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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
La marche vers l'encyclique
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1929-06, Collections de BAnQ.

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VoJ.XVI, N° 10.Québec, juin, juillet, août, 1929.LE CANADA FRANÇAIS L Publication de l’Université Laval Le Cinquantenaire de l’Encyclique “ Reterni Patris ” LA MARCHE VERS L’ENCYCLIQUE Le 8 mai 1880 avait lieu à Rome, dans l’Académie des Nobles ecclésiastiques, devant un public d’élite, l’inauguration solennelle de l’Académie romaine de Saint Thomas d’Aquin.Fondée par Léon XIII le 15 octobre 1879, moins de trois mois après la publication de l’Encyclique Aeterni Patris, en vertu d’une lettre adressée au Cardinal Préfet de la Sacrée Congrégation des Études, l’Éminentissime de Luca, cette institution s’était bientôt organisée par les soins de son Éminence, et elle avait été placée, de par la volonté du Saint-Père, sous la direction éclairée des Éminentissimes Cardinaux Joseph Pecci, frère du Pape, et Thomas Zigliara, des Frères Prêcheurs.Formaient partie de ce cénacle intellectuel, d’après les statuts fondamentaux de l’Académie, trente membres, 678 Le Canada français dont dix choisis dans la ville même de Rome, dix dans le reste de l’Italie, et dix autres dans les pays étrangers.Le nombre des Académiciens romains fut plus tard porté à vingt : ce qu’il est encore aujourd’hui.Parmi les membres fondateurs, nous relevons les noms de savants théologiens et de philosophes réputés, tels que François Satolli, Benoît Lorenzelli, le Père Gaudenzi, dominicain, les Pères Jésuites Liberatore, Cornoldi, et Mazzella, le professeur Fontana, l’avocat Fabri, le professeur Talamo, secrétaire : noms célèbres, qu’évoquait naguère sa Sainteté Pie XI, l’un des premiers diplômés de l’Académie naissante, dans une allocution d’une exquise bienveillance prononcée lors de la semaine thomiste de 1924.A la séance d’ouverture de la nouvelle institution, ce fut le Cardinal Pecci, ancien professeur de philosophie à Pérouse d’abord, puis à Rome, qui inaugura la série des travaux par un discours d’une facture simple, mais d’une conception puissante.Nous en possédons le texte dans le premier volume (1) des cahiers où furent consignés, pendant neuf ans, les commentaires des membres de l’Académie sur saint Thomas, ainsi que les dissertations de quelques correspondants d’une compétence reconnue.I Les auteurs de ces études, où l’on serrait de près la pensée du Maître pour l’opposer aux erreurs courantes, n’étaient pas seulement, à cette date même, des collaborateurs de Léon XIII dans l’œuvre désormais officielle et autorisée de la restauration thomiste.Ils avaient été, pour la plupart, des initiateurs courageux et dévoués de cette œuvre, des précurseurs à haute vision de l’Encyclique mémorable dont nous célébrons cette année le cinquantenaire, et qui ouvrit, par les mains augustes du Vicaire de Jésus-Christ, (1) VAccademia romana di San Tommaso d'Aquino, vol.I. La marche vers l’Encyclique 679 l’une des époques les plus lumineuses et les plus fécondes dans toute l’histoire de l’intelligence humaine.|8§ Quand je parle d’initiateurs et de précurseurs, je n’entends point par ces mots que les hommes de labeur et de science dont il s’agit, créèrent de toute pièce le mouvement destiné à remettre partout sur son piédestal l’incomparable Thomas d’Aquin.La saine tradition scolastique dont l’Encyclique Aeterni Patris retrace si fidèlement la genèse, n’avait certes pas pris fin ; mais, sans se rompre, elle s’était sûrement affaiblie Sous la pression de deux forts courants issus de la Réforme, le courant cartésien et le courant kantien ; lesquels d’ailleurs, si on les regarde de près, ne semblent pas loin de se rejoindre et de se confondre dans un commun mépris de la philosophie objective et traditionnelle.(1) On sait de quel crédit Descartes ne cessa de jouir, spécialement en France, jusque vers la fin du siècle dernier.Il fut l’un des pères du rationalisme moderne ; et ses doctrines hardies, novatrices, et subversives de l’antique discipline de la pensée, ne contribuèrent pas peu à semer et à favoriser, dans les esprits et dans les écoles, cette pléthore de systèmes dont la science philosophique, digne de ce nom, a tant souffert.Non moins désastreuse fut l’influence du kantisme dont le propre est de couper, en quelque sorte, les ponts entre le sujet pensant et la réalité extérieure des êtres, pour faire refluer la vérité vers le seul foyer d’un subjectivisme autonome, chimérique, et négateur des lois souveraines de l'esprit humain.Dans un article fort instructif de Louis Bertrand sur ses études au lycée de Bar-le-Duc, (2) nous lisions l’an dernier avec quel geste désinvolte le professeur de philosophie de ce lycée, imbu jusqu’à la moelle du virus de Kant, rejetait comme périmée la philosophie scolastique et (1) Gonzalez, Hist, de la Philosophie (trad.G.de Pascal), t.III, p.226.(2) Revue des deux Mondes, 16 mars 1928. 680 Le Canada français thomiste, poussant par là ses élèves à toutes les rébellions de l’esprit et à toutes les licences de la vie.Nous ne faisons ici qu’effleurer quelques-unes des causes principales auxquelles doit s’attribuer cette rupture partielle de continuité, longtemps et très justement déplorée, entre l’enseignement philosophique des grands docteurs du Moyen âge et celui d’écoles plus récentes.Mais Dieu qui veille sur son Église et sur les destinées des peuples ne crut pas devoir tarder davantage à refréner, par des moyens appropriés, l’anarchie croissante des spéculations humaines.Et ça et là, sous sa motion inspiratrice plus encore que sous la poussée des événements, une réaction énergique et salutaire se dessina.Léon XIII le note dans ce passage de son encyclique sur la philosophie chrétienne ” (1) : “ La passion de la nouveauté, dit-il, parut avoir envahi dans certains milieux les philosophes catholiques eux-mêmes.Dédaignant le patrimoine de l’antique sagesse, ils aimèrent mieux bâtir à neuf qu’élargir et perfectionner le vieil édifice : projet bien téméraire, et dont l’exécution, en substituant à l’ancienne philosophie, si ferme et si sûre, des opinions instables, ne pouvait que compromettre très gravement l’avenir de la science.C’est donc, dans ces dernières années, par une heureuse inspiration que plusieurs savants, adonnés aux études philosophiques et soucieux d’en redresser l’orientation et la marche, se sont appliqués et s’appliquent encore à remettre en vigueur l’admirable doctrine de saint Thomas d’Aquin et à rendre à cet enseignement son ancien lustre.” Nous avons dit que la tradition scolastique, quoique entamée, n’avait point péri.En effet, même dans les âges les plus hostiles à saint Thomas, l’on retrouve notamment au sein de l’Ordre de Saint Dominique, des hommes supérieurs pénétrés de l’extrême importance de la philosophie thomiste, (1) Encyclique Aeterni Patns. La marche vers l’Encyclique 681 et se donnant pour tâche d’en préconiser les mérites, de l’enseigner et de la propager.Tel, au dix-huitième siècle, pour ne pas remonter plus haut, le dominicain Roselli dont un historien moderne de la philosophie a dit qu’il composa une “ Somme philosophique ” remarquable, d’un côté, par sa fidélité au Docteur Angélique, de l’autre, par l’application des principes de saint Thomas à la solution de plusieurs problèmes ignorés des écrivains précédents.L’auteur ajoute (1) : “ Cet ouvrage a servi de point de départ et comme de base à la restauration scolastico-chrétienne qui s’accomplit aujourd’hui dans les différents pays de l’Europe.” Est-il besoin de faire remarquer que la Révolution porta un coup funeste à toutes les sciences, mais plus particulièrement à celles d’entre elles qui, comme la philosophie, requièrent au plus haut degré le calme de la solitude et la sérénité de l’esprit ?L’ordre doctrinal ne fut pas moins troublé que le domaine social.Et à la suite de ce chaos, sous les auspices de brillants chefs d’école, les idées jetées en terre par Descartes et Kant prirent un nouvel essor.Elles s’épanouirent, de côté et d’autre, en une végétation touffue des théories les plus captieuses.Pie IX avait l’œil ouvert ; dans plusieurs lettres successives, il dut frapper de ses anathèmes toutes les formes de rationalisme et de naturalisme répandues, au grand dommage de la foi et de la philosophie catholique, dans les centres littéraires contemporains.(2) II C’est alors qu’en Allemagne, en Espagne, en France, en Italie surtout, de robustes penseurs, effrayés de l’état intellectuel du monde, et ne voyant de salut que dans la (1) Gonzalez, ouv cit., t.III, p.416.(2) Syllabus, I-IV. 682 Le Canada français restauration de la philosophie scolastique, déchue de son rang, vouèrent à ce travail tout leur temps et tous leurs efforts.Nous signalerons brièvement, dans un rapide tableau, les ouvriers les plus en vue de cette fière tentative où se tendirent les cerveaux les plus puissants, et qui allait être couronnée, au mois d’août 1879, par l’un des actes pontificaux les plus graves et les plus décisifs de l’ère moderne.* * * Commençons par l’allemand Kleutgen, de la compagnie de Jésus.Joseph Kleutgen naquit dans le royaume de Westphalie en 1811, et mourut au Tyrol en 1883.Tour à tour professeur à Fribourg et à Brig en Suisse, puis à Rome, philosophe très pénétrant et théologien très averti, il prit part à la préparation de l’une des constitutions dogmatiques du Concile du Vatican, et c’est lui, assure-t-on (1), qui, sur la demande du Pape, traça la première ébauche de l’Encyclique Aeterni Patris.Dans le travail de rénovation des études philosophiques et théologiques d’après saint Thomas d’Aquin, il joua un rôle d’ardent pionnier ; et si profonde, si générale était sa science thomiste qu’on le dénommait, paraît-il, “ Thomas ressuscité, Thomas redivivus ”.Adversaire résolu du rationalisme germanique, il composa, pour le combattre, un grand ouvrage intitulé la Philosophie ancienne, dont le but était de montrer la supériorité de la méthode et des enseignements de la scolastique, en face des procédés et des conclusions de la philosophie moderne.Cette publication de Kleutgen eut, dans les milieux intellectuels de l’Europe, un retentissement énorme.L’ouvrage fut traduit dans plusieurs langues ; et ce n’est pas exagérer (1) The Cath.Encyclopedia, vol.VIII, p.667. La marche vers l’Encyclique 683 son importance que de lui attribuer, ainsi du reste qu’à quelques volumes de théologie du même auteur, une influence toute providentielle dans l’élaboration de l’avenir des études scolastiques et du thomisme.Kleutgen fait précéder sa “ Philosophie ancienne ” d’une large introduction.Nous en détachons ce passage où le docte jésuite réprouve la manie, trop commune, de faire fi du passé, et de transporter dans le domaine philosophique où régnent tant de vérités fondamentales et intangibles, le protestantisme novateur, émancipateur, de Luther.“Depuis le commencement de notre siècle, dit-il, (1) en France aussi bien qu’en Allemagne, nous avons vu se lever, comme champions de la vérité catholique, des savants qui excitèrent une sensation plus ou moins vive par la nouveauté de leurs enseignements, mais que l’Église elle-même a successivement reniés en condamnant leurs doctrines comme fausses et pernicieuses.C’est ce qui arriva à Lamennais et à Bautain en France, à Gioberti en Italie, à Hermes et à Günther en Allemagne.Ils se sont attiré ces malheurs, à notre avis, parce qu’ils n’ont pas su se défendre du plus grand préjugé des temps modernes, à savoir, qu’il était réservé à notre siècle de lumière de découvrir la vérité, cachée à tous les siècles précédents.Ces savants combattaient, il est vrai, l’incrédulité contemporaine, mais ils s’élevaient avec la même vigueur contre la science catholique des siècles écoulés.Au lieu de la prendre comme base de leur défense et de se laisser diriger par ses principes, chacun se croyait obligé de créer, pour les besoins de cette controverse, une science entièrement nouvelle, et surtout de chercher à découvrir un fondement nouveau des connaissances humaines.Préoccupés de cette pensée, les apologistes du christianisme ne s’apercevaient pas que leur esprit se laissait égarer précisément par les principes des systèmes qu’ils voulaient combattre.” (1) Trad, du R.P.Sierp, t.I, p.13. 684 Le Canada français Pendant que cette voix d’Allemagne (à laquelle nous pourrions joindre celle du Chanoine Stoeckl) réclamait avec une force singulière le retour des doctrines traditionnelles sans d’ailleurs s’opposer à aucun progrès légitime, des voix d’autres pays, presque avec les mêmes accents, faisaient l’éloge de la scolastique et en préparaient la renaissance glorieuse.Enfant de saint Dominique, fidèle aux enseignements de son Ordre et aux traditions de la catholique Espagne, le cardinal Zéphirin Gonzalez, archevêque de Tolède, né en 1831, mort en 1892, fut l’un des promoteurs les plus convaincus et les plus efficaces de la restauration désirée.Laissons ici parler quelqu’un qui l’a fréquenté assidûment, le Révérend Père de Pascal.“ Gonzalez, dit ce Père (1), compte parmi les néo-scolastiques les plus éminents de notre temps.Ses Etudes sur la Philosophie de saint Thomas comparée avec les principaux systèmes de la philosophie contemporaine, sont un ouvrage de premier ordre qui atteste une connaissance étendue des œuvres de l’Ange de l’École et des philosophes modernes ; sa Philosophia elementaria est devenue un livre classique dans un très grand nombre d’universités et de séminaires, et son abrégé de Philosophie en espagnol, a pris rang, dans les collèges de la Péninsule, à côté de l’excellent manuel de Balmès, dont il rappelle les meilleures qualités, avec encore plus de précision et plus de sûreté dans la doctrine philosophique.L’illustre prince de l’Église a couronné ses travaux par une Histoire de la Philosophie, qui a le grand mérite d’être suffisamment complète, de mettre parfaitement au courant du mouvement de la pensée humaine dans la suite des siècles, et de ne pas se perdre en d’érudites et interminables dissertations ”.Dans cette Histoire, Gonzalez, parlant du mouvement philosophique contemporain en Espagne, mentionne plusieurs auteurs à qui la vérité scolastique est redevable de (1) Gonzalez, Hist, de la Phil., t.I (Avant-propos du traducteur). La marche vers l’Encyclique 685 quelque contribution et de quelque appui ; mais aucun d’eux n’a eu la fermeté de principes et le degré de persuasion thomiste de l’Archevêque de Tolède.* * * Que dire de la France P Nous ne pouvons cacher les immenses ravages qu’v a faits le positivisme, en sacrifiant à l’idole décorée du faux nom de “ science ” la reine des sciences humaines.Nous ne pouvons taire, non plus, les attitudes antithomistes et antiscolastiques que lui ont tant de fois inspirées les principes et les méthodes de Descartes et de son école.Néanmoins, nous serions injuste envers cette nation d’élite, si nous ne reconnaissions le concours qu’elle a prêté, dans la personne de plusieurs de ses fils, à l’œuvre de la régénération des idées par la philosophie de saint Thomas.Laissons de côté, pour être bref, les travaux universitaires très sérieux d’un Ravaisson, d’un Barthélémy Saint-Hilaire, par lesquels fut mieux connue et mieux appréciée la doctrine d’Aristote à laquelle s’apparente celle de l’Ange de l’École.Certains manuels d’auteurs français remirent plus directement en honneur la philosophie scolastique et le thomisme (1).Goudin fut réédité par l’abbé Roux-Lavergne.Domet de Vorges publia un véritable plaidoyer en faveur de saint Thomas.Et dans le premier volume de VAccademia romana di San Tommaso d’Aquino, l’on peut lire une étude très élaborée de Mgr de la Bouillerie sur le Verbe : verbe dans 1 homme, verbe dans l’Ange, Verbe de Dieu ; d’où il appert que le digne prélat s’était depuis longtemps familiarisé avec les écrits du Docteur Angélique.D autre part, dans ses conférences commencées avant 1879, et si fortement imprégnées des enseignements de saint (I) Cf.La vie catholique dans la France contemporaine (1918) : étude de l’abbé Michelet. 686 Le Canada français Thomas, le docte Père et orateur dominicain Monsabré, faisait revivre avec éloquence, du haut de la chaire de Notre-Dame, la pensée thomiste.Remarquons de plus, qu’en 1868, le Concile provincial de Poitiers, sous la présidence de Mgr Pie, recommandait de restaurer la doctrine de l’admirable maître Thomas d’Aquin, de l’enseigner selon la méthode des scolastiques, “ comme la plus apte à faire acquérir aux jeunes élèves une science sérieuse.” (1) Et, en 1874, dans une homélie prononcée à l’occasion du sixième centenaire de la mort de l’Ange de l'École, l’illustre évêque de Poitiers laissait tomber de ses lèvres ces paroles très significatives (2) : “ Saint Thomas d’Aquin a manqué à beaucoup de nos contemporains, y compris ceux-là même qui le nomment avec honneur, qui lui empruntent au besoin quelques textes détachés, mais qui ne l’ont pas assez fréquenté pour le connaître, et pour qui sa doctrine comme sa méthode demeurent un livre scellé.La philosophie en particulier n’a su que s’égarer depuis qu’elle ne l’a plus eu pour guide, et elle ne redeviendra digne d’elle-même qu’en reprenant ses traces trop longtemps abandonnées.” Tels étaient aussi les sentiments de Mgr Freppel, évêque d’Angers.Du reste, vers cette époque, rayonnait de plus en plus, jusque sur les collèges et les séminaires de France, le flambeau thomiste tenu, en différents centres, par de hautes personnalités italiennes.* Ht sk C’est, en effet, sur le sol même où naquit saint Thomas, que l’on vit se raviver avec le plus de force et le plus d’éclat le culte de ses enseignements et de ses oeuvres.(1) Ibid.(2) Oeuvres, t.VIII, p.105. La marche vers l’Encyclique 687 De cette reviviscence merveilleuse dont les écoles d’Italie s’honorent, l’un des premiers et des plus méritants ouvriers, au XIXe siècle, fut le chanoine Sanseverino, décédé prématurément en 1865.D’abord enclin au cartésianisme, cet esprit supérieur et loyal fut amené, par l’étude comparative des systèmes philosophiques les plus en vue, à se faire une juste idée de la scolastique et du thomisme.Dès lors, toute sa carrière s’orienta vers un but suprême : rétablir la philosophie traditionnelle basée sur les principes d’Aristote et de Thomas d’Aquin.Il fonda, dans ce dessein, une revue doctrinale Scienza e Fede, et il écrivit plusieurs savants ouvrages, entre autres, Philosophia Christiana cum antiqva et nova comparata.D’après Gonzalez, (1) “ cette Philosophie chrétienne de Sanseverino est (malgré quelques défauts) un ouvrage grandiose, solide et consciencieux, dans toute l’étendue du mot ; l’auteur y pose les problèmes philosophiques dans toute leur plénitude, et après les avoir discutés avec une grande abondance d’érudition, il les résout dans le sens de la philosophie chrétienne, ou, si l’on veut, dans le sens de la philosophie de saint Thomas, qui lui sert de boussole même dans les questions secondaires et de moindre importance.” L’œuvre de Sanseverino imprima aux études philosophico-thomistes, sur tout le territoire italique, un vaste essor.Elle tourna vers saint Thomas la curiosité inquiète et l’attention sympathique des penseurs.Elle suscita au Maître immortel, oublié ou méconnu, de nouveaux et très fervents disciples, parmi lesquels se sont distingués Signoriello, Talamo et Prisco.Tous ces noms figurent avec honneur dans les cahiers de l’Académie romaine de saint Thomas d’Aquin.Mais un nom qu’on y retrouve beaucoup plus souvent et auquel s’attacha une réputation d’apôtre, c’est celui (1) Ouv.cit, t.IV, pp.427-28. 688 Le Canada français d’un jésuite vénitien qui, avec son confrère Liberatore, prit une très large part dans le travail de rénovation philosophique du siècle dernier.Au temps de notre jeunesse cléricale, que de fois n’avons-nous pas vu, soit sur les bords solitaires du Tibre, soit dans quelque rue écartée de Rome, un grave religieux, marchant à pas lents, un livre à la main, tantôt plongé et absorbé dans sa lecture, tantôt le regard chercheur, fixe et profond ! C’était le Père Jean-Marie Cornoldi, très connu des étudiants par des brochures et brochurettes sorties de sa plume féconde, où l’auteur commentait avec clarté et avec entrain divers textes philosophiques de l’Ange de l’École.Né en 1822, et entré de bonne heure dans la compagnie de Jésus, Cornoldi enseigna pendant plusieurs années la philosophie qu’il aimait et vers laquelle sa trempe d’esprit l’inclinait.On a de lui des “ Leçons de Philosophie scolastique ”, publiées d’abord en italien, puis traduites en latin et en français : elles dénotent, comme tous ses autres écrits, une intelligence vigoureuse, éprise de la vérité et de la beauté des doctrines thomistes, et dominée par le souci de concilier ces enseignements d’un moine du moyen âge avec les résultats les mieux établis de la science moderne.L’érudit jésuite n’ignorait pas quelle lourde masse de prétendues oppositions, d’antinomies imaginaires de toute sorte, l’on s’était plu à accumuler entre la scolastique et les sciences si ardemment cultivées de nos jours.C’est derrière ce rempart que l’antithomisme dressait ses batteries et alignait ses canons.Ne fallait-il pas monter à l’assaut de cette muraille ?Cornoldi mit sur pied une revue très vivante intitulée la Scienza italiana.De concert avec le Dr Travaglini, il organisa une “Académie philosophico-médicale de saint Thomas d’Aquin ” dont il fut le directeur ; et cette société mixte groupa autour d’elle plusieurs travailleurs désireux, comme celui dont ils suivaient la bannière, d’acclimater dans les milieux scientifiques les principes et les données de la philosophie thomiste. La marche vers l’Encyclique 689 C’est vers le même temps que l’éminent dominicain Thomas Zigliara, devenu plus tard Cardinal, rédigeait et livrait au public sa Summa philosophica : ouvrage très précieux dont on a loué avec raison le style châtié, la doctrine abondante, la marche ferme et méthodique, et qui, reçu chez nous il y aura bientôt cinquante ans, imprima dans tant de jeunes âmes canadiennes le goût des choses élevées et l’attachement aux principes.L’auteur, dans sa préface, déclarait avec une religieuse modestie qu’il lui avait d’abord paru inutile ou du moins inopportun, après les manuels philosophiques très répandus de Sanseverino, de Liberatore et de Gonzalez, de publier le sien, mais que d’autres en avaient jugé autrement.Et il professait sans doute un sentiment d'inviolable fidélité au Docteur Angélique, mais aussi la disposition où il était de ne point fermer les yeux sur ce que des écrivains plus récents ont dit, et de ne refuser la vérité d’aucune main ni d’aucune source.De fait, son livre porte les traces d’une érudition sobre, mais sûre, et qui est comme l’encadrement bien ajusté de la pensée et de l’œuvre thomiste.Enfin, nous ne voulons pas terminer ce bref aperçu des idées, des travaux et des tendances par lesquels l’opinion publique s’achemina progressivement vers l’encyclique Aeterni Patris, sans mentionner d’une façon particulière ce que l’on a appelé l’école de Pérouse.“ Depuis longtemps, a écrit le chanoine Didiot (1), deux hommes du plus haut mérite, les frères Joachim et Joseph Pecci, s’étaient enthousiasmés pour la Somme théologique et pour la Somme contre les Gentils.Ils y trouvaient la solution de toutes les difficultés philosophiques, la réponse à toutes les objections kantistes et positivistes, la base solide de tout progrès spéculatif et moral, la nécessaire et sûre condition du travail théologique, la plus belle et la plus forte de toutes (1) Un siècle (de 1800 à 1900), p.402. ¦690 Le Canada français les sciences naturelles et surnaturelles.Ils étaient ravis de la clarté vraiment angélique avec laquelle l’auteur des deux Sommes établit l’objectivité du monde et du moi, l’unité substantielle du composé humain, la collaboration des sens à l’intellection et à la volition spirituelles, l’entière légitimité de notre découverte des principes ou des causes par les faits, des essences par les accidents, des puissances par leurs actes, de l’âme par la vie corporelle, de Dieu par le mouvement des choses, de la révélation par le préternaturel, des mystères ou de la grâce surnaturelle par l’acte de foi.Joachim Pecci, dans son palais archiépiscopal et son séminaire de Pérouse, Joseph, dans sa chaire de haute métaphysique à l’université romaine de la Sapience, formaient des hommes et des prêtres par cette doctrine incomparable ; et ils préparaient l’avenir dont Joachim allait bientôt avoir la direction dans l’Eglise entière.Quand il devint pape, et Joseph cardinal, on put dire que saint Thomas rentrait avec eux en ce palais apostolique dont il avait été le plus illustre maître aux siècles passés.” Eclipsé par la gloire de son illustre frère et par le rayonnement de la tiare, le cardinal Pecci, malgré plusieurs écrits remarquables, n’a peut-être pas eu, dans l’histoire contemporaine, toute la part de notoriété qu’il méritait.C’était un prêtre tout ensemble instruit et modeste, très versé dans la connaissance des œuvres de saint Thomas, saisi jusqu’au fond de l’âme par l’intérêt capital de ses enseignements, et profondément convaincu de l’urgente nécessité de les répandre.Appelé par l’Évêque de Pérouse, le futur Léon XIII, à diriger son séminaire (on ne devait lui confier une chaire à la Sapience que plus tard), il profita de l’autorité inhérente à sa charge pour donner aux études thomistes et à la culture scolastique l’impulsion la plus vive.Sous la double influence de sa parole et de son action, comme aussi sous le regard éclairé de l’Évêque, se formèrent de jeunes philosophes et de jeunes théologiens que la Providence destinait à remplir, dès le début de la prochaine adminis- La marche vers i/Encyclique 691 tration papale, les fonctions les plus importantes.Il initia, avec une particulière sollicitude, à l’étude et au culte de saint Thomas un Séminariste très puissamment doué, en qui il discernait déjà l’une des grandes forces intellectuelles de l’Église : François Satolli.Celui-ci fut ordonné prêtre en 1862, puis chargé dans le séminaire diocésain, d’un cours de lettres d abord, et ensuite d’un cours de philosophie : ce qui répondait davantage à la tournure hautement métaphysique de son esprit.Le professeur en prit occasion pour joindre à son enseignement des études philosophiques spéciales.“ Une académie de saint Thomas avait été fondée à Pérouse par les soins de Mgr Pecci.L’abbé Satolli s’en montra dès l’origine l’un des membres les plus actifs, et il en devint dans la suite le très zélé directeur.L’académie avait pour but, dans des conférences et des discussions qui se poursuivaient chaque mois, de tirer de l’oubli les doctrines admirables du premier des philosophes, et d’en faire voir l’adaptation merveilleuse aux besoins et aux problèmes de l’âge moderne.C’est dans ce dessein que l’abbé Satolli composa un manuel de Logique (imprimé seulement en 1884), et qu’il fit paraître une série de brochures philosophiques du plus haut intérêt.L’idée mère de ces brochures, c’est que la philosophie moderne encombrée de systèmes incohérents et novateurs, a jeté les esprits dans un immense désarroi, et qu’il faut hâter le jour où la philosophie de saint Thomas, mise en accord avec les sciences expérimentales, dégagera celles-ci du métérialisme grossier qui les dépare,et se parera elle-même d’un nouveaulustre.”(l) François Satolli et Joseph Pecci son maître, furent donc, tous deux, sous les drapeaux de saint Thomas d’Aquin, de nobles et féconds initiateurs de la renaissance scolastique en Italie.Et il est juste d’inscrire leurs noms, au premier (1) Études et Appréciations.Fragments apologétiques, pp.107-108.— En 1880, l’abbé Satolli fut appelé à Home par le Pape Léon XIII, pour introduire à l’Université de la Propagande l’enseignement de la Somme théologique.Nous avons assisté à son premier cours, et suivi ses remarquables leçons pendant trois ans. 692 Le Canada français plan, dans cette galerie d’hommes très distingués qui, par le caractère génial de leur pensée, la rectitude de leur jugement, leurs labeurs, l’intelligence des dangers et des nécessités de notre époque, secondèrent très efficacement les vues de Dieu dans le déblaiement et la culture préparatoire du terrain où allait germer et grandir, sur la parole même du chef de l’Eglise, toute une moisson, prodigieusement riche, de doctrines, d’œuvres, d’institutions, de publications, marquées au coin de la plus authentique sagesse thomiste.III Cette parole solennelle et régénératrice du Chef de l’Église, tout semblait l’appeler, tout la faisait désirer : d’une part, les succès insolents de l’erreur dans les sphères agrandies du rationalisme, du positivisme, et de la libre pensée ; les incertitudes de croyances chrétiennes mal assises; les indigences et les insuffisances de l’Apologétique,privée, par défaut de fermes notions philosophiques, de ses meilleures chances de victoire ; d’autre part, les travaux des plus lucides penseurs du siècle, où la philosophie traditionnelle émergeait d’ombres fâcheuses, et remontait, grosse de promesses, à l’horizon des écoles.Le monde paraissait dans l’attente de l’un de ces événements qui redressent ou transforment le cours de l’histoire.Le 4 du mois d’août 1879, c’est-à-dire dès la seconde année de son pontificat, comme pour poser toute l’œuvre constructive de son règne sur des principes et des fondements inébranlables, Léon XIII fit paraître sa célèbre encyclique de Philosophia scholastica.Dans un langage d’apothéose digne des pages les plus glorieuses de la Papauté, il dressa sous les regards de l’univers l’immortelle doctrine de saint Thomas d’Aquin, pour en faire l’objet de toutes les études de fond, le point d’appui et le centre de convergence de tout l’effort philosophique moderne.C’était, dans le désarroi, le coup de barre qui éloigne le navire des écueils et le préserve du naufrage. La marche vers l’Encyclique 693 Sur la barque de l’Église assaillie des plus violentes tempêtes, le divin pilote semble parfois sommeiller : viotus magnus factus est in mari,ipse vero dormiebat (1).Les croyants effrayés s’agitent, prient, crient au secours : Domine, salva nos, perimus.L’heure venue, le Seigneur entend leur appel, commande aux vents et à la mer, imperavit ventis et mari; et le calme de l’espérance rassérène les figures, anime les courages, stimule et réconforte les volontés dans la lutte sans cesse renaissante contre les ennemis du vrai et du bien.Nous ne dirons pas que la parole du Pape, pourtant si convaincante, dissipa du coup tout malaise et mit fin à toute hésitation.L’on ne remue pas les couches de l’esprit où se sont gravées et superposées les manières de voir et de sentir de nombreuses générations, comme on peut retourner, d’un premier enfoncement du soc de la charrue, les couches du sol.Nous fûmes nous-même témoin, au lendemain du grand acte pontifical, des discussions et des dissentiments qu’il provoqua, au moins quant à sa signification véritable.Et nous pûmes, d’autre part, admirer le travail presque héroïque accompli par certains maîtres, sur qui Léon XIII comptait davantage, pour faire entrer la philosophie et la théologie de saint Thomas dans les cadres de l’enseignement régulier.Ce travail, Dieu merci, ne fut pas vain.Il a porté et il portera longtemps des fruits inappréciables.Plus nous relisons l’encyclique Aeterni Patris, plus nous nous persuadons qu’elle ne traduit pas seulement le génie de l’homme qui l’a signée ; mais qu’elle exprime en termes admirables l’idée profonde de l’Église elle-même, qu’elle rend fidèlement l’écho de la tradition, qu’elle met les écoles qui la suivent, et tous ceux qui s’en pénètrent, en accord avec les plus fortes têtes de l’humanité pensante.L.-A.Paquet, ptre.(1) Matth., VIII, 23-26.
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