Le Canada-français /, 1 avril 1925, L'épopée religieuse du Canada français
L’ÉPOPÉE RELIGIEUSE DU CANADA FRANÇAIS ü> (suite et fin) “ Epopée mystique ” a eu soin de marquer au frontispice de son œuvre, l’auteur des Origines religieuses du Canada.De fait, si l’on perdait de vue ce caractère, on risquerait de mal comprendre l’iiistoire de ce pays.Car le mysticisme, ou du moins l’esprit de foi porté à ce degré éminent où il accomplit des prodiges, a inspiré toutes les pensées et les actions qui ont contribué à la naissance de la nation canadienne.Si comme le dit M.Goyau, un fait religieux est “ une avance de l’homme répondant aux avances de Dieu”(2) il faut reconnaître que les origines de Québec et de Ville-marie et l’histoire de “ ces bonnes volontés humaines se mettant à la disposition des suggestions divines ” répondent parfaitement à la définition du fait religieux.Il n’est pas inutile de faire remarquer ici que ces événements coincident d’ailleurs avec le renouveau de mysticisme qui s’épanouit dans la première moitié du 17ème siècle.Peut-être le fait le plus caratéristique à cet égard est-il le vœu de Messieurs de Montréal, succédant aux visions de M.de la Dauversière, auquel j’ai fait allusion plus haut.Ce gentilhomme avait été favorisé d’une apparition du Christ quilui avait ordonné d’instituer à Montréal unordre de religieuses hospitalières de St-Joseph ; il décrivait meme avec une exactitude étonnante l’île de Montréal qu’il n avait jamais vue et qui n’était encore qu’une vaste solitude.Quelques années après, M.Olier, qui devait fonder l’ordre des Sulpiciens, voyait également dans ses prières la future Église du Canada.Leur rencontre à Meudon, en 1640, où ils se reconnurent sans s’être jamais vus auparavant, ressortit (1) Voir Canada français, février, 1925.(2) Les Origines religieuses.p.XIII. L’Épopée religieuse du Canada français 615 sans doute aux mystérieux desseins du Ciel, à moins qu’elle ne relève du domaine encore inconnu de la télépathie.Quoi qu’il en soit, ces visions de mystiques, grâce à des appuis inespérés, aboutirent à la formation de la Société de Notre-Dame de Montréal, puis à la fondation de Villemarie, où éclatent magnifiquement l’importance des valeurs spirituelles et la poésie des commencements du Canada.Dans les premiers jours de la nouvelle bourgade, on bâtit une chapelle d’écorce et comme l’huile manquait pour éclairer le tabernacle, on ramassa des lucioles qu’on enferma dans une petite cage : ainsi les insectes captifs semblaient illuminer la gloire de Jésus-Christ, captif lui aussi dans l’Eucharistie.Cependant le fort s’édifiait ; mais le Saint-Laurent débordait, menaçant de détruire les travaux si péniblement accomplis.Alors Maisonneuve se leva et fit un vœu : le fleuve redevint calme.Ces faits tiennent du prodige, et il faut l’autorité d’un historien comme M.Goyau pour nous en garantir l’exactitude.On se croirait transporté à l’époque lointaine du merveilleux, ou encore aux temps bibliques.L’épopée du Canada, qui eut ses victimes et ses martyrs (1), eut également ses miraculés.En 1658.Mlle Mance, qui s’était disloqué le bras dans une chute, était retournée en France avec Mlle Bourgeoys pour achever l’organisation de l’Église canadienne.A peine arrivée, elle se rendit au tombeau de M.Olier, mort l’année précédente et touchait la boîte enfermant le cœur du fondateur des Sulpiciens.Aussitôt son bras était guéri, et tout Paris criait au miracle.* * * (1) Parlant des missionnaires suppliciés par les Indiens, le P.Garnier écrivait : .“ Ils n’ont pas été fait mourir par un tyran qui persécutait l’Église, comme faisaient les anciens tyrans.Mais nous les appelions martyrs, parce que les ennemis de nos Hurons leur ont fait beaucoup endurer en dérision de notre sainte foi.” Dans son “ Génie du christianisme,” Chateaubriand rend aussi hommage à ces martyrs qui “ réchauffèrent de leur sang les sillons glacés de la Nouvelle France.” 616 Le Canada français Cherchant à définir, en manière de conclusion, “ les aspects religieux de la primitive histoire canadienne ”, M.Goyau la résume en deux mots : “ une bonne œuvre, une oraison en action.” (1) Il remarque en effet que la dévotion qui mettait sa note de sérénité dans les heures tragiques de la conquête, devint vite un facteur d’histoire.D’ailleurs, loin d’être un accessoire plus ou moins indispensable, la prière agissait en France, à cette époque, comme l’une des formes de l’énergie française et s’inscrivait naturellement dans la vie nationale.Les Français établis alors au Canada ne sont pas de simples missionnaires ni même des colons ordinaires ; ils ont conscience de participer à une grande œuvre, dont ils ne verront sans doute pas l’achèvement, mais dont ils se savent les obscurs ouvriers.Ils ont conscience surtout d’aider à la suprématie du Christ, et cette pensée leur donne, avec l’exltation qui les enfièvre, le courage indispensable pour supporter toutes leurs glorieuses misères.Ce n’était certes pas un sort enviable que l’existence de ces missionnaires, déracinés de leur patrie, privés de toutes les commodités de la vie, et l’un d’eux exprimait la dure vérité lorsqu’il écrivait : “ Je commence à douter si quelque autre martyre est plus nécessaire que celui-ci pour l’effet que nous prétendons, et je ne doute point qu’il ne se trouvât plusieurs personnes qui aimassent mieux tout d’un coup recevoir un coup de hache sur la tête, que de mener, les années durant, la vie qu’il faut mener ici tous les jours, travaillant à la conversion de ces barbares.” Mais ces apôtres sont soutenus par leur fervente piété et par le mysticisme de leur croyance, et c’est ici que l’on saisit dans tout son éclat le caractère “ merveilleux ” de cette épopée.Parfois, écrit M.Goyau, leurs mystiques ferveurs voient et entendent le Christ, voient et entendent les démons.A certaines heures, on dirait qu’ils vivent dans l’au-delà.” (2) Comme elles sont touchantes, les extases (1) Ibidem, .238.(2) Ibidem, p.240. L’Épopée religieuse du Canada français 617 du Père Brébeuf ! Transporté un jour en paradis, Marie lui apparaît entourée d’un chœur de vierges ; d’autres fois, le Christ lui-même l’embrasse et lui pardonne ses péchés ; en d’autres occasions, ce sont les démons qui lui apparaissent sous la forme de bêtes monstrueuses.Mais les femmes, dont on a dit plus haut le rôle éminent, furent les plus ardentes mystiques.Une veuve de Paris, Marie Rousseau, confidente des visions prophétiques de M.Olier et de M.de la Dauversière, prédit expressément l’établissement de l’Église au Canada et l’évangélisation de tout le pays.Catherine de St-Augustin entend les démons dialoguer entre eux, au point d’en être obsédée jour et nuit ; les sauvages l’appellent “ la fille des filles ’’ parce qu’elle est en communication avec l’enfer.Mystiques encore Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys, et cette Marie de l’Incarnation que Bossuet n’a pas craint d’appeler “ la Thérèse de nos jours et du Nouveau Monde”.Toutes ces saintes femmes ont reçu du ciel une impulsion divine qui a décidé de leur apostolat canadien, et l’influence de saint François Xavier et de saint Ignace de Loyola se révèle très nettement dans les pieuses méditations qui précédèrent et provoquèrent ]eur vocation.Mais en dépit de leurs fréquentes communications avec le Ciel et l’Enfer, ces personnalités mystiques gardent toujours étroitement contact avec la vie terrestre.Ces prêtres, ces sœurs, ces hospitalières, avec qui la divinité consent à communiquer directement par le moyen d’apparitions, d’avertissements ou de visions sont des esprits profondément positifs et pratiques.C’est, en effet, l’époque, ne n’oublions pas, que le plus récent historien du sentiment religieux en France, M.l’abbé Bremond, nous a montrée si portée au mysticisme, et en même temps si réaliste.Ce 17ème siècle, que l’on a appelé “ le siècle des saints ”, n’a-t-il pas été illustré par Descartes, métaphysicien idéaliste autant que mathématicien rationaliste, et par Bossuet “ dont la gloire, 618 Le Canada français ¦dit Renan, est de réprésenter dans un merveilleux abrégé tout le dix-septième siècle, sa grandeur comme sa faiblesse ”, et qui a réalisé au mieux l’accord du mysticisme et de l’esprit critique, de la raison et de la foi ?Ne nous étonnons pas, dès lors, de retrouver chez les fondateurs de la chrétienté canadienne ce mélange de réalisme et d’idéalisme qui est essentiellement français.Nous avons déjà noté cette alliance chez un Cartier, explorateur et prédicateur tout sensemble, dont le premier soin en arrivant au Canada fut de dresser une immense croix de bois et de rassembler les sauvages pour adorer le Christ.Quelque soixante-dix ans plus tard, Champlain, à qui l’on s’accorde à reconnaître un rare génie d’organisation, s’affirme comme *' un esprit toujours précis au service d'une âme toujours ardente ”.Et M.Goyau ajoute : “ Champlain laisse assez d’essor à ses rêves pour ne jamais cesser de voir grand, et les tient assez en bride pour garder le contact avec le réel : l’idéaliste, en lui oriente le réalisateur ,et le réalisateur surveille l’idéaliste.” (1) Marc Lescarbot, une bien curieuse figure d’apôtre, esquissait dès 16121e programme de la conquête de la Nouvelle-France ; et cinq ans plus tard, il prophétisait le duel qui s’engagerait fatalement au Canada entre la France et l’Angleterre : “ Si nous ne l’occupons, un autre nous préviendra (et déjà est en campagne) qui en saura bien faire son profit., ce qui ne peut échoir qu’à la diminution de votre grandeur (royale) et à un reproche qui durera avec le repentir tant que le royaume subsistera.’ {Le bout de l’an sur le rejus de la France, 1617).Après lui, les Relations des Jésuites, autant qu'un “ instrument de réclame incomparable ”, (2) lurent un moyen d avertissement précieux : sans cesse, elles attiraient 1 attention des gouvernants sur le danger qu il y avait a négliger la coloni- (1) Ibidem, p.7.A , .(2) La colonisation de la Nouvelle France, par Emile balone (p.bt>J.Ce livre, publié en 1905, est encore à l'heure actuelle l’un des ouvrages les mieux informés sur la conquête du Canada par les Français. L’Épopée religieuse du Canada français 619 sation du Canada et sur la nécessité de s’armer contre 1 ennemi héréditaire des français.C’est toujours te même cri d’alarme qui se fait entendre, d’année en année : “ se rendre redoutable aux Iroquois.” " Si on ne chasse les Iroquois par composition ou par armes, 1e pays est toujours en danger de ruine “ Si l’on n’a ce peuple pour ami, ou si on ne l’extermine ”, c’en est fini de la colonie des Français et de la religion qui commence à fleurir parmi tes Sauvages.Ces avertissements, qui ont des accents épiques, ne devaient pas manquer de frapper ceux qui, à cette époque, étaient tes maîtres des destinées françaises.Aussi bien, ces gouvernants n’étaient rien moins qu’aveugles.Très tôt, Richelieu avait compris tes avantages que pouvait offrir le Canada.Doué d’un réalisme politique peu commun, et singulièrement en avance sur tes esprits de son temps (1), 1e Cardinal avait promis en 1627, au moment où il fondait la Compagnie des Cent Associés, l’égalité complète des sauvages convertis avec tes sujets français.Ainsi, non seulement Richelieu exécutait 1e programme dessiné jadis par François 1er, esquissé plus tard par 1e Franciscain Jamet et repris ensuite dans tes “ Requêtes ” soumises à Louis XIII par le Père Le Caron, mais encore “ il entrevoyait et réalisait l’assimilation entre 1e sauvage baptisé et 1e Français de vieille souche, entre la Nouvelle-France et la France, entre la colonie et la métropole.” (2) Richelieu stipulait que tes sauvages chrétiens “ peuvent habiter en France quand bon leur semblera, et y acquérir, tester, succéder et accepter donation et legs tout ainsi que tes vrais régnicoles et orginaires français, sans être tenus de prendre aucunes lettres de déclaration ni de naturalité.” Mais, qu’on 1e remarque, tes gouvernants de France, éclairés d’ailleurs par tes missionnaires catholiques, n’étaient pas tes seuls à voir clair dans tes destinées du futur Canada, (1) Voir à ce sujet la littérature classique, en particulier, La Fontaine et Boileau.(2) Les Origines religieuses.pages XXXIII et 57. 620 Le Canada français et le réalisme politique n’était point leur apanage exclusif.On le rencontre en effet chez les plus humbles et même dans des esprits où l’on s’attendrait peu à le trouver, chez les femmes.Jeanne Mance nous en fournit un exemple remarquable.Quand elle offrait, en 1651, vingt-deux mille livres sonnantes à Maisonneuve pour l’aider à recruter en France des soldats pour le Canada, elle se rendait compte que cet argent devait contribuer grandement au salut de Villemarie menacée, et elle avait conscience, également, du rôle que devait jouer un jour, dans l’histoire de la Nouvelle-France, cette faible forteresse isolée ; quelques années après, un gouverneur allait rendre un juste hommage mérite, a ces défenseurs de Villemarie : “ Ils ont sauvé en effet l’île de Montréal, et tout le Canada aussi.” (1) Si bien que, dans un éloquent discours prononcé le 2 septembre 1909 à Montréal, Mgr Bruchési a pu comparer sans crainte Jeanne Mance, sainte de la Nouvelle-France, à cette autre Jeanne de l’Ancienne France, qui devait, depuis, devenir sainte Jeanne d’Arc.M.Goyau rappelle justement, d’après les documents de l’époque, que Jeanne Mance est “ tour à tour une passive et une active.” “ Une fois, dit-il, qu’elle a pris conscience des impulsions d’en-haut, elle les sanctionne par un esprit de décision pratique ; elle prend, au jour le jour, les déterminations commandées par les heures de crise : cette mystique est une politique.” (2) Cet heureux tempérament d’imagination fervente et d’esprit de réalisation, de mysticisme ardent et de réalisme prudent, s’il est la marque du siecle de Pascal, de Bossuet et de Descartes, est aussi l’un des traits spécifiques du génie français.Raison et sensibilité, esprit social et individualisme, enthousiasme et discipline (3) se fondent harmonieusement (1) Vie de Mlle Mance, par Faillon (1854) (2) Les Origines religieuses.p.242.(3) “Enthousiasme et discipline”, cette antithèse, Barrés 1 a magnifiquement illustrée dans presque toute son œuvre, en particulier dans l'admirable dialogue de la colline et de la prairie qui termine cette Colline inspirée à laquelle j’ai déjà fait allusion.Barrés avait pareillement défini l’âme française pendant la guerre : “ une sainte exaltation disciplinée . L’Épopée religieuse du Canada français 621 dans l’âme de la France.Mais cette fusion n’est possible que grâce à cet esprit de mesure et d’équilibre, qui est peut-être le plus précieux héritage des civilisations gréco-romaines.Idéalisme et réalisme, tels sont donc les deux pôles entre lesquels évolue l’esprit français.Il serait aisé de montrer cette double tendance prévalant tour à tour dans la litté-ture française.Contentons-nous de rappeler que la France est le pays des contradictions, qu’elle est la patrie de Rabelais et de Corneille, de saint François de Sales et de Voltaire, de Zola et de Bossuet, et que cette diversité même est l’une des causes qui la font souvent mal juger à l’étranger.En dépit des apparences, qui n’ont jamais été si trompeuses que lorsqu’il s’agit d’une personnalité aussi complexe que l’âme française, la France est peut-être le pays de l’idée par excellence.D’autres peuples sont plus artistes, ou plus ingénieux, ou plus tenaces ; chez d’autres, l’esprit d’organisation est plus développé, les ressources du sol et de l’esprit sont plus méthodiquement exploitées.Mais la France est le pays où les valeurs spirituelles passent avant les valeurs matérielles.Pour elle, c’est l’idée qui compte avant tout.Si elle laisse parfois à d’autres le soin de récolter, elle se contente pour elle-même d’avoir semé : telle est sa plus sûre récompense.Cependant si la France est, essentiellement, une grande dispensatrice d’idées nouvelles et fécondes, il est bien rare que, chez elle, l’idée se sépare de la réalité.Je n’en veux pour preuve que ces quelques lignes extraites de 1"Histoire religieuse de la France, et qui nous ramèneront tout naturellement dans le domaine de la psychologie religieuse : “ Pour servir l'idée, écrit M.Goyau, pour servir la puissance spirituelle dans laquelle cette idée s’incarne, l’âme française est agile, et elle est ardente.Tous les fondateurs d’ordres qui voulurent rayonner sur l’univers sentirent qu’ils avaient besoin d’elle : désert de chartreux et désert de Prémontré, monastère de Prouille et crypte de Montmartre, furent des endroits d’élection où l’Allemand Bruno et l’Aile- 622 Le Canada français mand Norbert, l’Espagnol Dominique et l’Espagnol Ignace vinrent pour leurs rêves grandioses, et ces rêves sur le sol de France commencèrent de devenir réalité.Ainsi, par un curieux phénomène de catalyse morale, le sol de France, pays de l’idéalisme, transforme en réalité actuelle les pieuses méditations des mystiques étrangers.A la fin de son Histoire Religieuse.M.Goyau a résumé ainsi les trois caractères du catholicisme français : sa volonté de soumission à Rome (qui le distingue nettement du catholicisme anglo-saxon), son esprit d’apostolat et sa largeur de charité.Tout un chapitre, et non des moins intéressants, est consacré à “ l’effort missionnaire ” français.C’est qu'en effet la France qui, pendant des siècles, s’est efforcée de faire l’unité chez elle en conquérant les autonomies locales, féodales et provinciales et réussit à créer une nation une et indivisible, aussitôt qu’elle eût forgé l’armature de sa vie nationale et pris conscience de sa force vitale, commença de se répandre hors du territoire dont elle avait péniblement opéré la cohésion.Ainsi bien avant de coloniser le Canada et l’Inde, la guerre sainte attire les Français en Syrie et en Afrique ; et la France est la dernière à renoncer au grand rêve des Croisades, où s’illustrèrent cinq générations de chevaliers.Le fait le plus curieux de ce besoin d’expansion de la France, c’est qu’il naît toujours d’une noble pensée, non pas d’un dessein égoïste.La France cherche moins à conquérir des terres qu’à pénétrer des âmes et à répandre la civilisation qu’elle a si laborieusement conservée et développée elle-même.Aussi, fait peut-être unique dans l’histoire du monde, la conquête du Canada s’est-elle accomplie presque sans coup férir et les Français ne recoururent aux armes que pour défendre leur existence menacée.M.Goyau vient de nous rappeler que le catholicisme français se distingue encore par sa “ largeur de charité ” L’histoire des origines religieuses du Canada nous en offre L’Épopée religieuse du Canada français 623 de nombreuses preuves, Dès les premiers temps de la conquête, colons et missionnaires traitaient les sauvages comme des frères, non comme des ennemis.Par ce caractère éminemment humain, sur lequel le livre de M.Goyau nous donne d’intéressants détails, la conquête du Canada par les Français diffère grandement des conquêtes de certaines autres colonies.La formule anglaise à l’égard des populations indigènes était celle-ci : “ Il n’y a de bon Indien qu’un Indien mort.” Préoccupée avant tout de ses intérêts politiques ou commerciaux, l’administration anglo-saxonne considérait les sauvages comme une “ vermine ” dont il importait de se débarrasser au plus tôt (1) ; elle allait même jusqu’à offrir des récompenses en argent pour les chevelures des sauvages des deux sexes.Tout autre, on l’a vu plus haut, était la conception française.L’école historique américaine peu suspecte de sympathies française, reconnaît cependant que “ ce ne furent ni l’esprit d’entreprise commerciale, ni l’ambition du monarque, qui portèrent la puissance de la France au cœur du continent américain : ce fut la religion.” (2) Garneau, dont certaines assertions sont d’ailleurs discutables, exprime une idée analogue : des Européens qui traversèrent l’Atlantique pour s’établir en Amérique, “ les Espa- (1) Alors que, dès 1627, Richelieu promettait aux sauvages convertis l’égalité complète avec les sujets français, le gouvernement des États-Unis a toujours montré aux indigènes, nègres ou Peaux Rouges, une hostilité mal dissimulée.Ce n'est qu'en juin dernier que le Président Coolidge a promulgué une loi conférant le titre et les droits de citoyen américain à tous les Indiens nés sur le territoire des États-Unis.On lira avec intérêt, et non sans étonnement, le livre de l’ancien président Roosevelt : “ The Winning of the West” (Putnam's, 1905).Les Peaux Rouges y sont représentés comme “ les tigres de la race humaine ”, tuant pour le plaisir, menteurs et félons par surcroît.(2) George Bancroft, Histoire des Etats-Unis, Livre IV, p.131.Voir également les remarquables ouvrages de Francis Parkman (1823 1893) sur Les Jésuites en Amérique du Nord, L’Ancien régime au Canada, et les deux volumes sur Pionniers français dans T Amérique du Nord.Il est curieux de remarquer à ce sujet que la vérité sur les motifs réels de la conquête du Canada par les Français, méconnue par les Jansénistes et les Franciscains, puis par les philosophes Encyclopédistes du ISème siècle, a trouvé sa revanche avec deux historiens protestants et américains, Parkman et Bancroft. 624 Le Canada français gnols y vinrent pour chercher de l’or, les Anglais, la liberté politique et religieuse, et les Français pour y répandre les lumières de l’Évangile.” (1) Ce caractère “ humain ” de l’épopée canadienne se révèle encore par des signes éminemment français.Ces martyrs héroïques, ces humbles vierges, qui avaient quitté de leur plein gré la douce France pour porter le Christ aux sauvages,, ils savaient bien le sort qui les attendait là bas, et ils étaient prêts à tout endurer, même la mort.Mais les croisés modernes avaient la simplicité des héros et l’humilité des saints.Jamais une plainte, jamais une récrimination, même dans la souffrance, même au milieu des pires tortures.Si un Père Jogues consent à montrer à la cour d’Anne d'Autriche les glorieuses mutilations que lui ont faites les Iroquois, c’est pour mieux servir la cause de Dieu en excitant la charité des Français.Quelques années plus tard, il allait volontairement au devant du martyre.Loin d’éprouver de l’aversion pour ses bourreaux, “ il les regardait, nous disent les Relations, d’un œil de compassion, comme une mère regarde un sien enfant frappé d’une maladie phrénétique.” A un moindre degré dans l’échelle des mérites, comment pourrait-on louer d’une manière convenable les qualités foncièrement humaines de tous ceux qui s’étaient donné pour tâche l’évangélisation ou la colonisation des sauvages du Canada ?Sans cesse ils s’évertuaient,— le beau mot, et si riche de sens ! — pour le service de Dieu et de la France, et, tout pénétrés qu’ils fussent des lumières d’en haut, ils s’efforçaient d’accomplir exactement leurs devoirs d’état.Non seulement ils pratiquaient la foi, l’espérance et la charité, mais encore ils cultivaient ces vertus naturelles et non moins admirables de courage, de patience, de résignation, de dévouement, de simplicité, d activité et d humilité que (1) Histoire du Canada, par F.-X.Garneau.Cet ouvrage important, dont la première édition parut au milieu du siècle dernier, a été, comme on sait, revu soigneusement et mis à jour par le petit-fils de 1 historien, M» Hector Garneau, le distingué bibliothécaire de la Ville de Montréal. L’Épopée religieuse du Canada français 625 l’on rencontre sans doute chez tous les peuples, mais qui furent de tous temps plus particulièrement françaises.De la plupart de ces premiers colons canadiens, on pourrait dire ce que Marie de l’Incarnation écrivait au sujet de Catherine de St-Joseph : “ Les vertus de cette trempe sont plus à estimer que les miracles.” Les femmes surtout faisaient l’admiration du monde par leur endurance, leur esprit d’économie et leur force d’âme.Notons en passant que, dès le début de la chrétienté canadienne, la fécondité des familles était déjà d’institution ; la même Marie de l’Incarnation écrivait en 1668 : “ Il y a surtout un grand nombre d’enfants., très beaux et bien faits.” Ainsi, toutes les vertus de l’ancienne France, fondues dans le creuset de l'héroïsme et de la sainteté, contribuèrent à l’élaboration lente, souvent douloureuse et tragique, mais toujours glorieuse de la Nouvelle-France.Lisons donc Les Origines religieuses du Canada.L’intérêt de l’aventure et le charme du récit nous y invitent dès l’abord mais quand notre esprit n’y trouverait pas entière satisfaction, notre cœur y puiserait les plus nobles exemples, Car on peut dire de ce livre ce que M.Govau disait, en terminant, au sujet des chroniques de Villemarie : “ Il ne peut y avoir, pour des cœurs français, une plus sainte leçon de pure fierté.” Pour notre part, nous voyons dans ces pages et dans la magnifique épopée qu’elles racontent, la plus belle illustration de la phrase qu’un pape prononçait jadis, à l’occasion d’une autre épopée : “ Gesia Dei per Francos.” Robert Le Bidois,
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