Le Canada-français /, 1 mars 1928, Pages glorieuses de l'épopée canadienne
PAGES GLORIEUSES DE L’ÉPOPÉE CANADIENNE La production littéraire, historique ou scientifique est déjà assez abondante au Canada pour que les meilleurs livres risquent de demeurer au second plan et ne soient pas toujours cotés selon leur juste valeur.Les Pères Capucins sont modestes ; ils se conforment à l’adage : “ Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien.” L’un des leurs, le R.P.Candide de Nant, a publié en 1927 un ouvrage qui n’a pas eu de réclame tapageuse, (l) mais qui fera date dans l’histoire des origines canadiennes ; bien qu’il y soit surtout question de l’Acadie, il y a tant d’échappées lumineuses sur l’histoire générale de cette lointaine époque, que le nom de l’auteur peut figurer sans trop de désavantage à côté du brillant écrivain qui nous a donné Les Origines religieuses du Canada.C’est l’opinion des critiques français les plus autorisés.Après l’étude “ exhaustive ” intitulée La Tragédie d'un Peuple, pouvait-on écrire quelque chose de nouveau sur l’Acadie ?La question ne fait pas doute, si l’on s’en rapporte au simple témoignage d’Émile Lauvrière qui a composé la Préface de cet important travail.Aussi, le R.P.Candide n’a-t-il pas laissé tomber sa plume après avoir lu l’ouvrage de son devancier ; il avait trop bien compulsé les archives ecclésiastiques de Rome, il avait accumulé de trop riches matériaux pour ne pas élever un monument spécial à la gloire de son Ordre, à côté de celui qui se dressait déjà à la gloire du peuple martyr.(1) Pages Glorieuses de l'Epopée Canadienne: une mission capucine en Acadiet 1 vol.338 pages.Le Devoir, Montréal, 1927. Pages glorieuses de l’Épopée canadienne 469 Oui, il y a du nouveau, et beaucoup, dans cette exploration consciencieuse à travers la période qui s’étend de 1632 à 1655.Eu égard à l’état actuel des documents dans les dépôts publics ou privés de Rome, de Paris et de Québec, on peut dire avec Lauvrière que l’œuvre est “ aussi définitive que possible Il y aurait donc injustice à laisser dans l’ombre un volume de 330 pages qui a demandé tant de voyages et de recherches.Peut-être les lecteurs de demain s’étonneraient-ils à bon droit, comme il est arrivé souvent dans l’histoire littéraire, que nous n’ayons pas accordé à pareille œuvre l’importance qui lui revient.Il faut bien dire que le Père Candide de Nant n’a pas toujours adopté la forme voulue pour atteindre tout un public.Les discussions érudites se mêlent trop au récit.Au lieu d’embarrasser ses passionnantes narrations et ses pittoresques tableaux de dissertations savantes qui s’adressent seulement aux spécialistes, il lui eût été facile de diviser sa matière en deux tranches bien distinctes : d’un côté, le texte destiné aux lecteurs ordinaires, de l’autre l’exposé des problèmes qui intéressent les fouilleurs de manuscrits ou de vieux documents.Brunetière avait adopté cette méthode dans son Manuel de l'Histoire de la Littérature Française, et il avait ainsi donné satisfaction aux professeurs et aux élèves.Or, le grand public reste toujours plus ou moins élève : il lit rarement les notes du bas des pages et les pièces justificatives insérées à la fin d’un volume ; peu lui importent les bases et l’armature de l’édifice ; il fait crédit de confiance à l’auteur, au seul vu des assises qu’il n’aime pas à contrôler.Ici, du reste, la bibliographie gagnerait à être concentrée en un tableau méthodique, comme il est d’usage dans les thèses soutenues devant les Universités.En se conformant à ces règles, le Père Candide nous aurait offert 150 pages environ d’une lecture délicieuse, sans dé- 470 Le Canada français triment pour l’autre moitié de l’ouvrage où il aurait fourni les preuves de ses énoncés.Il est loin, en effet, d’avoir un style aride : tout est vivant, dans ces phrases alertes où perce souvent une pointe de malice ; quel Capucin manqua jamais d’esprit ?Mais il y a plus ; l’auteur n’est pas un historien impassible : il sait nous faire partager les généreuses émotions qu’il ressent, soit qu’il prenne en pitié l’état misérable des sauvages à convertir, soit qu’il constate plus tard les progrès de la mission ou qu’il s’indigne enfin contre l’avidité proverbiale de l’Angleterre : “ Les mâchoires bri-banniques, dit-il quelque part, restaient obstinément fermées sur le morceau.” Ce livre, débordant ses cadres, nous fournit les plus émouvants détails sur les tribus primitives de l’Acadie : Souriquois ou Micmacs, Etchemins ou Malécites, Canibas ou Abénaquis.Ces enfants des bois avaient un naturel docile et des mœurs relativement honnêtes, faisant contraste avec les perfides Iroquois des bords du S.Laurent ; il n’était pas jusqu’à leur type physique qui ne donnât une impression de noblesse.Ils étaient doués, par ailleurs, d’une intelligence vive, malheureusement compromise par un manque de constance dans le redressement de leurs erreurs ou de leurs défauts.Il fallut toutes les discordes des Européens pour compromettre cette merveilleuse entreprise de colonisation chrétienne.Car le Père Candide ne veut rien dissimuler.Il y a un aspect douloureux dans cette histoire, même en ce qui concerne les représentants de l’Église.Les traficants laïcs ne furent pas les seuls à faire montre d’ambitieuses visées.Les compétitions lamentables entre les divers Ordres religieux qui se disputaient ce territoire suffirent à rendre possible l’invasion anglaise.Cette probité historique fait honneur à l’écrivain et classe son livre parmi les œuvres de bonne foi, Pages glorieuses de l’Épopée canadienne 471 au regard des adversaires qui nous accusent d’être de simples apologistes.En tout état de cause, les Capucins ont eu un beau rôle dans cette mission civilisatrice ; ils ont préféré souvent faire cession de leurs droits bien acquis, plutôt que de compromettre la prédication de l’Évangile.Si, de nos jours, l’Acadie renaît de ses cendres, elle le doit pour une bonne part à ces généreux apôtres.Les “ Pieds-Nus ” contemporains de “ l’Éminence Grise ” se sont dépensés sans compter dans la toute première fondation de la Nouvelle-France.Voilà ce qui fait la valeur de ce livre aussi substantiel de fond que riche de forme.En tenant compte des remarques que nous venons d’énoncer, les lecteurs de tout ordre ont le devoir de ne pas dédaigner ce complément de la Tragédie d'un Peuple.Abbé F.Charbonnier.
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