Le Canada-français /, 1 octobre 1930, Les nôtres en Californie
LES NÔTRES EN CALIFORNIE Lorsque,, avant de la connaître, on entend nommer la Californie, on se fait immédiatement l’idée d’un pays au climat torride.Il y a dans ce nom quelque chose qui suggère la chaleur, une chaleur insupportable.Rien, pourtant, n’est plus loin de la vérité.Car, bien au contraire, s’il y a au monde un pays qui possède un climat égal et toujours tempéré, c’est bien la Californie : pas de froids excessifs, pas de chaleurs excessives, non plus.On porte le même poids d’habits du premier janvier au 31 décembre.Les jours sont tous confortables, les nuits aussi.Mais alors que, le jour, on jouit d’une chaleur douce, d’un ciel clair et d’un soleil, pour bien dire, continuel, la nuit, il fait toujours assez frais pour que l’on puisse bien reposer.Comme il n’y a, non plus, ni mouches ni moustiques, d’aucuns, et j’en suis, trouvent même un climat et des conditions toujours si égales tant soit peu monotones.Quelle est l’origine du nom Californie P J’ai lu dans un vieux bouquin, Las Sergas de Esplandian, roman espagnol de vers 1510, que, peu après la découverte du continent, on commença à parler d’une île merveilleuse vers le couchant.Cette île n’était supposée être habitée que par des femmes : leur reine portait le nom de Califia.Lorsque Fernand Cortez aborda à \era Crux en 1519, il était en route pour ces étranges parages.Ce ne fut pourtant que quinze ans plus tard, en 1534, justement comme Jacques Cartier entrait dans le Saint-Laurent, que Fortuno Ximénès se mettait en chemin pour arriver au pays de ces nouvelles amazones.Ce voyage devait lui prendre cinq ans : encore ne réussit-il pas à se rendre compte de la vraie nature de ce nouveau pays, puisque l’année qui suivit, Ulloa entreprenait, sans succès, et pour cause, de contourner ce qu’on croyait toujours être une île et qui n’était autre, en réalité, que la péninsule connue 108 Le Canada français aujourd’hui sous le nom de basse Californie.Mendoza qui suivit la même année aussi, confia ce même soin à son lieutenant Alarcon.En remontant le Colorado, celui-ci finit vite par se rendre compte que la prétendue île n’existait pas.Tous ces hommes ne furent que les précédesseurs de celui à qui 1 histoire reconnaît le mérite de la découverte de la Californie, telle que le monde moderne la connaît : Juan Rodriguez Cabrillo y aborda, pour la première fois, le 27 juin 1542.Mon but n’étant pas de faire un historique de la Californie, je m’abstiendrai de parler de l’époque plus ou moins obscure et légendaire qui suivit ces premières découvertes.Je ne me contenterai même que de signaler l’œuvre gigantesque et sublime des missions franciscaines, s’étendant dans l’espace tout le long de la côte depuis San Diego jusqu’à San Francisco, et dans le temps de 1769 à 1823.Une visite aux ruines de l’une ou de l’autre des quelques vingt merveilleux et immenses établissements que ces missionnaires construisirent sous la direction, et, après sa mort, sous l’impulsion du saint François du 18ème siècle, le célèbre Junipero Serra, mieux que tout ce qu’on peut lire, donne quelque idée de cette œuvre vraiment monumentale, aussi bien au point de vue spirituel qu’au point de vue purement temporel.Notre époque même, pourtant si habituée à voir pousser comme des champignons toute sorte de constructions gigantesques, baie d’étonnement devant ces ruines, en songeant que les Pères non seulement durent d’abord convertir les sauvages mais qu’ils durent aussi les habituer à faire toute sorte de travaux très compliqués, y compris la façon des poutres et des briques dont ils construisaient ces vastes et massives demeures, ces galeries de cloîtres interminables et ces églises spacieuses aux voûtes élancées.J’arriverai de suite à Los Angelès, qui fut, d’ailleurs, l’une des missions franciscaines dont je viens de parler, sous le vocable de “ Nuestra Senora de Los Angelès ”, Notre-Dame des Anges.Jusqu’en 1781, le groupement de trois cents Les nôtres en (Californie 109 Indiens qui se trouvait là s’était appelé Yang-Na.Cette année-là, la mission devint un “ pueblo Le gouverneur Felipe de Neve lui assigna les limites suivantes : une lieue à tous les vents.C’était beaucoup à l’époque.C’est bien peu aujourd’hui.Los Angelès est, dit-on, la ville la plus vaste du monde : elle couvre un territoire de 280,960 acres, soit 439.20 milles carrés.Suivant la bonne coutume espagnole qui ne connaît rien de la sotte devise anglo-saxonne, “ Time is money ”, on donna au nouveau “ pueblo ” un nom plus long et plus descriptif encore que le premier.Ce fut tout bonnement et ni plus ni moins que “ El pueblo de Nuestra Senora Santa Maria la Reina de Los Angelès ”.Et de même que l’on ne put, dans la suite, réussir à changer le nom de California en Montezuma, comme certains le suggéraient,— ce qui aurait peut-être aidé à faire disparaître cette impression de chaleur que le premier nom implique presque — on se buta aussi à toute sorte d’opposition lorsque divers habitants du “ pueblo ” voulurent adopter un autre nom, sous prétexte qu’il y avait déjà un Los Angelès, capitale de l’état de Puebla, au Mexique.Plus tard, cependant, un préfet de l’endroit, Cosme Perra, devant les conditions un peu bruyantes du temps où il vivait, conçut l’idée d’un nom qui lui paraissait mieux approprié aux circonstances ambiantes amenées par la quasi-anarchie accompagnant la première immigration intense dans le pays.“ Ce n’est pas “ Los Angelès ” qui convient ici, avait-il coutume de dire, c’est “ Los Diablos ”.D’aucuns, aujourd’hui encore, — surtout au dehors — pensent que ce deuxième nom cadrerait mieux que le premier : je ne suis pas de ceux-là, qui voient tout en noir, et partout des êtres avec des cornes, des yeux de braise, et une queue fourchue.Je préfère les anges et les pensées ailées qu’ils nous inspirent.Pour ne parler que d’elles, les cent cinquante églises catholiques disséminées dans la ville et les environs sont, il me semble, une assez bonne preuve que Los Angelès, même avec Hollywood, endroit bien innocent, en somme, n’est pas tout à fait un enfer. 110 Le Canada français Je ne dirai rien nonplus des vicissitudes de toute sorte par lesquelles passèrent la Californie et Los Angelès sous les divers régimes politiques, principalement espagnol et mexicain.Si je crois bon de mentionner la conquête que les États-LTnis firent du pays en 1846, c’est que l’officier qui commandait les troupes américaines était de descendance française : c’était le colonel John-C.Frémont.La preuve qu’il était bien français, c’est qu’il mettait toujours un accent aigu sur l’e de sa signature : c’est là ce qu’on est en droit d’appeler, je crois, une preuve irrécusable.Le colonel Frémont, d’ailleurs, ne devait être que le prédécesseur de maints autres Français, qu’ils fussent des états de l’est, du Canada ou de France, destinés à venir s’établir en Californie et à y faire leur marque, tant au point de vue individuel qu’au point de vue de groupe.C’est ainsi qu’à San Francisco, dans tout un quartier de la ville, on n’entend guère parler que le français, si bien qu’on se croirait transporté dans quelque province de France, dans quelque comté de la province de Québec ou dans quelque centre manufacturier de la Nouvelle-Angleterre.Et puis, on est reçu là comme des frères : la chère y est bonne, le vin encore meilleur.Pourtant c’est de Los Angelès seulement que j’ai entrepris de parler.Quoique à un degré moindre, l’élément français, ici aussi, s’est distingué et se distingue encore.Les Canadiens français, en particulier, y ont laissé leur trace et mis leur empreinte.Voyez plutôt.Le dernier maire du premier quart de siècle de Los Angelès sous le régime américain, — l’incorporation américaine de la ville date du 14 avril 1850 — fut Prudent Beaudry, arrivé à San Francisco le 26 avril 1850 et, finalement, s’établissant à Los Angelès deux ans plus tard, jour pour jour.A lui revient l’honneur d’avoir construit le premier immeuble de quelque importance, la maison Beaudry, sur la rue Aliso, terminé en 1857.Il développa aussi ce qu’on appelait la terrasse Beaudry, et les rapports du temps nous apprennent qu’il y cultivait des oranges et toute sorte d’“ autres fruits Les nôtres en Californie ] 11 magiques En 1868, Beaudry, étendant encore ses entreprises, s’associait avec le Dr John S.Griffin et Salomoa Lazard, celui-ci un Français, et la société louait de la ville, pour cinquante ans, son système d’aqueduc, puis l’achetait pour $10,000 en s’engageant à dépenser $200,000 en améliorations.La petite société vint même tout proche d’obtenir une franchise perpétuelle : il s’en fallut d’un vote au Conseil.Ce vote adverse fut cause que le contrat original fut cancellé et remplacé par un bail de trente ans.Contre paiement de la somme de $1,500 par année, qui fut subséquemment réduite à $400., Beaudry et ses associés eurent le seul droit de canaliser et de vendre l’eau de la rivière à la population.Le règlement fut adopté le 22 juillet 1868.Le contrat portait en outre que la société construirait une fontaine ornementale sur 1a.“ piazza ” ou place publique, berceau de la petite ville, ce qui fut religieusement exécuté.Le bail expira en 1898, alors que la ville racheta de la société son entreprise pour la jolie somme de $2,000,000.Le premier alcade de Los Angelès avait été José Vénégas, en 1788.Le premier maire, sous le régime américain, fut A.-P.Hodges : il fut élu le 1er juillet 1850 et entra en fonctions deux jours plus tard.En 1875, presque au commencement des mauvaises années qui suivirent le fameux “ Black Friday ”, dans Wall Street, à New-York, en 1873, les électeurs de Los Angelès ne crurent pouvoir mieux faire, pour remédier aux mauvaises conditions générales, que d’élire Prudent Beaudry leur maire.En sortant de charge, et en société, cette fois, avec J.-W.Potts, notre compatriote, désireux de continuer de façon pratique les résultats acquis par sa bonne administration des affaires, entreprit, de 1876 à 1886, une série de coûteuses constructions dans le district avoisinant les rues Temple et Deuxième.On voyait alors, dans ce voisinage, les plus belles résidences de la ville : un peu plus tard, celles-ci cédèrent leur place à des échafaudages de puits de pétrole, qui, à leur tour, disparurent avec le temps. 112 Le Canada français Un autre Canadien qui a laissé aussi sa marque dans Los Angelès et dans tout le sud de la Californie répondait au nom de Rémi Nadeau.C’était un constructeur de moulins originaire des environs de la ville de Québec où il était né en 1818.Il appartenait à une famille de quinze enfants.Avant son arrivée en Californie, il avait exercé son métier à Faribault, au Minnesota.Il vint à travers les terres et en voiture à bœufs s’établir dans le sud de la Californie en 1859, et à San Pedro, aujourd’hui partie de Los Angelès, en 1861.Il avait laissé sa famille au Minnesota.Celle-ci ne devait venir le rejoindre qu’en 1868, par l’isthme du Panama.Rémi Nadeau, homme d’une énergie peu commune, aimait les grandes entreprises.C’est ainsi qu’il établit soixante-cinq relais de vingt-deux attelages de mules chacun, entre San Pedro et Saint-Paul du Minnesota.A Los Angelès, son “ enclos ” se trouvait près de sa résidence de ville, sur le lot qu’occupe aujourd’hui l’Auditorium philarmonique que soutient le milliardaire William Clark, à l’angle d’Ülive et Cinquième, et faisant face au parc Pershing, centre du quartier d’affaires du Los Angelès moderne.Vers la fin de sa vie, en 1882, voulant donner une preuve tangible de sa foi dans l’avenir de la ville, il commença la construction du premier grand hôtel de celle-ci, l’hôtel Nadeau, qui est encore ouvert au public à l’angle des rues Spring et Première.Non seulement les habitants rirent de lui en le voyant aller si loin de la “ piazza ” — trois ou quatre “ blocks ” — dépenser tant d’argent dans une construction de si grande importance, mais ils le crurent fou lorsqu'ils s’aperçurent qu’il allait lui donner plus de deux étages.L’étonnement se changea bientôt en opposition ouverte lorsque les ouvriers attaquèrent le troisième.Ce fut tout juste s’il n’y eut pas une émeute lorsqu’ils commencèrent le quatrième.On redoutait les risques d’un tremblement de terre.On ignorait alors ce qui a été découvert depuis, que la formation du sol là où s’élève Los Angelès est à l’épreuve de toute secousse séismique. J.ES NOTRES EN CALIFORNIE 113 Rémi Nadeau était un homme d’une ambition, d’une activité et d’une habileté extraordinaires.Près de ce qui est aujourd’hui Florence il eut jusqu’à 3,600 acres en vignobles.La destruction de tous ses ceps par le phylloxéra ou quelque autre insecte île ce genre ne le découragea pas.Il remplaça les vignes par des betteraves et eut jusqu’à 2,800 acres plantés de cette racine.Il eut sa propre raffinerie de sucre, mais perdit $100,000 dans l’achat de machineries européennes qui ne répondaient pas à ses besoins.Il se tourna alors vers la culture de l’orge et eut jusqu’à 30,000 acres ensemencés de ce graminée près d’Inglewood, sur ce qu’on appelait alors le rancho Centenella : nouvelle perte, de $200,000, cette fois.Mais cela non plus ne le découragea point.Gagnant de l’argent d’un côté, en perdant de l’autre, il sut toujours faire beaucoup plus que de joindre les deux bouts, tout en élevant la famille de sept enfants que lui avait donnée Martha Fry qu’il avait épousée à Concord, New Hampshire.Il mourut à l’âge de 68 ans, le 15 janvier 1886.Sa veuve lui survécut jusqu’en 1904, alors qu’elle s’éteignit à l’âge avancé de 84 ans.L’un des fils, Georges-A.Nadeau, né dans le Québec en 1850, occupa longtemps et occupe peut-être encore le vieux homestead dans ce qui est devenu Compton.In autre membre de la famille Nadeau, un cousin, le Dr Hubert Nadeau, s’est éteint à Los Angelès, il y a deux ans : il avait tout près de 90 ans.Resté célibataire, il laissait à de nombreux neveux et nièces et à leurs descendants une énorme fortune consistant principalement en terrains et en immeubles, dont quelques-uns situés dans le centre même de Los Angelès.Le nom Nadeau se retrouve un peu partout à Los Angelès et dans les environs : immeubles, rues, districts, sociétés, clubs, etc., portent ce nom.Los Angelès est, dit-on, la ville la plus vaste du monde ; elle couvre un territoire de 439.20 milles carrés.Comme telle ou telle petite ville ou bourgade voisine pétitionne et obtient d’être ajoutée à la grande ville, celle-ci, l'immigration intense aidant, ne s’arrête pas de grandir.Le visiteur, lui, reçoit 114 Le Canada français l’impression d’une cité à dimensions gigantesques, plus considérables encore.C’est que s’il fait un tour d’automobile dans le voisinage, il ne lui semble pas qu’il quitte jamais Los Angelès, les maisons et autres constructions se continuant de tous côtés sans interruption.Vers le nord, c’est d’abord South Pasadena, puis Pasadena (la ville de villégiature des milliardaires et de la parade des roses, le 1er janvier de chaque année), San Marino, San Gabriel, Alhambra, avec de l’autre côté, Burbank, Glendale ; puis ce sont Monterey park, Belvedere, Vernon, Huntington Park et, en descendant vers le sud, Maywood, Southgate, etc.; vers l’ouest, Beverley Hills, la ville des “ stars ” de cinéma, tous plus ou moins millionnaires, North Hollywood, Van Nuys, Culver City, Ocean Park, Santa Monica ; etc., tout à fait au nord, San Fernando ; au sud-est, Lynwood, Compton, Long Beach, etc.; au sud-ouest, Palos Verdes, Torrance, Vermont, Hawthorne, Inglewood, El Segundo, etc.Or, tout cela se touche, et lorsque, en quittant Los Angelès, on enfile l’une après l’autre les merveilleuses routes d’automobiles, les plus belles du monde, qui relient tous ces points et bien d’autres encore, on ne semble jamais quitter la métropole.Quelques-unes de ces villes ont déjà une population considérable : Long Beach compte 120,000 habitants, Pasadena, 100,000.Mais alors qu’on peut prévoir que, tôt ou tard, Long Beach et toutes les autres villes et bourgades que j’ai nommées, s’annexeront à Los Angelès, Pasadena ne le fera jamais.Le type de population dans les deux villes est trop différent.Pasadena, c’est l’aristocratie, le “ blue blood ” ; Los Angelès, ce n’est que le menu peuple, plus ou moins parvenu.Los Angelès est aussi une ville maritime, possédant son port de mer, San Pedro ou A\ilmington, ouvert il y a une trentaine d’années, et déjà trouvant moyen de dépasser New-York pour le co nmerce purement côtier.San Pedro est à vingt-cinq milles de Los Angelès proprement dit, mais lui est rattaché sur cette distance par un territoire en lacet sur lequel court le chemin nécessaire.La plus grande longueur Les nôtres en Californie 115 de Los Angelès du nord au sud est de quarante-trois milles, de l’est à l’ouest, trente.Un grand financier — je crois que c’est J.-P.Morgan - a prédit que Los Angelès, avant qu’il soit longtemps, deviendrait le premier port et la plus grande ville de tous les États-Unis : il n’a pas craint de parler de 15,000,000 d’habitants.Pour nous, lorsque l’on considère que cela a pris à Los Angelès 150 ans tout proche pour atteindre à sa population actuelle — disons 2,500,000 habitants en incluant tout le territoire avoisinant, — nous croyons plutôt que cela prendra plusieurs générations pour arriver au chiffre de notre milliardaire.Et maintenant, dans cette masse de population répandue sur ce vaste territoire, où trouve-t-on des Canadiens français ?Un peu partout, car, malheureusement, la majorité des nôtres, comme celle des autres nationalités étrangères, n’a pas cru bon encore, de se grouper.Seuls, les Mexicains, les Nègres, les Chinois et les Japonais, les Italiens et, peut-être un peu, les Allemands, ont compris les avantages qu’il y a pour eux à vivre ensemble dans un même quartier.Mais avant de dire ce que, malgré cet inconvénient criant, ont fait et continuent à faire les Canadiens, on me permettra une légère digression pour dire ici ce qu’ont fait et font les autres groupes de langue française : les Français de France, les BelgesAYallons, les Suisses Romans.Individuellement, les Français ont accompli beaucoup, comme corps, rien ou presque rien : ils ont de nombreuses sociétés de secours mutuel et un petit hôpital, voilà tout.Et pourtant, leur présence ici date d’il y a bien des années, soixante-quinze au moins.Il fut un temps où ils possédaient la presque totalité du Los Angelès moderne.Originaires, pour la plupart, du sud de la France, et, en particulier, des Pyrénées, en arrivant ils avaient pris comme concessions gratuites ces terres désertiques dont, apparemment, personne ne voulait.Un beau jour, quand le “ boom ” s’abattit sur la région, du jour au lendemain, ils se trouvèrent immensément riches.En vrais fils de ces paysans du pays de Basque, ils surent garder 116 Le Canada français l’argent fait ainsi si facilement : beaucoup, parmi eux, sont millionaires.Or, je vous l’assure, à les voir, on ne s’en douterait pas.L’un d’eux, que je pourrais nommer, s’est fait construire un véritable château sur le haut d’une butte : comme style, c’est très rococo, mais c’est vaste, bien disposé, bien meublé.Je me suis laissé dire qu’il habite là avec sa femme et tous ses enfants et petits enfants, avec beaucoup de place pour beaucoup d’autres.Lui, du moins, comprend, de façon pratique, un des avantages qu’il y a à se grouper.Dans le commerce, mais originaire d’Alsace, il y a M.Lucien N.Brunswig, propriétaire de la grande maison de pharmacie en gros, Brunswig & Co.: le capital payé de la société est $1,000,000.Il n’en est pas qui ont fait plus personnellement pour le nom de la France que M.Brunswig, homme très affable, toujours disposé, de façon ou d’autre, à aider ses compatriotes, parmi lesquels il inclut les Canadiens français, et à encourager les œuvres françaises.Voici M.L.-J.Christopher, perdant bien des années, propriétaire de la plus grande maison de manufacture de crème à la glace, crottes de chocolat, de toute la côte du Pacifique : lui aussi, il est millionnaire.Il s’est défait, récemment, de la crème à la glace pour donner toute son attention aux bonbons de chocolat.Un autre Français, originaire de Gap, M.F.-F.Pellissier est principal actionnaire et vice-président de la “ Los Angeles Creamery ”, capitalisée à près de $15,000,000, et opérant à Los Angelès, San Francisco et, cela va de soi, dans toutes les villes et territoires environnants.Les Français, on les trouve dans les bureaux de direction de la plupart des banques et autres maisons de crédit.Je me suis laissé dire, à mon arrivée ici il y a six ans, que leur colonie est la plus riche individuellement de toutes les colonies de la ville.Malgré cela, comme je l’ai dit précédemment, comme groupe ils n’ont rien accompli: l’esprit de corps leur manque.C’est tout juste s’ils trouvent moyen, une fois par année, de se réunir pour célébrer le 14 juillet.Et comme ils s’assimilent très facilement, on n’entend guère que les tout anciens et les Les nôtres en Californie 117 nouveaux débarqués parler français.La jeune génération — cela s’applique bien un peu hélas ! à la nôtre aussi — trouve très “ smart ” de ne parler qu’anglais.La colonie française à Los Angelès et les environs doit bien compter 5,000 personnes.Pour ce qui est des Belges-Wallons et des Suisses-Romans, leurs groupes sont très restreints ; ce sont, pour la plupart, des artistes — il s’en trouve bien aussi parmi les Français, et même chez les Canadiens, au cinéma et ailleurs.Les Belges ont pour consul un charmant homme, grand ami de la France : M.Charles Winsel.Un non moins charmant homme, c’est M.Henri Didot, nouveau Consul de France, qui, peiné, semble-t-il, de constater le peu qui a été fait par ses compatriotes, comme groupe, essaie en ce moment de les intéresser dans l’établissement d’une Maison Française.Il faut lui souhaiter plein succès dans ses efforts.Il est temps que nous revenions pour tout de bon aux nôtres.A l’encontre de leurs cousins de France, ils ne sont pas bien riches.Il y a bien çà et là quelque industriel qui semble avoir une entreprise florissante, ou quelque étoile de cinéma qui est réputée recevoir un salaire énorme par semaine : mais c’est l’exception.Le plus grand nombre — et ils sont au total presque aussi nombreux que les Français — ils gagnent péniblement leur vie à la sueur de leur front.Cela ne les empêche pas, cependant, d’essayer de se réunir souvent pour se sentir les coudes, et — les plus âgés surtout, hélas ! — échanger leurs pensées dans la bonne langue de Québec.Sous ce rapport, ils semblent arriver à de meilleurs résultats que les Français, car lorsqu’on assiste à leurs réunions, Saint-Jean-Baptiste et autres, c’est bien surtout le français qu’on entend surtout parler autour de soi.Oh ! il faut bien le dire, il n’en a pas toujours été ainsi.Il y a sept ans, c’est tout juste si l’on se connaissait les uns les .autres.Vers cette époque, il arriva des états de l’est un homme qui s’était fait un nom de ces côtés, M.N.-P.Bisson-nette, ex-membre de la législature du Connecticut, un homme d’action doublé d’un patriote.Il était aussi l’un des pères de l’Union S.-Jean-Baptiste d’Amérique, dont la 118 Le Canada français fondation date d’un peu plus d’un quart de siècle.Ce qu’il y avait de catholiques de langue française entendait alors la messe dans une petite paroisse mexicaine desservie par des Pères français.M.Bissonnette, au cours de ses occupations qui consistaient, en partie, dans le développement et la vente par lots d’un vaste terrain dans la ville de Los Angelès, sur la route de San Pedro, conçu tie projet de grouper ses compatriotes sur ce terrain même, dans l’espoir que, dans un avenir prochain, le noyau serait devenu assez fort pour pouvoir demander et obtenir les services d’un prêtre de langue française.Pour commencer, tout alla très bien : un vieux prêtre de Québec, un certain abbé Lamy, venu pour sa santé en Californie — comme tant d’autres ! — lui donna son appui, disant chez lui la messe pour le petit groupe et espérant à part lui être placé à la tête de la paroisse, une fois celle-ci fondée.Mais les évêques, par ici, sont Irlandais et surtout Yankees : ils s’opposent à tout effort de centralisation sur un même point des diverses nationalités.Pour eux, il n’existe qu’un catholique, le catholique américain.On fit comprendre au vieux prêtre qu’il lui faudrait s’en aller.On ne voulut pas pourtant tout à fait décourager M.Bissonnette, et son petit groupe, qui commençait à prendre de l’importance.Le groupement qui portait maintenant et porte encore le nom de Parc Frontenac compléta une certaine organisation qui lui permit bientôt de construire un édifice pour tenir les cérémonies religieuses, sociales et artistiques.Des gens qui n’avaient rien ou presque rien trouvèrent moyen, en quelques mois, de construire cet édifice, la plupart en mettant la main à la pâte, je veux dire en fournissant le travail nécessaire contre des actions dans la petite société.Avec les dons ou les prêts d’amis de la bonne cause en moyen de le faire, on paya le lot, on acheta les matériaux nécessaires, on paya le travail qu’on ne pouvait pas faire soi-même.Le tout terminé, on se trouvait à la tête d’une propriété évaluée par la ville à $35,000, sur laquelle on ne devait qu’une dizaine de mille dollars.C’était très joli.Cela montrait, surtout, ce qu’on peut faire avec de la Les vôtres en Californie 119 volonté, le désir d’arriver, et une bonne direction.Une salle fut réservée pour les offices religieux: le R.P.Genest, originaire de Sherbrooke, fut nommé curé ; il lui fut même accordé un vicaire dans la personne du R.P.Viau, prêtre de Québec, invalide, et en Californie, lui aussi, pour sa santé.La paroisse reçut le nom de l’Ascension.Tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.Mais les environs se peuplaient rapidement, et pas rien que de Canadiens.Le temps arriva où les Irlandais surtout furent assez nombreux pour faire poids.Il devint bientôt évident que le local réservé aux offices religieux n’était plus suffisant pour contenir la foule se pressant maintenant à ceux-ci.On décida de construire une église, et, par la même occasion, un presbytère.Les souscriptions des paroissiens et des amis — le Dr Hubert Nadeau dont j’ai déjà parlé donna $1,000 — furent bientôt suffisantes pour permettre de commencer les travaux du presbytère, d’abord, de l’église, ensuite.Oh ! il ne s’agissait pas de construire quelque chose de bien considérable : une chapelle plutôt qu’une église.La cérémonie du premier défoncement du sol eut lieu un dimanche après-midi.Comme cela se fait souvent, on mit aux enchères la bêche dont on s’était servi : les Canadiens, d’un côté, le reste de la population, de l’autre, misèrent.La bêche resta aux Canadiens.Tout fiers, ils l’emportèrent dans leur immeuble, tout près de là.En deux ou trois mois, presbytère et église étaient terminés.On inaugura le saint édifice.Quelques semaines plus tard, l’abbé Genest était transferré dans une nouvelle paroisse, et l’on faisait comprendre au R.P.Viau qu’on n’aurait plus besoin de ses services.Un prêtre irlandais les remplaça tous les deux.Il n’y a plus de prières, il n’y a plus de sermons ni d’instructions en français dans la petite église de l’Ascension de Los Angelès, sauf le jour de la Saint-Jean-Baptiste alors qu’on permet à l’abbé Genest de venir chanter la messe pour ses anciennes ouailles, et à quelque autre prêtre canadien, en villégiature dans le pays, de venir leur parler de leur saint patron dans leur langue. 120 Le Canada français Mais il est bien connu que les Canadiens ne se découragent pas devant les obstacles.Ceux dont je parle continuèrent à s’organiser.Ils s’abouchèrent avec les quartiers-généraux de I Union Saint-Jean-Baptiste d’Amérique qui leur permirent d établir un conseil local de cette société, le premier à l’ouest de Chicago.Ce conseil porte le nom de Frontenac, No 391.II fonctionne très bien.M.Bissonnette en est président.Il est le centre de ralliement pour tous les Canadiens de Los Angelès et des environs.Une remarque qu’on me permettra peut-être de faire : c’est la nécessité qu’il y a pour nos gens de se grouper encore plus, de sorte que, par leur nombre, ils soient en mesure, sinon d’imposer leur volonté, du moins de faire sentir assez fortement leur influence pour qu’on n’ose plus leur refuser ce à quoi ils ont droit.Parmi les autres œuvres de cet intéressant petit groupe, mentionnons, en passant, leur club dramatique, portant le Dom de Club Dramatique Franco-Canadien de Los Angelès, établi il y a six ans et qui, après des débuts plutôt difficiles,, donne maintenant de très belles représentations, après quelques jours seulement de préparation.Acteurs et actrices apprennent leurs rôles entre leurs heures de travail, la plupart dans le tramway.Parmi les pièces ainsi offertes, citons : En Pleine Gloire, de Madeleine, La paix chez soi, de Courte-line, Blanchette, de Brieux, Les Petits Oiseaux, de Labiche, Le Poignard, de Botrel, Vn médecin de campagne, de Bordeaux De fil en aiguille, Ce que femme veut, Feu follet, de l’auteur de ces lignes, etc., etc.Voilà donc, en quelques mots, un aperçu de ce qu'accomplissent en Californie les Canadiens de la présente génération.Il ne s’agit plus d’immenses entreprises ou de quoi que ce soit de la sorte — les conditions ne s’y prêtent plus.Leur œuvre, cependant, semble-t-il, est destinée à être plus méritoire et à laisser une marque plus profonde que ce qu’ont pu accomplir leurs prédécesseurs, les grands aventuriers de la première génération.A.-H.de Trémaudan.
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