Le Canada-français /, 1 novembre 1926, La vénérable Marie de l'Incarnation
Vol.XIV, N° 3.Québec, novembre 1926.LE CANADA FRANÇAIS L Publication de l’Université Laval LA VÉNÉRABLE MARIE DE L’INCARNATION15 La Vénérable Marie de l’Incarnation est morte en 1672.Deux siècles et demi ont passé sur sa mémoire.Le Jansénisme en France, puis l’Encyclopédie et la Révolution ; au Canada, la séparation d’avec la mère-patrie et la longue période de luttes pour la conservation de la foi et de la race qui la suivit, ont peu à peu épaissi l’ombre sur le noble et pur visage de l’incomparable religieuse.En France, nous avons tout oublié d’elle, et jusqu’à son nom.Ici, plus heureux, vous avez été plus fidèles.Cependant, je ne vous calomnierai pas.Je viens, du reste, de toucher en passant à quelques-unes des circonstances atténuantes qui mettraient hors de cause, s’il en était besoin, votre patriotisme.Pour beaucoup de Canadiens du XXe siècle, Marie de l’Incarnation est une aïeule.Une aïeule bien lointaine, si lointaine que l’image en est presque effacée.On se sait rien de son âme, et de sa vie, peu de chose.Mais voici le miracle, éclatant partout dans cette province de Québec.Un secret et irrésistible instinct porte sans cesse les générations canadiennes vers le nom auréolé d’héroïsme et de sainteté de Marie de l’Incarnation.Sa mémoire est toujours en béné- (1) Extrait d'une conférence donnée à l’Université Laval, le mardi, 19 octobre 1926. 146 Le Canada français diction parmi vous.Aujourd’hui, comme il y a deux cents ans, Marie de l’Incarnation vous est toujours sensible au cœur.C’est cela qui est émouvant pour le Français de l’autre France qui en est le spectateur ; c’est cela qui vous honore et qui est votre témoignage à celle à qui vous lie un souvenir si persistant.Ce soir, pendant quelques instants de causerie, je voudrais vous justifier, et me justifier à moi-même qui le partage, cet élan du cœur, vous en donner des raisons, et même des raisons que la raison comprenne.Ai-je besoin de vous dire que le lieu et le moment sont admirablement choisis pour le faire P Nous sommes ici dans la maison du Fondateur et du Père de l’Église de la Nouvelle-France.C’est sous les auspices de l’Université qui porte son nom, que cette conférence est donnée.Les deux noms que la Providence a unis dans l’histoire le sont encore en ce moment : le saint Monseigneur de Laval rend une fois de plus, ce soir, hommage à Marie de l’Incarnation.D’un autre côté, c’est dans une lumière grandissante que nous pouvons contempler aujourd’hui la sainte Ursuline.A Rome, après l’approbation de ses écrits et le décret sur l’héroïcité de ses vertus, on n’attend plus que les miracles pour procéder à son exaltation.Enfin, de récentes études, en France en particulier, attirent de plus en plus l’attention et l’admiration sur elle.Son visage, trop longtemps voilé de rêve, s’éclaire.Ses traits héroïques se dessinent.Marie de l’Incarnation rentre en pleine actualité.Elle va prendre dans l’histoire sa place de droit : une place de premier rang.une place hors de pair.Je ne voudrais pas abuser, ni même user de l’hyperbole et moins encore de l’équivoque.Le mot de sainteté et ses dérivés passeront peut-être plus d’une fois devant vous durant cet entretien.Ils n’y auront, cela va de soi, aucun sens canonique.Marie de l’Incarnation semble attendre patiemment le jugement de l’Église.Faisons comme elle. LA VÉNÉRABLE MARIE DE L’INCARNATION 147 Mais, on parlera aussi d’héroïsme à son sujet.Ici, nous n’avons rien à atténuer.Qu’il soit bien entendu que c’est sans réserve, comme sans défi.Cette dernière précaution oratoire n’est peut-être pas absolument inutile.La vie de Marie de l’Incarnation n’est point de celles qui, dès le premier abord, souffrent les couleurs trop voyantes.Elle est née en 1599, et elle est morte en 1672.Entre temps, elle est venue au pays, en 1639.Tours, sa ville natale, où elle a passé ses quarante premières années, Québec, sa patrie d’adoption où ses trente-deux dernières se sont écoulées, sont ainsi comme les deux volets d’un diptyque où s’insciit son existence par moitiés à peu près égales.Mais, c’est une existence cachée et presque sans dates.A Tours, Marie a vécu comme une personne de condition modeste, dans de petits emplois.A Québec, elle s’est confinée dans sa clôture.Sans doute, l’ancienne Encyclopédie Larousse nous la montre allant porter l’Évangile jusque dans les forêts vierges.Mais c’est un conte pieux, mais bleu.Si jamais Marie a vu l’arrière-grand’mère d’Atala, c’est au parloir du “ Vieux-Monastère ”.Cependant, ne prenons pas le change avec les apparences.A Tours, l’âme de Marie est si riche de vie intérieure, elle émet spontanément un éclat si vif et si distinct parmi les lumières qui brillent alors dans l’Église de France, elle trace un sillage si net dans le grand courant spirituel qui emporte les âmes de son temps, qu’on ne peut la séparer de l’histoire religieuse de la première moitié du XVIIe siècle.Et à Québec, comme elle rayonne à travers l’immensité des nouvelles missions ! Comme elle se mêle à toute la vie des apôtres, des soldats, des habitants de la Nouvelle-France ! comme elle résonne de toutes les allégresses et de toutes les douleurs de la patrie et de l’Église canadienne en formation ! C’est au point qu’une biographie strictement personnelle, comme doit l’être celle d’une Thérèse de Lisieux, ne peut suffire à donner l’idée exacte de 148 Le Canada français Marie de l’Incarnation.Dans sa personne, a dit Mgr Racine, se résume tout un chapitre de l’histoire du Canada.Et c’est aussi tout un chapitre de l’histoire religieuse de la France.Voilà le paradoxe.; du moins, ce qui paraît tel aux yeux non préparés, et qui n’est que de l’histoire vraie.Avec Marie de l’Incarnation, on s’aperçoit vite que les communes mesures de l’hagiographie, les formules toutes faites, les épithètes moyennes sont inefficaces et vides.Nous sommes dans l’extraordinaire.Oh ! nous le sommes avec tous les saints, je le sais bien.De chacun d’eux, la Liturgie proclame : Non est inventus similis illi.Tous, ils ont porté sur leur être la ressemblance du Christ.Mais, c’est chacun à sa manière.Et voilà pourquoi, ils sont tous incomparables, tous “ dépareillés Or, la manière de Marie de l’Incarnation est faite de contrastes, de clartés et d’ombres, de grandeur et d’humilité, de majesté et de simplicité.Nous nous sommes trop habitués à l’aspect de Marie qui la met à notre niveau.Voyons enfin l’autre, sans timidité.Et qu’on me permette le superlatif.Rarement, il aura été plus opportun.* * * Comme chrétienne, Marie de l’Incarnation appartient d’abord à l’Église.C’est à ce titre universel, et sous le rapport qu’elle a avec le corps mystique du Christ, qu’elle sera, Dieu aidant, proposée au culte des fidèles.Sur sa tombe à peine fermée, la voix du peuple, par la bouche du Père Jérôme Lalemant, puis quelque vingt ans plus tard, celle des Docteurs, par la plume de Bossuet, la décorait du nom de “ Nouvelle Thérèse ”.L’esprit humain s’est toujours complu à des rapprochements de ce genre.On saisit les analogies, les affinités ; on compare et on assimile.Le procédé est commode pour enfermer tout un jugement LA VÉNÉRABLE MARIE DE L’INCARNATION 149 dans une formule concrète et facile à retenir parce qu’elle fait image.C’est une simplification aussi ; et c’est là le danger.Comparaison n’est pas raison.Tous les saints sont originaux.La grâce se copie moins encore que la nature.Je ne vous dis pas que Marie de l’Incarnation n’a pas d’égales chez les élus.J’affirme seulement qu’elle est un être d’exception, et qu’elle est unique.Tant de points la différencient de Thérèse d’Avila, de qui on la rapproche ! Mais comme Thérèse, elle est une contemplative et un docteur dans les voies de l’esprit.Je crois que la formule classique de “ Thérèse du Nouveau-Monde ”, ou de “ Thérèse de la France ”,— ainsi que disaient plus justement les Jésuites Charlevoix et Gallifet, au XVIIIe siècle, — à une époque où des deux Frances, il n’y en avait qu’une,— ne peut pas avoir d’autre signification.Marie de l’Incarnation est une mystique insigne.Peu de vies spirituelles ont été régies par une loi d’unité aussi rigoureuse.Chez elle, tout monte dans une harmonieuse progression.Son expérience religieuse commence avec son âge de raison.Elle est entrée, sans le savoir, dans la famille de Dieu, au jour de son baptême.Elle entre dans sa familiarité, en pleine conscience, à l’éveil même de sa vie raisonnable.La scène est toute gracieuse.Marie va avoir sept ans.Et c’est un songe : Une nuit, écrit-elle, en mon sommeil, il me sembla que j'étais dans la cour d’une école champêtre, avec quelqu’une de mes compagnes, où je faisais quelque action innocente.Ayant les yeux levés vers le ciel, je le vis ouvert et Notre-Seigneur Jésus-Christ en forme humaine, en sortir et qui par l’air venait à moi, qui, le voyant, m’écriai à ma compagne : “ Ah ! voilà Notre-Seigneur, c’est à moi qu’il vient ! ” Et il me semblait que cette fille ayant commis une imperfection, il m’avait choisie plutôt qu’elle, qui était néanmoins bonne fille.Mais il y avait un secret que je ne connaissais pas.Cette suradorable Majesté s’approchant de moi, mon cœur se sentit tout embrasé d’amour.Je commençai à étendre mes bras pour 1 embrasser, lorsque Lui, le plus beau des enfants des hommes, avec un visage plein d’une douceur et d’un attrait indicible, m’em- 150 Le Canada français brassant et me baisant amoureusement me dit : “ Voulez-vous être à moi ?” Je lui répondis : “ Oui”.Lors, ayant ouï mon consentement nous le vîmes remonter au ciel.Quelle page charmante et ravie ! Le Seigneur veut les prémices d’une âme.Il se présente au petit matin de sa vie.Et il quête son amour.Cette scène serait dans la note fraîche d’un conte de fées, si toute rencontre de l’âme avec Dieu n’était solennelle et redoutable.Car l’âme ne doit pas rester neutre devant l’offre qui lui est faite.Elle doit opter ; c’est une question de vie ou de mort.Toute son éternité dépend de son choix.Marie fait ici son élection.Simplement, joyeusement, généreusement, elle choisit Dieu.Tel fut, pour parler comme M.de Bernière : “ le premier lever de la lumière éternelle sur le fond de son âme ”.C’est une aube aux teintes douces.Allons maintenant vers les splendeurs du midi.Jusqu’à dix-sept ans, Marie vécut ensuite heureuse, sans histoire, dans la résonnance toujours claire de sa première grâce.Ce fut pour elle, la “ Vie dévote ” à la façon de M.de Genève, qu’elle ne connaissait, du reste, ni de nom ni par ses œuvres.En 1617, elle se maria par déférence à son père.Deux ans plus tard, elle était veuve, avec un fils de six mois et une succession étrangement obérée.Ce fut justement l’heure que prit Dieu pour revenir.Mais, maintenant, nous sommes en plein drame.Un matin, nous dit-elle,— la veille de l’Incarnation de Notre-Seigneur, l’an 1620, le 24e de mars,— que j’allais vaquer à mes affaires, que je recommandais instamment à Dieu, avec mon aspiration ordinaire : In Te Domine, speravi, non confundar in œternum , que j’avais gravée dans mon esprit avec une certitude de foi, qu il m’assisterait infailliblement ; en cheminant, je fus arrêtée subitement, intérieurement et extérieurement, comme j étais dans ces pensées qui me furent ôtées de la mémoire par cet arrêt si subit.Lors, en un moment, les yeux de mon esprit furent ouverts et toutes les fautes, péchés et imperfections que j’avais commises, depuis que j’étais au monde, me furent représentés en gros et en LA VÉNÉRABLE MARIE DE L’INCARNATION 151 détail, avec une distinction et clarté, plus certaine que toute certitude que l’industrie humaine pouvait exprimer.Au même moment, je me vis toute plongée en du Sang, et mon esprit (fut) convaincu que ce sang était le Sang du Fils de Dieu, de 1 effusion duquel j’étais coupable par tous les péchés qui m’étaient représentés, et que ce Sang précieux avait été répandu pour mon salut.Si la bonté de Dieu ne m’eût soutenue, je crois que je fusse morte de frayeur, tant la vue du péché, pour petit qu il puisse être, est horrible et épouvantable ; il n’y a langue humaine qui le puisse exprimer ; mais de voir un Dieu d’une infinie bonté et pureté, offensé par un vermisseau de terre surpasse l’horreur même ; et un Dieu fait homme, mourir pour expier le péché et répandre tout son Sang précieux pour apaiser son Père et lui réconcilier par ce moyen les pécheurs ; enfin, il ne se peut dire ce que 1 âme conçoit en ce prodige !.Ces vues sont si pénétrantes, qu’en un moment elles disent tout, et portent leur efficacité et leurs effets.En ce même moment, mon cœur se sentit ravi à soi-même et changé en 1 amour de celui qui lui avait fait cette insigne miséricorde, lequel lui fit, dans l’expérience de ce même amour, une douleur et un regret de l’avoir offensé le plus extrême qu’on se peut imaginer.Non, il ne serait pas possible.Ce trait de l’amour est si pénétrant et inexorable pour ne point relâcher la douleur, que je me fusse jetée dans les flammes pour le satisfaire.Et, ce qui est le plus incompréhensible, sa rigueur semble douce.Elle porte des charmes et des chaînes qui lient et attachent en sorte l’âme, qu’il la mène où il veut ; et elle s’estime ainsi heureuse de se laisser ainsi captiver.Or, en tous ces excès, je ne perdais point la vue que j'étais plongée dans ce Précieux Sang, de l’effusion duquel j’étais coupable ; et c’était d’où dérivait mon extrême douleur, avec le même trait d’amour qui avait ravi mon âme et qui m’insinuait que je m’allasse confesser.Revenant à moi, je me trouvai debout, arrêtée vis-à-vis de la petite chapelle des RR.PP.Feuillants qui ne commençaient que de leur établir à Tours.Je me trouvai heureuse de trouver mon remède si près.J’y entrai.On me pardonnera cette longue citation.C’est une description lumineuse de l’opération divine.Et c’est l’accent même de Marie, dans son texte original, qu’on a retrouvé dernièrement au pays.Dom Claude Martin, le fils et le premier historien de la Vénérable, comme vous savez, a comparé cette grâce à l’inauguration du ministère propkéti- 152 Le Canada français que dans l’Ancien Testament.Il a raison.Marie reçoit ici une investiture, une consécration, pour une mission dont elle saura plus tard seulement le sens.Ce fut, dans son histoire, un moment des plus solennels.Et si l’humanité n’a d’autre fin que Dieu, si les âmes par le lien continu de la charité qui les unit au Christ, et les lie les unes avec les autres, ne composent véritablement qu’un seul être devant Lui, ce moment où l’une d’elles est touchée de l’élection divine compte parmi les plus graves de l’histoire humaine tout court.Cette impression du Sang précieux du Christ, marqua pour Marie de l’Incarnation l’entrée de l’itinéaire mystique.Jusque-là, elle n’avait été qu’une chrétienne fervente.Mais voici l’initiation aux voies de la contemplation.Le monde, sa lumière achèvent de mourir à ses yeux.Toutes choses sont nouvelles.Elle vit sur un autre plan.Nous ne la suivrons pas dans les phases de la purification et de l’illumination qui vont la conduire à l’union définitive avec le Chiist, Époux des âmes, et dont elle nous a tracé une histoire si émouvante.Dieu y est présent à chaque pas, d’une présence réelle, non toujours sentie, quelquefois suave, souvent impitoyable et qui fait de l’aventure intime d’une âme, un drame formidable.C’est Pascal, je crois, qui parle de l’amour effroyable de Dieu.En tout cas, la formule est pascalienne.Et elle est vraie pour les grandes âmes.Dieu est exigeant, Dieu est exclusif, Dieu est jaloux, farouchement et inexorablement jaloux.L’enfer du Dante n’est-il pas une création de l’amour ?Dieu ne se fait pas illusion.Il sait ce qu’il vaut et il sait aussi la valeur d’une âme.Dieu est Dieu, et l’âme qu’il ambitionne, Il la veut toute, sans nul partage.De là, ces jeux cruels de l’Amour divin, qui se prodigue et qui se retire, ces caprices qui blessent d’une plaie incurable, ces appels si pressants et ces silences si obstinés, ces alternatives de jour et de nuit, ces joies fugitives, et ces peines d’esprit interminables, ces angoisses d’un purgatoire qui LA VÉNÉRABLE MARIE DE L’iNCARNATION 153 pénètre tous les replis de l’être et le torture de son feu inlassable, ces épreuves savamment ménagées, cette désolation affreuse que l’intimité éphémère a faite plus profonde ; cette industrie, en un mot, de l’intelligence et du cœur de Dieu pour préparer une âme humaine à son alliance.De là aussi, cette réponse héroïque de l’âme aux avances austères de Dieu : ces tortures physiques dont elle châtie son corps, ces pénitences effrayantes, ces disciplines, ces jeûnes, ces veilles, ces cilices, toutes ces inventions sublimes souvent, quelquefois ingénues, mais toujours si touchantes dans leur délicatesse et leur générosité, où l’âme veut faire la preuve de son amour.Toutes les pages de l’hagiographie chrétienne sont pleines de ce mystère volontaire des âmes aux prises avec Dieu.C’est le scandale de ceux qui ont vidé le mystère de la croix de son sens.Mais le Christ ne se comprend pas sans la croix.Marie a pratiqué tous les exercices de ce redoutable ascétisme.Je n’ai pas à l’en justifier.Mais je dirai qu’elle a poussé plus loin dans cette voie.Faire banqueroute à tout le reste, sacrifier ses intérêts les plus chers.y compris ceux de son fils ; d’autres, très rares, il est vrai, l’ont fait pour obéir à l’appel de Dieu.Mais voici le raffinement dans le renoncement.Entre les mains de son directeur,— un spirituel fort avisé,— elle a fait vœu d’obéissance à son beau-frère et à sa sœur, qui n’en ont jamais rien su.Réalisons-nous bien ce qu’il y a de proprement inouï dans cet état de sujétion ?Certes, ces gens avaient des qualités ; — ils étaient de Touraine —, ils avaient même bon cœur ; mais ils paraissaient, par ailleurs, avoir été assez médiocres.Devant la déférence de leur sœur à leurs moindres caprices, ils n’ont rien compris, rien senti.Ce fut une tyrannie féroce à force d’inconscience.Quant à Marie, elle a souffert, offrant a son Seigneur jusqu’à la cendre de son holocauste, et elle s’est tue.A tous, même à son directeur.A la longue, ce dernier soupçonnant une part -de l’effrayante vérité, mit un tempérament à ce supplice. 154 Le Canada français Dieu aime les âmes fortes.Les violents ont toujours ravi son cœur.Une par une, les étapes intermédiaires de l’initiation de Marie avaient été franchies, des aspects du surnaturel, toujours plus profonds et plus éblouissants découverts.Restait une dernière préparation, au don suprême : la vision extatique de la Sainte Trinité.Ici, c’est encore Marie qui doit parler, et dans le texte inédit, que j’ai mentionné tout à l’heure.La divine Majesté me poursuivant sans cesse par la communication de ses grâces et de ses lumières, voulant m’en faire quelques-unes extraordinaires, me donnait une disposition de pureté extraordinaire et qui me portait dans l’abaissement et dans l’anéantissement de moi-même.Un matin qui était la deuxième fête de la Pentecôte, entendant la messe dans la chapelle des RR.PP.Feuillants, qui était le lieu où j’allais faire mes dévotions et où Notre-Seigneur m’a fait ses plus signalées faveurs, ayant les yeux levés vers l’autel, en y envisageant, sans dessein, des petites images de séraphins, qui étaient attachées au bas des cierges, en un moment mes yeux furent fermés et mon esprit élevé et absorbé en la vue de la très sainte et auguste Trinité, en une façon que je ne puis exprimer.En ce moment, toutes les puissances de mon âme furent arrêtées et souffrantes l’impression qui leur était donnée de ce sacré mystère, laquelle impression était sans forme ni figure, mais plus claire et intelligible que toute lumière, qui me faisait connaître que mon âme était dans la vérité, laquelle dans un moment me fit voir le divin commerce qu’ont ensemble les trois divines Personnes.L’amour du Père, lequel se contemplant soi-même engendre son Fils : ce qui a été de toute éternité et sera éternellement.Mon âme était informée de cette vérité d’une façon ineffable, qui me fait perdre tout mot ; elle était abîmée dans cette lumière.Ensuite elle entendait l’amour mutuel du Père et du Fils produisant le Saint-Esprit, ce qui se faisait par un réciproque plongement d’amour, sans mélange d’aucune confusion.Je recevais l'impression de cette production, entendant ce que c’était que spiration et production.Mais cette pureté de spiration et production est si haute et si sublime que je n’ai point de termes pour l’exprimer.Voyant les distinctions, je connaissais l’unité d’Essence entre les trois Personnes divines, et quoiqu’il me faille plusieurs mots pour le dire, en un moment, sans intervalle de temps, je connaissais LA VÉNÉRABLE MARIE DE L’INCARNATION 155 l’unité, les distinctions et les opérations dans elles-mêmes et hors d’elles-mêmes.Néanmoins, en une certaine manière spirituelle, j’étais éclairée par degrés selon les opérations des trois divines Personnes hors d’elles-mêmes, ne se trouvant nul mélange dans chacune information des choses qui m’étaient données à entendre , le tout dans une pureté et nettetée indicibles.Dans le même attrait et impression, la très sainte Trinité informait mon âme de ce qui se faisait par elle-même, par communication en la suprême hiérarchie des Anges, Chérubins, Séraphins et Trônes, lui signifiant ses saintes volontés, sans interposition d esprit créé.Et distinctement je connaissais les opérations et rapports de chacune des divines Personnes de la très auguste Trinité dans chacun des chœurs de cette suprême hiérarchie ; que le Père éternel habitait dans les Trônes, par où m’étaient signifiées la pureté et solidité de ses pensées éternelles ; que le Verbe, par la splendeur de ses lumières, se communiquait aux Chrétiens, et que le Saint-Esprit se répandait et remplissait de ses ardeurs les Séraphins , et enfin que toute à la Sainte Trinité, en 1 unite de la divine essence, se communiquait à cette suprême hiérarchie, laquelle ensuite manifestait ses volontés divines aux autres esprits celestes, selon ses ordres.Mon âme était toute perdue en ces grandeurs et il semblait que la divine Majesté se plût de l’illuminer de plus en plus, en des choses qui sont indicibles à l’imbécilité de la creature.Il me fut encore montré qu’encore que la Divinité ait mis de la subordination dans les Anges pour recevoir 1 illumination les uns des autres par degrés, que, néanmoins, lorsqu il Lui plaisait Elle les illuminait par elle-même, selon ses desseins : ce qu elle faisait aussi à quelques âmes choisies en ce monde ; et quoique je sois boue et fange, mon âme avait la vue et comme la certitude qu elle était de ce nombre.Cette occupation dura l’espace de plusieurs messes.Me ressouvenant de moi-même, je me trouvai à genoux dans la même posture que j’étais lorsqu’elle commença.Je tenais à citer tout au long cette page prodigieuse.C’est un sommet de la Théologie mystique.Par dessus Thérèse d’Avila, Marie rejoint ici Denys le Mystique, et nulle âme n’a encore donné un récit plus direct et plus intelligible d’une expérience aussi divine.Les dernières cimes sont atteintes.Tout était prêt, dès lors, pour les noces de l’Agneau. 156 Le Canada français Tel est dans ses grandes lignes et sous son double aspect divin et humain, l’itinéraire mystique de Marie de l’Incarnation.Pour un peu, je dirais qu’il est classique, en ce sens, qu’il offre comme le type accompli des voies par lesquelles l’Esprit Saint fait monter progressivement les âmes favorisées des grâces de choix.En ce sens aussi, que nous y voyons le mysticisme à l’état pur.Ce serait le lieu, à propos de Marie de l’Incarnation, de renouveler le débat si mal engagé par le Dr Inge, doyen de Saint-Paul de Londres et quelques autres philosophes contemporains, sur la valeur respective du mysticisme néoplatonicien et du mysticisme catholique.Entre 1 extase de Plotin, naturelle et stérile, et le ravissement divin et fécond de Thérèse d’Avila, il y a un abîme.Mais il y a ceci encore, que sous l’impétuosité de la saisie divine, Thérèse a défailli.L’équilibre des forces du corps et de l’âme s’est rompu.De la, ces phénomènes cliniques de prostration, de catalepsie, qu au temps ou florissaic Charcot on langeait à la Salpétrière sous le nom de grande hystérie.Aujourd’hui, on serait moins intrépide, car enfin Thérèse était une femme de tête et de grand sens, un esprit positif.Mais elle a souffert la défaillance physique.Ce fut pour elle, comme pour beaucoup d’autres, l’envers douloureux de la contemplation.Mais ce n’est pas l’état mystique.Ce n’en est que l’accompagnement occasionnel.Une nature plus forte eût tenu le coup, si je puis dire.De fait, Marie de l’Incarnation est demeurée ferme.Emportée au troisième ciel, malgré la soudaineté et la violence du ravissement, elle n’a pas brisé ses amarres avec le sol.A peine, au sortir de l’extase, une contraction musculaire, unique tribut payé à la faiblesse humaine.Personne ne fut témoin de sa grâce ; elle n’a pas attroupé la foule sur ses pas.Mieux connu, son cas qui n’est pas unique, mais qui chez elle revêt plus de relief, eût empêché de confondre le mysticisme chrétien avec ce qu’on appelle son “ orchestration ”, et surtout de l’opposer à sa LA VÉNÉRABLE MARIE DE L’iNCARNATiON 157 contrefaçon alexandrine, comme un mysticisme morbide et malsain.Ce qui est étonnant et inique.L’extase d’Ostie, pour Augustin et Monique, celle de la petite chapelle des Feuillants de Tours pour Marie de l’Incarnation, ne furent qu’un épanouissement de l’être tout entier, un avant-goût, lointain il est vrai, de la jouissance béatifique, mais très pur, et dont l’extase plotinienne n’est qu’une très pâle approche.Un dernier mot, pour caractériser l’originalité de l’expérience mystique de Marie de l’Incarnation.J’ai parle, tout à l’heure, des hardiesses de son ascétisme.Vous avez, en outre, deviné l’élément dramatique qu’y ajoute la présence du petit Claude, témoin muet et victime, lui aussi, de ce sacrifice.Mais, c’est sur un autre point que je voudrais attirer l’attention : sur le côté relatif, provisoire, de cet itinéraire spirituel.Il n’aboutit pas à un terme définitif.A s’en tenir à saint Jean de la Croix et à sainte Thérèse, puis aux auteuis qui ont généralisé leur cas personnel, il semblerait que l’âme, arrivée au mariage spirituel, soit entrée pour toujouiS dans son repos.Les épreuves inhérentes a la condition humaine pourront continuer de l’assaillir.Elle jouit de son Dieu en paix, et rien ne surait la distraire de son souverain Bien.Pour Marie, ce ne fut qu’une préparation.Une expérience plus haute et plus mystérieuse lui était réservée, non plus à Tours, mais à Québec.Nulle carte mystique n’a encore pu cataloguer les sommets nouveaux qui lui restaient à gravir.Elle reprit donc son ascension, avec sa vaillance coutumière, à travers des régions inconnues, une nuit plus impénétrable, des afflictions plus subtiles et plus cuisantes, un délaissement plus total.Son état est alors si simple qu’elle sc trouve sans mots, avec son directeur, comme avec son fils quand elle lui en écrit.Au fort de l’abandon, Marie se taît : Et la solitaire immortelle Luit en silence dans la nuit.Ce fut la souffrance indicible, celle qui ressemble le plus à l’agonie sur la croix.Lumière et ténèbres, joie et douleur 158 Le Canada français s’y croisent sans s’y détruire.Thérèse et Jean de la Croix, dont l’expérience fut tout autre, ne nous suffisent pour nous donner une idée de cet état.Nous pourrions nous arrêter longtemps encore sous le «charme invincible de l’âme de Marie de l’Incarnation.Qu’une vie est vaine qui ne contient rien d’éternel, et comme malgré tout on a vite fait d’en faire le tour ! Au contraire, il y a chez les saints quelque chose, qui ne passe, ni ne meurt, ni ne s use : c’est le divin.Cela ne s’épuise pas plus que Dieu ! Toujours l’impérissable flamme dont ils brûlent et 'dont ils brillent nous attire.Ainsi Moïse devant le buisson ardent : I adam et videbo visionem magnatn hanc.Marie de 1 Incarnation, l’une des plus grandes contemplatives du XVIIe siècle, peut-être la première de toutes, certainement l’une des plus illustres mystiques de tous les temps, est de ces âmes-là.Albert Jamet, O.S.B.
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