Le Canada-français /, 1 février 1928, Quelques livres de chez nous. Aux feux de la rampe. La dame blanche
QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS AUX FEUX DE LA RAMPE1» LA DAME BLANCHE 2» Nationaliser la littérature par l'étude de l'histoire.M.Harry Bernard a emprunté cette maxime à M.Léo-Paul Desrosiers ; Mlle Marie-Claire Daveluy, son tour venu, se l’est appropriée, sinon expressément, du moins très effectivement.Or personne n’a volé son voisin.Car il en est de ce manifeste de foi comme de l’amour maternel : tous en ont leur part et chacun l’a tout entier.Un poète ne l’a-t-il point dit avec une grâce qu’aucune prose ne saurait avoir ?Donc, il s’agit de nationaliser notre littérature par l’étude de l’histoire canadienne.Ah ! féconde est la doctrine.Une vivace famille littéraire chez nous, une école, et même presque une littérature, s’en peuvent réclamer.D’ailleurs, les Feux de la Rampe et la Dame blanche ne sont-ils point, à ce propos, ce que, selon des termes juridiques un peu solennels, on appellerait l’heureuse continuation d’“un commencement de preuve par écrit ” ?Et certes, les directeurs de la Bibliothèque d’Action française qui publient les livres précités désirent que la preuve soit de jour en jour plus complète.Aussi adressent-ils à nos auteurs le mot si vibrant, si vaillant et si prenant, leur mot à la Dollard : Jusqu’au bout ! Quel amoureux de l’histoire et des lettres canadiennes aurait le piètre goût de ne point entendre, au-dessus de la (1) Marie-Claire Daveluy, Bibliothèque de l'Action française, Montréal, 1927.(2) Harry Bernard, même Bibliothèque et même année. Quelques livres de chez nous 411 mesquinerie de nos temps, cette claironnante injonction ?Mlle Daveluy et M.Bernard, chacun pour son compte et chacun à sa manière, ne se sont point fait faute d’avoir entendu.* * * En son dernier livre, Mlle Daveluy est encline au théâtre.Elle s’essaie à mettre en action notre histoire déjà si mouvementée.Or, notre théâtre étant fort pauvre et notre histoire milliardaire, le théâtre doit puiser en l’histoire, sans vergogne.Le raisonnement n’est point chétif.11 part d’un bon naturel et d’une connaissance aiguë des réalités nationales.En plus, le syllogisme est honnête.Notre histoire gagne à être connue ; elle n’est point de celles qui ont des vices secrets.Et c’est aimer l’histoire (la grande ou la petite) que de lui prêter les tréteaux où paraître avec avantage.Alors, pour que l’exemple atteigne d’abord des âmes sans préjugé, plus fines, plus sensibles, Mlle Daveluy, l’offre surtout à la jeunesse, puisqu’en celle-ci repose l’avenir que nous souhaite notre auteur.Cependant, Mlle Daveluy s’efforce aussi d’atteindre les plus grands.Il n’y a pas dans son livre que des pièces pour pensionnats, comme on a coutume de dire avec trois p minuscules.Son Cours improvisé nous montre de gentilles écolières qui finissent par comprendre l’intérêt très vif des faits et gestes canadiens d’autrefois.Il y a des incidents, tel l'héroïsme de Marie-Anne de Saint-Ours, si simples et si profonds qu’on ne saurait les faire revivre sans en être ému, dès le jeune âge.C’est leur simplicité qui rend leur profondeur si accessible, pourrait-on dire, à des cœurs naïfs.Et, répétons-le sans arrêt, il y a en notre histoire sujets à s’émerveiller, à toutes les étapes de la vie, selon toutes préférences, tous sexes et tous tempéraments.Voilà les idées maîtresses et le deus ex machina de cet auteur.Et le secret de Mlle Daveluy 412 Le Canada français est qu’il n’y ait point de machine en ceci, ou si peu, tout juste le nécessaire habituel.Voyez le joli miracle en un acte de Jeanne Le Ber, pensionnaire des Ursulines; voyez la saynète de Louise de Gannes de Falaise, Jeanne Bizard et leurs compagnes, dans Cœur d'Enfant ; voyez le tableau de Mme Gamelin, Mme Gauvin, la bambine Sophie Longtin, le petit commis et la sentinelle, dans l'Ange des Prisonniers politiques.Cela est agréable comme l’âme enfantine qui y est racontée, en rôle principal ou en rôle secondaire.Cela est délicieux ! surtout le miracle de Jeanne LeBer, quoique le messager céleste, à l’instant où il souffle à la Mère de l’Annonciation de permettre à Jeanne le sacrifice que celle-ci demande, soit un peu trop visible.La première apparition, tandis que Jeanne dormait, n’est-elle pas suffisamment suave et bien amenée ?A la scène, la bonne religieuse ne serait-elle pas un tantinet embarrassée par cet ange qu’aperçoit le public et qu’elle même verrait, en osant se retourner, elle qui ne sommeille pas le moins du monde ?Au vrai, nous n’oublions point que ce procédé de merveilleux redoublé se rencontre au théâtre chrétien et que les mystères du moyen âge en regorgent.Nous n’ignorons pas non plus,si parva licet.qu’un ange conseille encore plus familièrement l’évangéliste saint Matthieu, tel que le peint Rembrandt.Mais les mystères du moyen âge constituaient l’enfance de notre art scénique ; et, pour ce qui est de la peinture, celle-ci a ses ressources propres.Quant à l’inspiration divine de Mère de l’Annon-citation, elle se fût contentée d’être intime, pourvu qu’on l’expliquât.Du moins, notre psychologie moderne s’en fût mieux accommodée.Peut-être y avait-il une certaine mesure à garder en cela.Hélas ! nous ergotons, au lieu de nous avouer vaincu, quand nous le sommes d’emblée par cette Petite Pensionnaire des Ursulines, aussi pure qu’un lys de mai.Les critiques sont de bien ténébreux bonshommes.Et tout cela est di- Quelques livres de chez nous 413 gression biscornue.La mystique Jeanne LeBer fait même pâlir la mignonne Sophie Longtin.Ailleurs, voyez encore Jules de Lantagnac, dans le Petit Cancre; voyez nos écoliers, dans la Répétition-, et nos jeunes filles dans le Cadeau et la Preuve.Il y a un fonds historique à ces pièces et de la fantaisie, pour l’usage de chacun.(Au cas où vous seriez le papa d’un gosse momentanément rebelle à l’étude, lisez-lui le Petit Cancre.L’effet sera magique.Nous l’avons tenté !) Quant à Thérèse donne et reçoit, ce morceau n’aura qu’une portée morale ; et Cheveux longs et Esprit court (l’esprit court les rues !) de même qu’Attisez le Feu seront des comédies sentimentales, de la meilleure espèce, sans histoire et sans histoires.Ce qui est un tour de force accompli.De telles pages serviront à interrompre le mode historique, lequel serait devenu monotone, à la longue.Voilà donc sommairement parcouru le cycle de toutes les pièces que nous offre Mlle Daveluy.Mais il importe d’ajouter que le dialogue est généralement bon, qu’il y a partout une émotion discrète, souvent de l’entrain ; qu’on rencontre des traits délicats, poussés jusqu’à la joliesse parfois même; et puis une psychologie assez déliée, ou mieux un véritable sentiment de la vie surnaturelle ; enfin de l’esprit, un tour amusant d’observer et beaucoup de tact dans la manière de tirer des événements les leçons opportunes.Prudente habileté, le désir de moraliser n’a point trop cette insistance qui ferme les cœurs qu’on voudrait s’ouvrir.Non ! la pensée féminine n’est ni maladroite ni superficielle.Il faut en rabattre sur ce que les pédants à manchettes imaginent par hasard des femmes-auteurs canadiennes.Ainsi, Mlle Daveluy écrira de la modestie qu’“ elle ne se trouble pas des témoignages extérieurs ” et qu’“ elle les subit pour entraîner les faibles ”.La formule est pleine de sens. 414 Le Canada français Nous ne nous étonnons pas que Laure Conan ait distingué notre auteur, autant parce qu’il est canadien que parce qu’il n’est point futile.Et lorsque la race a tant de choses à accomplir, en dépit de telles traverses ! ne faudrait-il pas que “ Canadien ” et “ sérieux ” (le tout sans pédanterie, mais comme le réalise Mlle Daveluy) fussent toujours d’heureux synonymes ?L’auteur à'Aux Feux de la Rampe est sur la brèche depuis la première heure.On lui doit des œuvres d’intention sociale et littéraire : l’Orphelinat catholique de Montréal et la Société des Dames de charité de 1827 ; les Aventures de Perrine et de Chariot ; Dix Fondatrices canadiennes ; le Filleul du Roi Groloet la Médaille de la Vierge.C’est un écrivain de patient vouloir et de prolifique plume, au point que Mlle Daveluy prépare déjà les profils des Femmes du Montréal héroïque et une suite aux Aventures, intitulée Dans la Forêt canadienne.Plus d’un homme de lettres convoiterait un pareil sort littéraire, si modeste, si tenace, si persévérant.Par surcroît, Mlle Daveluy s’exerce à écrire de façon châtiée, sans faire trop sentir le soin qu’elle y apporte.Sa phrase est ferme, équilibrée, et elle a un certain style bien à soi.Lors même ensuite que l’auteur laisse mettre aux Feux de la Rampe, par inadvertance évidemment , hors pour or (p.213.) ou s’asseoyant pour s’asseyant oumêmes’assoyant (p.216.), etc., c’est un si rare lapsus qu’il est juste de ne le presque point noter.Ailleurs, elle fera bien des anges de braves personnages féminins (ne dit-elle pas de l’Ange aux Roses qu’ “ elle agite doucement sa gerbe ” ?p.43.), mais elle n’ira point jusqu’à insinuer, afin de se moquer des solitaires qui le méritent assez, qu’il leur manque une ange gardienne.C’est une sagesse, ami lecteur, dont notre mâle orgueil est assurément gonflé.Bref, sujets et exécution sont intéressants dans Aux Feux de la Rampe.Ce théâtre peut sembler, en de certains endroits, légèrement compliqué (le Cadeau), un peu lent et compliqué aussi (l’heure du thé dans Attisez le Feu), un Quelques livres de chez nous 415 peu mêlant (la Répétition, dont le dénouement est de si agréable comédie) ; il y a quand même de l’allant, du cran, du ton.Or la véritable épreuve du théâtre ne consiste point à être lu, mais à être joué.Alors en parlerait-on avec sûreté.Quelle est donc la valeur scénique des pièces de Mlle Dave-luy ?On la pressent : elle s’indique en vingt endroits.“ Si Peau d’Ane m’était conté.A la vérité, si nous étions présents aux Feux de la Rampe, pas trop loin des meilleurs quinquets, nous aurions assez la joie du fabuliste, mais pour de bien autres motifs.Nous prierions surtout qu’on nous donne le Cours improvisé, la Petite Pensionnaire des Ursulines, Cœur d’Enfant, le Petit Cancre, la Répétition, et aussi Cheveux longs et Esprit court.Et nous serions peut-être exaucé.Voilà ce qu’il faudrait permettre à tout critique d’un livre composé pour la scène et dont la lecture est déjà plus qu’intéressante.Ce n’est point assez de rêver qu’on assiste à la pièce ; il faut encore y assister.L’imagination pèche toujours par quelque côté imprévu.* ?* Y a-t-il une histoire pure, comme M.l’abbé Henri Bré-mond entrevoit une poésie pure ?Or M.Étienne Gilson affirme qu’on a voulu définir une chose qu’on ne connaissait pas très nettement ?(1) Ce serait là une affaire bien épineuse à établir par a plus b.Or ce qui est limpide et plus proche du sujet ici traité, c’est que M.Harry Bernard ne nationalise point notre littérature par l’unique étude de l’histoire.Ne l’écrit-il pas lui-même ?les petits tableaux qu’il a composés sont “ en marge d’ouvrages d’histoire ou de la (1) Conférence de M.Etienne Gilson, au Cercle universitaire, Montréal.Compte rendu du Devoir, 5 décembre 1927. 416 Le Canada français légende ” et suggèrent des aspects variés, à des époques différentes de la vie canadienne (p.7.) Au vrai donc, trois fois romancier, deux fois titulaire d’un prix officiel pour ses romans — à l’époque où le Prix David s’émiettait encore -—, M.Bernard continue, en des cadres historiques fort nets, et enfin assez minces, à peindre les mœurs de quelques gens de chez nous ; “ mais les gestes des personnages, les objets qui les entourent restent en harmonie avec l’époque évoquée (pp.7-8.) C’est cela, en une exacte et sobre mesure, qui confère à la lecture de telles pages un agrément inédit.Les scènes d’autrefois sont illustrées dans lu Darne blanche, la Mort d’Oendraka, le Petit Chesne, le Fournisseur Perrault, D'une Ordonnance de 1706 et Capuchon tourne.Plus loin, la Bataille de Jérémie, le Professeur d’italien et les Vitres du missionnaire font la transition entre le passé et le présent.Et celui-ci est esquissé dans Hommes du nord, Périls de la Gat’, Vers la gloire, Billets de faveur et le Chien.La Dame blanche s’inscrit en marge des Relations des Jésuites, année 1665.Voici le motif enluminé.Marie Haslé a dû s’absenter, pour aller à l’église.A son retour, elle trouve le ménage fait et ses enfants, qu’elle avait laissés endormis, debout et habillés.Les bambins apprennent à leur mère qu’une belle dame blanche l’a gracieusement remplacée auprès d’eux.Or, dans le temps, on crut, à Québec, et pour de sages raisons, que ce fut la Vierge elle-même qui récompensa de la sorte la ferveur de notre brave femme.Et voilà autant de prétextes que saisit M.Bernard pour établir un commentaire bien lié et joli.Les détails sont familiers et il n’y a point de désordre en l’imagination de notre auteur.Tout s’y classifie et s’y décomplique.De menus faits sont logiquement déroulés.Même l’allusion aux tourtes de la région québecquoise est à point.Chacun ne sait-il pas que jadis ces oiseaux devinrent tellement nombreux qu’il fallut les conjurer ?Notez ces traits élémentaires, si précis : Quelques livres de chez nous 417 — Jacquot a pleuré quand la Dame a lavé son visage, et elle a caressé ses cheveux.Ensuite, elle a été chercher du lait et du pain, elle a fait manger Jacquot, qui avait beaucoup plus faim que moi.Après, nous autres, on a mangé aussi.La Dame a lavé tous les plats avant de partir.” (p.16.Narration de la petite Marie.) La jeune femme marcha dans la pièce où elle reconnut que rien n’était dérangé.Sur une chaise basse, dans un coin, des vêtements d’enfant avaient été laissés.Des bûches de hêtre étaient empilées tout près.Seulement, du pain avait été pris dans la huche, du lait dans les vaisseaux.Marie Haslé, ne sachant que penser de l’aventure, décida de questionner les voisins, (p.17).M.Harry Bernard sait ce qu’écrire veut dire.On ne nous a point gâtés là-dessus, chez nous, depuis que tant de barbouilleurs manient la plume sans se douter de la valeur des mots, et surtout de l’ordonnance du sujet ! La mort d’Oendraka, en marge aussi des Relations, nous montre la conversion et la fin d’une Huronne, émigrée, à cause des Iroquois, “ au nord du lac Supérieur ”,— et, tout à côté, la dure existence et le martyre des missionnaires.Peut-être un peu trop d’histoire donne-t-il quelque sécheresse à certaines pages de ce récit, par ailleurs intéressant.Le Petit Chesne, sujet puisé parmi les Faits curieux de l’histoire de Montréal, par E.-Z.Massicotte, et les archives judiciaires du même lieu, est un pâle sujet, en ce sens qu’il ne caractérise pas tout à fait l’époque.Mais il permet de noter des noms anciens et de dessiner autour quelque chose du vieux Montréal et de l’hiver au Canada.Ce récit au grain serré va droit son bonhomme de chemin.Une petite phrase de rien du tout, par exemple, en accentue le mouvement qu’on dirait comme feutré par la neige elle-même : Elle ne songea point qu’un malheur pouvait arriver, et n’essaya pas de retenir l’enfant.D’ailleurs, elle ignorait qui il était.Probablement aussi qu’il plaisantait, quand il disait vouloir se rendre à Longueuil.Elle le regarda un moment s’éloigner, tourna le dos, monta le raidillon qui conduisait au moulin. 418 Le Canada français — 11 y a un petit garçon, dit-elle comme ça au meunier, en entrant, qui m’a dit qu’il allait à Longueuil.(p.39.) Ne vous assurions-nous pas que chaque mot porte, tels que les emploie M.Bernard.Ceux de “ Jeanne Guiberge, femme de Pierre Cabassier, sergent royal et substitut du Procureur du Roy ”, donnent ici leur léger coup d’épaule (si les mots ont une épaule 0 au récit et celui-ci progresse, d’un tour de roue.Notre auteur, depuis son livre de la Maison vide a pratiqué la transition.Il y montre ce je ne sais quoi de dégagé et de sûr qui fait plaisir à voir.Le Fournisseur Perrault (en marge du Mémoire du Canada, 1760) a plus de coloris, et nous l’avons relu, rien que pour le plaisir de goûter une langue gentiment imagée, sans y prétendre.Mais Perrault fut ruiné, ou quasi, par Cadet, munition-naire général du Canada.Il s’en consola virilement.Toutefois, M.Bernard suit de si près ses archives et dramatise si peu le sujet que celui-ci nous paraît incomplet.On attend une conclusion plus vivement énoncée.Un document peut devenir un embarras pour un écrivain.Il n’empêche, encore une fois, que ces pages, tracées avec habileté soient d’un style charmant.Très drôle est VOrdonnance de 1706, malgré la cruauté de ceux qui se vengent d’un plaideur.Ici, le document étoffe le récit, et l’on est amusé vraiment d’apprendre à la fin, ce que l’intendant Raudot avait défendu en son ukase, transgressé par le malheureux Saint-Amant.Nous ne faisons que piquer votre curiosité.Il vous faudra, chers lecteurs, lire vous-mêmes tout cela.D’une veine parente est Capuchon tourne (inspiré par les Mémoires de Philippe-Aubert de Gaspé).Il y a de l’art en la façon de traiter ce sujet : il n’est point du tout figé.Et Coq Sarrazin, qui volait le chien Capuchon, le dimanche, pendant la messe, au moment où les récollets de Québec Quelques livres de chez nous 419 l’avaient enfermé pour qu’il fût prêt à tourner leur broche, devant le feu,— Coq Sarrazin est doublement puni.Cela fait songer à tous les ouvrages que nous connaissons où l’on met en scène avec humour et tact de bons moines, mais cela aussi a un quelque chose de particulier et d’intimité.Le ton est parfait, l’observation riante sans qu’elle aille jusqu’à blesser.Nous aimons bien ces deux contes et le prochain : la Bataille de Jérémie.Figurez-vous que le pauvre Jérémie voulait se battre, en patriote de ’37, et c’est son père qui l’a botté! Cette intrigue fournit l’occasion à M.Bernard de dessiner l’état des esprits, au cours des Troubles et de faire, au milieu de tout cela, des croquis amusés.C’est l’aspect déridant d’une action où se déploya, par ailleurs, un si tragique héroïsme.A travers le» Vitres du Missionnaire se découvre un aperçu sur l’extrême nord-ouest canadien.Figurons-nous ceci, nous qui vivons parmi tout le confort d’une civilisation matérielle raffinée : Le Père Denis, oblat de Marie, attend pendant plus de dix années des vitres pour sa cabane, les loups mangeant les parchemins d'orignal qu’il pose à son unique fenêtre! On ne peut lui expédier les fameuses vitres, ou elles arrivent brisées, et, lorsqu’elles sont enfin arrivées en bon état le vieux Père presque aveugle les donne à de jeunes missionnaires en route vers un autre poste.Un point.C’est tout.Mais il y a tant de choses sous un si élémentaire canevas ! M.Bernard l’a bien deviné.Pourtant, est-ce un effet des glaces ?la façon un peu froide dont il peint empêche que le drame, qui se passe vraiment au fond de l’âme du Père, nous soit tout à fait communiqué.Ce récit est trop objectif, semble-t-il.Et puis, décrivant la marche du prêtre vers sa mission, est-il bien juste d’écrire que le traîneau, tiré par les quatre chiens, était “ allégé de deux cents livres de poisson séché ” N’en était-il pas plutôt chargé?(p.143.) Le sujet des Vitres du Missionnaire est “ en marge du Père Duchaussois : Aux glaces polaires 420 Le Canada français Hommes du Nord raconte l’odyssée de Josaphat Cléroux, “ guide, trappeur et bûcheron ” du Nominingue et de son rival Pierre Boisvert.Ce dernier a épousé celle que Cléroux aimait.Cléroux jure de se venger.Mais Boisvert le tire d’un mauvais pas, et Cléroux, touché, signe la paix.Ce sont de rudes et solides gars dont on trouve ici les portraits.Il y a beaucoup de bonnes choses en ce conte-là.Les caractères sont bien étudiés.Voici ün joli crayon, à propos de Cléroux : On le voyait rarement dans les villages, si ce n’est pour acheter du tabac ou des balles.Au flanc d’un coteau hérissé de roches et de souches, à sept milles de Kiamika, il demeurait dans une cabane de billes mal équarries, trouée d’une fenêtre, seul avec deux grands chiens roux, également dressés pour la perdrix, le chevreuil ou le caribou.11 vivait de chasse et de pêche, il fumait devant sa porte, le soir, cherchant au-delà des arbres la lueur vacillante des étoiles.(p.165.) Le ton change avec les Périls de la Gat', Vers la gloire, Billets défaveur et le Chien.Désormais, ce sont des gens que l’on coudoie presque chaque jour qui sont dépeints.D’abord, Marcel Leroux, le veilleux d’Ottawa, va voir sa blonde à Hull, mais ses camarades lui font une peur de l’autre monde ; et puis Mme Dieudonné Beaubien pousse son mari vers la politique et la gloire problématique ; et puis encore Alphonse Leroy, petit fonctionnaire, tente de s’attacher Mme Duquette et n’y gagne qu’une hideuse balafre ; enfin, Mme Lefrançois, veuve d’un notaire, quitterait bien la petite ville qu’elle habite, si son caniche le lui permettait.La manière de M.Bernard s’étrique un peu en ces derniers sujets.Mais il y a une ironie sourde, un humour effacé, oblique, à l’anglaise, comme d’une poule regardant le grain de mil suspect, avant de l’avaler.Si M.Bernard s’abandonne à ce genre, il y deviendra facilement une sorte de pince sans rire.Son don de persiflage concentré lui sera précieux. Quelques livres de chez nous 421 Cependant, en tous ces contes et nouvelles, on désirerait plus de relief, plus d’accent et plus d’ardeur.* * * On juge assez en quoi s’apparentent ou diffèrent Aux Feux de la Rampe et la Dame blanche qu’un hasard du courrier a jetés le même jour sur notre table et qu’une dévotion aux choses canadiennes, dévotion parallèle et différente, marque essentiellement.Certes, il y aurait un danger pour nos littérateurs à faire usage à jet continu de l’histoire.On pourrait donner l’impression que l’histoire n’est plus une très haute inspiratrice mais une somme de thèmes à exploiter.Les excessifs iraient même jusqu’à vouloir établir une mode exclusive et restreindre notre domaine intellectuel.La Bibliothèque d’Action française n’en est point là ; ni ne le sont Mlle Daveluy et M.Bernard, puisqu’il n’y a pas une once de cabotinage historique en leurs écrits et qu'ils n’entendent ostraciser aucune forme littéraire.Chacun est persuadé que tout excès appelle un excès contraire.Autant un régionalisme absolu provoquerait un tollé motivé, autant l’histoire à toutes sauces lasserait les mieux intentionnés,— comme un exotisme outré ramènerait au régionalisme et à l’histoire, notre point de départ.Notre littérature ne peut négliger aucune source honnête, si elle est vraiment humaine, et donc “vraiment vraie”.C’est la fortune des lettres d’osciller d’un genre à l’autre ou de les contenir tous successivement, parfois même (les XIXe et XXe siècles européens nous l’enseignent) presque simultanément.Chez nous, tout auteur qui tente une voie nouvelle est un pionnier respectable, sous bien des angles.Nous n’avons pas l’embarras de rafraîchir les genres, mais la tâche d’épurer, de fortifier ceux qui sont établis, de créer ceux qui nous manquent et d’être, en chaque entreprise, originaux et 422 Le Canada français personnels.Or, un de ees beaux dimanches, on passera, de la terre de nos régionalistes et des archives de nos historiens et de nos historiologues, à cette impalpable et évidente entité .1 âme humaine au Canada.Et pourquoi pas ensuite à I âme universelle P Rien que ces deux impondérables et ce serait toute une invention ! Qui plus est, le rêve élyséen de M.Jean-Charles Harvey (1) serait réalisé ! notre littérature psychologique en prose étant nee.(Car en vers, elle existe, comme l’ont prouvé Nelligan, Lozeau, etc.) Le tout sans nuire aux quelques autres genres viables, certes, bien que le manque d’art, de langue et de goût puisse finir, si l’on n’y remédie à temps, par rendre illisibles certains sujets campagnards.La fleur littéraire canadienne-française s’épanouira lentement ; et c est la sagesse même, sous notre climat intellectuel.II faut que cette littérature subisse, en s’embellissant, la rosée du régionalisme et le soleil revigorant de l’histoire.Nous n irons pas d un bond a la psychologie surfine, toute pure (s il se trouve une psychologie pure, au même degré où il y aurait une poésie et une histoire pures,— ce qui est jongler avec 1 abstrait).Il y aura toujours correspondance entre notre maturité nationale et celle de nos lettres.Il ne cessera meme jamais, la part étant faite et l’avenir assuré de la rosée et du soleil, il ne cessera jamais d’y avoir place pour tous les genres, en tous les temps, si ceux-ci se veulent perfectionner continûment.Mais, des aujourd hui, pour ce qui est des œuvres à base ou à condiment historique, ne venons-nous pas d’étudier ensemble, chez Mlle Daveluy et M.Bernard, de sensibles témoignages, assez heureusement et fort diversement présentés ?Que ces auteurs donc persévèrent et qu’ils triomphent ! Car ils méritent de vivre intégralement leur devise : Jusqu’au bout / Maurice Hébert (1) Pages de Critique.Imprimerie Le Soleil, 1926.
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