Le Canada-français /, 1 novembre 1930, À propos d'un livre
A PROPOS D’UN LIVRE1» Monsieur Jacques Maritain vient d’écrire un nouveau volume qui, comme les prédécents, lui fait grand honneur.Son admiration pour le Maître s’y traduit par les plus belles pages.Trois chapitres surtout,— que nous analyserons brièvement,— s’imposent à l’attention du lecteur : ceux où il nous fait voir en saint Thomas le sage architecte, 'apôtre des temps modernes, le docteur commun.* * * Saint Thomas réalise les paroles de saint Paul aux Corinthiens : Secundum gratiam quœ data est mihi, tit sapiens architectus fundamentum posui.L’édifice intellectuel qui faisait la gloire de l’esprit humain a été brisé, et l'unité fie la culture chrétienne perdue.La Renaissance, la Réforme, le Rationalisme moderne en sont responsables.Saint Thomas sera le grand reconstructeur intellectuel de l’Occident.En effet, cette unité perdue ne peut se refaire qu’à deux conditions : résurrection de la métaphysique et expansion nouvelle de la charité.Non pas une métaphysique quelconque, comme le bergsonisme en France, le néo-hégélianisme en Angleterre, le phénoménologisme en Allemagne, mais une métaphysique qui puisse s’élever au-dessus de l’agnosticisme et du rationalisme, qui “ montant de l’expérience jusqu’à l’Être incréé, puisse rétablir dans l’esprit humain la hiérarchie des valeurs spéculatives ”.Or cette métaphysique, c’est celle de saint Thomas.Nous nous garderons donc des fausses métaphysiques, mais nous ne nous garderons pas moins des formes men- (1) Saint Thomas, vol.in-12, 280 pages, chez Desclée, 1930. A PROPOS d’un livre 175 teuses de la charité, de l’amour.Contre le culte naturaliste de l’individu, de la classe, de la race ou de la nation, saint Thomas établit le primat de l’amour de Dieu : caritas major omnium.En combattant le nationalisme outrancier, les thomistes actuels restent bien, on le voit, dans la ligne du Maître.Au point de vue spéculatif, saint Thomas est le sage architecte par excellence.Dans l’immense corps des sciences particulières, il peut remplacer le chaos actuel par un ordre intellectuel véritable, empêchant ainsi le progrès scientifique d’être mal exploité par de fausses philosophies.Au point de vue moral, il peut, par sa métaphysique et sa théologie, “ présider architectoniquement à l’élaboration de eet ordre social nouveau, de cette économie chrétienne, de cette politique chrétienne que l’état présent dn monde réclame avec tant d’urgence ”.* * * Loin d’être périmée, comme on s’est plu trop souvent à le répéter, cette doctrine fait de saint Thomas l’apôtre des temps modernes.Depuis le seizième siècle, au temps de Descartes surtout, l’intelligence humaine professe l’indépendance à l’égard de Dieu, l’objet suprême de toute intelligence, et à l’égard de l’être, objet connaturel de l’intelligence comme telle.L’ordre de l’intelligence à son objet a été brisé, soit par l’agnosticisme, soit par le naturalisme, soit par le rationalisme.Les maux dont nous souffrons ne seront guéris que si l’intelligence est restaurée.Vérité d’abord: Veritas liberabit vos.Et parce qu’il est l’apôtre de l'intelligence, saint Thomas répond aux besoins de l’heure présente.La modernité de saint Thomas vient encore de ce qu’il tient pour l’absolutisme de la vérité.Chez lui, pas “ de collusion secrète du Beau ou du Bien avec le Vrai, de l’Amour avec 176 Le Canada français le Connaître 11 ne laisse pas influencer sa doctrine par la commodité, l’adaptation à l’époque, ou encore “ par une inquiétude mal réglée des conséquences pratiques Restaurateur de l’ordre intellectuel, saint Thomas a écrit pour notre temps.Ce qu’il recherche avant tout, ce n’est pas le nouveau, c’est le vrai.La nouveauté n’est pas pour lui, comme pour tant d’autres, un gage de vérité.S’il fait du nouveau, ce n’est que par accident, et il ne l’a pas cherché comme tel.Il prêche l’union de la vie intellectuelle et de la vie spirituelle: Contemplata aliis tradere.Il prêche enfin la dévotion au Saint-Sacrement, qui est le caractère principal de la piété catholique à notre époque.Pour toutes ces raisons, saint Thomas ne mérite-t-il pas d’être appelé l’apôtre des temps modernes ?* * * Le chapitre intitulé : “ le Docteur commun ” est des plus intéressants.Bien que M.Maritain semble minimiser peut-être un peu l’obligation des 24 thèses, il n’en appuie pas moins sur l’universalité que le thomisme doit finir par conquérir.“ Nous pensons, dit-il, que l’heure est venue pour la doctrine thomiste de se répandre dans tous les ordres de l’activité spéculative profane, de laisser les murs de l’École, du séminaire ou du collège, pour assumer dans le monde tout entier de la culture le rôle qui convient à une sagesse d’ordre naturel : sa place est parmi les sciences ses sœurs ; elle doit converser avec la politique et l’ethnologie, l’histoire et la poésie.Pour maintenir sa propre vitalité, elle a besoin d’une vaste surface respiratoire et d’échanges incessants.” Ces désirs de M.Maritain ne sont pas des utopies.Ils se réaliseront de plus en plus.On peut le constater par ce qui s’est dit tout récemment à la Semaine catholique Internationale de Genève.En en donnant les conclusions, Mgr A PROPOS d’un livre 177 Beaupin écrit dans la Croix du 27 septembre : “ Tous les conférenciers ont déclaré d’abord, que dans leurs pays respectifs s’est effectué, au cours des vingt dernières années surtout, un retour vers la philosophie classique et traditionnelle, qui est la philosophie thomiste.On la disait périmée, on la prétendait stagnante.Elle s’est renouvelée et elle pénètre, peu à peu, le droit lui-même.Si nous considérons l’œuvre à laquelle s’applique, sous nos yeux, parmi bien des vicissitudes, la Société des Nations, nous nous apercevrons que dans la construction de droit international à laquelle elle travaille, c’est, à son insu peut-être, mais pourtant réellement, à cette philosophie qu’elle emprunte les principes d’où relève son action.Voilà comment aussi les faits donnent aujourd’hui raison à Léon XIII.Ce grand Pape avait déclaré que le retour des peuples à la philosophie traditionnelle serait le salut des sociétés.” Et en cela, Léon XIII n’avait fait qu’appuyer et appliquer l’enseignement de tous les Pontifes qui l’avaient précédé.Après avoir montré le rôle et l’autorité de l’Église en matière philosophique, M.Maritain nous dit combien favorable fut l’attitude des Papes à l’égard de saint Thomas.En Descartes, Malebranche ou Auguste Comte, les uns verront des philosophes spécifiquement français ; en Fichte ou Hegel, d’autres verront des philosophes spécifiquement allemands ; en saint Thomas l’Église voit le docteur spécifiquement catholique, le philosophe et le théologien de Pierre, le Docteur commun de la catholicité.Du nouveau livre de M.Maritain, cette brève analyse ne donne qu’une bien pâle idée.Elle suffira tout de même, — nous l’espérons, — à faire comprendre un peu quelle substantifique moelle philosophique il contient.Il ne nous reste plus qu’à former un souhait pour les amis du Canada Français : “ Prenez et lisez.” W.Lebon, ptre.
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