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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
La langue du Palais
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1925-05, Collections de BAnQ.

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LE LANGAGE DU PALAIS1’ La Légende dorée des dieux de l’antiquité grecque accorde à Thémis, la déesse au bandeau que 1 on a bien voulu con\ ier à cette fête de l’esprit, des honneurs considérables et lui consacre une allégorie des plus charmantes.Elle faisait de cette fille de la Terre et du Ciel étoilé une sœur, d’autres disent l’épouse, du maître de l’Olympe ; maîtresse de céans en le paradis mythologique, Thémis avait charge ae la convocation du conseil des dieux, parmi lesquels elle siégeait, aux côtés de son impérial époux ; Thémis présidait aux festins, y faisait régner le bon ordre et prodiguait en tout au maître de l’univers ses conseils pleins de sagesse ; la déesse à l’incorruptible balance avait une mission encore plus haute, celle de présider à l’ordre universel, aux serments et à la justice, à cette justice qu’elle ne cesse de personnifier.Et, comme l’équilibre et l’ordre, de leur splendeur magnifique, engendrent nécessairement le beau, admirez ce tableau ravissant : Thémis donnant naissance aux Heures, qui seront les gardiennes des portes du ciel, le symbole gracieux des jours ensoleillés du printemps et de l’été, vierges brillantes, parées de fleurs et de fruits, menant avec les Grâces sous les portiques sacrés, aux accords des flûtes célestes, d’aimables chœurs de danse.Ces inventions merveilleuses des poètes classiques du lointain paganisme, rapprochées des réalités plus merveilleuses encore de la Révélation, sont un hommage explicite à la tradition et à la religion chrétiennes.Par plus d’un cote le symbolisme n’est-il point frappant?Dans l’admirable système de la philosophie et de la théologie du christianisme, (1) Travail lu à la séance publique du Parler français, le 27 février 1926. Le langage du Palais 683 la Justice est aussi une reine.Elle est reine parce qu’elle occupe l’une des premières places dans le cortège des Vertus naturelles ; avec ses sœurs, la Prudence, la Force et la Tempérance, elle compose le quatuor sublime des Vertus cardinales.Et, en s’élevant de l’ordre naturel à l’ordre divin, la Justice devient l’un des attributs essentiels de Dieu même.La justice de la terre n’est-elle pas empruntée, comme à sa source, à la justice infinie du Créateur de toutes choses, du Dieu de l’univers ?Que, dès lors, nos Palais où sont rendus les arrêts de la justice humaine soient des temples, que les juges et les avocats, serviteurs de cette justice, soient regardés comme ses ministres authentiques, qu’y a-t-il à cela d’étonnant ?Le malheur est que cea ministres d’un culte aussi vénérable ne parlent pas toujours une liturgie appropriée, que la langue du Palais, oublieuse de traditions si nobles, est souvent inégale à sa glorieuse mission.C est un sujet touchant lequel on m’a prié de vous présenter quelques observations.Voyons, aussi brièvement que possible, comment le fatal Gribouille s’est pris pour brouiller de la sorte avec la déesse qu’ils servent Messieurs les juges et Messieurs les avocats,, * * * Le journal d’Étienne Parent adressait déjà aux avocats canadiens d’il y a un siècle ce reproche : Le langage du barreau abonde en locutions vicieuses.Le barreau, qui devrait montrer l’exemple, mérite une leçon toute spéciale pour s être laissé entraîner plus que toute autre classe, peut-être, au torrent des anglicismes et des barbarismes.” Une leçon presque semblable est encore décernée de nos jours aux membres du Barreau de France lui-même.M. 684 Lb Canada français Abel Manouvriez la leur donne, à V Action française de Paris du 12 mai 1922, dans les termes suivants : “Il est remarquable que les endroits où l’on parle le plus mal, où les ressorts véritables de l’éloquence ont été davantage faussés, sont précisément ceux où l’on fait métier de par er, à savoir le Palais de Justice et le Palais Bourbon.“ Au Palais de Justice, l’éloquence moyenne est devenue une espèce de bouillie uniforme, grisâtre et sans saveur comme des conclusions d’avoué.Vir probus, dicendi peritus, disait-on naguère pour qualifier l’avocat.Probus est une louange qui n a pas cessé d’être exacte, en dépit de quelques scandales fâcheux mais isolés.Dicendi peritus paraît moins justifié, quand on écoute, au hasard de leurs plaidoiries, la plupart de nos chers maîtres.“ Est-ce que vraiment l’impropriété et le barbarisme seraient obligatoires quand on plaide ?” Encore récemment, l’on a fait au législateur des reproches sévères sur son langage baroque et peu châtié.L ne bonne partie de ces reproches vise également les gens de robe, et ce n’est pas être trop cruel, après cela, que de leur en adresser de particuliers.Un premier vice commun à la langue de la législation et au langage du Palais, c’est le barbarisme et 1 anglicisme.Tandis que, dans les Chambres, à traduire servilement de l’anglais, l’on est resté attaché, comme l’infortuné Sisyphe, à la tournure, à la manière et au procédé anglais, au Palais, la déformation de la langue dans un moule étranger provient d’autre source.Notre Code de procédure civile manuel et guide du praticien — est un mélange, plus ou moins heureux, de droit français et de droit anglais ; nous avons conservé, en nombre restreint, les règles techniques du \ ieux droit de la Gaule ; le reste de notre procédure est formé de règles puisées ici et là, dans divers statuts des provinces anglaises, voire de l’Angleterre et des États-I nis , il j a relativement peu de règles qui nous soient absolument personnelles.Sans parler, évidemment, du Code criminel, qui est anglais, on peut même dire que notre procédure civile Le langage du Palais 685 a plutôt une physionomie anglaise.Ce produit hybride de législations aussi disparates et le formulaire dont il a été à son tour la source devaient exercer une influence fatale sur notre parler judiciaire.Quantité de mots techniques anglais n’ont pas été traduits, pour ainsi dire, et sont passés dans l’usage à l’encontre des lois mêmes et des droits du langage.Juges et avocats en sont venus à les accepter couramment, et à parler ainsi une langue étrange, presque sans s’en apercevoir.Il en sera donné dans un instant quelques échantillons.Cette particularité de la langue de Thémis une fois notée quant à l’anglicisme et à la manière anglaise de dire et de s’exprimer, l’on constate que nos gens de robe n’ont pas à jeter la pierre au législateur, dont ils imitent, par ailleurs, trop souvent la syntaxe et la phraséologie défectueuses.En contact journalier avec la littérature diffuse et entortillée des statuts, comment se défendraient-ils, au reste, d’une imitation inconsciente ?Ceci nous ouvre une autre vue, pénible mais instructive, sur le parler commun de ceux qui font la loi et de ceux qui veillent à son application.Le droit est une science difficile ; le droit est de la philosophie appliquée ; dans les pays latins gouvernés par le Code, il se déduit d’un certain nombre de principes premiers dont il est la conséquence logique ; les articles du Code, dont la plupart sont des modèles de rédaction concise et chargée de sens, évoquent à l’esprit tout un monde d'idées ; ce n’est pas en trois années d’étude que l’on en peut pénétrer tous les secrets, et l’expérience du praticien en découvre chaque jour quelque aspect nouveau ; il faut constamment étudier la loi pour être en mesure de faire face aux exigences de la carrière ; le droit est une science subtile et tout en nuances, et il est bien rare que les cas à résoudre soient absolument simples : l’ignorance, la passion, la bonne foi même compliquent la plupart du temps le litige engagé, si 686 Le Canada français bien qu’il n’est pas possible d’ajuster toujours exactement à tel cas précis tel article donné.Dès lors, la langue du droit, le langage du Palais est d’un maniement délicat.Le législateur gâche son ouvrage parce qu’il ne sait pas prendre une juste notion des choses et qu’il est absurde que le concept juridique soit donné à tous et à chacun en démocratie, voire en monarchie parlementaire.De même, en supposant que l’homme de loi éprouve de la difficulté à concevoir le droit applicable à telle espèce particulière ec que la question de fait présente des complications ardues, il ira de soi que la langue s’en ressente, et l’éloquence judiciaire deviendra ce que M.Manouvriez appelle une “ bouillie uniforme et grisâtre ”.Car, s’il en était autrement, l’axiome de Boileau : “ Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ”, ne serait plus l’évidence même.Il n’est pas demandé aux gens de robe d’enfourcher Pégase ni d’empoigner la lyre d’Apollon.La déesse qu’ils servent est moins exigeante : elle est comme Minerve, elle a le goût de l’ordre, de la clarté et de la raison.L’éloquence judiciaire demande par-dessus tout ces qualités.Un avocat doué de sens légal et voyant clairement le but, un juge ayant, comme il le dit, “ mûrement délibéré ” et sachant exactement la portée de l’arrêt qu’il doit rendre, observeront les lois de la méthode et de l’unité ; les faits et le droit s’enchaîneront, sur leurs lèvres, avec rigueur et précision, et la clarté souveraine de leurs dictums attachera à leur éloquence une probité, que l’on a appelée la “ probité du langage ”.Pourquoi faut-il, hélas! qu’avocats et juges soient condamnés à être de perpétuels improvisateurs ! Voilà la grande raison qui explique le décousu, le laisser-aller, l’intempérance, l’incorrection du langage judiciaire écrit ou parlé.L’avocat et le juge ne rédigent pas, ils parlent ou ils dictent.En faisant appel à la collaboration féminine, la sténographie a bien pu faire pénétrer dans l’étude de l’avocat ou le cabinet Le langage du Palais 687 du juge quelques rayons de soleil, mais elle n’a pas amélioré la langue.Au contraire, la qualité de la langue parlée par le dactylographe est inférieure.Voyez donc : la sténographe recueille avec une hâte fébrile ce qu’elle entend ; l’improvisateur impénitent qui lui parle est dérangé à tout instant par le téléphone ou la clientèle ; libre une minute, il rassemble comme il peut ses idées et il reprend le fil de la phrase entrecoupée, jusqu’à ce que son attention soit de nouveau dispersée et portée ailleurs ; la sténographe transcrit en vitesse et, pressé par l’heure, notre homme de loi, dont c’est le métier de discourir, n’a même pas le temps de se relire.Une âme éprise de beau se prendrait à regretter les temps heureux où avocats et magistrats, la plume d’oie à la main, rédigeaient réellement et pouvaient observer la règle de Boileau : “ Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.” Cicéron, le prince des avocats de tous les temps, apportait un soin infini à la préparation de ses plaidoyers ; il improvisait rarement, mais, au contraire, il rédigeait tout ce qu’il avait d’important à dire.Depuis, le progrès est venu, avec la machine à écrire, la monotype et le jazz, et de pauvres mortels qui ne sont pas Cicéron se voient condamnés à faire ce que Cicéron, leur maître et leur lointain modèle, condamnait lui-même.* * * Le mauvais exemple part de haut, puisqu’il vient du Roi en personne.Vous savez que les citations à comparaître devant les tribunaux et les voies d’exécution des jugements se donnent au nom du souverain ; le langage du Palais se parle donc à trois, l’avocat et le juge mêlant leur voix à celle de Sa Majesté.En toute déférence pour notre gracieux Souverain et sans vouloir me rendre coupable d’irrévérence 688 Le Canada français envers Leurs Seigneuries, qu’il me soit permis d’ajouter à la démonstration quelques exemples.Pourquoi nombre d’avocats, sous prétexte de se mettre au niveau d’un témoin dont le récit est haché d anglicismes ou de mots anglais, se croient-ils dispensés de traduire dans leurs plaidoiries écrites ou orales les mêmes expressions ?L’emploi de tel, dans le sens de pareil, semblable, ou de un tel, est extrêmement fréquent.On suppose que 1 objet litigieux soit un cheval atteint de vices cachés : le jugement énumère, d’après la preuve faite, les défauts donnant ouverture à l’action en nullité de vente ou d’échange qui a été prise ; suit une traduction servile du such anglais : “ Considérant que tels défauts sont en -preuve et qu’en tous tels cas il y a lieu à une action rédhibitoire ; “ Maintient l’action et adjuge et condamne le défendeur à remettre au demandeur le cheval reçu en échange.Non content de prononcer condamnation contre un plaideur téméraire, le tribunal fait mine de 1 adjuger.à qui ?L’abus de ledit, ladite, lesdits, icelui, iceux et icelles est bien connu.Prenez avis (pour : soyez informé), sous tel delai qu il plaira à cette Cour de fixer, motion pour particularités (au lieu de : motion pour détails), filer une pièce au dossier (au lieu de : mettre, produire au dossier), tel qu appert, tel qu'allégué ne sont pas des locutions d un français très pur.Décontenancé un moment par une objection du tribunal (supposons, par impossible, que ce soit la Cour d appel), un avocat répliquera en serrant de plus ou moins près la question et prendra son siège sur ces mots : A tout événe- ment, vos Seigneuries verrez qu’il est en preuve que le cheval du défendeur-intimé n’avait pas les défauts allégués, et je soumets respectueusement que 1 appel doit être renvoyé.Etes-vous curieux de savoir quel sera le jugement de la Cour Le LAiNTGAGE DU PALAIS 689 d’appel ?Écoutez, pour une fois, l’un des juges au nom de ses collègues à l’unanimité : “ A l’argument (au lieu de : lors de la plaidoirie), la Cour était d’opinion que le demandeur-appelant avait fait sa cause, mais les raisons du savant procureur du défendeur-intimé nous ont fait réaliser finalement que l’appel est mal fondé et doit être rejeté.” Peut-être les dernières résistances de la Cour ont-elles été vaincues par la pressante prière du procureur du défendeur-intimé, demandant à ce que le tribunal prît sérieusement en considération la preuve.Si vous voulez faire saisir le salaire de votre débiteur en exécution d’un jugement obtenu contre lui, vous prendrez une saisie-arrêt, par laquelle il sera ordonné au patron de votre débiteur de retenir, dès l’instant de la signification, la partie saisissable du salaire qu’il lui paie et d’aller faire à la Cour, à tel jour donné, une déclaration en conséquence.Cela en soi n’est pas très compliqué, mais cela le devient singulièrement, à lire le bref lui-même.Ce bref, adressé “ à tous et chacun les huissiers de notre Cour supérieure ”, portera, en effet, le commandement que voici : “ Nous vous commandons, à vous dits tiers-saisi et défendeur, et à chacun de vous, de comparaître devant cette Cour, au Palais de Justice, en la Cité de Québec, le jour du mois de à dix heures du matin, vous, le dit tiers-saisi pour déclarer, sous serment, quelles sommes d’argent, rentes, revenus et effets mobiliers vous avez ou aurez ci-après entre les mains, dus ou appartenant au défendeur ; et vous, dit tiers-saisi et défendeur, pour alléguer les raisons, si vous en avez quelqu’une, pour que la présente saisie ne soit pas déclarée bonne et valable.Et il vous est enjoint, par les présentes, à vous tiers-saisi, de ne point vous dessaisir des sommes d’argent jusqu à concurrence de la somme et des intérêts restant dus comme susdit autrement que voulu par la loi, et lesdites sommes d’argent dont la loi ne vous autorise pas à disposer autrement, et les dits revenus, effets mobiliers et rentes avant qu’il en ait été ordonné par le tribunal.“ A défaut par les dits tiers-saisi et défendeur de comparaître, et par le dit tiers-saisi de faire la déclaration et d'obéir aux injonctions susmentionnées, le dit tiers-saisi pourra être condamné par 690 Le Canada français défaut au paiement de la somme en capital, dépens et intérêts restant dus comme susdit, et, en outre, aux dépens des présentes, auxquels dépens le défendeur sera condamné chaque fois qu’une saisie effective n’aura pas suffi pour acquitter tout ce que par lui dû.” Pour assigner des témoins, on leur signifiera cet autre commandement : “ Nous vous commandons que, toutes affaires et excuses cessantes, vous et chacun de vous soyez et comparaissiez en personne devant nous dans notre Cour.’ Une partie qui refuse de rapporter dans le dossier une pièce qu’elle a reçue des officiers du greffe est passible d’emprisonnement pour mépris de cour (contempt of court) ; l’autre partie s’adressera alors au tribunal pour obtenir contre l’adversaire coupable une règle nisi (rule), en demandant “ qu’il émane sous l’autorité de cette Cour une règle ordonnant audit Louison Bellebumeur de remettre au greffe de cette Cour ladite pièce, sans délai, sinon que ledit Louison Bellebumeur soit déclaré en mépris de cour, contraint par corps et emprisonné dans la prison commune de ce district, pour l’espace d’un an, sauf à être emprisonné derechef, à moins et jusqu’à ce qu’il ait remis ladite pièce, a moins que cause au contraire ne soit montrée le jour de.devant cette Cour, sans préjudice au recours que peut avoir le demandeur pour dommages, et avec dépens Supposons maintenant que ledit Louison Bellehumeur ait été, sur son refus obstiné, logé en prison et que vous ayez besoin de son témoignage.Vous devrez obtenir une ordonnance au geôlier de la prison ainsi conçue : “Nous, juge.vous ordonnons d’amener devant notre Cour supérieure pour le district de Québec, au Palais de Justice, en la cité de Québec, le jour de , à dix heures du matin dudit jour, la personne de Louison Bellehumeur actuellement incarcérée dans la prison commune du district de Québec, pour ledit Louison Bellehumeur rendre sous serment témoignage dans une certaine cause actuellement pendante dans ladite Cour, devant nous, entre., et immédiatement après que ledit Louison Belle- humeur aura rendu son témoignage, il vous est ordonné de le recon- Le langage du Palais 691 duire avec soin et de loger sûrement la personne dudit Louison Belle-meur dans la prison commune dudit district de Québec.” Si l’on vous réclame des dommages que vous ayez le droit de réclamer à votre tour de votre voisin, vous prendrez une action en garantie : tâchez donc, alors, de mettre votre avocat en garde contre cette conclusion baroque du formulaire : “ Pourquoi le demandeur en garantie conclut à ce que le défendeur en garantie soit tenu d’intervenir dans l’action intentée contre ledit demandeur en garantie par le demandeur principal, la fasse cesser, et prenne le fait et cause du demandeur en garantie ; à ce que le défendeur en garantie soit tenu d'acquitter, garantir et indemniser le demandeur en garantie de toute condamnation qui pourrait être portée contre lui par suite de l’action principale, en principal, intérêts et frais, tant en demandant qu’en défendant, accrus et à accroître, et en particulier à ce que le défendeur en garantie soit condamné aux dépens de la présente action.” On pourrait multiplier les exemples indéfiniment.Résumons plutôt, brièvement, les défauts reprochés au langage du Palais.Notre parler judiciaire fourmille de barbarismes et d’anglicismes, voire de tournures et de mots anglais ; les règles de la construction grammaticale et de la syntaxe sont couramment violées ; la langue pèche par l’impropriété des termes, les redondances inutiles, l’abus des synonymes, l’addition de verbes qui n’ont pas les mêmes compléments ; à lire brefs, ordonnances, plaidoiries, jugements même, on sent que l’esprit a de la peine à trouver sa voie ; il la cherche, il tâtonne ; de là les formules gauches, empêtrées, équivoques, et l’à-peu-près habituels de l’impréparation et de l’improvisation.Mais les gens de robe parlaient-ils mieux autrefois ?Une réponse directe à cette question nous entraînerait un peu 692 Le Canada français loin.Suivons la loi du moindre effort et posons-nous une question plus simple : Que penser du formalisme en usage autrefois devant les tribunaux ?Le droit le plus formaliste était, sans conteste, le droit romain.L’ancien droit romain suspendait à des formules rigoureuses les droits des parties ; le geste et les symboles constituaient un élément formel des contrats.Peu à peu, ces rigueurs furent atténuées et remplacées par un formulaire plus simple.Néanmoins, l’influence du formalisme romain dura longtemps.On trouve dans Loisel une curieuse sentence : “ On lie les bœufs par les cornes, écrit le charmant auteur des Institutes coutumières ; et les hommes par les paroles : Et autant vaut une simple promesse, ou convenance (entendez ici : convention), que les stipulations du droit romain.” La première édition des Institutes coutumières, ou Manuel de plusieurs et diverses règles, sentences et proverbes du droit coutumier, et plus ordinaire de Ij France, date de 1607.Quoi qu’en dise Loisel, l’on était encore, à cette époque, bien formaliste, surtout devant les tribunaux.Un procès, dans ce temps-là, débutait par une bataille de guérilla ressemblant fort à une guerre de tranchées : le défendeur avait, pour se couvrir, une série d’exceptions de nature à retarder considérablement le véritable débat, “ Qui de barrea (c’est-à-dire d’exceptions) se veut aider, dit encore Loisel, doit commencer aux déclinatoires, pour venir aux dilatoires, et finalement aux péremptoires ; et si la dernière met devant, ne s’aidera des premières.” On peut lire dans Pigeau les formules savoureuses de l’ancien droit français.Les deux tomes de l’ouvrage de Pigeau intitulé la Procédure civile des tribunaux de France, démontrée par principes, et mise en action par des formules, vous indiquent le procédé suivi par l’auteur ; on trouve là, d’abord, un curieux Discours sur l’étude de la procédure, où Pigeau discute avec Montesquieu et reproche à La Bruyère Le langage du Palais 693 d’avoir écrit qu’en matière de procédure, le fonds doit l’emporter sur la forme ; tout le droit civil français est ensuite résumé, analysé et commenté en vue de justifier l’emploi des formules proposées, et l’emploi de chaque mot de chaque formule.Il est vrai que les formules étaient alors nombreuses et multipliées, mais chacune était courte, concise, nerveuse, et surtout française ; en les relisant, on n’y trouve pas un mot de trop ; chaque mot est à sa place, et la formule proposée devient la conclusion rigoureuse d’un juste raisonnement.Une action commençait alors par une citation à comparaître, ou l’huissier exploitant donnait au défendeur assignation à comparaître, à comparoître ou à comparoir.L’on devrait bien, encore aujourd’hui, copier cette vieille formule dans nos brefs de sommation ou d’assignation.On donnait assignation à comparaître dans huitaine.Si un témoin assigné faisait défaut, il était condamné en 10 francs de dommages et intérêts envers telle ou telle partie, même en l’amende ; la partie adverse pouvait fournir de reproches contre un témoin, c’est-à-dire signaler au tribunal certains faits de nature à faire prendre en suspicion son témoignage.Entre parenthèses, il ne faudrait probablement pas blâmer les avocats de se servir de l’expression reprocher un témotn, car Pigeau parle en toutes lettres de témoins qui sont reprochés.Est comparu cejourd’hui, formule employée encore par des notaires de chez nous, se trouve dans Pigeau, édition de 1811.Pas n’est besoin de dire que Pigeau ne parle pas de mépris de cour : on trouve dans ses formules le mot irrévérence, tout aussi expressif et beaucoup plus élégant.Dans ce temps-là, un rapport d’experts n’était pas homologué, comme aujourd’hui, mais entériné ; l’on disait entérinement de rapport, et non homologation. 694 Le Canada français Une enquête ou une cause n’était pas continuée à un jour ultérieur, mais prorogée, ajournée à tel jour.Il n’était pas question d'exhibits, mais de pièces à mettre dans le dossier.Si un juge devait être récusé, par exemple, pour cause de parenté avec l’une des parties, on lui faisait savoir par une procédure qu’il devait s’abstenir de la cause pendante.Et, quand nos gens demandent encore aujourd’hui à un avocat de lever un jugement contre quelqu’un, ils parlent, sans s’en douter, comme les vieilles formules.Le Code fut ensuite simplifié et l’ancien formalisme, aboli.Cela veut dire qu’il n’existe plus de formules consacrées et de rigueur.Mais le praticien, dégagé maintenant d’un rituel étroit, a le devoir de parler une langue équivalente, c’est-à-dire aussi expressive.La procédure a été simplifiée, mais, à l’inverse d’autrefois, le parler judiciaire est devenu trop souvent du verbiage, avec toutes les incorrections que nous avons signalées.* * * Le remède est bien simple : il faut renouer contact avec les vieux auteurs et imiter leur merveilleuse sobriété.A ce point de vue particulièrement, les Institutes coutumières de Loisel sont un chef-d’œuvre.En quelques mots, Loisel résume le vieux droit coutumier et exprime un monde d’idées.Ainsi, vous savez que le mineur ne peut ester en justice : “ Le sous-âgé n’a ni voix ni répons à court ”, lit-on dans Loisel.Notre Code civil consacre et sanctionne le principe de l’indissolubilité du mariage, suivant cette sentence de Loisel : “ Les mariages se font au ciel, et se consomment en la terre.” “ Morte ma fille, mort mon gendre ”, peut se dire encore aujourd’hui une belle-mère, pour laisser entendre que, sa fille étant morte sans enfant, le lien légal est rompu entre elle et son gendre.“ En moulins banaux, qui Le langage du Palais 695 premier vient, premier engraine.” Ce délicieux proverbe ne fait-il pas regretter la disparition du régime seigneurial ?“ Qui vend le pot dit le mot.” Cela veut dire qu’il appartient au vendeur d’exprimer clairement en quels termes il désire contracter, car toute obscurité et toute réticence de sa part seront interprétées contre lui.De même que, pour apprendre à écrire, l’élève qui fait ses humanités se familiarise avec les grands classiques des grands siècles littéraires, de même l’avocat et le juge qui veulent apprendre la langue du droit doivent l’étudier dans les vieux auteurs, lesquels ont commenté et codifié les Coutumes de France dont nous avons hérité.Le malheur est que l’étude des auteurs anciens n’est plus de mode ; pressé par le temps ou par la clientèle, et peut-être enclin à une certaine nonchalance, l’homme de loi n’étudie plus assez les ouvrages de doctrine qui contiennent toute la science de son art ; il aime mieux faire la chasse aux précédents, fussent-ils anglais, et se casser la tête à fouiller les recueils de décisions ; la jurisprudence est-elle en train de supplanter et de supprimer la doctrine ?Si cela doit continuer, la langue du droit est menacée d’une complète décadence.Une réaction vigoureuse s’impose sous ce rapport : telle est la première condition de salut du parler des gens de loi.Vous étonnerai-je si j’ose ajouter que les gens de robe, dont c’est le métier de manier le verbe, expression sonore de la pensée immatérielle, devraient aussi cultiver la musique ?Il me plaît de proclamer cette vérité en une séance où la Muse des concerts enchanteurs s’unit à la voix de l’homme pour célébrer et magnifier notre langue.Rappelez-vous l’allégorie charmante racontée au début de ce discours.Thémis est la déesse de l’ordre.Et ordre veut dire harmonie, symphonie harmonieuse.Thémis elle-même a souri sur le berceau d’Apollon.Avoir une oreille, mieux, une âme musicale, ne peut être que très utile à l’homme de loi.Il n’est pas demandé, sans doute, à son éloquence de jouer de la lyre 696 Le Canada français ni de traîner des oripeaux romantiques suivant le reproche adressé à certaines célébrités de naguère.L’éloquence de la barre doit être simple, claire, vigoureuse, entraînante.Mais pour cela, la science, ou, à tout le moins, l’intuition, du nombre musical n’est pas de trop.La divine musique sert à beaucoup de choses et elle influe puissamment sur la simple façon de dire et de matérialiser sa pensée.Dans ses péroraisons, l’avocat romain avait recours à des trucs qui aujourd’hui font sourire : le geste et la mise en scène dont il faisait usage étaient calculés pour produire une impression très vive, violente même.La langue française n’a pas besoin de ces vains artifices pour paraître dans son éclat et sa force et pour emporter la conviction.La langue française est la langue par excellence du droit, à cause de sa limpidité, de sa précision, de sa noblesse, de sa puissance évocatrice.Elle livre ses secrets à qui l’aime, la cultive, la respecte et s’entraîne avec ardeur à la manier.Subtile et tout en nuances comme la science juridique elle-même, la langue française eût été digne d’être la langue de Thémis, déesse de clarté et de raison.Que les avocats et les juges n’oublient donc jamais cela, quand ils élèvent la voix dans le temple de la Justice, pour dire le droit ou rendre à chacun la justice qui lui est due.Le langage du Palais devrait être comme une liturgie sacrée, dont les formes, élégantes et pleines de sens, seraient l’incorruptible symbole de la majesté du droit et de la plus fine civilisation.Léo Pelland.
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