Le Canada-français /, 1 janvier 1927, Laënnec
LAËNNEC Il n’est guère dans l’histoire d’époque plus troublée que cette fin du XVIIIè siècle et les débuts du XIXè.Sans créer de toutes pièces le monde moderne, découlant de la totalité des évolutions précédentes qui l’ont édifié, les cinquante ans, espacés de 1775 à 1825, ont marqué un tel bouleversement qu'ils forment une période de transition aussi nettement précise que la fin de l’Empire Romain ou la Renaissance.Malgré la vitesse acquise, il faut encore des siècles pour observer des changements aussi importants qui rompent les chaînons de l’histoire universelle.De la chute du régime à la Révolution, de la Révolution à l’Empire, de l’Empire à la Restauration, on est tellement pris par la suite des événements politiques qui retentisgent sur le monde, qu’il semble qu’en dehors de ces faits brutaux et avant le retour d’une paix toujours relative, rien n’ait existé qui puisse attirer l’attention et fixer les esprits.Se peut-il que des hommes aient pu travailler, penser et produire à travers toutes ces péripéties ?Le drame efface pour tous à première vue les possibilités normales.Et pourtant que de glandes existences ont traversé ces âges en dehors des figures de premier plan de l’histoire ! Que d’hommes malgré la.tourmente ont préparé les lendemains d’un siècle que l’on a pu qualifier de “ stupide ”, mais qui restera par la pensée, l’effort et le résultat, un des grands moments de l’humanité.Et de ceux-là qui furent grands dans leur vie et dans leurs œuvres, bien que souvent cachés au public derrière le paravent officiel, il importe de souligner les noms, susceptibles qu’ils sont de faire renaître un idéal et de rappeler aux générations actuelles, trop imbues d’un modernisme orgueilleux, ce qu’ils doivent aux ancêtres et ce que leurs pères Laënnec 313 leur ont enseigné.La célébration d’un centenaire n’aurait-elle que ce but louable, qu’elie deviendrait nécessaire et suffirait à justifier cette succession ininterompue de retours sur le passé qui chaque année nous forcent à faire la revue des élites au cours des siècles.En rendant hommage demain au grand français que fut Laënnec, la France non seulement s’honore en saluant un de ses fils, mais elle sert encore l’humanité en lui donnant un exemple trop peu connu des masses et si digne de ses gloires les plus brillantes.Mais pour situer justement cette figure, rappelons brièvement où en était la médecine au moment.Malgré l’importance du mouvement scientifique déjà accentué, malgré la vaste culture qui avait produit l’Encyclopédie, la médecine, déjà transformée au XVIIè siècle par le passage d’Harvey, déjà aiguillée vers la clinique par Sydenham, déjà teintée de science par Malpighi, Morgagni, Pecquet en France, Jenner et sa découverte de la vaccine en Angleterre, n’avait pas encore pris son véritable envol.Troublée par i’esprit philosophique qui dominait, elle avait largement versé dans des théories embrumées et vu renaître les systèmes spéculatifs impropres à son développement.Les doctrines complexes de l’animisme, du vitalisme, de l’irritabilité et tant d’autres sur lesquelles il serait oiseux d’insister, avaient à tel point obnubilé ses adeptes, qu’elle se traînait dans les théories, restait attachée aux vues de l’esprit peu susceptibles de la conduire sur le terrain de l’observation et des réalités.Il semblait impossible de prévoir la volte-face qui allait se produire et lui ouvrir son véritable champ d’action.Les quatorze médecins(l) présents au lit de mort de Louis XV, tous en mesure de diagnostiquer la variole qui allait l’emporter en dix jours, doctes membres de la Faculté, ne pouvaient en rien être regardés comme les maîtres de cette pléiade qui bientôt se lèverait et, derrière Bichat encore dans l’enfance, dresserait le nouvel édifice.(1) Le XVIIle Siècle, par Casimir Stbyensky. 314 Le Canada français Rien n’en transpirait encore lorsque le 17 février 1781 naquit à Quimper René-Théophile-Hyacinthe Laënnec.Il descendait d’une de ces familles bretonnes retracées dans l’hîstoirfe jusqu’au XVIè siècle, et par sa mère se rattachait à l’Anjou.Celle-ci mourut trop tôt pour avoir eu sur sa vie une influence directe.Mais chose plus étonnante, le fils Laënnec ne doit à peu près rien à son père, si ce n’est un certain tour d’esprit qui eut pu être néfaste et que seul l’éloignement rapide du foyer put enrayer.Ce père pourrait être qualifié de dénaturé, si son caractère n’établissait nettement, qu’il ne fut en somme qu’un grand enfant insouciant, amusard, et comme tous les enfants égoïste et changeant.Esprit cultivé mais versatile, il préfère aux réalités de la vie, que sa qualité de lieutenant au siège de l’amirauté de Quimper devrait pourtant lui imposer, la pratique constante des madrigaux et bouts rimés(l).Une telle tournure n’était guère propre à la préparation d’un savant plus qu’à l’administration d’un patrimoine.Le savant se formera heureusement sans lui et le patrimoine sera rapidement dilapidé, laissant souvent la descendance et surtout le futur médecin dans un grand embarras.Laënnec n’avait pas six ans lorsqu’il perdit sa mère, rachitique et probablement tuberculeuse.Laissée aux mains d’un tel père, l’éducation de la petite famille n’était guère possible, aussi ce fut aussitôt la séparation et pour l’aîné elle fut à peu près définitive.C’est dans le petit bourg d’Elliant, au fond d’un presbytère, que René-Théophile fit sa première étape chez son oncle, curé de la paroisse.Le séjour devait y être de courte durée et un an plus tard à peine, il s’embarquait à Quimper avec son jeune frère sur le St-Goustan qui le conduirait à Nantes chez le brave oncle Guillaume, médecin distingué, devenu dès ce jour son guide spirituel en même temps que son père adoptif.(2) (1) Rouxeau, Laënnec avant 1806.(2) Rouxeau, loc.cit. Laënnec 315 C’est à cet homme supérieur, particulièrement cultivé, alors recteur de l’Université de Nantes, que le grand Laënnec devra tout son avenir, malgré les entraves qu’y apportera son père.Il semble du reste que ce parent averti, observateur sagace, ait pressenti la destinée de son neveu et il reste à sa gloire d’avoir compris et aimé cet enfant à l’égal des siens et d’en avoir fait quelqu’un.C’est au Collège de l’Oratoire et sous la direction de Fouché encore dans les ordres, que le jeune Laënnec poursuit sa formation.L’époque était agitée, elle voulait en tout des réformes.Laënnec à ses débuts allait en subir le contrecoup apporté rapidement par le chambardement des études classiques, dont le programme, après le départ de Fouché pour la Convention, fut totalement bouleversé.Il ne semble pas en souffrir, saute la troisième et commence à faire des vers, reprenant à la première occasion les goûts poétiques de son père.Léger mais travailleur et curieux, il laisse prévoir sa grande intelligence, et s’il aime s’amuser à son heure, il sait tout de même faire sa part de travail.La Révolution cependant bat son plein, la guillotine fonctionne sans relâche sous les fenêtres de la famille et tout aristocrate qu’il était, l’oncle a embrassé les idées nouvelles.René-Théophile a douze ans à peine et va rentrer en rhétorique, lorsqu’il occupe ses loisirs à faire de la charpie pour panser les victimes de la guerre civile.Il serait curieux de savoir quelle fut l’attitude de l’enfant le jour où Carrier entrant en tyran dans Nantes, qui survivrait difficilement à ses massacres et aux noyades, réserve sa première visite pour l’oncle Guillaume.C’est chez lui qu’il expose ses projets sanguinaires, provoquant de la part de la grand’mère une exclama ion telle que la famille faillit devenir suspecte.(1) Rien de sérieux heureusement ne s’en suivit et le neveu à travers la tourmente put continuer sa tâche.C’est en s’intéressant du reste aux merveilles de la nature, à tout ce qui relève (1) Rouxeatj, loc.cit. 316 Le Canada français de l’histoire naturelle, de la pierre à l’insecte, de la plante à l’oiseau, qu’il termine ses humanités et après quelques hésitations l’attirant vers le génie, devient, en 1795, à quatorze ans, élève en médecine et de ce moment le disciple absolu de son oncle.Il n’y a pas lieu de s’étonner outre mesure d’un début aussi rapide.Sans être nombreux, les étudiants de cet âge, à l’époque qui nous occupe, ne constituent pas l’exception.Laënnec, particulièrement intelligent, a débuté, nous l’avons vu, dans les sciences si propres à développer l’esprit d’observation.Son goût pour ces matières ne fera que s’amplifier, et comprenant ce que depuis plus d’un siècle on avait admis, l’importance d’une formation scientifique bien assise pour prélude à l’étude de la médecine, l’enfant, sans être de ce point un précurseur, puisque la biologie est de longtemps en honneur, reste tout de même la brillante démonstration de ce que son étude pratique et appliquée apporte de positif au sens médical.Si Laënnec établit la valeur de la formation classique en reprenant à l’École Centrale l’étude du latin et en y abordant celle du grec, langues qu’il possédera toutes deux également au point de lire les anciens auteurs médicaux dans le texte, il n’en démontre pas moins tout ce que les sciences ont apporté à sa manière d’envisager les faits et d’en déduire toutes les conséquences.De ce jour il multiplie ses courses vagabondes, d’où chaque fois il rapporte des spécimens variés d’insectes, de plantes ou de minéraux soigneuse ment rangés et classés dans son grenier.C’est au “ Jardin des Apothicaires”, sous la conduite d’un naturaliste distingué, qu’il passe encore ses loisirs, fouillant ces collections qui ont longtemps alimenté le Jardin des Plantes de Paris,(1) et retrouvant dans tout ce qui est la vie, les principes et l’orientation qui seuls peuvent guider dans l’étude plus complexe de l’organisme humain.On ne peut assez insister sur l’importance de cette formation (1) Rouxeau, loc.cit. Laënnec 317 première qui suffit à expliquer en grande partie les succès futurs et les nouvelles conceptions, base de la médecine moderne.Il faut peut-être même en escompter plus largement l’influence que celle des premières études médicales du jeune homme.S’il était ardu de travailler ses classiques dans d’aussi pénibles conditions, il n’etait guère plus facile d’étudier la médecine à Nantes en ces jours si près encore de la Révolution.L’École de Médecine avait sombré ; l’enseignement médical était constitué d’un hybride enseignement officiel et particulier qui se donnait tout entier à l’hôpital, partagé entre quelques maîtres assumant toutes les fonctions.Le programme était cependant à peu près tracé dans les grandes lignes, bien qu’une part plus large semble accordée à la chirurgie qu’à toute autre chose.Anatomie et dissection, chirurgie, petite chirurgie et bandages, physiologie, pathologie et thérapeutique, voilà le champ à parcourir.A cela se joint un contact constant avec le malade, dont l’étude essentielle est poussée dès les débuts dans de nombreux services.Nombre d’édifices publics à Nantes ont été forcément transformés en hôpitaux pour rencontrer les besoins de l’heure et suffire à héberger blessés, contagieux, vénériens et malades de tout ordre, souffrant des conditions néfastes entraînées par la guerre et la misère qui l’accompagne.A tel point qu’à la description, Nantes semble s’être muée en une Salerne moderne où la gent médicale peut passer ses journées au lit des malades.De ces maisons un grand nombre sont de caractère militaire, on en compte douze à l’époque.Les élèves s’y pressent d’autant pins qu’ils y reçoivent une certaine rémunération.La guerre de Vendée a de toutes parts désorganisé le service médical, employé aux ambulances de l’armée de l’Ouest.Aussi dès le 7 Vendémiaire an IV(1), le collégien d’hier est-il attaché à l’un de ces services à titre (1) Rotjxeau, loc.cit. 318 Le Canada français de chirurgien de troisième classe.Une telle dénomination nous fait entrevoir assez clairement ce que pouvaient être un siècle plus tôt les nombreux chirurgiens qui débarquaient à Québec, sans autre formation médicale que le bagage acquis chez un maître de quelque province reculée.Ces études et ces titres n’avaient certes pas la prétention de conduire leur homme au sommet et les nécessités de travaux plus approfondis dans une faculté telle que Paris apparaissaient nettement à l’oncle Guillaume, anxieux dès ces débuts de préparer à son neveu le séjour dans la capitale nécessaire à sa formation complète.Tout au plus suffisaient-ils pour devenir “ officier de santé ”, non forcément à la manière de Monsieur Bovary, à la médiocrité duquel il ne faudrait pas sans doute juger toute la corporation, pas plus qu’on ne doit juger de toute la médecine d’après Molière.Mais la marge reste importante entre l’officier de santé et le médecin.En tout cas, c’est dans ce milieu très spécial que Laënnec va débuter dans la carrière, sous la conduite il est vrai d’un homme influent et à la hauteur, l’aidant de ses conseils et de son amour paternel.Le jeune élève manifeste rapidement l’intérêt nécessaire à ses fonctions en rédigeant de lui-même l’observation des malades qu’il rencontre, indiquant ainsi son sens médical inné et accumulant pour l’avenir, dès la première heure, des documents qui permettront les rapides Téalisations lorsque la formation sera complète.Pendant six années consécutives le futur inventeur de Fauscultation poursuivit ainsi ses études médicales, non sans en ressentir parfois la médiocrité, non sans ambition et avec de grandes difficultés.L’enfant, qui garde pourtant à son père une amitié profonde, ne peut s’empêcher de constater sa coupable indifférence e.t la pénurie de ses ressources.Esprit particulièrement ambitieux, teinté d’un orgueil nécessaire à celui qui veut arriver et s’élever au-dessus des ternes moyennes, il supporte mal une situation où il reconnait la charge qu’il est à son oncle et les entraves Laënnec 319 insurmontables à son avancement impossible sans de modestes capitaux.Or ces capitaux se font de plus en plus rares, malgré ses lettres et celles de son protecteur, malgré un voyage à Quimper où il vient après dix ans reprendre contact avec la maison paternelle et faire la connaissance d’une belle-mère qui du reste le reçoit bien.Rien n’y fait, l’incurie se joignant aux difficultés financières, le père néglige de fournir à son fils le stricte nécessaire.Il est certains moments au retour de ce pèlerinage, qu’il a effectué en grande partie à pied, où il semble presque dénué de tout, et dans une lettre où il s’en plaint et expose la pauvreté de sa garderobe, il ne manque pas de terminer avec assez d’esprit : “ Si vous tardez j’irai de mal en pis ; vous m’avez trouvé républicain, je deviendrai sans-culotte.”(1) Le républicain n’est du reste pas un forcené.Guillaume Laënnec, intimement lié à la politique locale, esprit personnel et libre, a sans doute contrebalancé auprès de son élève, les pieux exemples de sa femme et de la mère de celle-ci.L’étudiant formé par des Oratoriens si fort compromis par ailleurs, lancé si tôt dans le milieu militaire et suivant en plus le courant général, sans être devenu un incroyant, n’est pas pour l’instant un dévot.Les choses se répareront rapidement, sans que rien n’en paraisse bientôt plus.En tout cas, malgré ces tribulations et quelquefois même ces humiliations, Laënnec ajoute sans cesse à sa culture non seulement dans le domaine qu’il embrasse, mais par toutes espèces d’à-côtés.A ses études de langue, à ses curiosités scientifiques, il joint successivement la pratique 'du dessin et de la flûte, voire même du maintien et de la danse.C’est que l’enfant grandit et que son âme de poète en se développant ne manque pas de s’ouvrir à toutes les délicatesses; d’une formation artistique et mondaine.A ces exercices de l’esprit et du corps, il en sut associer de violents.De grand marcheur qu’il était, il se livre à la natation et continue (1) Roüxeatj, lettre citée, loc.cit. 320 Le Canada français à développer sa passion pour la chasse qu’il n’a pas négligée pendant sa courte vacance à Quimper et au pays des landes.Aussi lorsque ce père si volage, dont nous avons parlé, entreprend de donner des conseils à son fils et lui suggère tous ces à-côtés auxquels il ajoute la cuisine, l’économie politique et le droit, il ne fait qu’arriver trop tard(l) pour diriger une éducation et une instruction qui a su d’elle-même ajouter à un fond solide les compléments suggérés par l’hérédité familiale.Son caractère passionné et enthousiaste lui faisait entreprendre avec autant d’entrain tout ce qu’il touchait et rédiger des observations avec le même élan qu’il ¦écrivait des vers.En 1799, n’ayant pas encore réussi à se procurer la somme nécessaire à son séjour à Paris, il passe le concours de médecin d’armée, reçoit une commission d’officier de santé de troisième classe et fait la campagne du Morbihan contre les Chouans.Ce n’est que le 20 avril 1801 que toutes barrières s’étant levées et le père ayant enfin consenti à fournir à son fils une subsistance, Laënnec, muni de la bénédiction et des bons conseils de son oncle, partait pour la grande ville qui lui réservait la gloire.Mais encore ne se payait-il pas le luxe de la diligence ; profitant d’une occasion, il accomplissait le trajet par étapes pour atteindre dans les derniers jours du mois le Quartier Latin.Pendant trois ans il allait y compléter ses études médicales, tout en se rangeant au nombre des maîtres.Paris comptait déjà des hommes d’avant-garde, éléments puissants en train de mettre sur pied la médecine moderne.Laënnec y abordait sûrement avec une vaste culture, parlant l’anglais et l’allemand, chargé de tous les premiers concepts médicaux, féru d’anatomie et suffisamment expérimenté en clinique par une fréquentation aussi longue des hôpitaux nantais.Tl ne pouvait tarder à se distinguer.Deux hommes se partageaient alors la clientèle des élèves : Corvisart et Pinel.Tous deux chefs d école, le premier (1) Rouxeau, loc.cit. Laënnec 321 s’attachant à l’anatomie-clinique et plus près par conséquent des réalités ; l’autre esprit spéculatif maintenant les dires philosophiques à l’Hôpital de la Salpêtrière.Pinel, dont on vient de célébrer le centenaire, restera sans conteste le grand réformateur dans le traitement des maladies mentales, tnais de son influence par ailleurs rien ou à peu près n’aura persisté.Il suffit à sa gloire d’avoir aboli la contrainte chez les aliénés et à ce titre seul il peut être qualifié de grand médecin et de bienfaiteur de l’humanité.Quant à Corvisart, c’est le véritable créateur de la clinique en France et l’on trouve encore à suivre certains mâîtres du jour, les grands principes d’enseignement clinique qui nous font passer du lit du malade à la salle d’autopsie, de la rédaction d’observations à la constatation des lésions, et ont conservé à la médecine française, sa clarté et sa mesure bien assises sur la science et l’art.C’est chez lui que Laënnec allait débuter dans le service hospitalier de la Charité.Il optait aussitôt pour l’École d’anatomie pathologique dont il allait devenir un des maîtres et des fondateurs, succédant en 1802 à Bichat, le plus grand génie de l’époque, mort à trente ans sans avoir pu parachever son œuvre déjà immense.Bien qu’attaché au service de Corvisart, Laënnec,en effet, se montre surtout l’élève de Bichat.Il se lie rapidement avec Bayle qui, de mêmes goûts et de même tempérament que lui, devait avoir sur sa vie une grande influence et ne tarda pas à le rappeler à la pratique religieuse et à faire de Laënnec le grand chrétien de ses vingt-cinq dernières années.Puis, c’est l’amitié de Dupuytren et une importante collaboration qui ne devait pas être de longue durée.Son labeur de ce jour est considérable.Suivant l’exemple de Bichat, il travaille sans relâche, usant sa santé déjà touchée.Il prend part aux travaux de la Société d’instruction Médicale, que viennent de fonder pour les élèves les professeurs de la Faculté désireux de promouvoir le travail personnel et de créer un appel à l’enseignement clinique.Aucun 322 Lë Canada, français concours ne le rebute ; il entre à l’École pratique, décroche en 1803 les prix de Médecine et de Chirurgie et après des retards toujours dus à la pauvreté de ses ressources financières, passe brillamment sa thèse le 11 juin 1804, intitulée : Les propositions sur la doctrine d’Hippocrate relativement à la médecine pratique.’ Il y exposait la pratique médicale dans Hippocrate et peut-être faut-il voir dans cette connaissance parfaite des œuvres du père de la médecine, la source de sa grande découverte: l’auscultation.Il reste manifeste, en effet,que l’histoire de la médecine est ainsi faite que pour l’avoir par trop négligée, on a souvent retardé l’avancement scientifique, et que la connaissance du passé médical, comme l’a si bien établi Darenberg, suffit souvent à elle seule à faire progresser la science.Que de choses certes se trouvent en germe dans les travaux des anciens ; que de faits entrevus que les perfectionnements de la technique et de l’outillage moderne peuvent mener à bonne fin.La critique est aisée toujours, elle l’est surtout lorsqu’il s’agit de discréditer la valeur d’un passé en se basant sur les découvertes du jour sans tenir compte des modifications apportées et de la plus grande facilité des réalisations.Les sciences surtout se tiennent, les progrès de l’une facilitent les développements de l’autre, la donnée nouvelle appliquée à l’idée ancienne suffit à la dégager et à multiplier sa portée.Un esprit comme celui de Laënnec ne pouvait que tirer profit d’une étude raisonnée des théories hippocratiques jointes à ses conceptions personnelles.Laënnec n’avait pas attendu d’avoir franchi la porte du doctorat pour se livrer à des travaux et à des publications qui dénotent déjà la valeur du médecin.Élève encore et, comme Bichat, il se révèle.Son premier travail porte sur les péritonites, et la question à peu près inconnue jusque là y est traitée de la façon la plus complète, tant au point de vue clinique qu’au point de vue anatomique.Le tout est basé sur la scrupuleuse observation des cas étudiés dans le Laënnec 323 service hospitalier.Il avait du premier coup brossé une description classique, et le “ facies grippé ” dont il avait parlé devait depuis rester à la médecine.C’est encore à la même époque qu’il collaborait avec Bayle au traité d’Anatomie Pathologique de Dupuytren.C’est même de ce jour que l’amitié fut rompue, l’élève dépassant par trop le maître en apportant au travail toutes les conceptions de Bichat et en insistant sur les lésions précisées jusque là : l’inflammation et le squirrhe.Dupuytren ne lui pardonna jamais, et à la première occasion, dès les débuts du jeune médecin, il attaqua en même temps ses théories et son caractère, de la façon la plus brutale.Il n’en abandonna pas moins la publication de son traité et même son cours sur la matière, pendant que Laënnec continuait un enseignement libre qu’il venait de créer sur le sujet et entreprenait la rédaction personnelle d’un ouvrage qu’il ne termina jamais.Il correspond au Journal de Médecine, où successivement il fournit plusieurs articles ; il est dès le premier jour de sa création par Dupuytren nommé membre de la Société Anatomique.Il y présente même d’importants travaux, l’un sur une anomalie du cœur,(l) l’autre sur les vers vésiculaires, étude aussi complète que possible pour l’époque sur ces parasites de l’homme.C’était, on le voit, avant d’entrer en lice, un joli bagage à son crédit.Ses études anatomo-pathologiques, qui allaient en faire le chef d’école réputé, étaient poussées plus loin que cette matière ne l’avait encore permis, sauf peut-être à Bichat.Si elles avaient suscité à la première heure la haine de Dupuytren, elles continueraient à le mettre en conflit avec nombre de collègues partisans de théories tout autres et de plus jaloux des succès qui allaient se dessiner.A peine docteur, il devient membre de la Société de l’École qui continuait la Société Royale de Médecine et l’Académie (1) La persistance du trou de Botal dont il cite deux cas. 324 Le Canada fbançais de Chirurgie, et rédacteur du Journal de Médecine.C’est là qu il continue ses publications sur la capsule du foie, sur la mélanose et maints autres sujets trop techniques pour qu’on puisse décemment y insister.Mais à ce vaste labeur, il joint 1 étude du bas-breton qu’il a forcément négligé, ayant laissé de longtemps la pratique du celtique pour celle des langues mortes et des langues étrangères.Ne se passionne-t-il pas même pour l’idiôme Kimri(l) dont on croit devoir faire la langue primitive du genre humain.Puis il reprend la versification, fait entre autres une jolie paraphrase du psaume Dixit insipiens in corde suo,{2) sans se priver d’œuvres badines et songe enfin à la clientèle à laquelle jusque là, malgré ses maigres ressources, il ne s’était pas intéressé.Le jeune breton distingué ne pouvait guère ne point réussir ; associant à sa grande bonté naturelle une réserve particulière, d’une discrétion à toute épreuve, d’un esprit tolérant, faisant suite à son exaltation religieuse, il allait retrouver en clientèle tous les succès rencontrés aux études.Sa réputation grandissante assise sur une valeur sans conteste n’était pas pour lui nuire par ailleurs.D’un physique plutôt ascétique, mais assoupli par les exercices corporels, d’une vaste culture rappelant l’honnête homme des siècles précédents, d’un esprit affiné tour à tour badin et sérieux, mordant et subtil, façonné aux bonnes manières et à la courtoisie de l’homme du monde qui veut être autre chose qu’un fat, Laënnec à cent ans d’intervalle nous laisse fortement l’impression d’un de ces nombreux aristocrates égarés dans l’Empire et qui ont apporté aux temps nouveaux la distinction du passé qu’ils savent allier aux idées du jour avec juste mesure.Son entrée dans l’exercice médical n’allait en rien troubler la marche de sa carrière.Pour gagner sa vie, il ne négligerait (1) Cathala, Portrait du Savant “ Laënnec ”, La Science Moderne, sept-1926.(2) Rouxeau, loc.cit. Laënnec 325 pas l’étude, convaincu que c’est s’éloigner de la vérité et de la simple honnêteté que de ne pas poursuivre indéfiniment une formation toujours incomplète.Aussi son travail hospitalier et sa profonde investigation ne feront en même temps que s’accroître.C’est au lit du malade, dans cette attitude où l’a représenté le pinceau de l’artiste, c’est penché sur la table d’autopsie et fouillant sans relâche le mystère des causes, qu’il continue de vivre sa vie, consacrée au devoir et à l’infatigable curiosité du chercheur.De grand parleur qu’il était comme tous les membres de sa famille trop souvent coupables de compromettre les meilleures causes, son caractère s’est amendé de telle sorte, qu'il est devenu recueilli et distant et s’est paré de c-e masque méditatif particulièrement seyant à sa tête émaciée.A l’instar de tant de savants, qui ne sont pas pour cela des êtres rébarbatifs et fermés comme on se plait trop souvent à le croire, il creuse son rêve intérieur, poursuit attentivement l’idée dont il importe de suivre le cours pour arriver au but où s’épanouissent les réalités.Laënnec fait un court passage à la Salpêtrière, puis devient médecin de l’hôpital Necker et passe enfin à la Clinique de la Charité.C’est dans le petit amphithéâtre toujours existant, garni de sa frise de l’époque, sombre et étroit lorsqu’on le compare aux modernes théâtres de la médecine du jour, mai'j encore plein de la parole du grand homme, qu’il distribue son enseignement.Et lorsqu’après avoir traversé les cours du vieil hôpital, on pénètre à travers d’étroits couloirs sous la conduite du professeur Sergent jusqu'à ce sanctuaire, ce n'est pas sans une profonde émotion, au contact de ces dales usées et de ces bancs brunis, à la vue de la modeste corniche de feuilles d’acanthe et de laurier, que l’on recons» titue la scène du Laënnec enseignant la nouvelle doctrine aux générations montantes qui à leur tour la répandront sur le monde en l’amplifiant sans cesse.Il semble que toujours où passèrent les grands hommes, ils aient laissé 326 Le Canada, français quelque chose d’eux-mêmes et leur gloire s’attache en partie aux lieux où ils ont vécu comme au tombeau où ils reposent.Et cette doctrine c’était celle de l’école naissante, celle de Bichat et de Corvisart, de Récamier et d’Andral, de Bayle qui l’édifiait avec lui : l’anatomie pathologique.Sans elle la médecine restait incomplète.On pouvait sans conteste reconnaître cliniquement la maladie, trouver dans une thérapeutique empirique les soulagements aux symptômes, on ne pouvait au contraire étudier la lésion, saisir en quoi et comment l’organe était touché, comment le viscère malade différait du viscère sain.La connaissance de la lésion pouvait seule fournir le substratum qui, expliquant le symptôme, en permit l’interprétation et rendit possible la thérapeutique qui en modifie la constitution.Chose curieuse et fréquente entre toutes dans le domaine scientifique, ces recherches allaient évoluer à l’encontre de la marche des déductions noi males.Sans connaître la cause, sans supposer l’agent ou les agents responsables, dont seul Pasteur, un demi-siècle plus tard, éclairera en grande partie le rôle, Laënnec et son école étudiait l’effet produit et savait établir que cet effet constaté, raison d’être des symptômes perçus, n’était pas cependant la cause première du mal.Il faut bien ajouter que certains adeptes moins mesurés, voulurent dès lors confondre et l’effet et la cause et versèrent dans une exagération susceptible de tout compromettre, mais Laènnec et ses grands secondeurs, imbus de l’esprit scientifique, se contentèrent des faits sans entrer dans l’hypothèse.Aussi restèrent-ils dans le vrai; et si leurs classifications premières purent être modifiées, les grands principes et nombre de détails restèrent debout et souvent ne furent pas dépassés.Nulle démonstration n’est plus caractéristique sur ce point que l’étude approfondie du maître sur la lésion tuberculeuse.La description du tubercule(l), de son évolution, de (1) Triaire : Vie de Récamier. Laënnec 327 ses transformations aboutissant à la caverne destructive, où se restaurant au contraire pour arriver par des procédés réparateurs à la cicatrisation, demeure comme le type parfait d’une observation soutenue qui relève du génie et constitue un chef-d’œuvre.A lui seul revient l’honneur d’avoir rattaché l’une à l’autre les trois lésions caractéristiques du terrible mal, la granulation grise, le tubercule jaune et la masse caséeuse(l), établissant ainsi la doctrine dite uniciste de la tuberculose que combattra la science allemande.C ’est lui toujours qui décrit encore la gangrène et le cancer du poumon, l’emphysème et la sclérose de cet organe, la dilatation des bronches et l’œdème, les hémorragies diffuses ou circonscrites(2) pulmonaires.C’est lui encore qui fait connaître à l’autopsie certaines lésions cardiaques et l’affection du foie à laquelle il laisse son nom.Mais tout ceci ne comporte pas seulement les recherches que l’on suppose et le travail matériel facile à concevoir.L’effort intellectuel et physique ne compte guère lorsqu’on le compare à la lutte morale qu’il faut parfois soutenir.De telles conceptions, des idées neuves et originales, surtout lorsqu’elles conduisent au succès, ne peuvent manquer de susciter la critique et de faire naître l’opposition.Et lorsqu’il se trouve que la lutte est engagée, conduite et alimentée par un homme que l’esprit de système obnubile et éloigné du critérium expérimental, la bataille peut devenir sérieuse autant qu’elle se fait injuste.Nous avons vu dès le début Dupuytren porter le premier coup.Ce premier engagement cependant ne fut rien comparé à la guerre qui allait dresser l’une contre l’autre, l’école anatome-pathologique et l’école dite physiologique.C’est Broussais qui allait en diriger l’action.De tous points l’opposé de Laënnec, tant au physique qu’au moral, bien que de même origine bretonne, Broussais est le tribun qui harangue et séduit les foules, les détourne (1) La Science Française, Vol.], par Roger.(2) Infarctus. 328 Le Canada français et les entraîne par la seule puissance des mots et l’attitude batailleuse et emportée qui les souligne.C’est le Danton de la science ; on sait comme les succès peuvent en être éphémères.Dépassant les vues réelles de ses adversaires, il veut tout d’abord faire de la lésion la cause immédiate du mal.Puis allant plus loin encore, sur cette théorie fausse, dénuée d’esprit scientifique et purement hypothétique, il greffe un système basé sur l’inflammation et relevant exclusivement de troubles digestifs.Quelle que soit dorénavant la maladie, il faut y voir une origine digestive siégeant du côté de l’estomac.De telles exagérations passent toujours aussi rapidement qu’elles sont nées.Elles peuvent avoir les succès inattendus et presque monstrueux que rencontrent un jour les mots croisés, le Mah-Jong, les danses excentriques ou simplement les fureurs de la mode, mais elles sont nées éphémères et se brûlent à la première flamme de sens commun.La médecine physiologique de Broussais eut de beaux jours.Elle put grouper la jeunesse entraînée par ce conquérant des foules et dont les doctrines mal assises demandaient moins d’esprit et de travail que les concepts précis et scientifiques de Laënnec et de son école, mais le Traité des Phlegmasies chroniques, ouvrage d’ordre modéré, et L’Examen de la doctrine généralement adoptée, travail beaucoup plus emporté qui faisait table rase de tout le passé, n’eurent qu’un succès d’époque.La querelle fut d’importance et longue.Elle se traduisit non seulement dans les œuvres, mais fut encore transportée dans les chaires d’enseignement, tant à la Faculté qu’au Collège de France.Broussais eut vite fait de détruire sans encombre les idées énoncées par Pinel.La lutte fut plus serrée avec un adversaire tel que Laënnec et il le ressentit si bien que c’est à lui qu’il porta les coups les plus osés.Ses qualificatifs de Laënnec le sophiste ou Laënnec le devin,(1) eurent des échos d’un jour, alors que le mot énoncé par (1) Triaire, loc.cit. Laënnec 329 Laënnec et qui qualifiait Broussais de Paracelse moderne sans même le nommer, franchit les âges comme la mieux trouvée des dénominations.Il n’en reste pas moins qu’à ce moment, et comme plus tard Pasteur, Laënnec fut fortement combattu et de façon souvent ignoble par des adversaires scientifiques auxquels s’ajoutaient des partisans politiques et tous ceux dont les idées religieuses ne cadraient pas avec celles du maître.“ Ainsi, dit Triaire dans sa Vie de Récamier, ainsi jugent avec leurs passions les contemporains qui ne font jamais l’histoire.Celle-ci a rendu un autre verdict.Elle a retenu de Laënnec son génie scientifique, ses merveilleuses découvertes, son beau caractère, sa dignité humaine et professionnelle et elle a fait de lui un des plus grands médecins du siècle.” C’est bien là la réponse à l’impertinente affirmation de Broussais, lorsqu’à la mort du découvreur de l’auscultation, il disait : “ Sa mort est plus irréparable pour le parti auquel il appartenait que pour la science.”(1) De telles disputes sont injustes pour l’homme qui les subit, elles n’enlèvent rien à sa gloire.Et lorsque l’on a inventé un procédé d’investigation clinique d’aussi vaste application que celui de l’auscultation, si la critique encourue reste intéressante à connaître pour bien montrer la constance du caractère humain, elle ne laisse par ailleurs aucune empreinte.A tous ces travaux, à l’étaiement de doctrines scientifiques nouvelles, Laënnec avait, en effet, ajouté tout le prestige de sa grande découverte.Rien n’est plus nécessaire à la science et à la médecine en particulier que les procédés d’investigation.Si de nos jours les progrès semblent plus rapides, c’est précisément que ces procédés, que les techniques et l’instrumentation se multiplient d’heure en heure.L’invention du stéthoscope et la découverte de l’auscultation allaient constituer un apport de premier ordre à l’examen clinique.(1) Triaire, loc.cit. 330 Le Canada français Nous avons vu dès son arrivée à Paris Laënnec suivant le service hospitalier de Corvisart, le grand clinicien de l’heure.Corvisart usait alors d’une méthode préconisée à Vienne par Auenbruger et encore peu répandue.De fait, c’est à l’application qu’en fit le maître français qu’on en doit l’extension.Cette méthode, c’était la percussion, moyen déjà propre à fournir des lumières à la clinique.Laënnec en usa à loisir et constata bientôt que les données acquises devenaient plus précises encore, lorsqu’on percutait en tenant l’oreille très près de la poitrine.il eut même l’idée de joindre à ce moyen, dans certains cas où la percussion ne renseignait pas suffisamment, l’application de l’oreille dans la région cardiaque pour saisir les bruits du cœur et tenter d’en préciser la valeur.C’était l’ébauche de la découverte ; voyons plutôt comment Laënnec la décrit lui-même dans son traité d’auscultation médiate : “Je fus consulté en 1816, pour une jeune personne qui présentait des symptômes généraux de maladie du cœur, et chez laquelle l’application de la main et la percussion donnaient peu de résultats à cause de l’embonpoint.L’âge et le sexe de la malade m’interdisant l’espèce d’examen dont je viens de parler, (il s’agit de l’application de l’oreille sur la poitrine), je vins à me rappeler un phénomène d’acoustique fort connu : si l’on applique l’oreille à l’extrémité d’une poutre, on entend très distinctement un coup d’épingle donné à l’autre bout.J’imaginai que l’on pouvait peut-être tirer parti, dans le cas dont il s’agissait, de cette propriété des corps.Je pris un cahier de papier, j’en formai un rouleau fortement serré dont j’appliquai une extrémité sur la région précardiale, et posant l’oreille à l’autre bout, je fus aussi surpris que satisfait d’entendre les battements du cœur d’une manière beaucoup plus nette et plus distincte que je ne l’avais fait par l’application de la main.“ Je présumai dès lors, que le moyen pouvait devenir une méthode utile et applicable, non seulement à l’étude des Laënnec 331 battements du cœur, mais encore à celle de tous les mouvements qui peuvent produire du bruit dans la cavité de la poitrine, et par conséquent à l’exploration de la respiration, de la voix, du râle, et peut-être même de la fluctuation d’un liquide épanché dans les plèvres.”(1) En un tour de main, le tour est joué et Laënnec a trouvé la méthode clinique la plus usitée par la suite.L’instrument primitif a été modifié au cours des ans ; avec l’évolution des esprits et des mœurs on a souvent substitué avec avantage l’auscultation immédiate à l’auscultation médiate par l’entremise du stéthoscope, mais tout le principe est établi et l’exploration du cœur et du poumon va devenir chose possible et facile en somme à l’oreille exercée.C’est qu’en effet, le chercheur n’allait pas s’arrêter là.Ayant établi la méthode, il voulait lui-même en tirer tout le résultat possible.Fort de cette technique et connaissant d’autre part les lésions qu’il a si bien décrites, il va maintenant, par un travail ardu d’examen et d’observation, décrire les bruits anormaux du cœur et de la respiration.Analysant et synthétisant, écoutant et comparant, il pourra désormais établir toute la symptomatologie des organes de la cavité thoracique, depuis les altérations des bruits du cœur jusqu’aux plus fines modifications du murmure respiratoire.Puis reprenant chaque type, il pourra préciser les diverses affections.De la bronchite à la pneumonie, de la pleurésie à la tuberculose, il montrera chaque fois de façon précise, quels sont les râles, les souffles, les bruits, les silences et les frottements que l’on peut tour à tour percevoir.Quel pas en avant on avait réalisé, quel avancement depuis Hippocrate qui seul ou à peu près avait sur certains points donné de vagues notions ! En 1819, Laënnec publiait la première édition de son traité d’Auscultation médiate, réalisation totale de toute son œuvre.La science nouvelle avait attiré à sa clinique des (1) Cité par Dignat, Histoire de la Médecine. 332 Le Canada français élèves de tous les coins du monde, son livre allait en répandre partout 1 immédiate application.Grande consolation pour le savant à travers les luttes acerbes qu’il avait à poursuivre et qui avec ses travaux le minaient déjà profondément.Andral, entre autres, son voisin d’hôpital, utilisant la méthode du maître, en précisait et élargissait les cadres.(1) Toute la clinique se rajeunissait et entrait dans la voie des conceptions modernes, basées sur l’anatomie pathologique et l’étude approfondie du malade.Il était temps d’utiliser plus largement les lumières d’un tel homme dans l’enseignement de la médecine.On s’explique mal, malgré la notion politique qu’on en a, un aussi long retard à la nomination de Laënnec aux chaires de la Faculté, en dépit de toute l’influence acquise à l’hôpital.En 1822, cependant, il succédait, au Collège de France, dans la chaire de Médecine, à Hallé qui y professait brillamment l’hygiène.Grâce à la grande liberté de l’enseignement au Collège, il y continuait son travail d’ainatomie pathologique, malheureusement pour un temps trop court.Le grand Récamier devait à sa mort lui succéder dans cette chaire qu’occupe aujourd’hui Monsieur d’Arsonval.L’année suivante, lors de la réorganisation de la Faculté de Médecine par le gouvernement de la Restauration, il était nommé professeur, évidemment trop tard pour le bénéfice de l’École.Il était, depuis sa fondation en 1820, membre de l’Académie de Médecine qui demain chantera sa gloire.Mais un tel labeur fourni en si peu de temps par un physique déjà souffreteux avait miné la santé.L’homme qui avait poussé si loin l’étude de la tuberculose, qui en avait décrit toutes les lésions et les symptômes, qui en prévoyait presque l’unique traitement encore connu de nos jours et préconisait la vie au grand air et les climats marins à ses malades, était lui-même atteint de phtisie.Il lui fallait (1) Chauffard : Andral. Laënnec 333 ralentir sa fougue, son état nécessitait des arrêts et le forçait à des repos bien mérités qu’il allait goûter au pays breton.Stoïque jusqu’à la fin, étudiant et connaissant à fond son propre mal qu’il sait irrémédiable, il se retire enfin dans cette propriété de Kerlouanec en Ploaré, maison des ancêtres.Là, dans la méditation et le travail, car on ne désarme pas si tôt, aidant de ses conseils les malades et les indigents, s’intéressant aux bretons ses frères dont il peut enfin soulager les misères, il vient finir sa vie.Depuis longtemps déjà il est désabusé; il écrivait dès 1803 à son père au moment de son retour à la pratique religieuse : “ Pourvu que je puisse vivre et me rendre utile, je serai coûtent.La fortune, la gloire, les succès les plus brillants, j’ai senti bien des fois que tout cela ne peut rassasier le cœur de l’homme.Je me suis tourné vers Celui qui seul peut donner le vrai bonheur.” Depuis cette date lointaine que de raisons il a eues de cultiver cette idée sublime ! A ses études médicales, à ses courses professionnelles et charitables chez les pêcheurs de la côte, il joint encore les distractions des jours passés, reprend sa flûte et sa plume, et comme aux heures difficiles de l’adolescense, versifie à la fois en français et en latin.Pour le dessin il a retrouvé son crayon, et n’est-il pas même devenu sculpteur sur bois et tourneur de métaux.Puis dans les chemins creux et sur la lande, il poursuit son rêve au bord de l’océan, causant bonnement au passant, arrêtant son pas alangui, priant à chaque étape à la petite chapelle qu’il rencontre sur son chemin.Et dans l’isolement du foyer qu’il vient de fonder si tardivement, on le devine auprès de cette femme qui soignera ses derniers jours, révisant la seconde édition de son traité d’ausculation qu’il pourra terminer avant sa mort.C’est dans ce recueillement au fond de la Cornouaille, loin des troubles de Nantes qui avaient agité son enfance, loin du Paris bruyant témoin de ses succès et de ses déceptions comme aussi de sa gloire, qu’il mourrait à quarante-cinq 334 Le Canada français ans, le 13 août 1826, après s’être, sans effroi et sans alarme, conscient de toute sa vie probe et utile, confessé en latin au curé du village.Mais en partant sans bruit, un tel homme ne meurt pas.L’œuvre est debout qui va traverser l’histoire.Laënnec a créé les lendemains féconds, la médecine va vivre de son génie.Non seulement elle va vivre, elle en naît toute armée pour continuer désormais son avancement rapide dans le siècle qui donnera demain Claude Bernard et Pasteur encore dans l’enfance.Laënnec a traversé trop vite la fin d’un monde et vécu les premières heures d’un âge nouveau.Et dans cette époque troublée, il semble qu’il ait voulu personnifier en même temps le passé et l’avenir et être l’intermédiaire qui synthétise par une puissance peu commune la culture ancienne et moderne.Resté attaché à cette formation complète qui caractérise les hommes des derniers siècles et en fait des encyclopédistes, il évolue cependant vers cette spécialisation bien comprise, fortement établie sur un fond large et profond d’érudition qui sera l’apanage du XlXè siècle et en s’accentuant de plus en plus au XXè, limitera peut-être par trop le champ des connaissances individuelles.En nous reportant en esprit au petit cimetière de Ploaré et nous inclinant sur cette tombe, nous n’aurons fait que rendre un bien faible hommage à un grand bienfaiteur de l’humanité et à un fils qui dans sa vie, son travail et son génie, incarne pour les siècles la France totale.Arthur Vallée.
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.