(l), malade elle aussi et qui de sa faiblesse consentie, fit, elle aussi, un apostolat: “Qui élève son âme, élève le monde Vraie d’une vérité tout humaine, cette parole l’est plus, encore pour un croyant.Or, avec Pascal, il faut toujours en revenir là, tout expliquer par la prédominance en lui de l’esprit surnaturel.Sans doute ne méconnaît-il ni son génie propre et ses devoirs, ni les besoins généraux de l’ordre établi par la Providence.Mais disciple du Crucifié — rappelez-vous son Mystère de Jésus — il croyait à l’efficacité transcendante du sacrifice, à la légitimité, à la nécessité de certaines vocations exceptionnelles.Il pouvait servir par la plume, certes.Mais le renoncement volontaire, l’ensevelissement de son génie, pouvaient être plus efficaces encore.Uni à celui du Christ, agréé par le Père, son sacrifice prenait une valeur infinie, et, pour n’être pas connues des hommes, les conversions assurées par lui seraient plus nombreuses sans doute que les conversions dûes aux chefs-d’œuvre de son intelligence.Que de pareilles abdications, même aux pieds de Dieu, doivent demeurer exceptionnelles, faut-il le répéter ?Qu’on puisse à l’intransigeance abrupte d’un Pascal, préférer l’apparente condescendance d’un François de Sales, c’est bien évident.Mais sous prétexte de sagesse, sous prétexte même d’humanité, contester à ceux qui nous dépassent le droit de chercher l’absolu jusque dans le renoncement, ne serait-ce pas du pharisaïsme à rebours ?Mais quittons ces sommets, où nous risquons le vertige.Aussi bien, même sur la terre ferme, les raisons d’admirer Pascal ne nous manqueront-elles pas.(1) Elisabeth Leseur, Journal, de Gigord édit.y Blaise Pascal 707 Nous lui saurons gré, d’abord, d’avoir conféré à la littérature une dignité nouvelle.Certes nous ne sommes pas de ceux qui lui refusent le droit d’être d’abord elle-même, c’est-à-dire un art consacré, par la reproduction du beau, à la joie de nos esprits.Le divertissement littéraire, le plus noble de tous les divertissements, est légitime, il est nécessaire.— Platon, Rousseau, Pascal même ont professé l’opinion contraire?— Nous croyons que, sur ce point, Platon, Rousseau et Pascal même se sont trompés.Mais nous nous refusons à ne voir dans la littérature qu’un divertissement.Pour elle il n’est pas de domaine fermé, pas de sommets inaccessibles, pas d’impossibles bienfaits.Elle a ses purs artistes, ses virtuoses, ses baladins même, ses jongleurs et ses pitres.Mais elle a aussi ses moralistes, ses philosophes et jusqu’à ses théologiens.Quand à la puissance de l’esprit, un de ses serviteurs joint le don suprême de la poésie et la générosité de l’âme, il compte parmi les grands bienfaiteurs de l’humanité.Au premier rang de cette petite élite, nous plaçons hardiment Pascal.Non seulement il “ honora bien la nature, en lui apprenant qu’elle peut parler de tout et même de théologie ” ; mais il honora mieux encore la littérature si les Pensées sont l’œuvre de sa vertu, autant que de son génie, ou plutôt si son génie est en partie fait de sa vertu.Comme il sert bien la France aussi, aujourd’hui même.Son tricentenaire coïncida avec le centenaire de Pasteur, avec celui de Renan ; et je ne crains pas de dire : heureuse rencontre ! — Eh ! quoi, vous vous félicitez qu’on ait célébré Renan! — Je me félicite qu’on ait pu célébrer Pasteur et Pascal la même année que Renan.Ce n’est pas la même chose.Dans l’histoire des peuples il doit en être comme dans la vie des individus; l’absolue perfection n’existe pas.Tout est mêlé de bien et de mal (voilà de beaux truismes, direz-vous !) 708 Le Canada français et la médiocrité seule ne risque pas de jamais scandaliser, justement parce qu’elle est la médiocrité.Mais aux grands peuples on ne demande pas une sagesse toute négative, et qui veut être juste doit, à leurs erreurs ou à leurs fautes^ comparer leurs mérites et leurs bienfaits.Eh ! bien, on peut, aux balances les plus sensibles, placer les mérites respectifs des trois hommes célébrés en France l’an dernier.Ce pays ne craint aucune comparaison avec aucun autre qui, au dilettantisme énervant, à la science négative d’Ernest Renan, peut opposer les magnifiques, les bienfaisantes découvertes d’un Louis Pasteur, et aussi l’impérieux génie et l’héroïque vertu d’un Biaise Pascal.H.Gaillard de Champris.
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