Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Nos martyrs canadiens
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (12)

Références

Le Canada-français /, 1930-11, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
Vol.XVIII, No 3.Québec, Novembre 1930.LE CANADA FRANÇAIS 4 Publication de l’Université Laval NOS MARTYRS CANADIENS LEUR SAINTETÉ (1) Nos martyrs étaient de grands saints.Us ont été de grands saints avant d’être martyrs : et ils ne furent d’héroïques martyrs que parce qu’ils étaient de très grands saints.Ce long héroïsme de missionnaires qui, pendant de nombreuses et pénibles années, endurèrent mille morts avant de tomber un jour sous la main des Iroquois, ne se peut expliquer que par la sainteté de leur vie, par une vertu extraordinaire qui pénétra de ses énergies, leurs âmes surnaturelles, les trempa de courage, les fit capables de lentes et douloureuses ascensions au Calvaire qui leur était préparé.La sainteté, c’est une mystique aux pages des livres qui la définissent ; mais c’est une force dans les âmes qui la pratiquent.Il y a un dynamisme de la vertu, qui la fait active, militante, conquérante, propre aux plus complets renoncements, capable d’aller à Dieu par tous les sommets du sacrifice.C’est cette force de la vertu, c’est ce dynamisme de la sainteté que l’on vit se déployer en merveilles et dans tous les domaines, au commencement de ce pays : si bien que la page de notre histoire où s’inscrivent nos martyrs n’est qu’une page, la plus belle sans doute, du livre saint qui est le livre (1) Panégyrique prononcé à la Basilique de Québec, le dimanche soir, 28 septembre 1930. 146 Le Canada français de nos origines.Des hommes d’action aussi bien que des hommes de prières, des gouverneurs aussi bien que des moniales, des jeunes aussi bien que des anciens, des laïcs aussi bien que des ecclésiastiques, ont tour à tour ou simultanément composé ce chapitre premier de l’histoire du Canada, qui ressemble étonnamment à un chapitre de l’histoire de la primitive Église, ou à une narration des Actes des Apôtres.Champlain et Maisonneuve, Marie de l’Incarnation et Catherine de Saint-Augustin, Dollard et ses braves, Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys, Laval et nos missionnaires, et au-dessus d’eux tous, du moins les dominant de tout l’éclat des saintes auréoles, nos huit martyrs, nos huit canonisés, nos huit héros sanglants et glorieux : tous ouvriers magnifiques d’une épopée religieuse qui est l’orgueil et la bénédiction de notre race.Tous, tous ces saints de notre première histoire, ont fait pour Dieu la découverte, la colonisation et l’évangélisation du Canada ; ils ont fondé dans le surnaturel l’établissement de ce pays ; ils ont ici posé un fait politico-religieux que rien ne peut abolir et qui n’a pas cessé d’avoir sur toutes nos destinées sa bienfaisante influence.Et au moment de célébrer avec vous la sainteté de nos martyrs, je me sens pressé d’associer d’abord à leur gloire tous ceux-là qui leur furent associés dans la prière et le sacrifice, toute l’assemblée des saints qui- présidèrent à la naissance, au baptême de notre peuple, et qui au ciel forment sans doute l’assemblée auguste de nos protecteurs.Il est difficile de louer les saints : nos paroles sont toujours inégales à leurs vertus.Il est particulièrement difficile de grouper dans un même panégyrique huit saints qui eurent chacun l’originalité de sa vie.Il y a pourtant, dans la vie des saints, des points de rencontre, et des points de contact où se rejoignent leurs âmes, et d’où ils partent, d’où ils s’élancent dans les voies spirituelles.La sainteté elle-même, quelque figure qu’elle prenne, et de quelques actions qu’elle Nos Martyrs Canadiens : leur sainteté 147 brille, se rattache toujours à des vertus essentielles qui en sont le solide et surnaturel fondement.Il y a comme des racines communes sur lesquelles croissent, en variétés admirables, les multiples rameaux de l’arbre de vie, et sur lesquelles s’épanouissent en splendeurs multiples les fleurs et les fruits de la sainteté.Et pour ne pas trop prolonger un discours où tant de merveilles réclameraient leurs louanges, je ramènerai à deux vertus fondamentales toute la sainteté de nos martyrs : la foi et la charité.Aucune sainteté n’existe en dehors de ces deux vertus ; parce que sans la foi et l’amour de Dieu, il n’y a pas même de vie chrétienne.Or, nos martyrs, si divers par les qualités de leur apostolat, par les formes de leurs supplices, et par les tempéraments spirituels de leurs âmes, ont ceci de commun qu’ils ont fondé sur une même foi vive et sur un même amour séraphique leur sainteté.TJ nus fuit semper spiritus in eis et una fides.(1) I C’est saint Paul lui-même qui nous avertit que la sainteté ou la justice repose sur la foi.Justus ex fide vivit.(2) La foi est dans nos âmes principe de vie, comme elle y est rayon de lumière.Elle est en nous la grâce ou le don précieux du baptême.Et elle précède l’amour, comme, dans l’ordre naturel, la connaissance est antérieure à toutes nos affections.C est la foi au Dieu créateur, au Christ rédempteur, à 1 Esprit sanctificateur qui est au commencement de toute sainteté.Sans doute la foi ne fait pas de tous les croyants des saints.Pour qu’elle soit cause de sainteté, il faut qu’elle trouve dans chaque âme une correspondance qui l’accroisse toujours, qui la fortifie, qui lui fasse toujours produire ses 148 Le Canada français surnaturels effets.Mais dès qu’une âme, placée sous la lumière et l’action de la foi, s’applique à régler sa vie sur les inspirations de cette foi ; dès qu’elle se dégage de plus en plus des concupiscences qui l’enveloppent ; dès qu’elle met tous ses soins à augmenter en elle les grâces qui la transforment et la divinisent ; dès qu’elle commence à goûter sur terre les joies du ciel, et qu’elle aperçoit à travers le voile des mystères les beautés infinies de Dieu ; dès qu’elle éprouve, en sa propre destinée, par la grâce et la vie de la foi, les miséricordes et les tendresses de l’éternel amour, elle ne peut pas, si elle obéit à l’Esprit qui l’anime, ne pas travailler à se sanctifier toujours davantage : sanctus sanctificetur adhuc ; elle ne peut pas ne pas s’élancer d’un essor invincible vers l'Être qui l’appelle et la ravit.Et la foi qui rapproche ainsi la créature de son créateur, lui fait aussi toujours mieux comprendre sa dépendance et son devoir ; elle la fait toujours plus parfaite, l’unissant toujours mieux à Dieu dans l’adoration, dans l’humilité, dans l’offrande totale d’elle-mème au service de son Maître.Adorer, s’humilier, servir : voilà donc le premier besoin des âmes qui agrandissent leur foi à la mesure de la grâce, et qui par elle comprennent mieux leur rôle et leur emploi dans le plan de la création et de la rédemption.Voilà le premier besoin des saints : et voilà aussi par quoi la sainteté offre toujours au monde la variété inépuisable de ses actions et de ses vertus.Servir, s'humilier, adorer, n’est-ce pas justement ce qui remplit d’abord des plus rares mérites, et parfois des plus héroïques entreprises la vie de nos martyrs ?Était-ce donc autre chose que servir, n’était-ce pas seulement servir, qui était toute 1 ambition à la fois si humble et si haute de saint René Goupil et de saint Jean de la Lande ?Tous deux laïcs, simples serviteurs, tous deux voués par une promesse solennelle au service des missions, orgueilleux seulement de ce titre de donnés qui les désigne et les définit. Nos Martyrs Canadiens : leur sainteté 149 ils n’ont d’autre désir en ce monde que d’accompagner les missionnaires, de partager leur vie, que de concourir par les plus modestes fonctions à leur apostolat, que d’éprouver leurs fatigues, de s’associer à leurs mérites et à leur possible martyre.Et dites-moi si une telle vie n’est pas une des plus hautes expressions de la foi, et si elle ne fait pas à ces deux pauvres serviteurs une place admirable dans le groupe de nos saints.Et quand René Goupil, qui avait, quelques jours auparavant, prononcé des vœux de frère coadjuteur afin de mourir dans la Compagnie de Jésus, tomba sous la hache d’un meurtrier pour avoir tracé sur le front d’un enfant le signe auguste de la croix, ne peut-on pas dire que vraiment cet homme qui avait vécu de la foi, est tombé martyr de sa foi ?Servir, mais servir quand même un Dieu qui a droit à tous les efforts de notre vie, n’est-ce pas la volonté tenace, héroïque de saint Noël Chabanel, de ce missionnaire timide, si sympathique, si appliqué au sacrifice, qui ne trouve dans ses commerces avec les sauvages que dégoût, insuccès, et tristesses, qui est souvent tenté d’abandonner sa tâche, mais qui pour vaincre ses répugnances, s’engage par vœu à rester au Canada et à mourir s’il le faut sur sa croix ?Servir et s’humilier : servir Dieu, s’humilier devant Dieu et devant les hommes, n’est-ce pas aussi toute l’histoire incomparable de saint Isaac Jogues ?La foi vive, avons-nous dit, prosterne dans 1 humilité.Entendez le Père Jogues s humilier sans cesse de ses infirmités spirituelles, répéter sans cesse qu il n’est qu’un serviteur indigne de servir Dieu dans la Compagnie de Jésus.Voyez-le torturé, broyé par les barbares, et qui s’en vient baiser avec respect l’échafaud de son supplice, parce qu’il y voit l’instrument de la justice de Dieu pour ses péchés.Et quand, après son premier martyre, il a échappé à la mort, il déclare que ce sont ses péchés qui l’ont rendu indigne de mourir parmi les Iroquois, et il verse des larmes à la pensée du peu de profit qu’il estime avoir tiré de ses premiers supplices. 150 Le Canada français Servir, adorer : n’était-ce pas toute la joie de saint Charles Garnier, et l’effet merveilleux de sa foi robuste, lui qui, écrivant à son père pour lui annoncer qu’il était admis au noviciat des Jésuites, commençait sa lettre par cette exclamation du psalmiste : Laetatus sum in his quæ dictasunt mihi : in domiim Domini ibimus.(1) Il n’y a que la foi qui élève et consacre ainsi les désirs de l’adolescence ; comme c’est elle aussi qui déjà au collège faisait mener à Charles Garnier une vie d’ange, à ce point qu’on surnommait le groupe des quatre saints celui des quatre écoliers d’élite dont il faisait partie.Servir, adorer, prosterner sa vie dans l’humilité de tous les renoncements, n’est-ce pas ce à quoi s’appliquèrent d’abord au noviciat saint Antoine Daniel et saint Gabriel Lalemant, quand tous deux, entraînés par la mystique très haute de ce maître des novices incomparable que fut Louis Lalemant, montaient vers l’amour pur de Dieu par la pratique des plus complètes abnégations.Aussi du noviciat aux missions, ce fut la longue chaîne des actes de foi les plus généreux qui rattache les uns aux autres comme des anneaux précieux les jours de leur vie.Gabriel Lalémant écrira dans ses notes spirituelles, sous la dictée d’une admirable foi, que s’il voulut venir au Canada, ce fut “ pour se revancher de tant d’obligations qu’il devait à Dieu, pour que son saint Nom fût adoré, et son royaume étendu à tous les peuples”.Et Antoine Daniel, à peine descendu de l’autel où il vient de célébrer, au matin du jour de son martyre, trouvera dans son âme d’apôtre les paroles brûlantes qui communiquent comme une flamme la foi divine aux sauvages qui l’écoutent, qu’il baptise, qu’il prépare à mourir, et à qui il laisse ce suprême mot d’ordre : “ Portez votre foi jusqu’au dernier sacrifice ”, Servir, et adorer : oh ! comme ces deux mots définissent l’admirable, le très fort, et le très saint Jean de Brébeuf ! Qui pourra pénétrer dans le mystère de son âme contem- (1) Ps.121, 1. Nos Martyrs Canadiens : leur sainteté 151 plative ?Et comment expliquer en une telle vie l’alliance si féconde de l’oraison et de l’action ?Jean de Brébeuf multiplia au centuple le don de sa foi ; il l’a fait se traduire en des vertus qui ont profondément édifié ses frères et qui ont étonné les barbares.Lui aussi s’abîma dans l’humilité, pour rebondir aux sommets de la perfection.Il s’estimait indigne du sacerdoce, et demandait à prendre rang seulement parmi les Frères coadjuteurs de la Compagnie de Jésus.Mais ses supérieurs jugèrent autrement.Il fut prêtre, et il fut l’honneur du sacerdoce.Son humilité religieuse le fit esclave volontaire et libre des règles de sa congrégation : “ on me brisera, disait-il, plutôt que de m’en faire violer une seule ”.Et l’humble religieux n’était sans doute si appliqué à obéir, que parce qu’il trouvait dans ses oraisons ferventes, dans ses adorations prolongées, et en somme dans sa foi, tous les motifs de fidélité à ses supérieurs et à Dieu.Jean de Brébeuf, dont la haute taille surpasse tous ses compagnons de souffrance et de gloire, fut peut-être aussi, par le don d’oraison dont il fut privilégié, celui qui monta le plus haut dans les clartés de la foi et qui pénétra le plus avant dans les confidences de Dieu.Je ne puis ici vous faire entrer dans tous ses commerces surnaturels.Notre Seigneur, qu’il aimait à étudier et à contempler dans sa méditation, vint souvent s’offrir lui-même au regard de son adorateur.Plus d’une fois, il apparut à Jean de Brébeuf soit en état de gloire, soit en état de souffrance, le plus souvent portant sa croix, ou attaché à cette croix.Et le pieux missionnaire ne sortait de ces entretiens divins que pour souhaiter lui aussi la souffrance, et 1 honneur de porter jusqu’au calvaire sa propre croix.Souvent encore la sainte Vierge apparut à cet héroïque serviteur, laissant chaque fois dans son âme, avec une grande suavité de paix, le désir violent de souffrir pour Dieu.Mais voici plus encore.Jean de Brébeuf, le mystique si versé dans la science des choses surnaturelles, reçut de Dieu 152 Le Canada français après sa mort la mission extraordinaire de conduire dans les voix d’oraison et de souffrance, l’une des saintes les plus admirables de la Nouvelle France, Catherine de Saint-Augustin, religieuse de l’Hôtel-Dieu.C’est assurément l'une des choses les plus merveilleuses de l’histoire de la sainteté au Canada, que cette intervention de Jean de Brébeuf, après sa mort, dans la vie surnaturelle si haute et si séraphique de Catherine de Saint-Augustin.(1) Celle-ci n’avait jamais vu le glorieux martyr, mais elle avait pour lui une grande dévotion.Martyre elle-même des tourments spirituels les plus angoissants, victime douloureuse et triomphante de tentations et de persécutions ouvertes du démon, voisine parfois du désespoir où la voulait jeter l’enfer, elle reçut du ciel cette consolation de voir saint Jean de Brébeui descendre en quelque sorte dans sa vie, lui apparaître quelquefois, lui faire souvent sentir sa présence, lui inspirer confiance au milieu de ses épreuves, faire auprès d’elle l’office de directeur spirituel, et lui indiquer les voies certaines et hautes de la perfection.Jean de Brébeuf, à la fois martyr stoïque et sublime mystique, est vraiment, au centre du groupe héroïque de nos saints, celui en qui on peut personnifier, résumer la vertu de tous, et qui semble porter avec un plus vif éclat en sa plus large auréole les splendeurs de la foi.II Mais chez nos saints, chez tous les saints, la foi se transforme en amour.Elle se répand sans doute d abord dans l’intelligence et sur la vie comme une lumière ; mais bientôt cette lumière se pénètre de flammes ; c’est la charité qui s’y mêle, qui y ajoute ses ardeurs, et qui fait sa vertu plus vive et plus rayonnante.(1) Voir à ce sujet : La Vie de la Mère Catherine de Saint-Augustin, par le R.P.Paul Ragueneau, publiée à Paris en 1671, surtout le livre troisième. Nos Martyrs Canadiens : leur sainteté 153 Que la sainteté soit tout ensemble une grande foi et un grand amour, rien d’étonnant.La foi conduit à Dieu, fait connaître Dieu, et Dieu est amour.Il s’est défini lui-même par ce mot d’amour : Deus caritas est.(1) Et il ne peut pas ne pas transformer en amour toute vertu qui monte et s’épanouit en lui, toute âme qui s’approche de lui, et qui s’unit à lui.D’ailleurs, la foi qui est une grâce de Dieu, est une participation de sa vie, et sa vie est amour.Au surplus, Dieu, en ses trois personnes, est créateur, rédempteur, sanctificateur.Mais ces trois actes de l’auguste Trinité sont des œuvres de l’éternel amour.Et parce qu’ils sont tous les trois principes, raisons d’être de la religion qui rattache l’homme à Dieu, cette religion elle-même ne peut pas ne pas être une religion d’amour.Et dès lors, la religion qui commence dans la lumière et les pratiques de la foi, adorer, s humilier, servir, se continue et s’achève dans la ferveur et les pratiques de l’amour.Et quand cette religion, quand ces relations de l’esprit et du cœur avec Dieu vont jusqu’à l’intimité, jusqu’à la familiarité divine, jusqu à la communion totale de la vie avec Dieu, jusqu à la sanctification profonde et toute pure de 1 âme, la religion s appelle alors sainteté.Mais il y faut ces élévations de 1 esprit, cette pureté et ces hautes flammes du cœur : la sainteté qui n’apparaît et ne resplendit qu’aux cîmes de la foi, ne s embrase et ne se consume qu’aux cîmes de l’amour.Or, nos martyrs canadiens que nous avons vus, par la foi de leur baptême, comprendre la vie comme une dépendance totale de leur être vis-à-vis de Dieu, comme une adoration perpétuelle du Maître Créateur et infini, comme un service héroïque dans l’apostolat de l’Évangile du Christ, 1 ont aussi comprise comme une union de toute leur âme avec Dieu, comme un amour qui doit s’aller perdre dans le premier amour.Et leur amour a pris alors les formes les plus filiales, les plus ardentes ou les plus généreuses ; il est (1) S.Jean, Éptîre I, 8. 154 Le Canada français devenu piété tendre, mortification austère ; il a plonge jusqu’aux abîmes du sacrifice ; il a mis jusqu’à du sang dans ses flammes.Et je veux vous donner comme première preuve de cet immense et surnaturel amour de nos martyrs, leur martyre même.C’est Notre Seigneur Jésus-Christ qui déclarait à ses disciples qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime.Il fut lui, Homme-Dieu, le sublime et divin martyr de l’amour.Et de sa croix rédemptrice son amour, qui était 1 amour d un Dieu, descendait vers les hommes.De nos croix humaines, notre amour, qui est l’amour de la créature, doit monter vers Dieu : le terme de son essor ne peut être qu au ciel.Et lors meme que ces croix humaines paraissent ne répandre que sur nos frères leur sang méritoire, c’est en somme, chez les saints, pour Dieu et vers Dieu que s’en va 1 immolation volontaire.Ce fut sans doute pour la conversion des sauvages que nos martyrs subissaient leurs cruels supplices ; mais, en somme, comme le déclarait saint Gabriel Lalemant, c était pour glorifier Dieu, c’était pour donner des âmes à Dieu, c’était pour étendre le royaume de Dieu, c’était par amour pour Dieu qu’ils s’exposèrent à ces supplices et qu ils entreprirent les travaux d’une si périlleuse évangélisation.Et quand nous les voyons étendus sur la croix douloureuse où, meurtris, mutilés, brûlés, rompus, sanglants, ils expirent, on peut assurément placer dans leur cœur ou sur leurs lèvres une parole semblable à celle du Christ : il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour 1 amour de Dieu ! Mais, ne l’oublions pas, ce martyre suprême de nos saints fut chez eux précédé d’un autre et long martyre : le martyre de vivre pendant des années avec les sauvages, de subir leurs mœurs grossières, de partager leurs logis malpropres, enfumés, grouillants de chiens et de vermine, de manger souvent leur répugnante nourriture ; le martyre des courses pénibles, épuisantes, à travers les forêts, en toutes saisons, Nos Martyrs Canadiens : leur sainteté 155 et par tous les temps ; et eet autre martyre qui fut pour eux peut-être le plus pénible, celui d’évangéliser des esprits rebelles ou hostiles, de n’éprouver le plus souvent que des échecs dans l'apostolat, soit auprès des Iroquois et des Algonquins, soit, et pendant des années, auprès des Ilurons eux-mêmes ; le martyre, pour des semeurs de l’Évangile, de déchirer toujours leurs mains et leurs pieds aux ronces et aux épines, et de semer si longtemps sans récolter au champ encore inculte du Père de famille.A ce martyre, dont la souffrance leur était imposée par leur vie de missionnaire, mais qu'ils acceptaient comme un volontaire sacrifice, s’ajoutèrent souvent, toujours, les mortifications personnelles, spontanées, tout intimes, que leur suggéraient le souci de leur perfection spirituelle, leur amour de Dieu et des âmes.Et l’on ne sait parfois ce qu’il faut le plus admirer dans leur vie : ou bien le martyr torturé, crucifié par les barbares, ou le prêtre, le religieux, ajoutant aux souffrances inévitables de sa vie quotidienne, des jeûnes, des cilices, des pointes de fer sous le froc, des macérations, des veilles, des actes héroïques de renoncement et d’amour.Ah ! oui.Ces martyrs furent vraiment des blessés de l’amour divin.Saint Charles Garnier, le doux et mystique Garnier, s’appliquait à reproduire en sa personne Jésus crucifié.Souvent il ne prenait pour nourriture que des glands et des racines amères ; il couchait sur la dure, usait habituellement de discipline et portait autour de ses reins une ceinture hérissée de pointes de fer.“ Il ne lui manque pas une seule des vertus qui font les plus grands saints ”, écrivait à son sujet le Père Ragueneau.(1) Gabriel Lalemant, qui soupirait après l’apostolat et le martyre, qui portait en un corps débile une âme de feu, écrivait dans des notes où il expliquait le sacrifice de sa vie : '* Sus donc, mon âme, perdons-nous saintement pour donner ce contentement au Cœur Sacré de Jésus.” On le verra au (1) Les Bienheureux Martyrs, par le R.P.Rouvieb, édit.1925, p.294. 156 Le Canada français cours de son long martyre de dix-sept heures, se mettre à genoux pour embrasser son poteau de torture et faire à Dieu sa suprême offrande.N’est-ce pas encore une preuve admirable de sa charité pour Dieu, un sublime et personnel sacrifice que cette vie de dégoût, de perpétuelles répugnances à laquelle se condamne par un vœu le Père Chabanel ?Et quand le Père Jogues, avec ses mains mutilées, son corps flagellé, esclave au pays des Iroquois, se jette à genoux au pied d’un arbre où il a tracé sur l’écorce la croix de Notre Seigneur, et se condamne à des heures d’oraison, à genoux sur la terre ou sur la neige, ne donne-t-il pas là un autre et évident témoignage de son invincible amour ?Je ne veux pas multiplier davantage ces faits : ils prolongeraient trop un panégyrique où, l’on ne peut, pourtant, montrer la sainteté que dans les saints eux-mêmes.Il me tarde de vous dire que l’amour divin qui brûle au cœur de nos martyrs, et qui apparut sous les formes crucifiantes du sacrifice, savait aussi se répandre aux pieds du Maître, en mystique tendresse, en suaves parfums de piété.Pénétrez avec moi dans cette chapelle du Fort Sainte-Marie, où s’épanouissaient, se purifiaient, se transfiguraient dans les exercices spirituels les âmes de nos saints.Aux bords discrets d’une rivière qui va se perdre dans la Baie Géorgienne, au pied d’une colline où se dresse aujourd'hui, près de Midland, l’église des Martyrs, avait été érigé ce Fort, qui fut le presbytère commun des apôtres de la Huronie.(l) Trois fois l’an, et une fois pour la retraite annuelle, les missionnaires devaient s’y rejoindre.Tous nos martyrs s’y sont donné rendez-vous.Ils venaient s’y reposer de leurs courses évangéliques, mais aussi renouveler dans la vie commune, leur vie religieuse.La chapelle du Fort, avec Jésus présent au Saint-Sacrement, devenait alors pour ces apôtres si souvent, si longtemps privés de l’hostie, le cénacle (1) On lira avec profit sur le Fort Sainte-Marie, la plaquette du R.P.Devine, S.J., publiée en 1926. Nos Martyrs Canadiens : leur sainteté 157 où ils aimaient à retrouver leur Maître, à lui raconter leurs travaux, leurs échecs, leurs succès, et à recevoir de lui l’inspiration, la parole intérieure, le mot divin qui console et fortifie.Appliqués aux exercices de saint Ignace, ces hommes d’action, devenus des contemplatifs, s’absorbaient en ces méditations familières à la Compagnie de Jésus, où Dieu se révèle davantage fin suprême et suprême amour en qui doit se perdre et se fondre toute créature.De ces abîmes où plonge l’oraison de saint Ignace, nos missionnaires remontaient vers le Christ du Sacrement ; ils éprouvaient comme la sensation physique de sa présence et de son amour ; ils posaient sur son Cœur leur cœur plus aimant et plus tendre, et ils renouvelaient avec une intense volonté leurs vœux perpétuels de chasteté, de pauvreté et d’obéissance.Et l’ascétisme de nos missionnaires n’apparaîtrait pas encore assez avec toute sa vertu d’amour, si l’on n’ajoutait qu'à une époque où la dévotion au Sacré-Cœur n’avait pas encore été prêchée par ses grands apôtres, saint Jean Eudes et sainte Marguerite-Marie, eux, nos martyrs, et en particulier saint Charles Garnier et saint Gabriel Lalemant, pratiquaient cette dévotion ; ils avaient entendu palpiter sous la poitrine du Maître son Cœur divin ; ils avaient déclaré que c’est par amour pour ce Cœur qu’ils s’étaient voués aux missions.Et dès lors, nul doute qu’au pied du tabernacle du Fort Sainte-Marie, c’est au Cœur même de Jésus qu’ils ont pris la flamme toujours plus brûlante de leur filial amour.C’est dans la chapelle du Fort Sainte-Marie que Notre Seigneur voulut quelquefois répondre de façon sensible et amoureuse à ses dévots serviteurs.Un jour que le Père Jogues lui demandait la faveur du martyre, la grâce de boire au calice de sa Passion, Notre Seigneur lui répondit distinctement, au fond de sa conscience, ces paroles consignées dans une de ses relations latines : Exaudita est oratio tua ; fiat sicut a me petisti ; confortare et esto robustus.Ta prière est exaucée ; il sera fait comme tu me l’as demandé, prends courage et sois fort. 158 Le Canada français Et vous savez comment le Père de Brébeuf, favorisé de tant de révélations divines, et qui un jour avait aperçu au ciel une grande croix, annonciatrice du martyre, croix qui s’étendait depuis le pays des Iroquois jusqu’à celui des Hurons, vous savez comment saint Jean de Brébeuf, qui pénétrait si avant au Coeur du Maître, fut favorisé d apparitions qui témoignent à la fois de sa familiarité divine et de sa haute sainteté.Il appartient sûrement à cette famille des privilégiés, des confidents de Jésus, qui composent, dans l’histoire des saints, le groupe séraphique des voyants de l’amour.Au Fort Sainte-Marie, les “ donnés ” eux-mêmes, qui ont fourni au martyrologe saint René Goupil et saint Jean de la Lande, faisaient leur vie obscure d’assistance auprès des missionnaires, et leur vie de piété, avec tant d édification, avec une telle vertu que le Père Ragueneau écrit qu’on y voyait “ une sainteté qui n’a rien de la terre Tel fut donc le cénacle de Sainte-Marie.Aussi, écrivait encore le Père Ragueneau, le Fort Sainte-Marie, c est une maison de Dieu.C’est le sentiment de ceux qui y vivent et qui y trouvent un Paradis en terre, où la paix y habite, la joie du Saint-Esprit, la charité et le zèle des âmes." (1) * * * Il y a deux façons possibles de se représenter nos saints.Il y a la toile historique, que vous connaissez, tourmentée, sanglante, où on les voit chacun dans 1 acte douloureux de son martyre.L’on pourrait imaginer un autre tableau, mystique, calme, recueilli, où sur un beau ciel s ouvrirait un sanctuaire.On y verrait huit bienheureux, agenouillés dans l’adoration.Sur leurs poitrines, des coeurs embrasés ; à leurs fronts, éclairés d’une lumière céleste, les saintes auréoles.Leurs (1) V.Le Fort Sainte-Marie, par le R.P.Devine, S.J., p.34. Nos Martyrs Canadiens : leur sainteté 159 regards sont tournés vers le tabernacle, et leurs bras soulevés, tendus dans l’offrande de la vie.Tous ces gestes de prières, toutes ces attitudes, toutes ces clartés divines seraient le spectacle symbolique de la vie intérieure de nos martyrs.Le sanctuaire serait lui-même l’image de leurs âmes.Saint Augustin aimait à voir l’âme du juste sous la forme d’un temple rempli de l'Esprit Saint ; et pour lui, le cœur même du juste est le tabernacle de ce temple : Deus intimas Cordi est, écrit-il, dans ses Confessions.(1) C’est, d'ailleurs, la doctrine de saint Jean, l’apôtre de l’amour : Nescitis quia templum Dei estis et Spiritus Dei habitat in eordibus vestris.(2) C’est au surplus, le mot même de N.S.J.C., dont s’inspira S.Jean : “ Si quelqu’un m’aime, mon Pcre l'aimera ; nous viendrons en lui, et nous établirons en lui notre demeure.” (3) Or, cette demeure, chez nos saints martyrs canadiens, n’est pas un château aux étages compliqués, à la manière architecturale d’une Thérèse d’Avila ; c’est le temple augustinien, tout simple en ses lignes pures et austères, sanctuaire au tabernacle enflammé d’amour, tout plein de Dieu, calme et fervent comme un beau ciel d’Hip-pone, et où des anges aux ailes d’or, comme on en voit aux fresques de l’Angelico, apportent des couronnes triomphales.Si vous le voulez, mes frères, vous retiendrez dans vos regards et dans vos mémoires ces deux tableaux.Vous avez besoin du premier, de l’image traditionnelle des bûchers, des poteaux de supplice, des alênes rougies au feu, des baptêmes d’eau bouillante sur des têtes scalpées, des haches qui s abattent ou dont on fait des colliers de fer brûlants : vous en avez besoin pour apprendre comment, par la foi et avec la foi, on peut supporter ses épreuves, et accepter, quand il plait à Dieu de nous l’offrir, ce que Pie XI, dans son audience aux Canadiens, le 28 juin dernier, appelait le martyre de la vie.Mais vous avez besoin aussi de l’image (1) I, IV, n.18.(2) I S.Jean, III, 16.(3) S.Jean, XIV, 23. 160 Le Canada français douce et pieuse du sanctuaire où plane l’Esprit divin, où de cœurs enflammés montent, comme de l’encensoir, les parfums et les flots mystiques de l’amour.Vous en avez besoin, parce que vous avez besoin de vous souvenir que pour savoir ici-bas souffrir, il faut d’abord savoir aimer Dieu, et que les sacrifices, les souffrances, ou les blessures de la vie sont bien mieux acceptés quand il y a, dans le sang de ces souffrances ou de ces blessures, la douceur, l’onction et les parfums du saint amour.Telle est la double leçon que nous ont donnée nos saints du Canada.Puisse cette leçon nous assurer comme à eux, après les tribulations ou le martyre de la vie, les joies, les récompenses, les palmes de l’éternité ! Camille Roy, ptre.
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.