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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
L'opportunité de l'encyclique
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1929-06, Collections de BAnQ.

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L’OPPORTUNITÉ DE L’ENCYCLIQUE Le célèbre document, dont nous commémorons cette année le cinquantenaire, est, sans conteste, l’un des plus importants sortis de la plume de l’immortel Léon XIII.En effet, publié à peine un an et quelques mois après l’avènement de son auteur au trône pontifical, on pourrait presque dire qu’il contient tout le programme du nouveau chef de l’Église.Et vraiment, l’Encyclique Aeterni Palris,— c’est d’elle qu’il s’agit,-— semble avoir été celle qui lui traça surtout sa ligne de conduite dans le gouvernement des âmes.Du reste, depuis toujours ses préférences allaient à saint Thomas d’Aquin.Rien d’étonnant, donc, qu’il prît l’Ange de l’École pour guide et qu’il ordonnât aux Universités et aux Séminaires du monde catholique de le suivre à la lettre dans l’enseignement de la philosophie et de la théologie.Pourquoi cet ordre intimé dès le début de son Pontificat ?Autrement dit, cette Encyclique avait-elle sa raison d’être ?L’opportunité de l’Encyclique Aeterni Patris, que j’ai à établir dans ce travail, le Pape lui-même en énumère brièvement les motifs, lorsqu’avant de la signer, il s’adresse aux Évêques comme suit : “ Nous Vous exhortons, Vénérables Frères, de la manière la plus pressante, et cela pour la défense et l’honneur de la foi catholique, pour le bien de la société, pour l’avancement de toutes les sciences, à remettre en vigueur et à propager le plus possible la précieuse doctrine de saint Thomas.” Tel est donc tout le pourquoi de la demande formelle du successeur de Pie IX.Il veut à tout prix qu’on revienne à “ la précieuse doctrine de saint Thomas ”, bien convaincu qu’elle défend et fait respecter notre foi, qu’elle est le ferme L’opportunité de l’Encyclique 695 appui de la société et qu’elle concourt merveilleusement au progrès de toutes les sciences.Voilà aussi qui justifie amplement, aux yeux de l’univers, cet écrit fameux paru il y a un demi-siècle et dont notre École Supérieure de Philosophie se fait un devoir agréable et sacré en même temps de célébrer à sa façon le glorieux anniversaire.* * * Ce serait donc d’abord pour rendre service à la foi que Léon XIII a demandé qu’on revienne à “ la précieuse doctrine de saint Thomas ”.C’est dire clairement que la philosophie thomiste ne fait point fi des vérités révélées.Sans doute, le dogme, elle ne prétend pas le démontrer comme tel.D’ordre strictement surnaturel, partant, complètement au-dessus de l’humaine raison, celui-ci échappe, en lui-même, à ses prises.Pourtant, avant d’accepter le révélé, avant d’y acquiescer, avant d’y soumettre nos facultés, il y a tout un travail préparatoire, lequel, en tant que tel, ressortit à notre raisonnement.Dès lors, une philosophie qui nie à notre raison la possibilité d’arriver à la certitude, une philosophie qui la renferme comme dans une tour d’ivoire avec défense d’en sortir, cette philosophie-là est l’ennemi déclaré de la foi, parce que nécessairement elle en ferme le chemin, elle en bouche toutes les avenues.Et c’est précisément dans cette reconnaissance des droits incontestables de nos facultés intellectuelles et même sensibles que gît la première supériorité de la philosophie scolastique.Ce traitement juste et équitable, c’est ce qui avant tout la fait l’auxiliaire précieux et nécessaire de la théologie.Elle défend la foi, cette philosophie thomiste, oui, parce qu’elle respecte la raison ; elle défend la foi, cette philosophie thomiste, oui encore, parce que la raison, s’acquittant de son 696 Le Canada français rôle légitime, fournit en quelque sorte les lettres de créance aux vérités surnaturelles et les fait ainsi accepter de tous ceux que les préjugés et les passions n’aveuglent pas.On a dit de la philosophie de saint Thomas qu’elle est une philosophie essentiellement humaine.Et pourquoi P C’est parce que dans la hiérarchie des êtres, elle met l’homme là où il faut qu’il soit.Elle n’en fait point un ange, comme Descartes, qui revendiquait pour lui un moyen de connaître analogue à l’intuition des esprits purs ; elle n’en fait point non plus un animal seulement, incapable d’abstraction, enlisé dans la matière et, par suite, condamné à une connaissance toute sensible, partage des brutes.Mais plutôt, elle le loge entre ces deux cases extrêmes.Elle dit qu’il est composé de corps et d’esprit, de matière et de forme, dépendant de ses sens pour arriver à la science.Sa raison, puissance discursive, n’atteint pas d’un bond à la certitude.Non, il lui faut parcourir, souvent bien péniblement, un assez long chemin.Toutefois, malgré ces obstacles et ces difficultés, elle finit toujours, si elle reste fidèle à elle-même, par vaincre.Sans doute, ce n’est pas la victoire définitivement complète.Cependant, cela lui suffit pour étancher convenablement cette soif de vérité qui la tourmente sans cesse.Et donc, faculté objectivement tributaire de la sensation, faculté qui recourt aux puissances sensitives pour exercer à bon escient ses fonctions naturelles, c’est ainsi qu’il la faut traiter, sinon, elle devient une puissance tronquée, atrophiée, elle devient une puissance en marge du cadre où elle doit agir.Et vous voyez tout de suite la conséquence : la vérité pour elle ne sera plus rivée au roc inébranlable de l’objet qui du dehors s’impose et assure l’immutabilité qui fonde toute science.Non, la vérité ne se ramènera qu’à la seule idée, fruit de l’esprit, sans aucune attache avec le monde externe.Ce sera le triomphe de l’idéalisme.Et puis, si l’animalité est le tout de l’homme, alors c’est le L’opportunité de l’Encyclique 697 matérialisme qui aura le dessus.Dans ces conditions, la vérité est mise au rang des pures sensations qui se succèdent, qui n’ont rien de stable, qui ne peuvent aller au delà du singulier, du phénomène concret.Du coup, la voie à tout principe d’ordre métaphysique se trouve fermée.Et ces principes qui nous conduisent à la connaissance des notions les plus essentielles et les plus fondamentales, comme celle de Dieu, méconnus, mis au rancart, toute la science aboutit alors aux faits qui nous entourent, sans pouvoir jamais en saisir le pourquoi.Finalement, ce sera le scepticisme qui aura tous les honneurs.C’est l’aboutissement fatal de cette philosophie extrémiste, unilatérale, et nécessairement fausse ; de cette philosophie, c’est le temps de le déclarer, qui ne respecte pas la raison, car elle la fait sortir de sa voie normale et l’empêche d’atteindre sa fin.A l’avènement de Léon XIII, c’était la philosophie régnante à peu près dans toutes les écoles et toutes les universités.Cartésianisme et Kantisme d’une part, empirisme et matérialisme, de l’autre, voilà les noms dont elle s’affublait.Et malheureusement, l’autorité quasi incontestée de ses chefs de file ne contribuait pas peu à son succès.Effrayé à bon droit des ravages causés dans les intelligences par ces fausses doctrines, ravages qui pénétraient jusque dans les Séminaires même, le nouveau Pape, usant de son autorité de gardien de la foi, et donc, de la raison, entreprit la restauration de la philosophie, la restauration de la philosophie thomiste à peu près oubliée.* * * Mais aux excès jusque-là commis, il ne fallait pas répondre par d’autres excès.Phénomène souvent constaté que celui-là, à savoir qu on tente parfois de guérir un mal par un autre 698 Le Canada français mal.Clairvoyant, le grand, l’immortel Léon XIII ne pouvait commettre semblable bévue.Il savait depuis toujours que la philosophie de l’Ange de l’École est marquée au coin de cette juste modération qui est le signe infaillible de la vérité.Il était pétri de cette philosophie.Et homme de génie, il avait deviné que le retour franc, complet, à son enseignement, était le moyen le plus efficace pour remettre dans l’ordre la raison humaine toute désemparée et supprimer le désarroi où elle se débattait depuis plus d’un siècle.Il avait bien raison ; seule cette philosophie de l’être, seule cette philosophie qui professe un réalisme tempéré, situe l’intelligence humaine à bon endroit, et la classe parmi les témoins irrécusables et les critères infaillibles de la vérité.Nécessairement donc, elle évite les erreurs des philosophies extrémistes.Par exemple, elle ne dit point que l’opération fondamentale de notre esprit, l’abstraction, se réduit à une pure dissociation, comme le veulent les sensualistes.Pour eux, en effet, l’abstrait est un extrait de même nature que le tout d’où il est isolé.Ce tout étant primitivement un complexus de sensations et d’images, il faut conclure que l’abstrait est au fond quelque chose de concret.Avec cet empirisme, avec ce matérialisme, comment s’élever à l’immatériel, à l’intelligible ?Impossible, sans contredit, pour les sensualistes de toute nuance d’établir les preuves de la spiritualité de l’âme, de sa liberté et de son immortalité.Et ce qui arrive par une suite inévitable, c’est que l’on nie sans scrupule ces vérités fondamentales.Même remarque pour les partisans d’une philosophie ultra-spiritualiste.Celle-ci, parce qu’à l’autre extrême, est aussi condamnable.Au vrai, supprimez toute relation de nos facultés avec les sens, défendez-leur tout rapport avec eux, au même instant vous tombez dans le subjectivisme, père du modernisme, le “ rendez-vous de toutes les erreurs ”, déclarait Pie X.C’est bien l’histoire de la plupart des hérésies.Toutes presque eurent pour point de départ une aberration en L’opportunité de l’Encyclique 699 philosophie.Aberration dont la note caractéristique en général est de ne point se tenir dans ce juste milieu qui est celui de la vertu authentique, de la stricte vérité.Bien venue, trois fois bien venue une philosophie qui sait fuir ces écarts pour rester dans les limites vraies que la nature elle-même lui trace.Or, la nature, fidèle à ses lois profondes, ne saurait tromper.C’est affirmer que tout système, toute doctrine qui s’inspire de ces lois a chance de réussir.Voilà qui a permis au thomisme de remonter le courant.Voilà qui surtout le met bien au-dessus de toutes les tentatives faites le long des âges pour résoudre le problème de la certitude.On ne saurait assez le proclamer, la philosophie thomiste a un culte pour la raison.Non pas, sans doute, un culte faux qui en fasse une idole et lui décerne les honneurs dus à Dieu seul.Mais un culte véritable qui se fonde sur son essence même, parce qu’il reconnaît en elle un instrument merveilleux de science certaine à condition toutefois que l’on s’en serve pour cette fin et non pas pour une autre.Et au cours des siècles ce fut la gloire incomparable des Pères et des Docteurs de l’Église, des écrivains ecclésiastiques, que cette confiance légitime en la raison, confiance qui lui fixe des bornes, confiance qui en même temps ne la soustrait pas à la douce et salutaire influence de la foi.Ils ont été des apologètes célèbres, précisément parce qu’ils surent faire un usage juste et constant de ce lumen rationis, le plus beau don que Dieu ait fait à l’homme.Autrement dit, ils ont été cela parce qu’ils furent en premier lieu des philosophes dignes de ce nom, qui surent mettre au service des vérités révélées toutes les ressources de la science dont le propre est de rechercher les causes ultimes des choses.Mais entre tous ces philosophes, nous dirons avec Léon XIII, " brille d un éclat sans pareil, leur prince et maître à tous, Ihomas d’Aquin, lequel, ainsi le remarque Cajetan, pour avoir profondément vénéré les Saints Docteurs qui l’ont précé- 700 Le Canada français dé, a hérité en quelque sorte de l’intelligence de tous.Thomas recueillit leur doctrine comme les ombres dispersés d’un même corps ; il les réunit, les classa dans un ordre admirable, et les enrichit tellement, qu’on le considère lui-même, à juste titre, comme le défenseur spécial et l’honneur de l’Église.” (1) Défenseur spécial de l’Église, saint Thomas le fut, encore une fois, parce qu’il a toujours été le champion de la raison.Et juste au temps où partout l’on déblatérait contre les croyances chrétiennes, où on les montrait comme opposées au plus élémentaire bon sens et, voire, à la science, il était on ne peut plus opportun de remettre en honneur, de placer au pinacle une doctrine, des principes, des enseignements qui se chargeaient de laver la doctrine révélée de toutes ces accusations et de toutes ces calomnies.Il fallait donc rappeler et démontrer à nouveau que la foi et la raison sont faites pour vivre en une perpétuelle harmonie.Harmonie qui explique les services mutuels que toutes deux sont appelées à se rendre.Mais, au préalable, il était nécessaire de faire confiance à la raison elle-même.Et, on l’a vu, la philosophie de saint Thomas justifie amplement la déférence que l’on doit avoir à l’égard de cette précieuse faculté.Cela admis, s’imposait la tâche de prouver que réellement notre intelligence, servatis servandis, est l’auxiliaire précieux et indispensable des dogmes révélés.* * * Plus et mieux que toute autre philosophie, le thomisme s’est chargé de cette importante mission.Pour la centième fois rappelons que le thomisme ouvre toutes grandes, en exposant les motifs de croire, les avenues vers le dogme rave-nues bien connues, qui sont les vérités fondamentales, préam- (1) Aeterni Patris L’opportunité de l’Encyclique 701 bules à l’acte de foi.Ainsi l’existence de Dieu, d’un Dieu transcendant et personnel, infini en perfection, en sagesse et en justice, Créateur, Providence, capable de révéler le vrai aux hommes et incapable de se tromper ou de nous tromper, voilà les toutes premières vérités que la raison établit avant de donner son adhésion aux mystères.Et puis, l’authenticité de l’Évangile, la possibilité du miracle, l’institution de l’Église, l’existence de l’âme humaine, sa divine origine, son immortalité, le libre arbitre, l’obligation morale, les premiers principes de l’ordre spéculatif et de l’ordre pratique ; les idées d’être et de non-être, de vrai et de faux, de bien et de mal, les principes de contradiction, de raison suffisante, de finalité, etc., tel est, en bref, ce que démontre encore la raison.Et, il faut avouer qu’aucune autre philosophie que la Scolastique ne peut remplir ce rôle important à la satisfaction de tous, car elle seule reconnaît entièrement à notre intelligence cette puissance de découvrir le vrai et de le prouver.(1) Pourtant, la raison, la raison de la Scolastique, du thomisme surtout, fait encore plus.Grâce à sa pénétration naturelle, elle fouille les divers ordres de connaissances et trouve des analogies heureuses qui lui permettent de présenter nos dogmes, les mystères spécialement, d’une façon aussi intelligible que possible.Et si de nos jours, la Théologie est constituée comme science distincte, c’est encore à elle que nous le devons.En effet, elle lie entre elles, d'abord les vérités naturelles, puis, celles-ci aux vérités révélées, de manière à en faire un ensemble bien cohérent et dûment systématisé, ce qui est le propre de la science véritable.Or, il est avéré que toutes les autres philosophies qui ont essayé cette systématisation ont lamentablement échoué.Comment, au demeurant, ne point déformer les vérités dogmatiques lorsqu’on définit la raison “ une organisation utilitaire (1) Miles Christi.L’introduction de la Scolastique dans l’enseignement secondaire.Une expérience et quelques réflexions, p.32. 702 Le Canada français de la pensée en vue de la pratique ” ?Dès lors, les dogmes ne sont plus des vérités immuables, mais plutôt une “ attitude ”, ou une “ conduite ” exigée par eux de nous.Ajoutons que la bonne définition des mystères, par exemple, comporte des notions qui ressortissent à la philosophie, comme celles de substance, de nature, d’existence, de personne et même celle de Dieu.Alors que dire d’une philosophie qui ne fait cas de ces concepts ou mieux qui n’en a pas le sens exact ?Encore une fois, ce reproche, il n’y a que la Scolastique qui ne le mérite pas.Et rien d’étonnant donc que l’Église lui ait donné ses préférences.Et rien d’étonnant aussi que cette philosophie qui respecte si bien la raison soit comme le défenseur-né de la foi, puisque la plupart des objections contre nos mystères viennent soit de la méconnaissance des droits de la raison, soit de fausses définitions que se plaisent à colporter divers systèmes, lesquels se moquent des rigides démonstrations de la Scolastique.L’un des grands services que le thomisme rend à la foi, c’est donc de la défendre contre les erreurs, c’est de répondre à des objections ineptes, c’est d’être son rempart, son mur d’enceinte contre tous ses ennemis.Nous le répétons, la plupart des arguties contre nos dogmes viennent de termes mal définis, d’idées fausses concernant la raison et son mécanisme.Dès lors la vraie philosophie, mettant tout à sa place, n’est-elle pas en état de résoudre victorieusement tous ces doutes proposés par le rationalisme ?Aussi bien, l’Église a-t-elle toujours regardé la philosophie thomiste comme le bouclier de la foi.L’hérésie a dit : Supprimez Thomas et je détruirai l’Église.“ Vain espoir, écrit Léon XIII, mais non point vain témoignage”.C’est pourquoi au modernisme “ rendez-vous de toutes les hérésies ”, Pie X, marchant sur les traces de son prédécesseur, a opposé la philosophie de saint Thomas. L’opportunité de l’Encyclique 703 Un second motif en faveur de la restauration thomiste invoqué par Léon XIII est “ le bien de la société ”.Encore ici les faits lui ont donné grandement raison.Car, tous les bouleversements sociaux qui s’échelonnent le long des années, spécialement dans les temps modernes, ne sont rien autre chose que la mise en pratique d’idées fausses, erronées concernant les principes fondamentaux, les bases inébranlables sur lesquelles s’appuie la société.L’immense péril, dit Léon Xlil, dans lequel la contagion des fausses opinions a jeté la famille et la société civile, est pour nous tous évident.Certes l’une et l’autre jouiraient d’une paix plus parfaite et d’une sécurité plus grande si, dans les académies et les écoles, on donnait une doctrine plus saine et plus conforme à l’enseignement de l’Église, une doctrine telle qu’on la trouve dans les œuvres de Thomas d’Aquin.Ce que saint Thomas nous enseigne sur la vraie nature de la liberté qui, de nos temps dégénère en licence, sur la divine origjne de toute autorité, sur les lois et leur efficacité, sur le gouvernement paternel et juste des souverains, sur l’obéissance due aux puissances plus élevées, sur la charité mutuelle qui doit régner entre tous les hommes ; ce qu’il nous dit sur ces sujets et autres du même genre, a une force immense, invincible, pour renverser tous ces principes du droit nouveau, pleins de dangers, on le sait, pour le bon ordre et le salut public.(1) En effet, la famille et la société civile “ jouiraient d’une paix plus parfaite et d’une sécurité plus grande ”, si partout on se conformait à la doctrine de saint Thomas.Il serait trop long d’exposer ici tout l’enseignement de l’Ange de l’École sur la famille, par exemple, fondement de la société civile.Bornons-nous à quelques brefs énoncés.Tandis que les sociologues, de l’école organiciste appellent, un peu solennellement, la famille : la cellule du corps social, saint Thomas, qui usait rarement et sobrement des métaphores, dit tout bonnement qu’elle est l’élément primordial de la cité.Oui, en effet, elle est bien cela la famille ; (1) Aeterni Patris. 704 Le Canada français elle est cela, surtout à cause de sa stabilité, de son indissolubilité et de son imité que notre saint revendique pour elle plus que tout autre.Comment la famille pourrait-elle être cette base solide, immuable, sur laquelle s’appuie la société tout entière, si elle n’était qu’un agrégat d’éléments unis accidentellement, passagèrement, une union libre dont les membres, pour les plus futiles raisons, auraient le droit, voire l’obligation de se quitter et de se séparer pour toujours.Alors, il arrive ce que tous les jours nous constatons : les enfants qui poussent comme des arbustes sauvages, jetés pêle-mêle sur la rue, candidats à tous les crimes et à toutes les hontes.On parle beaucoup de la criminalité juvénile, on est effrayé des attentats de toutes sortes qu’une prime jeunesse se vante aujourd’hui d’avoir à son crédit.Eh ! bien, de tout ce mal vraiment redoutable, c’est la plaie du divorce et de l’union libre,— au fond les deux reviennent au même,— qui est aux trois quarts la cause.Et puis, on sait que la crise de l’autorité par trop réelle, est à l’ordre du jour.Pourquoi ne respecte-on plus le pouvoir, pourquoi ne lui rend-on pas tous les devoirs auxquels il a droit P L’insubordination existe dans toutes les couches de la société, elle règne dans tous les groupements, dans toutes les associations.Cette insoumission, cette indépendance, d’où vient-elle ?En grande partie, de ce que le vrai concept de l’autorité, du commandement, qui est le concept thomiste, est oublié, abandonné.On s’en moque ici et là, on le trouve par trop moyenâgeux.Mais pesez si vous le pouvez les conséquences des définitions erronées que la révolution y a substituées et qui, plus modernes, plus satisfaisantes, apparemment, pour les goûts faussés des esprits contemporains, n’en sont pas moins la cause de toutes ces désobéissances à la loi, de tous ces attentats à la propriété que la police la mieux organisée et la plus disciplinée ne saurait toute seule enrayer. L’opportunité de l’Encyclique 705 En vérité, tant qu’avec saint Paul et saint Thomas on ne voudra point admettre que la source de toute autorité est Dieu, et qu’ici-bas ceux qui l’exercent en sont les représentants, tous les efforts faits pour rétablir et maintenir l’ordre resteront à peu près inutiles.Sans doute, les têtes peuvent se courber et même tomber, mais les volontés, mais les intelligences demeureront insoumises.Et pourquoi ?Parce qu’elles manquent des principes vrais et des justes directives que seuls peut fournir la véritable doctrine, celle du Prince de la Philosophie.La bonté primitive de l'homme rêvée par Jean-Jacques Rousseau est un défi à toute contrainte légitime, et donc, à toute autorité digne de ce nom.Car à l’origine était l’homme, et l’homme était libre, et l’homme était bon, et tous les hommes étaient égaux.ainsi débute son évangile.11 estime que les temps sont venus où les nations elles-mêmes doivent rompre leurs liens et s’affranchir de toute domination.11 ne faudra plus, pour commencer, que rien vienne nous rappeler la dépendance originelle de la société à l’égard du Créateur.Qu’on cesse de parler d’institution naturelle, nécessaire, voulue par Dieu.L’état social sera tenu pour un état de choses établi à l’initiative des associés.Née d’un contrat, la société prendra la forme et suivra l’impulsion que lui donneront ses fondateurs, les hommes.Ne devient-elle pas leur chose, étant déjà leur créature ?N’en disposent-ils pas en vertu de leur droit d’auteur ?Elle ira, toute étoile éteinte, là où il leur plaira.La nation sera encore gouvernée,—- il le faut Men, il le faudra toujours,— mais le pouvoir ne se croira plus obligé de prendre dans le bien commun ses inspirations et d’en recevoir des directives.La société, comme l’individu, n’obéira qu’à elle-même.L’autorité, toute autorité appartiendra à la Volonté générale.Ne demandez pas à Rousseau quel sort réserve à la liberté individuelle ce pouvoir illimité.Sa réponse vous persuaderait tout simplement qu’il vous tient pour un idiot.L’unum necessarium c’est de proclamer, d’établir à tout prix, d’organisé n’importe comment la souveraineté populaire.Tel est le nouvel objet du programme politique (1).(1) S.Deploige.La crise de l'Autorité, Cours professé à la Semaine Sociale de Lyon, 1925. 706 Le Canada français Tout juste, n’est-ce pas, le contre-pied de la doctrine thomiste.Dans le système rousseauiste la théorie du Bien commun se trouve réduite à l’état de notion fossile.Du coup, l’autorité cesse d’être un agent discipliné au service de la communauté.Elle se transforme plutôt en une puissance anormale, une force neutre, livrée aux caprices de l’opinion publique.Pour saint Thomas, au contraire, le Bien commun est le leitmotiv, la raison d’être de l’autorité.Et cet intérêt commun est pour elle une force qui la retient sur la pente, une influence ferme et douce en même temps qui la guide et l’empêche de dévier.Vous vous rappelez au surplus que pour l’Ange de l’École la société est naturelle à l’homme.Ce dernier ne peut donc pas y renoncer à volonté.Et cette doctrine de l’origine de la société civile en assure toute la stabilité.Parce que sociable, en effet, de sa nature, l’homme instinctivement aime rester en compagnie de ses semblables pour l’excellent motif que là seulement il trouve de quoi satisfaire ses besoins les plus nécessaires et les plus légitimes.Donc, pour l’homme, se révolter contre l’autorité, rompre les liens qui l’attachent à ses semblables, c’est quelque chose qui répugne à sa nature d’être raisonnable.Inutile d’insister davantage, puisqu’il est facile, par ce qui a été dit, de se rendre compte combien voyait juste le grand Léon XIII lorsqu’il demandait de revenir à la doctrine thomiste afin d’assurer dans le monde, le “ bon ordre ” et le “ salut public Certaine sociologie, celle de Durkheim, par exemple, a bien dénoncé la nocivité du Contrat Social.Mais prisonnière du positivisme et de l’agnosticisme, elle se met dans l’impossibilité de trouver la vraie cause du mal, et partant, de lui apporter le remède adéquat.Car “ l’essentiel du rous-seauisme ne se retrouve ni dans la prétention de n’admettre qu’une forme de gouvernement, ni dans l’hostilité aux associations, ni dans l’exagération de la mission de l’État. L’opportunité de l’Encyclique 707 Ce que Rousseau a commencé par dénaturer, c’est la notion de l’homme.Il le conçoit comme un libertaire faisant fi de ce qui est, pour penser ce qu’il lui plaît, et de ce qui doit être pour agir comme il lui plaît.Libre pensée,— autonomie de la volonté : tels sont les deux axiomes fondamentaux de Jean-Jacques ”.(1) Voilà, en réalité, tout le dogme de Rousseau.Et comment le réfuter, comment parer à toutes les conséquences funestes auxquelles il a donné naissance, si ce n’est en revenant à la vraie notion de la nature humaine ?Or, cette notion il n’y a pas de philosophie autre que celle de saint Thomas capable de la fournir et de la démontrer d’une façon irréfutable.* * * Ce n’est pas seulement la foi, ce n’est pas seulement la société qui bénéficie de la restauration thomiste, c’est encore la science, au dire de Léon XIII.Pour le moins étrange, a dû paraître à plus d’un, cet argument présenté par le Pape aux évêques du monde entier pour les convaincre de l’opportunité du retour à la philosophie traditionnelle ! Au vrai, lors de la publication d’Aeterni Patris, le scientisme, fils légitime de Descartes, régnait en maître dans le monde de la pensée : le scientisme, qui professe le déterminisme le plus absolu en tout, et pour qui, tout, en définitive, se ramène à un problème de mathématique ! “ Ce sont les mathématiques, écrira plus tard Boutroux, qui communiquent à la science leur nécessité.Nous croyons que tout est déterminé, parce que nous croyons que tout en réalité est mathématique.Telle est la racine du déterminisme moderne ”.En effet, nous voyons bien en cela l’écho fidèle du cartésianisme qui explique tout par l’étendue et le mouvement et ramène le problème du monde matériel à un problème mécanique.(1) S.Deploige.Ibid.Leconflü de la Morale et de la Sociologie, 3e édition, 1923.Paris, Nouvelle librairie nationale. 708 Le Canada français Fidèle à cette doctrine, deux siècles après, Taine dira que “ le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre (1) Dès lors, une philosophie, qui est tout à l’opposé de ces systèmes en vogue, devait provoquer surprises et sourires lorsqu’un Pape, malgré son génie, osa la remettre sur le piédestal d’où on l’avait fait si injustement descendre.Tentative hasardeuse, peut-être, mais des plus opportunes, et que les faits, depuis, se sont chargés de justifier.Car, dans ce domaine scientifique, comme dans tous les autres, le thomisme respecte les droits intangibles de l’humaine raison, cependant que le scientisme les méconnaît.Faudrait-il une longue démonstration pour le rappeler ?Il ne semble pas.Qu’il suffise de dire, en raccourci, que ce besoin de connaître, besoin qui nous tourmente sans cesse, et qui ne se contente pas d’une explication de surface, est loin d’êtres satisfait lorsqu’on fixe à l’homme le fait brut, et pas autre chose, comme terme de ses raisonnables aspirations.Eh ! bien, voilà tout le rôle que remplit le scientisme auprès de notre faculté de connaître.N’est-ce pas la renfermer dans un cercle trop étroit ?Méthode dangereuse qui finit par l’anémier, la dégrader en la mettant au rang des simples facultés sensibles.Et d’ailleurs, l’observation la plus élémentaire nous permet d'affirmer que les scientistes les plus convaincus ne peuvent eux-mêmes résister à cet élan spontané de leur raison qui veut toujours aller au delà du phénomène, pour arriver à son pourquoi, à sa cause véritable.Ce qui revient à dire que tous, ils font de la métaphysique.sans le savoir, et cela, quelle que soit leur spécialité.Sont-ils géomètres ! Alors, il leur faut étudier les lois de l’espace.Et comment le peuvent-ils sans avoir de l’espace une définition, une conception rationnelle ?Puis chercher la définition, puis arriver à un concept, à une conception ration- (1) M.-C.Forest, o.p.Science et philosophie, Revue trimestrielle Canadienne, mars, 1923. L'opportunité de l’Encyclique 709 nelle, n’est-ce pas philosopher, ou mieux, n’est-ce pas faire de la métaphysique ?Même constatation pour les physiciens.Les forces générales de la matière et les lois qui les régissent, et le phénomène physique par excellence, le mouvement, tel est à peu près le champ de la physique.Mais force, mais mouvement et loi, il est besoin de les définir aussi, il est besoin de les coordonner ensemble, sans quoi, on ne pourrait pas parler de science physique.Encore ici, cette façon de procéder n’est autre que celle du métaphysicien plus ou moins conscient.Et que dire des chimistes ! En présence des transformations des substances et des éléments constitutifs des corps, se peut-il qu’ils ne cherchent point la nature de ces mêmes éléments et le pourquoi de leurs combinaisons ?Et d’emblée s’offrent à leur esprit curieux les problèmes de la substance, de l’accident, du changement substantiel, qui tous ressortissent à la métaphysique.Sont-ils enfin naturalistes ! Us n’échappent pas pour cela aux lois de l’esprit humain.Voyez-les dans leur exploration du monde vivant.Us en font souvent le tour soit par voie d’analyse, soit par voie de synthèse.Mais quel que soit le chemin suivi, tous sont préoccupés par la notion de la vie, et tous la cherchent bien qu’ils s’en défendent.Or, qu’est-ce que cela sinon faire de la métaphysique ?Et Claude Bernard lui-même, qui, pourtant, prétend bien ne pas sortir du domaine de l’expérience, a donné de la vie la définition la plus métaphysique qui soit quand il la définit une création (l).On ne saurait donc discuter l’opportunité d’une philosophie qui veut qu’on obéisse aux lois de l’intelligence, lois auxquelles les scientistes, même les plus convaincus, ne peuvent se soustraire.Et c’est précisément ce que fait le thomisme restauré par Léon XIII.Première raison de n’être pas surpris de ce que le Pape ait invoqué l’avancement des sciences en faveur du retour à saint Thomas.Mais il y en a d’autres.(1) Mgr D'Hulst, Mélanges philosophiques, pp.318-319. 710 Le Canada français Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, la science n’est pas positiviste.Toujours elle fait usage des notions qui sont l’objet de la métaphysique.En effet, en tout domaine, elle cherche la substance, elle cherche la cause, elle cherche la fin.Réalités qui sont les conditions vraies de son progrès, mais qui, faussées, peuvent la conduire aux erreurs les plus funestes.Sans doute, il n’y a pas que le thomisme qui fasse de la métaphysique, il n’y a pas que lui qui prétende respecter les notions de substance, de cause et de fin.Descartes, Leibniz, Cousin font aussi, à leur manière, de la métaphysique.Reste à savoir quel concept ils se forment de ces entités ontologiques qui sont comme l’étoffe de nos connaissances.La définition aristotélicienne et thomiste de la substance est fondée sur l’expérience.Les changements accidentels et substantiels qui se produisent fréquemment dans la nature, et nous permettent d’arriver à la matière et la forme, voilà par quoi nous nous acheminons vers la notion exacte de cette réalité.En effet, ces deux éléments constitutifs, la matière et la forme, nous montrent l’être tel que l’expérience, l’observation sensible nous le révèle.Et celle-ci nous dit qu’il y a d’abord les êtres purement corporels, matériels, doués d’une forme substantielle, sans doute, mais qui ne leur donne qu’un caractère spécifique d’ordre inférieur.Au-dessus, il y a les substances vivantes, qui s’échelonnent suivant trois degrés : la vie végétative, la vie sensitive et la vie intellective.Enfin, dépassant le domaine de l’expérience pure, mais s’en servant, par induction et analogie, notre raison arrive à la substance par excellence, substistante par elle-même, totalement indépendante, qui est Dieu.Comme il est facile de le voir, cette définition ouvre des horizons, et parce qu’elle s’appuie sur la plus authentique expérience, elle ne peut être un obstacle au progrès bien entendu des sciences tout court.La matière et la forme sur L’opportunité de l’Encyclique 711 lesquelles elle se base, confrontées avec tous les résultats de la science contemporaine, restent indemnes, car elles seules rendent compte, à la satisfaction de tous, des phénomènes qui se produisent dans les différentes catégories de substance.Descartes a voulu simplifier.Et, pour lui, il n’y a que deux sortes de substances : la matière et l’esprit.La matière dont l’essence est l’étendue, l’esprit qui se ramène à la pensée.Dès lors, deux notions totalement séparées, deux entités qui ne viennent jamais en contact : d’un côté, l’esprit seul avec la vie dont il a la possession exclusive, de l’autre, la matière, le corps, soumis à un aveugle mécanisme, et chez qui l’âme loge comme une “ étrangère dans une hôtellerie.”(1) Métaphysique à priori s’il en fut, qui se moque assez de l’expérience, et pour cause, met une entrave sérieuse à l’avancement de la science.Leibniz n’a pas été plus chanceux avec sa monade, laquelle est incapable de rendre compte de la passivité qui se manifeste dans la nature.Lui aussi, pour s’être éloigné d’Aristote, comme il l’avoue, du reste, lui-même, “ a donné dans le vide et dans les atomes ”.Il faut en dire autant de Cousin qui professe à son tour un spiritualisme aussi exagéré, et se fait de la substance un concept trop abstrait, une sorte de réalité trop parfaite qui vraiment ne s’affirme que de Dieu.Et la causalité, et la finalité, autres notions métaphysiques que les sciences ne sauraient négliger.C’est encore la Scolastique qui les définit exactement, c’est elle encore qui ici satisfait pleinement la raison, laquelle “ demande à suspendre à des clous résistants les chaines phénoménales, fussent-elles infinies ”.(2) C’est dire à nouveau que ce n’est ni le positivisme avec sa pure succession des phénomènes, ni le matérialisme avec sa négation de toute finalité, et surtout, de la finalité immanente, qui assure le progrès des (1) Mgr D’Hulst, ouv.cit., p.333.(2) E.Baudin.Introduction générale à la philosophie.Qu’est-ce que la philosophie ?p.229. 712 Le Canada français sciences.Ou mieux, chimérique pour le moins est cette science des seuls phénomènes, qui condamne le savant à les regarder passer devant sa fenêtre et lui défend de chercher d’où ils viennent et où ils vont ! Véritable perversion de la nature des êtres organiques et inorganiques ! Au demeurant, le problème de la causalité aussi bien que celui de la finalité, les savants, à qui le mot métaphysique ne fait pas peur, l’ont résolu depuis toujours.Car tous, pour ne pas violenter la tendance naturelle de leur esprit, sont obligés d’affirmer que celui-ci va d’instinct au delà du phénomène, au delà du tangible, pour trouver la vraie cause et la fin véritable de ce qui est.* * * Et voilà comment la métaphysique scolastique fait solide, très solide, le terrain de la science, en établissant nos connaissances sur le roc fondamental des principes ontologiques auxquels il faut toujours revenir.Elle est par là le guide éclairé des sciences, elle les conduit à leur but propre en les maintenant dans les cadres à elles tracés, et ainsi, encore une fois, elle assure efficacement leur progrès.Elle a le mérite de planer bien au-dessus de toutes les hypothèses scientifiques plus ou moins brillantes que l’on veut faire passer ici et là pour la science vraie.De ce qui précède, on peut inférer que les sciences particulières sont subordonnées à la métaphysique.Oui, mais cette subordination n’enlève rien à leur autonomie.C’est ce qu’exprime Aristote lorsqu’il déclare que la direction de la métaphysique par rapport aux autres sciences est une direction politique, plutôt que despotique.En d’autres termes, la métaphysique laisse les sciences tranquilles dans leur domaine propre, à condition, cependant, que celles-ci respectent les normes qui les gouvernent, les directives générales qui sont leur sauvegarde.N’y a-t-il pas, d’autre part, quelque assujettissement de la métaphysique aux sciences particulières?Cette subordina- L’opportunité de l’Encyclique 713 tion, au dire de Jacques Maritain, se ramène à “ une dépendance purement matérielle, en ce sens que le supérieur ne dépend de l’inférieur que pour se servir de lui, et non pour le servir (1) Voici comment le même auteur décrit la position de la philosophie scolastique en face de la science moderne : A l’égard de la science moderne.la position de la philosophie scolastique est facile à définir.Philosophie de l’être, fondée sur l’expérience, désireuse de se continuer avec les faits établis par les sciences positives, non seulement elle accueille tous ces faits, mais encore elle est la seule philosophie capable de les faire entrer dans un corps de doctrine, et de réaliser un jour l’union de la métaphysique et des sciences.Qu’il nous suffise d’invoquer, pour la physique, le témoignage de Duhem, montrant la nécessité de revenir à la physique des qualités ; pour la biologie, le témoignage de Driesch, forcé par ses travaux d’embryogénie expérimentale de restaurer l’animisme d’Aristote ; pour la psychologie, le témoignage de Wundt, écrivant dans la conclusion de ses Principes de Psychologie physiologique : “ Les résultats de mes travaux ne cadrent ni avec l’hypothèse matérialiste ni avec le dualisme platonicien ou cartésien ; seul l’animisme aristotélicien, qui rattache la psychologie à la biologie, se dégage comme conclusion métaphysique plausible de la psychologie expérimentale ” ; pour la science sociale, le témoignage de von lhering : “ Maintenant, dit-il en parlant de saint Thomas, que je connais ce vigoureux esprit, je me demande avec étonnement comment il est possible que des vérités comme celles qu’il a professées aient jamais pu tomber chez nos savants protestants dans un aussi complet oubli.Que d’erreurs on eût évitées, si on avait fidèlement gardé ses doctrines ! Pour ma part, si je les avais connues plus tôt, je crois que je n’aurais pas écrit mon livre, parce que les idées fondamentales que je tenais à publier se trouvent déjà exprimées avec une clarté parfaite et une remarquable fécondité de conception chez ce puissant penseur.” D’autre part, la philosophie scolastique est seule en mesure de mettre les sciences positives à leur vraie place, de tracer comme il convient les limites de leur compétence, de faire voir clairement l’absurdité de ceux qui voudraient absorber en elles toute la connaissance humaine et même notre vie morale et notre bonheur ; (1) Éléments de Philosophie, I, p.80. 714 Le Canada français et en même temps de fonder et de justifier la valeur de ces sciences qui, dans l’ordre des causes secondes, atteignent la vérité, et en qui la part de convention et d’arbitraire ne provient que de leur sujétion aux mathématiques.Actuellement, il est vrai, les sciences positives voisinent dans l’esprit de bien des savants avec une métaphysique ignare et présomptueuse, et elles échappent trop rarement à l’influeDce du scientisme.Ce qui en souffre, ce n’est pas les faits établis ni les lois proprement dites, mais les théories scientifiques, comme ne le montrent que trop certaines spéculations contemporaines, élaborées sans compétence philosophique, soit par des mathématiciens sur le transfini par exemple, soit par des physiciens sur la nature de l’espace et du temps : spéculations auxquelles on ne saurait rien reprocher tant qu’elles portent seulement sur les êtres de raison que la science est libre de fabiiquer pour ses besoins, mais qui deviennent proprement insensées quand on prétend les imposer à l’intelligence comme l’exprssion philosophique de la réalité.La scolastique, ici, doit d’une part élucider les principes des sciences et les résoudre en les principes suprêmes d’une métaphysique digne de ce nom, d’autre part purifier les sciences elles-mêmes de la métaphysique honteuse qui les imprègne trop souvent, et s’employer enfin, en reprenant tout de l’intérieur, à refondre progressivement l’immense quantité de faits et de matériaux amassés par elles dans une grande synthèse organique informée ou vivifiée par les principes de la philosophie première : œuvre vaste et difficile, qui répond à une des plus pressantes nécessités de notre époque.Mais la philosophie n’est pas la servante des sciences.Elle les domine, elle les règle.Si la philosophie chrétienne doit s’assimiler les sciences, elle ne doit pas être assimilée par elles, elle doit garder sa liberté, son immatérialité (1).Nous pourrions ajouter que l’opportunité de l’Encyclique Aeterni Patris apparaît encore si l’on songe que de leur côté “ les beaux-arts demandent à la philosophie, comme à la science modératrice, leurs règles et leur méthode, et puisent chez elle, comme à une source commune de vie, l’esprit qui les anime ” (2).(1) Antimoderne, pp.114-116.(2) Aeterni Patrie. L’opportunité de l’Encyclique 715 Mais ces considérations nous entraîneraient trop loin.Aussi bien, est-il temps de mettre un terme à ce travail déjà long.Nous croyons en avoir dit suffisamment pour montrer combien opportune a été l’intervention de l’immortel Léon XIII, quand en 1879, il adressa à l’univers entier cette Lettre pontificale, destinée “ à remettre en vigueur et à propager le plus possible la précieuse doctrine de saint Thomas”.Dans cette même Encyclique, l’illustre Pontife parlant du Docteur Commun, dit qu’entre “ tous les docteurs scolastiques brille d’un éclat sans pareil, leur prince et maître à tous, Thomas d’Aquin ”.A notre tour nous dirons que pour avoir signé ce document admirable, Léon XIII, lui aussi, brille dans l’histoire “ d’un éclat sans pareil ”, et peut être appelé à bon droit l’un des plus grands maîtres de la pensée catholique.Arthur Robert, ptre.
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