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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Notules sur la poésie claudélienne
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1928-12, Collections de BAnQ.

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NOTULES SUR LA POÉSIE CLAUDÉLIENNE “ Il est ici avec moi, et je m’en vais faire à loisir pour lui seul, un beau cantique.” Accommodé d'un texte des grandes Odesy Claudel.U est venu, et sa visite n’a pas été un fait banal.Comme premier résultat en effet, il a été question de claudélisme une bonne semaine : les sujets de conversation nouveaux sont toujours bien accueillis, dans le train-train monotone des études.Mais, on est allé plus loin qu'à la seule glose sur le poète : on s’est acheté des livres, on a consulté les histoires de la littérature récente, car, soit dit sans intention malicieuse, on ignorait à peu près tout, sinon du nom, du moins des œuvres de M.Claudel.— On a les mêmes ignorances “ de l’autre côté de l’eau ” paraît-il.— Et les livres ont révélé des choses ahurissantes.On a découvert que Malherbe et ses fraises avaient vieilli, que Boileau était mort avec ses vers à la paire, bourrés de chevrons solennels et bourgeois, que Voltaire était fondu comme un arpent de neige au soleil, à côté de son étroit Temple du goût, que Chénier avait eu le col coupé par la Révolution, que ce pauvre Victor avait gaspillé son encre à ravauder les antithèses, que Verlaine avait préféré la musique et l’impair avant toute chose, que Leconte de Lisle avait rêvé une sorte de poésie sanscrite, que Mermette et Quesnel, Bibaud et Lenoir avaient bien mérité des gazettes québécoises, que — je ne finirai plus—¦ Mallarmé et Rimbaud après Beaudelaire tenaient pour un art fermé, un art d’impasse, écrit dans des formes de méandres et de labyrinthe. Notules sur la poésie claudélienne 233 On a surtout découvert Claudel — on vient de découvrir le Cid! — parce qu’il fallait en parler.Et qu’est-ce qu’on a compris, sinon que l’auteur de VOtage était un néo-symboliste, un symboliste mystique, un peu sensuel, un peu déconcertant.On a appris, et cela a satisfait tout le monde, que M.Claudel était un diplomate parfait, un catholique effronté comme dirait M.Francis Vincent, un apôtre, bref un convertisseur, et l’on est resté rêveur devant la figure énigmatique du poète et si sympathique de l’homme.De l’homme, c’est la seule poésie qui a été discutée.Accoutumé que l’on est ici à lire le “ langage des dieux ” -— qu’on me pardonne cette appellation païenne — dans les cadres traditionnels, à toujours sentir à la poésie l’odeur du terroir qu’on lui donne dans les vieux moules à la Boileau, on est resté un peu, “ comment dirais-je ” devant les cadres nouveaux, la respiration étrange d’un genre d’art soupçonné peut-être autrefois, en rhétorique, à la fin pressée d’un manuel chargé de notes goguenardes et surtout de malédictions.J’ai dit étonnement devant les cadres, car pour le fond de la poésie nouvelle, il n’y a pas de discussion.Ainsi donc, autrefois, on estimait que le symbolisme était une maladie littéraire qui finirait pas se guérir ; on traitait l’effort des symbolistes de niaiseries obscures, de babioles à amuser les dilettantes, de “ dévergondages cosmologiques ”, de décadence, et, pour tout résumer, de fumisterie.Mallarmé était proprement et prestement occis et mis en bocal de fond d’armoire.On se disposait très mal à comprendre, à admettre un art, une doctrine qui cependant mérite attention.Avec la conviction assez décourageante que nous n’apprendrons rien aux lecteurs du Canada français, nous allons risquer aujourd'hui, quelques notules, très peu définitives nous en convenons, sur le symbolisme en littérature.Allons-y sans précaution, sans bel ordre logique., qu’est-ce que la logique viendrait faire dans la poésie ? 234 Le Canada français Pour commencer donc, foin du réalisme sans âme, du naturalisme abrutissant, du futurisme, du primitivisme, de l’intégralisme, de l’unanimisme, du paroxysme, tous systèmes poétiques qui veulent “ défoncer les vantaux mystérieux de l’Impossible ”, et qui en sont encore là, et essayons de comprendre — ce n’est pas difficile — la doctrine et les formes qui sont devenues la doctrine et les formes de M.Claudel.Il convient d’observer tout d’abord, que la poésie symboliste est une réaction contre la poésie réaliste et naturaliste.Ces deux manières avaient vidé la poésie de l’idée, en s’attachant seulement à l’extérieur brutal et accidentel des êtres animés et des choses insensibles.Or le symbolisme, selon la définition de M.Brunetière est “ la réintégration de l’idée dans la poésie ”.L’Idée est éparse dans le monde, sans se confondre avec lui, saisissable à l’état fragmentaire et incertain.Le poète n’est pas capable au moyen de purs concepts d’exprimer l’ineffable ; il entreprend alors de s’en approcher par les cent voies de son sens innombrable, de l’attraper, de se l’incorporer, et d’évoquer chez les autres par voie de symboles “ son propre sentiment indivulgable ”.L’art symboliste sera donc un art d’évocation, non de description, de synthèse et non d’analyse et c’est en cela qu’il est si différent de l’art classique essentiellement analysant, si je puis parler ainsi, du romantisme super-analysant, du réalisme et du naturalisme analytico-détaillants.Qu’on nous passe ces formules un tantinet épicières !.Or l’évocation a besoin d’images : “ la poésie est une métaphysique manifestée par des images et rendue sensible au cœur Le poète, et le symboliste surtout, se servira d’images accumulées pour extérioriser ses intuitions lyriques.Ces images nécessaires comment le poète va-t-il les trouver ?Le poète, en général, a une imagination d’enfant, toujours neuve, fraîche et active.Le poète n’est pas “ un ”, mais divers, multiple, infini, “ protéen ”, variant comme la vie, en perpétuelle oscillation comme l’onde et la flamme ardente ; Notules sur la Poésie claudélienne 235 il nage dans le merveilleux, il ne lui suffit pas de sentir le réel palpable, il lui faut encore le réel invisible (Beauduin).Le poète symboliste est tout et plus que cela.Il est l’homme à la fois esprit et sens, qui a enrichi ses facultés de perception de mille antennes frémissantes, pour capter les ondes toujours en voyage de l’Idée, de la Beauté créées.Dans son âme, la poésie s’agite, selon le mot de René Arcos “ comme une couvaison d’ailes Pour sentir battre la pulsation vivante des êtres et des choses, pour y communier, pour l’exprimer, il s’est fait un “ cœur innombrable Le poète baigne par “ tout lui ” dans l’océan sans limite du mystère aux vagues perpétuelles.Il se dissocie, se répand pour ainsi dire dans la nature immense, pour revenir faire la synthèse des richesses plantureuses d’images et de sensations qu’il a absorbées.Et le poète est un homme.Or c’est un sentiment naturel à l’homme, comme l’a dit Bossuet, que de se pencher vers un autre homme pour lui parler, lui confier ses pensées, lui révéler son intérieur.Comme les autres hommes, les symbolistes veulent parler, et, en qualité de poètes, exprimer musicalement les fragments d’idée qu’ils ont notés en fixations vertigineuses, sur un ton à la fois suave et incantatoire.Ils feront alors porter à chacun de leurs mots, un soupir de pleur, un baiser du vent, une perle de pluie, une échappée de verdure, une crispation de souffrance, un sourire du soleil, un frisson d’ailes, une communion d’âmes.et plus, “ pour dire les rapports innombrables des sons, leurs alliances et leurs suaves discordes ” la vision entrevue, la Beauté inexprimable saisie.L’art devient, par suite, nécessairement imprécis, fait d’irréel et de “fluidités absconses” mais ce qu’il perd en lignes définies, il le gagne en splendeur.Un Claudel, par exemple, pour nous rendre une des visions prestigieuses qu’il perçoit par son cœur innombrable, élargira la trame ordinaire du vers et du rythme.Son expression s’enrichira de surhumaines couleurs, comme les couleurs des vastes naufrages des soleils du soir, 236 Le Canada français dans la houle pourpre, safran, émeraude, turquoise et violette des horizons vacillants.Il tissera, comme pour la mort de saint François-Xavier, des “ tapisseries de haute lice ” ; il peindra des fresques éperdues, aux tons crus et doux, aux estompements polymorphes et diaphanes.Vous voyez tout de suite ici la nécessité, pour le poète, d’échapper à tout moule stéréotypé de métrique, aux embarras créés par Malherbe et l’auteur du Lutrin, tous deux assez habiles versificateurs mais poètes point.C’est pourquoi les Symbolistes ont cherché un vers flexible, multiforme, évoluant, et approprié à chaque poème.Ils se sont volontiers affranchis de la rime, qui n’est après tout qu’une convention désuète et sans raisons indiscutables.Par ailleurs, ils n’ont jamais voulu saboter le passé.Leur mépris — si mépris il y a,-— leur mépris pour les vieilles formes, va aux pseudo-classiques du dix-huitième siècle, comme Baour-Lormian, Delille, Jean-Baptiste Rousseau, Le Franc de Pompignan et ce gredin de Voltaire.Et ils ont raison.On ne se baigne pas deux fois dans la même eau : l’immobilisme, en littérature comme ailleurs, est absurde et stérilisant, une pure abdication.Ce qui a été beau autrefois, Corneille, Racine, Vigny, Sully Prud’homme reste beau ; mais il faut à la beauté d’aujourd’hui des vêtements neufs, qui n’ont pas été portés encore.Le poète, s’il est vraiment poète, ale droit, aujourd’hui comme toujours, de se faire sa règle, à ses risques et périls.Ah ! je sais bien qu’on fait un crime aux symbolistes et à Claudel de ne pas s’astreindre à la forme traditionnelle du vers français — forme qui a été décidée par des poètes qui n’avaient pas de souffle ni de génie, nous le savons -—•.Il faudrait entendre là-dessus bien des critiques comme Pierre Lasserre, le R.P.de Tonquédec.Mais quand on lésine, quand on gratte, quand on piétine à travers les césures et les rimailles, “ quand on raisonne, on ne s’envole pas ”, paraît-il.Va-t-on dire au fleuve de couler dans tel ou tel sens, au vent de chanter tel ou tel motet, à la pluie de Notules sur la Poésie claudélienne 237 pleurer tant de larmes, au soleil de mesurer ses rayons, à la tempête de ne rouler que des tonnerres de fer-blanc ?Non.Il faut lâcher les mots en liberté, laisser s’écheveler la syntaxe factice, qui se comportera au hasard des violences spontanées de l'émotion lyrique.La raison est une vieille folle qu'il faut séquestrer.“ Toujours la poésie des sages sera éclipsée par la poésie des fous”, cite M.Abel Hermant, dans son nouvel Anacharsis.Il résultera peut-être, et il est résulté, de ces libertés, de l’obscurité dans la poésie symboliste.Et l’on crie : ce n’est pas clair, ce n’est pas français, c’est allemand, c’est septentrional, c’est de l’ultra-moderne.Disons tout de suite que si l’art était seulement intellectuel, il lui faudrait être absolument clair, mais l’art est sensible aussi.Et les demi-teintes en art valent bien les trop-crus.En quoi la poésie du nord serait-elle plus méprisable que l’autre et moins parfaite ?Et puis, le symbolisme est vieux comme le monde, et par là bien à sa place dans la nature.Le Cantique des Cantiques, dans la Bible, VApocalypse de saint Jean, ont plus que des allures symbolistes : ces deux livres sont souvent obscurs à l’exégèse pieuse.On les aime quand même, et on les accommode aux intuitions mystiques personnelles, sous la sauvegarde des interprètes autorisés.Les images et les rythmes du symbolisme auront besoin d’exégèse, pour les gens férus de positif, de pratique, de digestions faciles, épris de valeurs tangibles et courantes, d'athlétisme, ou de principes scholastiques qui vous abîment à jamais l’imagination ; besoin d'exégèse pour celui qui a atrophié chez lui le sens créateur des images dans des paresses persévérantes, au cinéma dévastateur, destructeur direct de toute image vivante_ * * * Nous n’entreprendrons pas, maintenant, l’analyse de l’œuvre claudélienne en détail.Tous les journaux l’ont faite récemment, avec des chances diverses. 238 Le Canada français Nous avons vu et admiré celui qu’on a appelé un “ montreur de mystères Nous avons été remués jusqu’au fond de 1’ âme, par le ton simple, familier du poète, par sa bonhomie, ses attitudes sans pose.Tout le monde a apprécié les poèmes qu’il nous a lus, où luit dans la pénombre voulue des vocables, une lumière qui en vaut bien d’autres, la lumière et les sourires de la Foi conquérante et joyeuse.La Foi.Pour lui, en effet, “ la poésie est un don sacré, l’art doit être religieux, s’inspirer de la religion : l’art païen a trop longtemps régné en maître absolu Il écrit à M.Robert Vallery-Radot : “ Toute la représentation du monde (science, art, politique, philosophie) que nous faisons depuis quatre siècles est parfaitement païenne.Dieu est d’un côté et le monde de l’autre ; pas de lien entre les deux.Qui se douterait, à lire Rabelais, Montaigne, Racine, Molière, Victor Hugo, qu’un Dieu est mort pour nous sur la croix ?C’est cela qui doit absolument cesser.” La foi a ouvert chez lui les écluses au flot de poésie dont il était agité.Il a rejeté toutes les idoles.Sa vie est une prière active.Dans un “ grand élan passionné d’adhésion totale et sans réserve à la volonté divine”, il va, selon les appels d’en haut.Dieu l’a fasciné et le possède.Il faut entendre les accents que lui arrache cette possession divine dans les Cinq grandes Odes, au Magnificat surtout; je ne puis citer, ce serait trop long.Je renvoie simplement le lecteur aux sources.— L’Université Laval, en conférant son diplôme de docteur en droit à M.Paul Claudel, honorait sans doute tout l’homme, mais son hommage s’adressait surtout au poète catholique.-—-L’auteur de Sainte Cécile, de Y Annonce faite à Marie, du Repos du Septième jour, est encore un poète de la joie ; pas de la joie trépidante et maudite du monde, mais de la joie ancrée au port d’arrivée de la certitude.Et sa joie guérit du pessimisme corrosif, qui ne produit rien, des mélancolies sans cause, qui mènent au péché et à la ruine. Notules sur la Poésie claudélienne 239 Claudel rejoint donc avec sa poésie, pour étrange et difficile qu’elle paraisse, les ouvriers constructeurs de la pensée et de l’idéal français, comme saint François de Sales, le cher grand Corneille, saint Vincent de Paul et le magnifique Bossuet.Il mérite de ce chef et pour bien d’autres motifs, notre admiration sincère, sans exagération, sans gêne, et sans fard.Émile Bégin, ptre.
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