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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Maurice Barrès et le catholicisme
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1924-09, Collections de BAnQ.

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MAURICE BARRÉS ET LE CATHOLICISME Voici quelques semaines, on célébrait à Paris, le cinquantième anniversaire du premier article écrit par Paul Bourget.Les Français, fidèles aux traditions religieuses de leur race, ont le droit d’applaudir, en l’illustre écrivain, non seulement le maître incontesté du roman contemporain, mais encore un des plus hauts témoins du renouveau catholique en France.Il est symptomatique, en effet, qu’après une longue période de propagande antireligieuse et de politique anticléricale, un auteur admiré tout ensemble et comme une de nos gloires littéraires les plus brillantes et comme un des plus écoutés de nos guides intellectuels, soit un catholique convaincu et pratiquant.Le signe est d’autant plus révélateur que Paul Bourget, dans cet ordre d’idées, n’est pas une exception.Nombreux, entre les penseurs et les écrivains chers aux générations nouvelles, se comptent les esprits que le catholicisme a retenus, conquis ou attirés.Tous, évidemment, parmi ceux dont cette lumière a aimanté l’intelligence et le cœur, ne se sont pas laissé entraîner jusqu’à l’adhésion intime et formelle ; plusieurs se sont arrêtés à mi-côte, à l’étape du respect et de la sympathie.Mais ceux-là même sont encore un témoignage.Ils attestent eux aussi, le progrès de l’idée catholique et la puissance d’attraction que l’Église romaine exerce aujourd’hui sur l’élite française.Ils pratiquent, même inconsciemment, une sorte d’apostolat ; car ils forment des disciples qui, sur les chemins de la vérité, avanceront plus loin qu’eux.De ces derniers témoins, j’oserais presque ajouter de ces apologistes de dehors, Maurice Barrés est, à coup sûr, un des plus magnifiques et des plus émouvants.L’ascension vers le catholicisme, encore qu’il ne soit pas monté jusqu’à la cîme, Maurice Barrés et le catholicisme 11 est, dans sa carrière, à la fois si visible et si continue, qu’on peut étudier toute son œuvre à cette clarté.Il part de la philosophie décevante, stérile et desséchée qui embrumait la génération de son adolescence ; il s’en dégage en se repliant sur soi-même afin de se retrouver, de se définir et par là de se libérer, comme un ressort, qui, d’abord, se tasse et se comprime, et puis se détend ; il s’élève à la compréhension de l’âme populaire, de l’intérêt public et de la tradition nationale ; il aboutit, par ces avenues largement ouvertes et droitement orientées, jusqu’à la vision, jusqu’à l’intelligence et jusqu’à l’amour de cette force et de ce bienfait catholiques, où le poussait également son culte de l’esprit et de la beauté ; il se dévoue alors à la défense et même à la propagation de ce grand trésor spirituel et social ; et la mort, soudain, l’immobilise, au parvis du sanctuaire.En 1883, quand, de sa province lorraine, à peine âgé de 21 ans, Maurice Barrés, débarque à Paris, son intelligence est encore envoûtée par l’enseignement négatif et nocif de Burdeau.Le futur politicien, dont, plus tard, il burinera, dans les Déracinés les séductions pénétrantes et les doctrines infécondes, a été son professeur de philosophie.Des leçons de ce maître, il a retenu qu’aucune autorité ne peut imposer à l’homme une croyance et, n’étaient les réactions et les aspirations de son témpérament hardi, émotif et curieux, le jeune étudiant se sentirait glisser vers le pessimisme et le nihilisme.Au surplus, rien, dans l’air qu’il respire, ni dans les milieux qu’il fréquente, ne possède la vertu de freiner, ni même de ralentir cette chute.Il recherche et recueille les encouragements d’Anatole France et de Leconte de Lisle ; ses premières chroniques sont publiées par le Voltaire, il s’approche et s’inspire de Renan.Paul Bourget, qui, bientôt, va découvrir et révéler l’âme et l’évolution de Barrés, a évoqué plus tard “ l’atmosphère spirituelle où respirait un jeune Français de cette époque.Les deux maîtres de la pensée, dit-il, étaient alors Renan 12 Le Canada français et Taine.Très différents l’un de l’autre, ils représentaient une même idée maîtresse : ils professaient tous les deux une foi absolue dans l’avenir de la science.“ Entendez la science exclusivement physique et naturelle, ayant la prétention de fonder la morale et de définir la nature et la destinée de l’homme.En fait, continue Bourget, “ Taine et Renan aboutissaient, qu’ils le voulussent ou non, au déterminalisme total.On peut équivoquer sur les mots ; mais la suppression de la liberté implique la suppression de la morale.” Tel est le venin que les vingt ans de Barrés absorbaient par tous les pores.Mais dès lors, il sentait quelque chose en lui, qui tendait à rejeter le poison.Chose curieuse ! ce fut un des pontifes de cette religion malfaisante et fataliste, un de ses officiants les plus considérables et les plus entourés, et précisément l’un de ceux dont Barrés lui-même avait voulu se faire le disciple et presque le servant, ce fut l’auteur de la Vie de Jésus qui, sans le vouloir, déclancha peut-être et, certainement, révéla les premiers ressaisissements de son admirateur.Deux critiques, établis presque aux deux pôles de l’opinion, l’abbé Henri Brémond et l'anticlérical Paul Souday, dans leurs articles sur Barrés, ont souligné ce phénomène.Entre les pensées profondes du maître et de l’élève, assure celui-ci, se creusait une “ antinomie absolue ” et celui-là de confirmer : “ C’étaient deux âmes qui se heurtaient ”.Quoi qu’il en soit, il est positif que la retentissante brochure Huit jours chez M.Renan, décochée par le jeune auteur à peine connu au philosophe imposant et glorieux, dressa, devant le public, une personnalité indépendante, qui voulait bien respecter l’idole, mais qui se refusait à subir le joug.Cette personnalité, dans une série d’ouvrages, allait, d’un même effort, et se définir elle-même et s’affirmer à la face de son temps.Ces ouvrages, assembles sous le titre général du Culte du Moi, ce sont les trois romans, ou plutôt les trois Maurice Barrés et le catholicisme 13 méditations romanesques, institutes : Sous l'Œil des Barbares, un Homme libre et le Jardin de Bérénice.A qui voudrait suivre exactement le déroulement .ogique et continu de l’ascension barrèsienne, au cours de cette trilogie, je recommande l’analyse clairvoyante et fouillée qu’eu vient de faire, en trois numéros de la Revue des Jeunes, M.Henri Gouhier.Il détermine, avec justesse, dans la carrière de l’écrivain, la place et la portée de cette œuvre initiale et décisive.On peut dire, en effet, que tout Barrés est là, non seulement par l'affirmation de ses élans primitifs, mais encore par la germination de ses idées futures.Certains critiques, en explorant sa vie d’un survol un peu trop rapide et lointain et, peut-être en se laissant égarer par la résonance égoïste de ce Culte du Moi, ont prétendu qu’entre l’artiste ésotérique et raffiné de ces premiers livres et le lutteur des campagnes et des romans nationalistes, il y avait coupure et volte-face.Et ils ont attribué le prétendu retournement de l’attitude barrèsienne à l’aventure bou-langiste.Cette exégèse est contredite à la fois par le recolement des dates et par l’examen des idées.En fait, le développement du Culte du Moi et la première expérience politique de Maurice Barrés, ce travail intérieur et cette action bruyante, furent simultanés.Loin de se contredire, ils se complètent et s’expliquent l’un par l’autre.C’est dès 1888, à vingt-cinq ans, que l’étudiant de la veille s’enflamma pour le fameux général et c’est au mois de septembre 1889, au dernier jour de sa vingt-septième année, qu’il fut élu député de Nancy.Or, les trois volumes du Culte dn Moi parurent en 1888, 1889 et 1891.Mais la critique interne est encore plus décisive.Quand Barrés écrit Sous l’Œil des Barbares, il entreprend déjà, selon l’expression de Bourget, “ une défense contre les Barbares ”, entendez par ce mot, comme le faisaient les Anciens, toutes les influences étrangères, toutes les intelli- 14 Le Canada français gences antinomiques et déplaisantes à sa personnalité.Mais si, contre ces “ adversaires ”, il veut garantir et magnifier son Moi, souvent avec un “ égotisme ” hautain et exaspéré, dès lors cependant il discerne, il sent plutôt, que ce Moi exige un support, a besoin d’une direction .cherche un rayonnement.Il est en quête du “ mot qui fera sa vie une ” ; il appelle un maître, que ce maître soit “ axiome, religion ou prince des hommes ” ; et son âme, en déroute et en désir, pousse un cri d’appel vers l’idéal ignoré, mais attendu : “ J’aime a aspirer à Celui que je ne connais pas.” Ce dilettante et ce sceptique est prêt à se dévouer pour une cause généreuse, ou qu’il croira telle.Et la cause apparaît dans YHomme libre : aux yeux de ce traditionnaliste encore inconscient, elle se personnifie dans la terre natale.Le “ maître ”, dont Barrés a réclamé l’influence et les leçons, ce sera sa Lorraine et, par elle, toute la patrie.Cependant le premier contact de l’enfant prodigue avec la province maternelle enfin ressaisie lui laisse une amertume et presque une déception : il la retrouve “ envahie par les Barbares ” et comme “ desséchée ” ; appartient-il donc à une “ race incapable de se réaliser ” ?Mais non, reprend-il, “ cette brave population ” s’était bien défendue, “ tant qu’elle était une race libre, une race se développant selon sa loi.” Retenez cette dernière phrase et remarquez le progrès qu’elle révèle en cette intelligence, hier presque anarchiste : elle subordonne l’idée de liberté à la notion de loi ! Et, bientôt cette notion de loi se traduira, pour l’auteur, en évocation du devoir.Verrez-vous, maintenant, une contradiction dans le fait que l’écrivain, qui corrigeait les épreuves de Y Homme libre, entrait en même temps au Palais-Bourbon comme représentant de la Lorraine,— et comme député boulangiste ?— Le boulangisme, en effet, pour Barrés et pour la plupart de ses adhérents, n’était qu’une réaction de la France écœurée contre les sectarismes et les mesquineries du régime oppor- Maurice Barrés et le catholicisme 15 tuniste ; et, si ce mouvement se trompait sur le remède, il avait bien diagnostiqué le mal.En somme, le nouveau député transportait sur le terrain politique, les résistances et les dégoûts que déjà dans le domaine intellectuel, l’homme de lettres avait manifesté contre ce qu’il appelait tantôt un “ ignoble désordre ” et tantôt “ l’abjection ou la pauvreté des écoles régnantes.” Admettons qu’il y eut encore, en ces flétrissures et ces répulsions, une espèce d’amour propre, une fière passion du Moi, qui se veut indépendant, supérieur et maître.Il n’en est pas moins vrai qu’un tel orgueil est pétri de noblesse et tendu vers les sommets.Barrés, de tous ses efforts, aspire à monter.Et Bourget, dès cette époque, augure que l’homme libre, impatient d’une foi, devra s’écrier un jour : “ Je ne peux pas me passer de Dieu En tous cas, chez cet égoïste, on entrevoit désormais l’apôtre.A travers les intimités, les subtilités et les sensibilités du Jardin de Bérénice, les expériences politiques du député de Nancy font passer par instants un souffle plus large, plus vif et plus salubre.L’artiste solitaire a découvert le peuple ; il l’a découvert avec des yeux qui facilement s’enchantent, avec un cœur qui promptement s’émeut.“ Les masses, affirme-t-il, m’ont fait toucher les assises de l’humanité ”.Et, ailleurs : L’âme populaire “ a le dépôt des vertus du passé et garde la tradition de la race ; en elle, comme dans un creuset où tout acte dégage sa part d’immortalité, l’avenir se prépare.” Et ne croyez point que cette admiration soit simplement l’enthousiaste et platonique hommage d’un poète ; dès le lendemain de son élection, dans une chronique de la Presse, “ il est impossible, a déclaré loyalement Barrés, de vivre pendant quelques semaines au milieu des déshérités sans recevoir d’eux une émotion, un sincère mouvement d’amour.” Le disciple du railleur et glacial Renan s’est définitivement soustrait, par son ascension spirituelle et son activité 16 Le Canada français politique, à ce qu’il a nommé la “ vague mortel et décidément insoutenable de la contemplation nihiliste.” * * * S’il fallait suivre pas à pas l’évolution de ce prestigieux artiste et de ce puissant travailleur au long des quarante années de sa carrière étonnamment laborieuse et féconde, ce n’est pas un ou deux articles de journaux qui pourraient y suffire ; un volume entier serait encore trop court.Passons donc de 1891 à 1906, du Jardin de Bérénice et des débuts parLmen-taires à la rentrée de Barrés au Palais-Bourbon et à son alliance ouverte avec le catholicisme.Durant ces quinze années, Barrés, écarté de la Chambre en 1893, a cependant poursuivi son action politique, étroitement mêlée à son travail spirituel et littéraire.Tantôt, replié sur son âme ou curieux d’expériences et de sensations nouvelles, il a noté ses voyages de poète et ses méditations de penseur ou de rêveur ; tantôt, sous le voile de fictions transparentes, il s’est fait l’historien de son temps.Son œuvre maîtresse, en ce dernier domaine, a été le triple Roman de l’Energie nationale, avec les Déracinés, l’Appel au Soldat, Leurs Figures, trilogie qui fait pendant ou contraste avec le Culte du Moi, non point, d’ailleurs, ainsi qu’on l’a parfois prétendu, en le contredisant, mais en le prolongeant plutôt.Et, tandis que, de 1897 à 1902, l’écrivain burinait, dans ses trois volumes les batailles d’idées, les secousses nationales et les crises parlementaires dont il avait été précédemment l’acteur ou le témoin, le militant, rejoint et bientôt même entraîné par un Jules Lemaître, qui naguère, avait été surpris qu’un dilettante pût se commettre aux luttes politiques, retrouvait son idéal et son ardeur boulangiste épurés et grandis dans la Patrie française.Il devenait l’un des promoteurs et l’un des chefs, et surtout, si j’ose dire, un des défi-niteurs du nationalisme. Maurice Barrés et le catholicisme 17 En 1906, enfin, réélu député, le voici l’un des représentants mandatés de ce nouveau parti.Le nationalisme était né de la réaction de l’âme française contre une politique de désordre, de traîne et d’abaissement, qui s’acharnait à détruire les forces les plus solides et les plus précieuses valeurs de la patrie : équilibre social, armée, religion.Religion surtout : car le combisme, enfin somnolent comme un boa rassasié, n’avait été qu’une abominable ripaille anticléricale.Mais, si le ministère Combes, de 1906, était mort d’indigestion, pour avoir dévoré, en trois ans, les associations religieuses, l’enseignement congréganiste et le Concordat, il léguait eacore à ses successeurs tout un arsenal de lois et de décrets, qui, dans sa pensée, devait achever le catholicisme.Maurice Barrés était un Français trop lucide, un cœur trop noble aussi, pour demeurer aveugle à ce complot, insensible à ce danger.Dès le mois de décembre 1906, il prend position.“ Je me range, affirme-t-il à la tribune du Palais-Bourbon, parmi les défenseurs du catholicisme.Je ne vais pas parmi ces défenseurs en qualité de fidèle ou de croyant.Je rejoins et je défends le catholicisme menacé parce que je suis patriote, au nom de l’intérêt national.Je considère que la nationalité française est liée étroitement au catholicisme, qu’elle s’est formée et développée dans une athmosphère catholique, et qu’en essayant de détruire, d’arracher de la nation le catholicisme, vous ne pouvez prévoir ce que vous arracherez ”.Cette profession de foi est décisive ; elle éclaire tout ensemble, et les raisons qui ont déterminé Barrés à courir à la rescousse de la religion catholique et les campagnes futures qu’il poursuivra, jusqu’à sa mort, en vue de la défendre ou de la soutenir.Elle précise, à la fois, ce qu’il y a de remarquable et ce qu’il y a d’incomplet dans son témoignage ; elle détermine, en même temps, la reconnaissance qu’il mérite de notre part et les regrets qu’il nous laisse. 18 Le Canada français Cet admirable patriote a discerné que le catholicisme était une des richesses et une des puissances de la patrie ; ce qui lui a manqué, malgré toute sa finesse et sa pénétration, c’est de découvrir les motifs essentiels et surhumains de cette valeur et de cette vertu ; c’est aussi de comprendre que cette force, étant de Dieu, n’est pas seulement nationale, mais universelle.Dans cette direction pourtant, sur la fin de sa carrière il avait élargi son horizon : “ Le christianisme, écrivait-il à son ami Brousson quelques semaines avant sa mort, a fourni à l’Occident la plus belle et la plus saine des formules pour quelque chose d’éternel qu’il y a dans nos êtres et qui peut devenir une force féconde aussi bien qu’un danger.” C’est que, dans l’affectueuse et militante admiration de Barrés pour la religion catholique, il y a encore un autre élément que l’intelligence passionnée de l’intérêt national.L’étudiant qui, dès sa jeunesse, avait réagi contre les ambiances matérialistes et infécondes de ses maîtres à philosopher, se trouvait, par ses élans comme par ses répulsions, secrètement accordé aux noblesses et aux beautés spirituelles.“ Entre Maurice Barrés,— au témoignage de l’abbé Bré-mond, qui le connut peut-être encore plus à fond que cet esprit inquiet, et toujours incertain par quelque endroit, ne se connaissait lui-même—, entre Maurice Barrés et toutes les formes de la grandeur ou de la délicatesse morale régnait une sympathie invincible ;.et, par contre-coup, une répugnance, également invincible et clairvoyante, à toutes les formes de la bassesse.” Aussi, dans le temps même où le député, du haut de la tribune, exposait les raisons nationales qui le ralliaient au catholicisme, l’écrivain, dans un journal, indiquait les motifs intérieurs qui lui rendaient l’anticléricalisme odieux.“ Je trouve insupportable, avouait-il, d’entendre insulter ce que les miens respectaient, ce qui est lié à des images familières et chères.Les adversaires du catholicisme seront toujours Maurice Barrés et le catholicisme 19 empêchés de triompher, parcequ’ils groupent à leur suite un trop grand nombre de goujats.” Et, un autre jour : “ J’écoute avec un grand soin mes collègues de la Chambre, assure-t-il en témoin loyal et scrupuleux ; je ne vois pas un constructeur, mais seulement des démolisseurs.Démolir ! quelle abjection ! ” Vous apercevez là deux aspects de sa physionomie, vous entendez deux cris spontanés de son âme : le traditionnaliste est révolté par les destructions législatives d’un Combes, ainsi que naguère il était effrayé par les ravages philosophiques d’un Renan, l’artiste est écœuré de toutes les, grossièretés, de toutes les bassesses et de toutes les vilenies des politiciens sectaires.Le culte de la beauté, spirituelle et physique, est inséparable, en effet de ses luttes aussi bien que de ses œuvres.Et même, il ne fut pas étranger, ce culte essentiel, à l’émouvante et généreuse croisade, qui, la première, affirma l’alliance de Barrés avec les catholiques.En conviant toutes les jeunes plumes à la défense de nos églises “ en grande pitié ”, le nouveau chevalier des clochers de France insistait : “ Point n’est besoin qu’ils aillent désormais à Venise, à Tolède, pour voir mourir la beauté.Mais non, je me reprends, se récrie-t-il aussitôt, ne parlons point de beauté qui meurt : des images divines veulent vivre et nous appellent au secours.” Il se reprend.Oui, mais, comme le note Henri Massis, l’exclamation spontanée n’est pas moins révélatrice, au fond, que la réflexion corrective.Toutefois, tenons-en compte, il s’est repris.Car dans cette campagne en faveur de nos sanctuaires en danger, le souci de la beauté pittoresque et spirituelle des paysages français n’est en somme, qu’un mobile auxiliaire.Les édifices religieux que la Séparation menaçait ,ce n’étaient pas les monuments anciens protégés par l’histoire et par l’art ; c’étaient uniquement les modestes églises de villages, abandonnées à la merci 20 Le Canada français d’une municipalité ignorante et sectaire.Et, pour les sauver, ces humbles murailles, l’admirateur des ruines de Sparte, des palais de Venise et des toiles du Greco soulevait l’opinion publique ; il voulait à tout prix conserver aux paysans de chez nous ces pauvres sanctuaires qui constituent, disait-il, “ la figure physique et morale de la France.” Et Barrés avançait encore plus loin dans la compréhension du catholicisme.Il y sentait déjà quelque chose de plus qu’une force nationale.Il reconnaissait que pour garder nos églises non-seulement debout, mais vivantes et fécondes, il faut un secours plus intime et plus haut que les protestations de la tribune et de la presse.Que valent, en effet, pour la maison de Dieu, ces efforts extérieurs, “ auprès du service que lui rend le prêtre, s’il la remplit de fidèles ?” Les temples divins “ ne peuvent être sauvegardés que dans la mesure où la vie religieuse se maintiendra au village ”.Et l’écrivain, bien qu’il reste incroyant conclut par ce mot de chrétien : “ Les églises de France ont besoin de saints.” Il comprend l’Église.Et c’est qu’il comprend les âmes.En dépit de ses exigences et de ses raffinements d’artiste, l’élévation spirituelle a encore plus de prix à ses yeux que la splendeur des formes et la musique des couleurs.Il fut “ plus hostile à la médiocrité morale, atteste Henri Brémond, qu’à la pauvreté littéraire ” ; et l’historien du sentiment religieux ajoute même : “ Une âme, d’ailleurs médiocre, mais qu’avait effleuré une étincelle perdue du buisson ardent, lui était infiniment précieuse.” Cette croisade en faveur des pauvres églises, avec les lueurs et les profondeurs qu’elle réfléchissait dans l’âme de Barrés, avait éveillé de vives espérances au cœur de ses amis catholiques.L’incrédule était au seuil de la vérité.Hélas ! il ne devait pas le franchir.Son intelligence tourmentée, flottante, imprégnée jusqu’à la moelle, et aussi jusqu’à la fin, malgré ses réactions, des prestiges qui avaient enchanté sa prime jeunesse, hésitait à Maurice Barrés et le catholicisme 21 mi-chemin.Attiré vers le catholicisme, il ne pouvait néanmoins se déprendre de son culte universel, et presque un peu payen, pour toutes les formes et toutes les manifestations de l’esprit et de la beauté.Sa Grande pitié des églises de France était suivie de cette étrange Colline inspirée, qui résonne par instants, remarque Henri Massis, d’une sorte de “ panthéisme naturaliste et romantique ” et où l’écrivain, tout en reconnaissant la nécessité de la discipline romaine, auréole d’un affectueux regret les récoltes et les chimères hérétiques.On sent qu’il voudrait pouvoir concilier ces deux manifestation de la vie spirituelle.Et c’est encore ce même embrassement sans limites, impuissant ou répugnant à choisir, qui enveloppe Les diverses familles spirituelles de la France, une des plus hautes pages, et des plus émouvantes, des Chroniques de guerre, cette œuvre haletante, fiévreuse, enthousiaste, admirablement française, qui lui était “ particulièrement chère ”, assure Paul Bourget, et “ dont il était le plus fier ”, ajoute l’abbé Brémond.Cette préférence, d’ailleurs, en faveur des écrits les plus hâtifs et les plus improvisés, mais aussi les plus spontanés et les plus chauds, qui aient jailli de sa plume, est très caractéristique.Elle révèle qu’au sommet de sa carrière, l’homme de lettres attentif à la ciselure des phrases et sensible à la cadence des périodes, avait décidément subordonné l’art à l’action.“ Pour moi, confiait-il à Jérôme et Jean Tharaud, le temps des jeux est passé ; l’expression la plus rapidement trouvée est maintenant le meilleure Et peut-être, en effet, même au point de vue de l’art, était-ce la plus belle.Mais j’en reviens aux Familles spirituelles de la France.Oh ! certes, on ne peut contester que le hérault de l’épopée française, à cette heure tragique, ait raison de promouvoir et de chanter l’union nationale.Il remplit son devoir et sa mission de patriote, en exaltant, chez tous les soldats, les sentiments les plus nobles et les plus animateurs de l’âme humaine.On ne peut s’empêcher, toutefois, de reconnaître 22 Le Canada français une de ses idées permanentes et profondes et non pas seulement une réflexion opportune et momentanée, dans cette petite phrase révélatrice, où, jetant pêle-mêle au creuset catholiques et protestants, juifs, socialistes et traditionna-listes, il s’écrie “ Chacun confond avec la France, sa religion et sa philosophie.O miracle, ils ont tous raison ! ” Et pourtant, même en cette confusion ou, si l’on veut, cette fusion patriotique, il est juste de remarquer que le catholicisme inspire à l’écrivain, sinon des accents plus attendris, du moins des assurances plus convaincues.De l’Église, il reçoit avec une émotion reconnaissante et raffermie, “ ces grandes promesses qu’ont accueillies nos parents, et qui nous relient à leurs tombes ; ” et les prêtres, à ses yeux, constituent “ un puissant levain d’idées dans une athmosphère si propre à la fermentation religieuse.” On voit que les clartés, qui rayonnèrent pour lui des églises défendues contre les sectaires, ne sont pas éteintes, elles continueront d’illuminer son cœur et de guider ses pas.Les dernières sollicitudes et les suprêmes efforts de sa carrière iront, presque tous, à l’action généreuse et utile.N’est-ce pas ses propres tendances au fond, qu’il révélait, voici quelques mois, quand il découvrait, dans l’ascension de Pascal, “ le poème des plus hautes ambitions spirituelles de l’homme d’aujourd’hui.” Et, plus récemment encore, ne voulait-il pas s’entraîner lui-même en admirant Bourget : “ La grande affaire pour tout homme, affirmait-il dans une étude cpii ne parut qu’au lendemain de sa mort, c’est de développer constamment son être spirituel, de se cultiver, de s’enrichir, de s’épurer, bref de se perfectionner.” Et c’est aussi “ de s’unifier, de s’employer tout entier dans le même sens.” Il avoue cependant, que cet effort est “ peut-être difficile ”.Difficile, en effet, surtout pour sa nature impressionnable, vibrante, amoureuse de nuances, de musique et de sensations, Maurice Barrés et le catholicisme 23 qui, sans cesse attirée par la rêverie et la fantaisie, même au plus fort du labeur et de la bataille, aspirait aux vacances poétiques.Et la dernière de ses échappées nous valut ce séduisant et troublant Jardin sur VOronte, qui, peut-être d’ailleurs, aura beaucoup plus alimenté les controverses barrèsiennes qu’il n’enrichira l’œuvre même de Barrés.Cet intermède romanesque excepté, les années d’après guerre de l’écrivain nationaliste ont été toutes remplies de deux grandes affaires nationales : la défense de l’âme et de la sécurité françaises aux Marches de Rhénanie ; la rentrée des Congrégations missionnaires au giron français.Je me borne à mentionner la première de ces deux campagnes et d’admirer en passant, ce Génie du Rhin, qui couronne la trilogie des Bastions de l’Est amorcée voici quelque vingt ans par Colette Baudoche et Au service de l'Allemagne.L’apostolat poursuivi par Barrés en faveur de nos apôtres est plus directement de mon sujet.Ce n’était point, chez le grand patriote, une idée nouvelle.Au temps même où il défendait, dans nos églises en danger, l’un des foyers spirituels de la France, il songeait à soutenir au loin, dans nos postes de missions, le rayonnement moral de la patrie.Cette Enquête au Pays de missions, qui paraît aujourd’hui sur son tombeau, fut commencée à cette époque ; elle devait préparer toute une campagne, à laquelle le député nationaliste, évoquant certain discours socialiste en l’honneur des chrétiens massacrés par les Turcs, avait même entrepris de raillier Jaurès.Mais le tribun révolutionnaire lui opposa une défaite inattendue, bien que très symptomatique, après tout, de ses affinités secrètes et de sa mentalité : se référant aux gigantesques et fiévreux efforts accomplis par l’Allemagne en Asie-Mineure, “ il est fatal et légitime, objecta Jaurès, que la prépondérance intellectuelle appartienne à celui qui possède la prépondérance économique.” On devine qu’un tel argument ne pouvait que stimuler le zèle et les résolutions de Barrés ; et maintenant, comme 24 Le Canada français avant la guerre.En nos missionnaires du Levant, en effet, il continue de voir, écrit Paul Bourget, “ des bastions encore, dressés contre cette Germanie tentaculaire aussi active là-bas qu’ici, avant la débâcle qui l’a momentanément paralysée.” Car c’est l’intérêt national, en premier lieu, qui inspira cette nouvelle croisade et c’est le bien du pays que le rapporteur de la Commission des affaires étrangères fit surtout valoir auprès de ses collègues.Mais, derechef, en exaltant aujourd’hui l’apostolat lointain comme hier il célébrait les sanctuaires de France, entraîné par son enquête et plus encore par son esprit, Maurice Barrés a pénétré plus avant dans l’intelligence et l’amour de cette force catholique.Il admire avant tout, dans l’Univesité S.Joseph de Beyrouth,— cette “ oeuvre royale ” de la Compagnie de Jésus,— “ le phare spirituel de la Méditer-rannée orientale.” Il discerne clairement, et sans le regretter, voire avec une sorte d’allégresse, que la “ France, que ces religieux enseignent et dont ils sont les témoins, c’est toujours les Gesta Dei.” Et, de même qu’il reconnaît les véritables fruits de leur influence, il découvre aussi les sources cachées de leur dévouement.Leur héroïsme quotidien, fait de patience encore plus que d’enthousiasme, est soutenu, remarque-t-il, par “ la mémoire des minutes premières de leur vocation ” par le permanent contact “ avec la pensée, le sentiment, l’influx de leur fondateur ”.Et admirez encore cette étincelle: “ quand j’ai vu, confesse le perspicace enquêteur, les Assomptionnistes, les Capucins, les Lazaristes, nos religieux d; tous ordres, soigner des enfants qui ne leur sont rien, d’une manière qu’il était sensible qu’ils les tenaient pour des fils de roi, à cause de leurs petites âmes nées du ciel, j’ai reconnu qu’ils les regardaient avec le regard de l’Eglise.” La puissance initiale et continue de la vocation religieuse, l’esprit vivant du fondateur animant ses fils, le regard de l’Église enfin, de telles expressions, de telles con- Maurice Barrés et le catholicisme 25 ceptions sont-elles d’un incroyant opiniâtre où d’un aspirant catholique ?Et ce furent ces pensées qui animèrent le cerveau de Barrés, et ce furent ces sentiments qui frémirent en son cœur, aux minutes ultimes de sa vie.Quelques instants à peine avant qu’il parut devant Dieu, le député mettait la dernière main au rapport qu’il devait, le lendemain, présenter à la Commission parlementaire, en l’honneur de ces envoyés de Dieu.L’abbé Brémond n’est-il point justifié de conclure : “ Il est mort sur cette brèche, mort au service de l’Église et du Christ ?” Somme toute, il est donc permis d’affirmer que Maurice Barrés a droit à la reconnaissance des catholiques ; il doit pouvoir compter sur leur gratitude, et pour le précieux concours qu’il a donné à leur cause, et pour le haut témoignage qu’il a rendu à leur foi.J’ose ajouter qu’en dépit de ses indécisions trop persévérantes aux portes du sanctuaire et malgré la soudaineté imprévue de sa mort, en intercédant pour lui près de Dieu, nous ne prions pas sans espérance.Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité.Or, non seulement l’apôtre et le combattant politique a généreusement défendu, a servi précieusement les intérêts catholiques ; mais encore l’écrivain, le penseur, a soutenu, réchauffé, surélevé des âmes.Il en est plusieurs qu’il a poussées plus loin qu’il n’avançait lui-même.On en recueille maints témoignages, échelonnés le long de sa course, avant d’être déposés sur sa tombe.En 1907, Henri Massis, encore éloigné de la foi, remerciait ce “ prince de la jeunesse ” d’avoir rendu, “ à plusieurs générations d’enfants de vingt ans.la confiance et 1 exaltation,”; “ Le jour où Barrés nous fut révélé, déclarait le futur auteur des Jugements, ce fut une révélation sur nous-mêmes.Alors que nos professeurs ne nous entretenaient 26 Lis Canada français que de raison universelle, nous découvrions un écrivain qui nous parlait de notre âme.” Mais plus décisive encore, et plus émouvante en même temps m’apparaît la déposition d’un autre converti, Charles Grolleau.Dans le Bulletin des Ecrivains et des Artistes catholiques,— cette modeste et savoureuse publication de haute spiritualité, dont Barrés d’ailleurs était un des abonnés fidèles et même un des lecteurs affectueux,— Charles Grolleau certifie que, “ parmi les apologistes du dehors ”, il ne connaît pas “ un esprit où l’appel divin se fasse entendre plus impérieux Et, faisant hommage au grand mort de son expérience personnelle, “ D’autres, ajoute ce chrétien fervent et convaincu, diront mieux que moi l’aide invisible que leur fut Barrés.Cet amoureux du divin dans les âmes les révélait à elles-mêmes et ceux qui l’ont dépassé dans sa marche lui doivent encore plus de justice que les attardés et les négateurs.Qu’ils avouent du moins que ce Mage, s’il n’a pas trouvé l’étoile, n’a pas vendu ses présents.” Il n’a pas trouvé l’étoile.Mais de son premier éveil à son repos définitif, il l’a cherché sans cesse, avec une soif inassouvie et parfois une ardeur presque désespérée.Et savons-nous, d’ailleurs, incapables de pénétrer jusqu’au for des consciences et inhabiles à découvrir les suprêmes entretiens d’une âme avec Dieu, savons-nous s’il ne l’a point trouvée ?Les dernières manifestations de sa pensée intime en ont du moins reflété la lumière.Cinq semaines avant sa mort, à un ami qui l’avait interrogé sur ses croyances et ses attachements religieux : “ J’aime l’Église, avait-il répondu, et je suis du Christ.” Et, le 28 novembre,— il était alors au seuil de l’au delà,— il commentait cette profession de foi dans une lettre impresionnante au P.Jalabert : “ Les catholiques, écrivait-il, m’ont généreusement comblé toute ma vie.Ils ont bien senti que j’étais leur frère et l’un du troupeau fidèle ; Maurice Barrés et le catholicisme 27 que je ne mettais rien au dessus des gloires et des vertus de notre religion.Je suis un écrivain français, un modeste fils de l’Esprit, qui sait, qui sent ce que notre meilleure civilisation doit à l’impulsion du Christ et à l’Église, et leur doit chaque jour.” A cette simple étude sur Barres et le catholisisme, il convient, je crois, de n’ajouter aucune autre conclusion.François Veuillot.
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