Le Canada-français /, 1 octobre 1924, Le précurseur
LE PRÉCURSEUR Notre Seigneur Jésus-Christ semble avoir voulu mettre la personnalité de Jean-Baptiste à l’abri des contestations et des vaines discussions de l’avenir, lorsqu’il a dit de lui : “ Entre tous les fils des hommes, il n’en a pas surgi de plus grand.” (1) Voici une attestation qui en vaut la peine.Le Verbe fait chair présente son Précurseur à l’admiration de la postérité ; la raison qu’il en donne est une supériorité telle qu’on ne peut lui trouver, parmi tous ceux qui sont nés de la femme, de terme de comparaison.La figure de Jean-Baptiste a donc comme une transcendance.Il faut l’appeler grand, puisque le Christ l’a ainsi défini, et l’a placé, pour les siècles, sur un socle très-élevé.Les titres que l’autorité divine confère sont immuables.Aussi la piété des âges saluera-t-elle toujours, dans le Précurseur, la plus haute expression de notre humanité, après la Vierge-Marie.Il occupe, en effet, l’un des sommets de l’histoire religieuse.Qu’il nous soit permis de préciser en quoi a consisté la grandeur de Jean-Bpaitste, et de quels éléments divers est faite la gloire unique qui l’entoure immortellement.I Sa grandeur vient d’abord de ce qu’il appartient à l’ordre prophétique.Son nom a été inséré dans les oracles.(2) Son image s’est profilée à l'horizon du monde, bien avant de devenir une réalité.Les grandes lignes de son histoire ont été tracées des siècles avant qu’il ait commencé à la vivre.Une existence idéale, dans les livres de la Révélation divine, (1) Matth, XI, 11.(2) Malach, III-l, Isa.XL, 3, Jer.I. Le Précurseur 105 a précédé son apparition ici-bas.Voilà un incomparable privilège, qu’il est seul à partager avec le Christ-Jésus et avec la Vierge sa IVtere.L Incarnation du Verbe est le fait le plus considérable de tous les temps.Tout roule autour de ce mystère auguste.L’histoire du monde a la son principe et sa fin.Tout l’Ancien Testament est ordonné vers lui comme vers son centre.C’en est le seul objet, en definitive.Or, Jean-Baptiste devait jouer un rôle de premier plan dans ce drame infini par lequel un Dieu allait se faire homme.Il était appelé à être le Précurseur immédiat du Verbe.Au sens littéral ce de mot, il devait “ courir devant ” le Christ, comme lex hérauts d’armes couraient devant les rois ; il devait lui frayer la voie, le voir de ses yeux, le distinguer parmi la foule des vivants, le désigner du doigt aux peuples, se porter garant, devant l’univers entier, de l’authenticité de sa mission messianique.Rôle supérieur, en vérité.C est une grandeur que de pouvoir découvrir ce qui se cache dans le lointain des âges.Aussi les prophètes furent-ils des grands hommes : ils ont lu, dans la lumière divine, les événements futurs, c est-à-dire que Dieu les a fait participer à l’un de ses attributs, par lequel il voit tout dans un perpétuel présent.La prophétie est un don proprement surnaturel.A la gloire d avoir entrevu dans la lumière incréée, tout comme les prophètes, 1 Incarnation du Verbe, Jean-Baptiste a joint le privilège incomparable d’être le témoin du mystère attendu et désiré.Cet homme se dresse à la frontière de deux âges : en lui se clôt 1 Ancien-Testament et s’ouvre le Nouveau; (3) en lui un monde s’achève et un autre s’inaugure.Il est une synthèse et une aurore.Le rêve et la réalité magnifique, les promesses et l’accomplissement, voilà ce qu’il devait signifier, et ce qui devait faire de sa carrière quelque chose d’unique, dans 1 histoire religieuse.Parce qu’il devait être au premier plan du mystère de l’Incarnation, composer avec le Christ et la Vierge-Marie la trinité visible en laquelle serait comblée l’espérance des (3) Sum.theol.III Pars.quæs.XXXVIII.Art.I, ad primum.Fuit terminus legis et initium Evangelii. 106 Le CA' ADA FRANÇAIS i h siècles antiques, il a partagé avec ces grands personnages la gloire de figurer dans les oracles, et d’occuper une^place éminente dans le cycle des prophéties messianiques.II La grandeur de Jean-Baptiste tient, en second lieu, aux événements qui ont précédé et accompagné sa naissance, ainsi qu’à la façon dont il s’est préparé à remplir sa mission extraordinaire.Il y a eu des merveilles divines autour de sa conception et de son berceau.Son père était grand-prêtre de la tribu d’Abia.Il exerçait dans le Temple sa fonction sacerdotale, quand, “ à l’heure de l’encens ”, l’image du Seigneur, Gabriel, lui apparût, pour lui annoncer qu’un fils allait lui naître, “ et il sera grand devant Dieu, et rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère ”.(4) Or, Zacharie et sa femme Elisabeth étant avancés en âge, avaient perdu tout espoir d’avoir de la postérité.Cependant, la parole du messager céleste ne tarde pas à s’accomplir.Contre toute possibilité humaine, Elisabeth sent qu’elle va devenir mère.Le Tout-Puissant, qui fera germer la Vierge-Marie, a rendu féconde cette femme vieille et stérile.A ce miracle va s’ajouter cet autre : l’enfant sera sanctifié et recevra l’usage de la raison dès avant sa naissance.Aussi quand Marie, en qui le Verbe s’est incarné par l’opération du Saint-Esprit, vient “à travers les montagnes”(5) visiter sa cousine, celui qui sera Jean s’agite dans le sein maternel ; l’approche de Celui qu’il aura pour tâche d’annoncer comme venu le fait frémir ; il est comme impatient de témoigner déjà en sa faveur.(6) Tout cela n’est-il pas très beau et très grand ?Quel caractère auguste est empreint sur cet enfant ! Il y a comme un parallélisme entre les faits de sa naissance et ceux de la (4) Luc, I.5 et seq.(5) Luc, I.39.(6) Luc.I, 44. Le Précurseur 107 naissance du Verbe.Il y a une affinité dans les merveilles qui les signalent.L’apparition de Jean est comme la première épreuve, l’ébauche de celle de Jésus.Il y a parallélisme également, frappante similitude, entre la vie que tous deux ont menée avant d’inaugurer leur ministère public : vie cachée, vie mortifiée.Tout jeune encore, Jean quitte la demeure de ses parents et s’enfonce dans le désert de Juda : une âpre solitude devient le lieu où va s’achever, dans la pénitence, dans un contact intime avec l’Esprit de Dieu, sa formation morale.Là, il médite sur les volontés divines à son égard, là il mâte sa chair dans d’effroyables mortifications.Avant de prêcher aux foules la pénitence comme préparation au royaume de Dieu, il la pratique lui-même : coepit facere.Ses grandes austérités exténuent son corps.La vie de l’esprit ne fleurira que plus intense dans une chair dévastée par le jeûne.La prière, l’élan mystique absorbent sa pensée qui ne donne rien à la terre, et qui est orientée vers la seule affaire du salut, laquelle est déjà pour Jean “ l’unique chose nécessaire ”, ainsi que dira son Maître (7).La solitude trempe les âmes ; elle fait “ les héros, les artistes et les saints ”, (8) Elle est la mère des hautes inspirations et des enthousiasmes sacrés.C’est elle qui prépare la parole humaine à jaillir de source, et à s’ouvrir dans les cœurs des prolongements sans fin.La solitude est le pain des forts.Il faut avoir de la grandeur d’âme pour l’affronter.Mais aussi, comme elle sait récompenser ses fidèles en contemplant leurs qualités natives ! “ L’homme vaut surtout par la flamme qu’il porte en lui.Le rayonnement d’un être est en fonction de sa vie intérieure.” (9) Jean-le-Précurseur, dans le désert de Juda, a cultivé la flamme divine ; il s’est élevé au-dessus de lui-même dans la contemplation des vérités essentielles ; de degré en degré, il a atteint le sommet de la grandeur spirituelle.Son action extérieure va s’exercer avec (7) Luc, X-42.(8) Edouard Estaunié.Solitude.(9) Henry Bordeaux, Réponse à M.Bremond. _______________________________________________________-I 108 Le Canada fbançais un succès prodigieux ; sa parole sera triomphale ; son influence aura dans les âmes des répercussions infinies, car tout cela s’alimentera aux sources profondes et divines.III La grandeur de Jean-Baptjste tient enfin à la maniéré dont il s’est acquitté de son rôle sublime ; il y a apporté zèle, désintéressement, délicatesse, humilité, abnegation, fidélité.Son attitude a été d’une correction absolue.Jamais il ne s’est départi des devoirs que lui prescrivait son mandat d’ambassadeur du Verbe Incarné.Il saura s’effacer à temps devant ce dernier, et confondre sa gloire dans celle de la Lumière Infinie à laquelle il était venu pour rendre témoignage.(10) .C’est beaucoup d’être appelé à une haute fonction.Mais ce n’est pas tout, certes.Car l’on peut s’y montrer inégal ou inférieur.Oui, après avoir commencé de la remplir dignement, tomber en route et oublier à quoi elle engage.Pour l’accomplir intégralement, l’intelligence seule ne suffit pas ; il y faut aussi la rectitude de la volonté, un caractère ferme.L’union de ces deux facultés, intelligence, et volonté,leur parité en quelque sorte, leur collaboration étroite en vue d une noble fin, voilà en quoi consiste la vraie grandeur humaine.L’intelligence indique la voie ; la volonté donne la force d’y marcher.A quoi sert-il d’entrevoir un but eleve, si les défaillances du caractère empêchent d’y atteindre ?En Jean-Baptiste, il y a eu alliance parfaite, merveilleux équilibre des puissances intellectuelles et morales.Il a ete un homme de génie et un homme de haut caractère.Et ses facultés humaines se sont embellies de sainteté.Quand l’évangéliste dit de lui: “Fuit homo missus a Deo, il y eut un homme envoyé de Dieu, dont le nom était Jean ”, (11) l’on peut jouer sur ce mot “ homme ” le prendre (10) Joann, 1-8.(11) Joan, 1-6. Le Précurseur 109 au pied de la lettre, et affirmer que le Précurseur fut un “ homme ” au sens strict et plein de ce beau vocable, le type le plus parfait et le plus représentatif d’humanité qui ait jamais paru.Voyons-le à l’œuvre.Sa mission est une mission de prêcheur.Il est envoyé pour annoncer comme révolue l’Incarnation du Verbe, c’est-à-dire la parole de Dieu fait homme.Son rôle, à lui, est également verbal.C’est en lui et par lui que le Verbe prochain va faire entendre ses vibrations.Il est l’écho anticipé de la voix éternelle.Jean-Baptiste commence donc à parler, du fond de son désert.Sa parole retentit immédiatement au loin, elle ébranle les cités et les bourgs.Les solitudes s’animent et se peuplent : les foules accourent écouter cette voix dont l’accent ne ressemble à rien de connu : elle est étrange, âpre, mordante, et cependant si séductrice ; elle pénètre comme un fer aigu dans les consciences, les secoue, les bouleverse, et finalement les transforme.L’éloquence a été, de tout temps, peut-être le plus puissant moyen d’action qu’il y ait ici-bas.Celle du Précurseur se renforce d’un élément surnaturel qui la rend irrésistible.Elle conquiert les peuples en les flagellant.Un moment arriva où ce prêcheur solitaire, dénué pourtant de l’appareil dont s’entourent ceux qui aspirent à commander, cet homme austère dont la seule ressource était une éloquence enflammée, se trouva investi d’une autorité égale, sinon supérieure à celle des grands de ce monde.Son empire moral sur les foules était tel qu’il contrebalançait celui d’Hérode même.Et comme, selon l’expression de l’Écriture, l’on était à “ la plénitude des temps ”, que l’atmosphère du monde était en quelque sorte grosse du Messie, les peuples s’apprêtaient à proclamer Jean le Messie attendu et promis.” (12) Il n’y avait que le Messie, pensaient-ils pour faire de telles œuvres, opérer de pareilles conversions en masse.Seule la parole messianique pouvait avoir cette ampleur, et ce charme, et cette vertu.(12) Luc, III, 15. 110 Le Canada français La situation était délicate ; elle posait à la conscience de Jean-Baptiste un problème redoutable.Combien il lui eût été facile de se substituer à celui qu’il représentait ! Il n’avait qu’à se laisser faire, et les multitudes le saluaient du titre de Messie.Le Précurseur prenait la place du Maître ; l’ambassadeur ravissait à son roi la couronne.Ce problème, laissons Jean-Baptiste lui donner la seule solution qui fût en harmonie avec la mission qui lui avait été confiée ; laissons cet homme de devoir écarter, d’une main ferme, la tentation insidieuse qui eût changé en gloire éphémère l’immortalité véritable qui l’attendait.Sommé de se définir lui-même, de déclarer qui il est, il repousse le titre incommunicable de Messie ; il refuse même de s’auréoler du prestige attaché au nom et au souvenir de l’illustre prophète Elie : “ Je suis, répond-il à l’admiration éperdue des foules, la Voix de Celui qui crie dans le désert : préparez les voies du Seigneur, rendez droits ses sentiers.” Ego, vox clamantis ! Une voix seulement, un son qui frappe l’air, et puis s’éteint.Celui que ma voix annonce, il est si grand que je ne suis même pas digne de dénouer le cordon de sa chausssre.Il est la réalité, dont je suis le pâle symbole.Il est la lumière véritable, vers laquelle je veux lever vos yeux, et moi je suis son ombre.Il est la voix éternelle ; j’en suis le faible écho dans l’espace et dans le temps.(13) La grandeur de Jean-Baptiste, c’est là quelle éclate, dans la sincérité de cet aveu, dans cette fidélité à sa mission, dans cette renonciation volontaire à tout ce que les hommes lui offrent, et dont l’acceptation serait la trahison de son idéal surnaturel, dans cette humilité, cette abnégation, cette droiture de conscience, qui le soustraient à toute illusion, et marquent sa carrière d’une splendide unité, et font qu’elle nous semble belle et harmonieuse comme la musique des sphères.“ Voici l’Agneau de Dieu ! ” dira-t-il, en montrant le Christ.“ Il faut qu’il croisse et que moi je m’efface ” (14), 13) Marc.-LuCy Joann.14) Joann, I, 29, III, 30. Le Précurseur 111 c’est la conclusion de sa mission de Précurseur, ce sont ses dernières paroles publiques.Son rôle magnifique se ferme là-dessus.Sa grande âme est restée jusqu’à la fin dans la ligne du devoir.“ Pour avoir été supérieur à l’amour-propre, il est arrivé à la gloire et à une position unique dans le panthéon religieux de l’humanité.” a dit un penseur.Mais il eût manqué quelque chose à la noblesse de cette vie, si une mort sublime ne fut venue la couronner.Pour avoir un dénouement digne de tout son passé, il fallait que pareille carrière se terminât par l’effusion du sang.Nous avons constaté un parallélisme entre les origines de Jean, messager du Christ, et celles du Christ , son Maître.Le mystère divin les baigne toutes deux.Ce parallélisme s’est continué dans leur vie.Il s’est retrouvé dans leur mort.Il fallait que l’un et l’autre scellassent dans leur sang leur mission extraordinaire, et donnassent leur vie pour le triomphe de leurs idées.Jean le Précurseur est mort aussi pour un principe, en témoignage d’une vérité surnaturelle.Pour avoir revendiqué, en face d’un roi, la sainteté du mariage, flétri une union incestueuse et adultère, il a eu la tête tranchée.(15) Par là aussi, il a été précurseur: “Le décollé d’Hérodiade ouvrit l’ère des martyres chrétiens ; il fut le premier témoin de la conscience nouvelle.Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne purent permettre qu’il vécût.Son cadavre mutilé, étendu sur le seuil du christianisme, traça la voie sanglante où tant d’autres devaient passer après lui.” (16) Henri d’ARLES.(15) Marc, VI, 14-29.(16) Cf.les magnifiques considérations de S.Ambroise, De Virginibus, lib.III, Nous ferons remarquer que S.Jean-Baptiste a été le premier à employer le non licet qui est devenu la formule de l’Église dans toutes ses revendications d’ordre moral, et même disciplinaire et administratif.
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