Le Canada-français /, 1 octobre 1924, Un érudit canadien. Le Père Irénée Ménard
UN ÉRUDIT CANADIEN A LA TRAPPE DE PORT-DU-SALUT, EN FRANCE Le P.Irénée Ménakd L’Abbaye cistercienne de N.D.de Port-du-Salut est une des premières Trappes établies en France après la Révolution.Il y avait dans la Commune d’Entrammes, à dix kilomètres de Laval (Mayenne) un ancien monastère de Génové-fains, connu sous le nom de Port-Rheingeard.Le propriétaire de ce monastère et du domaine y attenant était un M.Leclerc de la Roussière, qui l’avait acquis sous l’Empire, avec le dessein d’y appeler des moines dès que les circonstances le permettraient.Or, M.Leclerc de la Roussière avait pour ami Dom Eugène Bonhomme de la Prade, abbé de la La Trappe de Danfeld en Westphalie, et ancien page à la cour de Louis XVI.En cette dernière qualité, à la chûte de Napoléon, Dom Eugène était venu à Paris pour rendre ses hommages au roi Louis XVIII et le féliciter de son avènement au trône, et, au cours d’une audience, avait obtenu de Sa Majesté la permission de ramener en France une partie de sa communauté.Il en informa M.de la Roussière, qui mit aussitôt à sa disposition sa propriété de Port-Rheingeard.Dom Eugène y envoya un certain nombre de ses moines sous la conduite du P.Bernard de Girmont, lequel en prit possession le 21 février 1815.Le 11 décembre 1816, le monastère fut érigé en Abbaye, Dom Bernard en fut élu abbé, et le nom de Port-Rheingeard fut changé en celui de Port-du-Salut. 128 Le Canada français C’est dans cette abbaye que fit son entrée comme postulant, le 17 juin 1846, Pierre Azarie Ménard, né à Saint-Antoine-sur-Riehelieu, paroisse alors du diocèse de Montréal, aujourd’hui de Saint-Hyacinthe, le 14 mai 1823, de Pierre et de Émélie ou Émilie Archambault.Il avait donc 23 ans.Les familles Ménard et Archambault sont très anciennes et très répandues au Canada où elles apparaissent vers le milieu du XVIIe siècle.Nous n’avons pu retracer la géna-logie de notre Trappiste du côté paternel, mais d’après les recherches de feu M.le Chanoine Misaël Archambault, ancine curé de Saint-Hugues, nous savons que la mère du P.Irénée, Émilie ou Émélie, appartenait à la 5e lignée des Archambault dont le premier ancêtre ayant fait souche au Canada fut Jacques Archambault, natif de Dompierre-sur-Mer, en Aunis (aujourd’hui Charente-Inférieure), qui vint en Nouvelle-France en 1645 avec son épouse Françoise Toureau et quatre enfants.Émilie ou Émélie Archambault, quatrième fille de Joseph-Marie et de Monique Durocher, épousa, le 8 janvier 1821, Pierre Ménard, à Saint-Antoine, et c’est de ce mariage que naquit Pierre-Azarie, le futur Trappiste de Port-du-Salut.Pierre-Azarie Ménard fit ses études au Séminaire de Saint-Hyacinthe où son nom figure sur les registres de l’établissement en 1835.Mais à partir de cette date nulle trace de son passage non plus qu’au Grand Séminaire de Montréal.Nous ignorons également les circonstances qui le dirigèrent vers la France et à La Trappe de Port-du-Salut.Après deux semaines de postulat, Pierre-Azarie Ménard revêtit l’habit de novice et prit le nom de frère Irénée.Deux ans plus tard, le 1er mai 1848, il prononçait ses vœux de religion, qui, alors, quoique perpétuels, n’étaient que simples.Ce n’est qu’en 1868, le 16 juillet, en la fête de Saint-Etienne, 3e abbé de Cîteaux, qu’il fut admis aux vœux solennels qui venaient d’être rendus aux Cisterciens-Trap- Un érudit canadien 129 pistes par un rescrit apostolique du 6 février precedent.L’acte inséré au registre des professions est signé : Fr.Henri-Marie, Abbé, et Fr.Irénée, et celui-ci y est porté, comme minoré.L’etait-il avant son entree au monastère ou bien avait-il reçu les Ordres mineurs après sa profession simple?“ La question, écrit le R.P.Léon, secrétaire de l’Abbaye, n’a pu être résolue.En tous cas, comme bon nombre de nos anciens religieux, il n’avança pas aux Ordres majeurs, et resta simple acolyte.” (1) Ce qui nous porte à croire qu’il n’était pas minoré avant son entrée à La Trappe, c’est qu’il n’est point fait mention de cette qualité dans les registre des entrées au monastère, au No 279 qui le concerne.“ Au physique, écrit le P.Léon, le P.Irenee était un bel “ homme, grand, fortement constitué, de santé robuste.“ Il était bon religieux, de grande exactitude et régularité.“ Il aimait la Règle et les austérités de l’Ordre, et il n’usa “ que très peu des adoucissements autorisés en maladie.“ En dehors des travaux communs, la vie du P.Irénée “ s’est passée à Port-du-Salut dans les fonctions de chantre “ et de bibliothécaire.(Comme chantre) son organe n’avait “ cependant rien d’extraordinaire, ni quant à la puissance, “ ni quant à l’exécution.Mais il connaissait admirablement “ les règles du chant et il avait une maîtrise particulière “ pour diriger le chœur.La fonction de chantre lui donnait “ la charge de l’entretien des livres du chœur.Il en prenait “ le plus grand soin, et, à cette époque, nous avions encore “ d’anciennes éditions de livres liturgiques qui avaient ap-“ partent! à l’Abbaye de Morimond.(2) “ Mais c’est comme bibliothécaire que le P.Irénée se fit “ surtout apprécier.Tl fut nommé à cette charge dès la pre- (1) Lettre du 12 octobre 1923 au R.P.Eugène Archambault, de La Trappe d’Oka, que nous allons citer presque dans son entier.(2) L’Abbaye de Morimond, au diocèse de Langres, l'une des quatre premières filles de Citeaux, fondée en 1115, subsista jusqu’en 1791, époque à laquelle les Religieux furent dispersés.L’un d’eux devait être le premier Abbé de Port-du-Salut, Dom Bernard de Girmont. 130 Læ Canada FRANÇAIS “ mière année de sa profession, et très probablement par “ Dom François d’Assise Couturier,2e Abbé de Port-du-Salut, “ mort à 55 ans, en 1854.Tout permet de le conjecturer, “ à défaut de souvenirs précis.” A cette époque, en effet, Dom François d’Assise (1) travaillait à la révision de différents manuscrits que Dom Stanislas, Abbé de Sept-Fons et Vicaire-général de la Réforme de Rancé, lui avait confiés, avec charge de les utiliser pour une histoire véritable du célèbre Réformateur, celles ayant paru jusque-là ne donnant nullement satisfaction, et dont la pire était celle donnée en 1844 par Châ-teaubriant, véritable bric-à-brac, dit Ste-Beuve.“ Au moment de sa mort, continue le R.P.Léon, Dom François d’Assise avait complètement revu dix des douze cahiers qui devaient composer l’histoire complète paraissant en 2 gros volumes in-8.L’ouvrage fut publié par l’abbé Dubois et sous son propre nom.Le travail de l’abbé Dubois avait été minime, puisqu’il s’était borné à mettre au point les derniers chapitres d’après les notes de Dom François d’Assise.L’examen comparé de son Histoire de Morimond et de l’Histoire de l’abbé de Rancé prouve deux auteurs différents, moins encore par la diversité du style que par l’opposition des jugements historiques.Le travail de grande envergure qu’était cette Histoire et les recherches historiques qu’elle nécessitait obligèrent très probablement l’abbé de Port-du-Salut à recourir à l’aide du jeune Père Irénée en qui il avait deviné, avec une grande intelligence, une aptitude exceptionnelle pour les travaux bibliographiques.“ Le P.Irénée fut un bibliothécaire modèle.Tout, dans son département, était en ordre, classé, rangé, et il savait où se trouvait chaque livre.Non seulement il connaissait les titres et les auteurs de tous les ouvrages de notre biblio- (1) Dom François d’Assise Couturier était un des plus brillants professeurs de Saint-Sulpice, à Paris, avant d’entrer à La Trappe.Un beau jour, ses élèves furent surpris de ne pas le voir paraître pour donner ses cours.Il était parti pour La Trappe du Port-du-Salut. Un ékudit canadien 131 thèque, il en savait encore le contenu : on pouvait penser qu’il possédait dans sa vaste mémoire toute la bibliothèque.Aucune science, aucune connaissance en lui paraissait étrangère, et si on lui demandait une référence, du premier coup, sans hésitation, il savait prendre l’auteur et aller directement à la page.“ Lui étaient particulièrement familières toutes les questions relatives à la liturgie, aux Pères, à l’Histoire de l’Église et à l’histoire de notre Ordre qu’il possédait, suivant l’expression vulgaire, sur le bout du doigt ; non seulement l’histoire générale, mais chaque abbaye, chaque prieuré, avec les particularités, les noms, les dates, tout ce qui avait échappé à l’oubli, “ Les soins matériels de la biblitohèque et même la lecture des ouvrages qu’elle contenait laissaient des loisirs au P.Irénée : lui-même se mit à écrire.Je m’en souviens, il y a près de 30 ans, à mon arrivée à Port-du-Salut, nous trouvions partout des écrits du P.Irénée, des copies principalement, qui ont disparu par l’usage, et qu’on n’a point jugé à propos de conserver.Ainsi, il avait extrait de la Bible ce que nous lisons au Livre de Daniel sur les enfants de Babylone, et il avait mis pour titre à l’opuscule : Saint Azarie, et on devine pourquoi.Il avait écrit un modeste opuscule sur Ste Émilie, la patronne de sa mère et l’avait envoyé au Canada.Cet ouvrage, plus que modeste pourtant, fut imprimé avec une lettre approbative d’un évêque canadien qui avait été probablement le condisciple de Pierre-Azarie Ménard.(1) “ Mais, copies et opuscules n’étaient que des essais.Notre P.Irénée a composé des ouvrages plus importants VHistoire de Port-du-Salut et la vie du P.Marie-Joseph de Géramh.“ L’Histoire de Port-du-Salut est restée manuscrite, mais c’est un ouvrage de la plus haute valeur, par son étendue (1) Malgré les recherches faites par la famille, on n’a pu mettre la main sur cet opuscule, sans doute tiré à peu d’exemplaires. 132 Le Canada français d’abord.C’est un travail de longue haleine et qui lui a demandé des années d’un patient labeur ; •—¦ par la manière vraiment magistrale dont sont racontées et les origines et toute l’histoire de Port-du-Salut, jusqu’à l’année 1885 ; — par les détails dans lesquels n’a pas craint d’entrer le cher Père, malgré l’ennui des longueurs inévitables, lorsque l’on veut tout dire ;—par le jugement, par le calme, par la pondération avec lesquels sont appréciés les événements, les personnes et les choses.“ La vie du R.P.Marie-Joseph de Géramb a été publiée après la grande guerre par Dom Ingold, mais non point tout-à-fait telle que l’avait écrite le P.Irénée.Quelques additions, quelques retouches et bon nombre de suppressions et retranchements, tel fut le travail fait au Mont-desOlives (Alsace) par le P.Ingold dans le but de publier un ouvrage de facture moins volumineuse et de lecture plus populaire.Le succès de cette vie, ainsi lancée dans le public, a été considérable et cette œuvre d’histoire a été couronnée par l’Académie Française.“ Le style du P.Irénée n’est pas celui d’un romancier, mais d’un érudit : clarté, exactitude, correction de la phrase, références, citations exactes, telles sont les qualités qui le distinguent.Ces qualités lui avaient acquis l’estime des savants qui avaient pu l’approcher et rendent son œuvre précieuse pour le Port-du-Salut.“ Le P.Irénée était entré dans sa soixantième année.Rien à l’extérieur n’annonçait une fin prochaine, car sa santé paraissait toujours robuste.Le 19 septembre 1889 dans la matinée, il se sentit mal à l’aise; il demanda après le repas du midi une tasse chaude pour aider la digestion.Puis il se rendit dans un petit cabinet où il travaillait quand il n’était point à la bibliothèque, après avoir fait signe à l’infirmier qu’il se reposerait un peu.Le P.Armand, l’infirmier, eut-il des appréhensions ?Toujours est-il que peu après Un érudit canadien 133 il voulut voir ce que devenait le P.Irénée.Il va doue frapper à la porte de l’appartement : point de réponse.Il entre.Le P.Irénée était à sa table de travail, assis.On était au commencement du Grand Tricénaire, et le psautier était ouvert au psaume XXX, (1) La main droite était sur le livre, fermée, sauf l’index dont l’extrémité était arrêtée sur le premier verset du psaume : “ In te, Domine, speravi, non confundar in externum ”, Mais le P.Irénée avait cessé de vivre.La particularité du doigt fixé sur une parole divine toute pleine d’espérance frappa non seulement l’infirmier, mais les Religieux du monastère dont deux survivants d’alors viennent de me certifier la réalité du fait.” Telle est la lettre du R.P.Léon, secrétaire de Port-du-Salut au R.P.Eugène Archambault, de La Trappe d’Oka, et que nous avons tenu à donner presque in extenso, en l’encadrant des explications nécessaires pour le lecteur.Nous avons cru devoir la livrer au public, car il est bon de faire connaître ceux de nos compatriotes qui nous font honneur à l’étranger, alors même qu’ils se cachent sous le froc du moine contemplatif, et sous un nom qui ne rappelle en rien leur état civil.Si quelque Canadien, en voyage aux vieux pays, visite l’Abbaye de Port-du-Salut, il verra dans l’humble cimetière l’inscription suivante sur la croix de bois qui s’élève sur l’une des tombes : “ Fr.Irenæus Ménard, Acolythus, natus in diocesi Marianopolitana (Canada), Il mai 1823, Professus 1 maii 1848, decessit 19 septembris 1889.” et s’agenouillant, il priera pour le repos de l’âme de soi modeste et savant compatriote, de vénérée mémoire.Fr.M.Gildas, ptre, o.c.r.(1) On appelle grand tricenaire dans l’Ordre de Cîteaux, les 30 jours du 17 septembre au 17 octobre pendant lesquels les prêtres doivent acquitter chacun 20 messes pour les défunts, et les Religieux non prêtres doivent réciter dix fois le psautier aux mêmes intentions.
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