Le Canada-français /, 1 décembre 1928, Le salut à la France
LE SALIT DE LA FRANCE (1) Éminence, Messieurs, Que ma voix résonne ici comme la vôtre en cette même langue que nous parlons en France pour célébrer le souvenir de ces grands Français qui ont découvert le Canada, n’est-ce pas déjà un éclatant témoignage de cette fidélité que vous leur avez gardée ?Mais voici que renouvelant le geste par où ils ont pris possession de ces contrées du Saint-Laurent vous érigez une croix et, au nom de la France que j’ai l’honneur de représenter parmi vous, je m’associe aux très hautes autorités morales et politiques qui m’ont précédé à cette tribune pour reconnaître la valeur symbolique de cette sainte image.Ainsi, dès l’origine, s’unissaient les pouvoirs pour placer en quelque sorte la nouvelle France sous ce signe sacré : In hoc signo vinces (Par ce signe tu vaincras), que portait écrit la croix miraculeuse apparue à l’Empereur Constantin.Pareille fortune attendait les fondateurs du Canada.Et je ne parle pas simplement de victoires remportées sur celles des populations autochtones qui tentèrent alors de s’opposer aux desseins de la Providence.Les Français d’ailleurs venaient en soldats chrétiens.Toutes les instructions royales postulaient avec soin d’évangéliser les sauvages.Au surplus ces terres d’Amérique étaient trop vastes pour qu’il n’y eût point place pour tous et même sans combats.Mais je pense plutôt à cette grande victoire morale qu’a été le maintien ici de la langue et de la culture françaises (1) Allocution prononcée par M.Henri Coursier, Consul général de France au Canada, le 23 septembre 1928, lors de l’inauguration du monument à l'Ile-aux-Coudres, en souvenir de la première messe au Canada, célébrée en cet endroit. 260 Le Canada français survivant au changement d’allégeance politique, victoire si méritoire, si féconde déjà en fruits excellents, si riche d’avenir surtout en ce pays jeune, voisin mais distinct de la puissante agglomération ethnique des États-Unis.Or si la province de Québec constitue aujourd’hui ce foyer par quoi la pensée française est présente avec toute la force actuelle de la vie dans la civilisation américaine, événement capital dans l’histoire de ce continent et dont les conséquences ne peuvent que s’étendre avec l’accroissement du nombre des Canadiens français, tous les auteurs s’accordent à proclamer que cette conservation comme miraculeuse des valeurs originelles, a été l’œuvre de la discipline des Canadiens sous la direction de leur clergé.Je n’ai point besoin, Messieurs, de faire allusion ici à l’admirable chapitre de l’Histoire de M.Chapais qui rappelle ce fait historique avec toute l’autorité de la science, il est certainement présent à votre souvenir.Je sais d’ailleurs que ces mêmes sentiments continuent de vivifier le Canada aujourd’hui ; et visitant naguère vos terres neuves de colonisation en Abitibi, j’ai été témoin des résultats féconds du travail de la terre et de l’entr’aide sociale des pionniers sous l’impulsion de curés jeunes, actifs, enthousiastes pour cette conquête française du sol et des âmes.Or cette action morale au service de la pensée française, le représentant de la France au Canada se trouve parfaitement à l’aise pour la discerner et s’en réjouir, car elle s’exerce en un plan tout à fait extérieur à la politique et le porte-parole autorisé de la Grande Bretagne, son premier ministre M.Baldwin ne faisait point autre chose, l’an passé, quand il disait à Québec : Remembering always, that you in Canada tipify — especially in this part of Canada ¦— the finest civilizations in Europe, that of France and that of England.Ces paroles méritentd’être méditées car elles prouvent que cette victoire morale n’est pas contestée.Mais ce n’est point assez que d’approuver dans le présent la fidélité au passé : un triomphe sans lendemain serait par Le salut de la France 261 trop indigne des sacrifices qui l'ont assuré; et il importe que les destinées de la culture française, désormais établie sans conteste sur ces bords, répondent à la clairvoyance et à l’énergie de ceux qui ont souffert et lutté pour conserver ce patrimoine à leurs descendants.A cette fin nul moyen ne me semble plus efficace qu’une collaboration de plus en plus étroite entre la France et le Canada dans le domaine de l'esprit.Pour ce qui est de la religion la chose est trop évidente ; et si pendant des siècles la France a fourni à ce pays ses apôtres et ses martyrs, si de son sol vinrent encore ces grands conquérants d’âmes que sont aujourd’hui jusqu’aux limites du Nord habitable, Mgr Grouard et Mgr Turquetil pour ne citer que les plus fameux parmi les chefs, avec quelle joie n’accueillons-nous pas dans nos missions d’Afrique et d’Asie les Canadiens qui viennent à nous, non parce que leurs frères de France y sont plus rares, mais parce que ces institutions prospèrent au-delà de toute possibilité de recrutement chez nous.Et je lisais ces temps derniers qu’un groupe de sept religieuses, Sœurs de Jeanne d’Arcde Bergerville, étaient parties pour la France afin de s’établir à Beaulieu les Fontaines et d’y glorifier leur sainte Patronne aux lieux mêmes de sa première captivité.Pour les intérêts profanes des sciences, des lettres et des arts ne convient-il pas de maintenir le même postulat de collaboration entre les deux pays ?Oui, sans doute, messieurs, car de même que tout rameau détaché d’un arbre dépérit, de même la pensée française perdrait fatalement de son lustre si elle ne s’alimentait de sève nourricière à la souche de France.Sans abandonner les qualités ni les croyances qu’ils doivent à leur naissance ici, ceux qui connaîtront à fond la pensée de là-bas n’en concevront qu’une fermeté plus éclairée pour persévérer dans la voie qu’ils se sont choisie.Au surplus, s’ils sont témoins d’une grande variété d’idées, ils ne manqueront pas non plus de trouver des familles d’esprits formées selon leurs préférences. 262 Le Canada français L’un des chefs de la nouvelle génération française est un écrivain que l’on apprécie particulièrement ici et je prononce le nom de Claudel d’autant plus volontiers aujourd’hui que, rejoignant bientôt son poste d’ambassadeur de France à Washington, il doit venir au Canada avant la fin de cet automne.(1) Fortifiés de cet exemple, revenons donc au pied de cette croix, symbole de foi mais aussi, aujourd’hui comme hier, symbole de rayonnement de la pensée française.Si nous pensons aux souvenirs qu’elle évoque, à cette navigation géniale qui porta les Français sur ce fleuve, large comme une mer, la grande, la seule voie géographique de pénétration en Amérique du Nord (à telle enseigne que c’est par elle qu’ont été découverts les Grands Lacs et le Missis-sipi) aux luttes menées, aux peines endurées pour établir sur ces bords la doctrine chrétienne et la culture française de quelle atmosphère morale ne se trouvent point environnés ces lieux où fut dite la première messe du Saint-Laurent.En cette île aux Coudres se précise l’union toujours émouvante d’une grande nature et des œuvres de l’intelligence, guide infaillible de l’humanité vers la présence divine.Messieurs, j’ai confiance que la cérémonie d’aujourd’hui destinée à célébrer ces idées, restera la marque de la collaboration morale nécessaire de la France et du Canada.Henri Coursier.(1) On sait, en effet, que M.Claudel a été royalement reçu à Québec au commencement de novembre.— N.D.L.R.
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