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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Albert Ferland, l'homme et l'oeuvre (suite et fin)
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1931-01, Collections de BAnQ.

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ALBERT FER LAN D"’ L’homme et l’œuvre En sa préface des Mélodies poétiques, Remi Tremblay n’a pu se garder de répéter un axiome de La Palice : “ Le poète ne fait pas fortune, en Canada moins qu’ailleurs Nous avons même vu que c’est là presque le sujet d’un poème de Ferland.Quoi qu’il en soit, M.Tremblay parlait d’or, sans calembour.Hélas ! tout de même, que cet utile métal importait peu à notre poète.C’est l’ingratitude et l’incompréhension, l’aspect intellectuel et moral de la question littéraire qui le touchent davantage.Disons hardiment, par surcroît, que les Mélodies poétiques ne diffèrent pas beaucoup d’autres premiers florilèges de jeunesse.Deux ou trois, quatre ou cinq bons passages percent, ici et là.Ce n’est point assez pour mériter même la bonne fortune littéraire.Pourtant n’oublions pas que les Mélodies ont été composées entre la quinzième et la vingtième année de notre auteur, à un moment où ses ressources étaient, pour les motifs que nous avons expliqués, fort indigentes.C’est, toutefois, la lune de miel ingénue avec la Muse qui ne se rebiffe pas encore tout à fait que son amant lui susurre d’insupportables vers dysyllabiques à l’instar de ceux-ci : Clochette D’argent Va, jette Souvent Ta note Qui trotte (P.39.) ni qu’il malmène assez irrévérencieusement le goût et la langue.Cependant, en littérature, il faut avoir osé.Pas de deuxième livre sans un premier ! C’est aussi la-palistique et aussi (1) Voir le Canada français: déc.1930. Albert Ferland 329 naïf que bien d’autres choses, mais encore est-ce cela.Il faut donc avoir osé et ne point s’en repentir, à condition de mieux faire la prochaine fois.Voilà ce qui arriva à M.Ferland, six années après.* Femmes rêvées est une jolie plaquette, illustrée par Georges Delfosse et Albert Ferland.Les gravures en sont d’A.Morissette et la toilette typographique en a été soignée par Ferland lui-même.Enfin, cela constitue une édition d’art dont ne rougiraient pas les “ Lotus Bleu”, “ Lotus Alba ” et “ Nymphées ” qui sortaient de chez Lemerre, à Paris.La valeur de ce volume dépasse beaucoup celle des Mélodies.Qu’est-il donc arrivé pour que le pauvre alliage du début se soit transmué en mieux ?Le poète a travaillé, lu, compris, vécu.Son sens critique s’est éveillé, et désormais le chicanera sur toutes ses actions littéraires.Son esprit, plus fortement nourri et armé, sa langue étudiée et cultivée, son crayon aiguisé, sa vision plus précise et mieux rendue, tout annonce chez lui un progrès considérable.Et puis, il a découvert une ambiance poétique : celle de L'École littéraire qu’il a contribué à fonder et qu’il commence d’honorer.Depuis 1 automne de 1895, l’École a ouvert ses portes à nos étudiants montréalais en vers et en prose.De jeunes hommes s’unissent, afin d’aider à sauver notre parlure du terre à terre où elle s’enlise.Ils se détournent même des dieux en vogue, morts ou vivants : Crémazie, Fréchette, Chapman, Routhier, Poisson, etc., et les trouvent insuffisants, quoiquecertains d’entreeux conservent un peu de tendresse pour Le May et autant de révérence pour Fréchette.Ah ! c est une date en l’histoire de nos lettres.On change le mode d inspiration littéraire canadienne, un peu après, avouons-le, qu Eudore Evanturel ait introduit chez nous, rompant avec le style de l'École de Québec de 1860, ce que de graves bonzes appelaient le Mussettisme.Nos auteurs 330 Le Canada français montréalais, brûlant l’étape, lisent Leconte de Lisle, tous les parnassiens, tous les symbolistes et tous les modernes, y compris Fernand Gregh dont on raffole.On met donc un peu au rancart Victor Hugo.Ainsi c’est Rodenbach qui formera surtout Nelligan.Le peintre Gill rapportera de Paris, où il a étudié sous les maîtres de l’heure, avec le culte des arts celui des formes littéraires nouvelles.Et tous ces •camarades, Jean Charbonneau, Louvigny de Montigny, Ferland, Germain Beaulieu, Dumont, et tant d’autres, se réunissent, se communiquent leurs travaux, se corrigent mutuellement, se stimulent et s’entr’aident dans la difficile montée du Parnasse ou de la prose.On discute d’art, on vit des choses de l’esprit.Quelque jour, on dira ce que nos lettres doivent, à cette École littéraire sans laquelle nous n’eussions eu ni le poète Gill, ni, surtout, le poète Nelligan, ni même, peut-être, le poète Albert Ferland que sa timidité eût empêché de s’affirmer.Le procès-verbal de la séance du 29 octobre 1896 (Louvigny de Montigny est alors secrétaire de l’École) nous montre Ferland tel qu’il n’a point beaucoup varié depuis : M.Ferland, qui plane toujours dans les régions plus vastes et plus éthérées, n’admet pas qu on écrive prosaïquement, et, même dans une critique, etude prosaïque,s il en est,il s envole.En ce milieu de discussion artistique, que l’on pourrait appeler discussion constructive et où ironie n est pas nécessairement malice, notre poète a été 1 objet de nécessaires échenillements et il a rencontré de précieuses sympathies littéraires.Louis Fréchette, à un moment président honoraire de l’École, et que d’aucuns qualifient volontiers de perruque , représente un lien, physique si l’on veut,entre l’École littéraire de Montréal et celle de Québec au déclin.Il prend tout de même part aux séances publiques et préface, avec beaucoup d’amitié, et d’un joli tour de plume, les Femmes rêvées Albert Ferland 331 de Ferland.Il y parle un tant soit peu à côté de la question et s’y contredit légèrement, mais il a grand cœur et Ferland en éprouve une gratitude sensible.D’ailleurs, il y a de gentilles choses en la plaquette de Ferland.Le mouvement des pièces s’y soutient mieux que dans les Mélodies.Il ne serait tout de même pas mal d’en enlever la Chasseresse où le poète s’exprime assez précieusement : “fantasier la sereine beauté,” ‘‘œillader sa démarche altière ”, et égaleront la salade des Pleureuses, et ce vers de treize pieds, égaré dans les Bois : Doux et triste, vous fait-il quelquefois regretter, sans quoi ce morceau serait agréable qui chante 1 amour avec tant de douceur : Vous souvient-il qu’un jour, auprès des flots tranquilles, Sous le dais de ces bois moussus et parfumés, Ainsi que les pastours des anciennes idylles, Nous nous sommes aimés.En outre, il y a du charme dans les Chants d’Amour, tirés du Cantique des Cantiques.Cela est audacieux et chaste à la fois ?Le ton s’y élève dans la suavité : Vois donc, ma sœur, épouse, ô fontaine scellée, Comme ton corps est svelte et d’aspect gracieux.Tes yeux à qui mon corps chastement se révèle Sont clairs comme les eaux du puits de Salomon.(Beauté des Epoux.) Il s’élève davantage dans Préceptes d’Amour : Adolescent ta chair dompteras Afin de vivre longuement Chrétien tu te multiplîras Par le sang et l’enseignement. 332 Le Canada français C’est qu’au fond de l’âme du poète il y a toute la joie humaine et toute l’austérité de la loi.On le constate, les progrès littéraires de Ferland sont réels.Ils ne suffisent pas encore pourtant à donner la mesure à laquelle il a droit.Alors, dans le silence, poursuivant toujours sa course à la beauté, il cherche à se parfaire librement, à tracer sa vraie voie enfin, et à y courir sans arrêt.Ferland conçoit le Canada chanté.Il a mis des années à mûrir son talent.Les lectures et l’École littéraire n’auront plus d’influence très déterminante sur lui.Il a inventé le moule où couler sa pensée et son âme rend désormais un son qui lui est plus absolument propre.Il ne produit point surabondamment, loin de là, mais par jets espacés.Il se surveille.Et il orne avec dilection ses minces fascicules du Canada chanté.Ses illustrations sont souvent de petits poèmes d’un dessin net et comme buriné.Ils rendent les objets d’une manière que personne n’a su imiter chez nous.Eugène-Étienne Taché seul travaillait avec un soin identique.Il y avait en Taché comme en Ferland une vocation de graveur.Leur façon de délinéer les arbres s’apparente sans se ressembler.Leurs procédés techniques ne sont pas identiques.Et des deux, c’est Ferland qui est le poète sensitif.Il écrit de même qu’il dessine.Chacun a dans la mémoire certains poèmes des Horizons, par exemple, la Prière des Bois du Nord : O toi qui nous as mis sans nombre à l'horizon, De soleil altérés, de terre vierge avides, Sois béni ! Le matin blanchit les Laurentides, Se révèle au pays de l’ours et du bison, 0 Toi qui nous as mis sans nombre à l'horizon.Il n’y a pas de mot qui ne soit pesé dans ces vers.Rien n’est hâtif chez Ferland.On dirait qu’il a devant soi l’éternité.Son tourment de rendre sa pensee et 1 objet qu elle Albert Ferland 333 embrasse ne se contente point de ce qui est flou, à peu près ou faux.Voyez le Retour des Corneilles, si bien observé et si ému sans le vouloir laisser paraître.Car la corneille canadienne apporte la joie au cœur.C’est elle qui annonce la mort souhaitée de l’interminable Hiver qui n’a même plus son éblouissante blancheur, mais traîne et se salit à toutes les suies de l’air et à toutes les souillures des choses.Entends-tu, paysan, la chanson des corneilles, Du sein du gouffre bleu saluant ton pays ?Leur retour fait chanter la mémoire des vieilles, Évoquant les soleils des printemps de jadis.Sais-tu ce qu’il promet le cri de la corneille Inclinant son vol noir vers la cime des pins ?Les veillards sur le seuil iront prêter l’oreille Et diront à leurs fils : Les beaux jours sont prochains ! Il est rude, dis-tu, le chant que la corneille Vient au matin d’avril vanner au fond des bois ; Mais chez toi, paysan, combien d’espoir s’éveille Quand l’âme des semeurs est pleine de sa voix ! Et méditez ces très beaux alexandrins où Ferland est tellement lui-même, si pénétrant et si poète : TERRE NOUVELLE Lorsque le blanc Hiver, aux jours tièdes mêlé, Recule vers le Nord, de montagne en montagne, La gaîté du semeur envahit la campagne Et du sein des greniers renaît l’Ame du blé.Ennui de mars, espoir d'avril, attente et rêve I C’est, avant les bourgeons et les proches labours, L’inquiétude exquise et sourde des amours, C’est dans l’arbre vivant la marche de la sève. 334 Le Canada français C’est ton œuvre, soleil, créateur des matins, Semeur de jours, passant du souverain abîme.Toi qui, majestueux, vas ton chemin sublime, Jetant des printemps neufs sur nos printemps éteints.C’est pour t’aimer soleil et vivre ta lumière Que le semeur ainsi t’accueille à l'horizon, Que le blé, prisonnier dans sa blanche maison, Dès les aubes d’avril redemande la terre ! Il est un témoignage bien au-dessus du nôtre, si sincère mais si infirme, que nous proclamons avec orgueil, celui d’Auguste Dorchain qui a dit : Cette pièce, courte et parfaite.Lorsqu’un poète canadien a mérité de Paris un semblable éloge, il peut se dispenser de rééditer Mélodies poétiques.L’originalité de Ferland s’affirme dans le sens de sa vision, la ligne de son paysage, l’émotion contenue que lui communiquent les choses, l’intonation particulière de son organe poétique.Elle s’affirme encore en la précision du rendu et en la manière de personnifier les choses.Ainsi dans Arbres blancs : O vous, mes arbres blancs, issus de la colline, Si vous savez lointain l’Hiver plus blanc que vous, Le long de mars enfui, languide, dans l’air doux, Pourquoi nul bourgeon neuf encor ne se dessuie, ,4 vos branches, bouleaux jaillis de la colline ?Frêles, sans nombre, et tous penchés, mes chers bouleaux, Vous qu’avril a pourtant baignés de clartés franches.Pensifs, qu attendez-vous pour reverdir vos branches, Et, chantant, recevoir vos amis les oiseaux ?C’est paresse et langueur de la part des boideaux ! Beaux arbres, pressez-vous d’avoir la beauté verte Que l’on sait familière à vos troncs éclatants, Connaissez la colline, et, sans trêve, à ses flancs Puisez large vie, autant qu’elle est offerte A vous, bois dévêtus de votre robe verte. Albert Feeland 335 Bouleaux, le savez-vous qu’ au jour trentième, avril, Vers le soir, agonise entre vos formes blanches ?Pour lui chanter l'adieu, sans feuilles sont vos branches ! Rien du ciel, ni du sol ne vous Vannonce-t-il, Comme à nous, chers bouleaux, qu il agonise, avril ?Ses matins levés prompts au versant de la terre N’ont-ils pas trente fois, d’un geste lumineux, Aux airs entênêbrês commandé d’être bleus ?Bouleaux, n’ont-il pas dit : Voici de la lumière, Verdissez, verdissez, tous les bois de la terre ! Bouleaux sans nombre et tous penchés, mes chers bouleaux, Vous avez négligé d’avoir vos branches vertes, Et les oiseaux entre eux diront : Sont-ils inertes .Ces arbres sans souci du plaisir des oiseaux l.Pour les faiseurs de nids soyez verts, les bouleaux ! Ce marivaudage sylvestre est délicieux.Un Ronsard croisé de Rostand ne l’aurait pas dédaigné lire à Hélène ou à Roxane.Et cela n’est pas si loin, par l’esprit, du sens des vers immortels : Objets inanimés .* Le fascicule du Terroir confirme tout ce que nous avons exprimé au sujet des Horizons.Sous toutes les formes, avec tous les degrés du sentiment et du paysage qui l’inspire, Ferland a la hantise de la foret.Nul mieux que lui assurément ne l’a rendue au Canada.11 se penche sur elle, l’interroge, non seulement dans son present mais encore dans son passé.Les Sauvages qu il a rencontrés, alors qu’il était enfant, ne se sont point effaces de son cœur.Il les voit dans les bois et il y voit leurs ancêtres errer comme des ombres.Et il transpose en vers les dernières paroles de Ioseph Chi8aten8a, trouvées sous la plume du Père Vimont.La naïve tournure ! Ces images concrètes sont ravissantes et la foi qu’elles expriment est si vive. 336 Le Canada français PRIÈRE D’UN HURON Seigneur, à la bonne heure enfin je t’ai pour Dieu ! Enfin, je te connais ! Tu fis ceux qui sont hommes.Et par toi ce ciel bleu que voilà fut fait, bleu ; Par toi fut faite aussi la grande lie où nous sommes.Comme nous devenons maîtres des orignaux Que nous allons, l’hiver, flécher dans les savanes, Les maîtres des canots que nous faisons canots.Des cabanes que nous avons faites cabanes.Ainsi, Sewendio, Toi qu’enfin je connais, Es-tu maître de nous, hommes, tes créatures, Et tel tu Tes ce jour, ô Toi qui nous as faits.Ainsi tu le seras dans les lunes futures.Toi donc qui seul es maître et nous aimes vraiment, Toi qui seul vois en nous, hommes, comme en toi-même.Voilà que je te fais mon maître, et grandement Te bénis, et qu’à la bonne heure enfin je t’aime t Il ira plus loin, vers le Septentrion, cueillir ce chant des neiges, si maternel et si doux, qu’il dédie à madame Ferland: BERCEUSE ATŒNA En rafales.l'Hiver déchaîne Ses vents hurleurs sur le Youkron.Et, seul, dans la forêt lointaine, Mon cher époux chasse le renne.Kami, Xami, dors doucement ; Xami, Xami, dors, mon enfant l J’ai brisé ma hache de pierre.Bientôt je n’aurai plus de bois.Les jours gris traînent leur lumière.L’arbre se fend sous les deux froids, J’ai brisé ma hache de pierre. A LB ERT F ERL A N D 337 Xami, Kami, dors doucement ; Xami, Xami, dors, mon enfant ! Ah ! le soleil a fui la terre I Et nous disons, hommes du Nord, Que sa chaleur est prisonnière Dans la loge du grand Castor.Ah ! le soleil a fui la terre ! Xami, Xami, dors doucement ; Xami, Xami, dors, mon enfant ! Depuis longtemps la cache est vide.Mes yeux tournés vers les buissons Ne voient plus les corbeaux avides Couvrir l’échafaud aux poissons.Depuis longtemps la cache est vide.Xami, Xami, dors doucement, Xami, Xami, dors, mon enfant ! Mon petit, j'ai le cœur en peine ! Que fait-il donc, si loin de nous, Kouskokrala, chasseur de renne Ÿ Ah ! qu’il est longtemps, mon époux !.Mon petit,, j’ai le cœur en peine !.Xami, Xami, dors doucement ; Xami, Xami, dors, mon enfant ! En rafales, l’Hiver déchaîne Ses vents hurleurs sur le Youkron, Et, seul, dans la forêt lointaine Qui longe les monts Koyoukon, Mon cher époux chasse le renne.Xami, Xami, dors doucement ; Xami, Xami, dors, mon enfant ! En revenant à notre civilisation, goûtez a vec quelle fidélité notre poète aime sa forêt retrouvée des Laurentides : 338 Le Canada français LES PINS QUI CHANTENT Passant, les pins ! Le mont s'emplit de leur nuit verte Ici, nombreux et forts les a groupés l’amour, Vois.De leurs bras obscurs ils déchirent le jour.La majesté des pins à ton âme est offerte.Regarde ces géants profilés sur le ciel.Hom mage à ces vivants dont nul ne sait l’histoire ! Vois leur beauté.Muet, vois s’accuser leur gloire, Quand, plus large, s’empourpre et tombe le soleil.Contemple.Devant toi, par leur taille célèbres, Sont les pins solennels et sombres de chez nous.Les grand pins ténébreux dont nous sommes jaloux, Prompts à faire rêver qui marche en leurs ténèbres.Ardent, le jour est mort.Déjà, sur les pins noirs.Le flot mélodieux de l’air fraîchi circule.Ces bruits ! les entend-tu, passant du crépuscule ?.C’est le chant que les pins prolongent dans les soirs.Rêveur, suspends ton âme au chant des pins poètes.Toujours chantant, toujours vibrant, quand l’homme dort.Écoute la chanson qu’en la terre du Nord Les pins chantent, baignés par les nuits violettes ! Les fortes strophes que ne réussit point à déparer le pesant “par leurs tailles célèbres”! Et combien notre poete se sert adroitement de ces repos, après un mot, au debut des vers : Passant, Vois, Contemple, à la manière de José Maria de Heredia.Le Terroir est un cantique autant à l’arbre qu au sol.Ferland a l’héroïsme littéraire d’être Canadien en sa poésie.Il n’a rien qui flatte l’oreille par une musique alambiquée.Son exotisme consiste précisément.à être de chez soi.Rien ne le distrait de sa vision du pays.L Ame des Bois ne cesse de le démontrer.Mais notre auteur aurait pu y grouper Albert Fekland 339 tout ce qui, dans son Canada chanté, a trait à la forêt.Sans doute est-ce probablement ce qu il fera en publiant son edition complète.Ferland a la science de la nature.Ainsi dira-t-il ; Sais-tu combien de fois, travailleur ténébreux, Du bourgeon des avrils à la feuille fanée, Le temps, nombrant sa marche en leurs tronc vigoureux.D’un cercle parallèle a figuré l’année.Cela n’est pas du tout de l'abbé Delille.Il n’empêche que la science assèche parfois le poème.Les tendances scientifiques de Sully Prudhomme, insinuées dans ses analyses, ont ainsi ôté parfois de la beauté à certaines pièces.Non pas que science et poésie soient incompatibles.Enfin, elles ne sont pas de même qualité, ni surtout de même affinité.Nous nous en voudrions d’ouvrir ici une querelle, car nous n’ignorons pas que le botaniste n’a point étouffé le poète en Ferland et qu’en presque toute son œuvre, science et poésie se soutiennent au lieu de se nuire.Ainsi Ferland réagit-il contre la tendance d’un trop grand nombre de nos écrivains en vers qui mêlent les plantes, leur donnent des noms fantaisistes ou acclimatent au pays celles qui n’y ont jamais été et n’y seront jamais.Enfin, d’un cercle parrallèle a figuré l’année peut vous sembler une expression d’une rigueur trop scientifique.Mais retenez ce vers qui est certes aussi ravissant qu’exact : Du bourgeon des avrils à la feuille fanée.Peut-être détruit-on quelque chose de fort , subtil, en poussant si loin l’insistance descriptive.Le propre de la poésie n’est-il pas de suggérer, de créer en nous ce quelque chose de divin que nous complétons en nous-même ; tout comme le propre de la science est d’analyser, de définir, puis de promulguer les lois qui régissent la nature ? 340 Le Canada français Ferland mieux que quiconque discerne ce qui est science et ce qui est poésie, s’il lui arrive un instant de pécher par confusion.Et il a mérité, de la part du botaniste des botanistes au Canada, un botaniste doublé d’un poète en prose, le révérend Frère Marie-Victorin, cet éloge au-dessus de tout autre : Je sais telle page d’Albert Ferland, sincère et objective, que je voudrais avoir signée comme naturaliste, si j’avais eu le talent poétique de l’auteur.(La Grande Revue, Montréal, 2 mai 1917.) Dans son effort d’interprétation de la nature, notre poète a eu l’audace d’écrire la pièce des Ouaouarons.Ne souriez point! Votre premier mouvement a été de surprise et de stupeur.Rassurez-vous.Ferland a composé ici une chose tout à fait remarquable.La justesse de l’observation, la vérité du sentiment, et un je ne sais quoi qui dépasse toute analyse, confèrent à cette page un charme dont on ne se déprend point.Lisons plutôt que d’argoter.Quand l'arbre enténébré dans les lacs semble choir, Grenouilles que la mort des soleils fait poètes, Vos chants, tels des adieux à la fuite du soir, Surgissent, solennels au bord des eaux muettes.Grenouilles, mon enfance a compris votre voix, Pieds nus et l’âme ouverte au cantique des grèves.Esseulé dans la paix auguste des grands bois, J'ai fait aux couchants roux l’hommage de mes rêves.Comme un troupeau de bœufs, vers la chute du jour, Emplit de beuglements le calme des prairies Vous avez, quand vient l’heure où l’âme a plus d’amour.Peuplé de chants profonds mes jeunes rêveries.Qu'ils sont lointains les soirs pensifs de mes douze ans.Ces soirs dont la grandeur a fait mon âme austère.Ces soirs où vous chantiez, ouaouarons mugissants, La douce majesté de la arise lumière ! Albert Fekland 341 Je revois la savane où ces soirs sont tombés, Je revois s’empourprer les soleils en déroute.En vain le flots des nuits me les a dérobés, Sanglante leur image à mon rêve s’ajoute.Ah ! vos cris d’autrefois, grenouilles de chez nous, A jamais regrettés traversent ma mémoire ; Toujours dans mon esprit, religieux et doux, Regardent vos yeux d’or vers des soirs pleins de gloire ! Ce nostalgique poème serait en russe ou en langue Scandinave que tout le monde l’aurait traduit et commenté.Seulement, c’est un Français du Canada qui l’a tiré de son cœur.N’était de deux inadvertances grammaticales, que nous avons omises dans la transcription, cette pièce au charme étrange et familier à la fois, serait un pur joyau de nos lettre nordiques.Albert Ferland n’a pas, à son ordinaire, ce trait qui fulgure pour terminer un poème.Mais la finesse du dessin et la délicatesse de l’émotion ne nous le font pas trop regretter, témoin Pluie de Septembre : Il pleut.Le temps mauvais détrône Le cher Été sur les coteaux.Déjà surgit la feuille jaune.Et sur les grands pins tranche la zone Lumineuse des clairs bouleaux.L’Été pleure sur les coteaux.Chante à l’homme ta chanson bonne.Si grave au sein des bois jaunis, Eau blanche, oblique et monotone, Qui raie, au gré du vent d’automne, La toile immense du ciel gris.Chantonne au fond des bois jaunis.Et vous aussi, feuilles rouillèes.Qui tapissez les chemins creux.Couleur d’ocre, toutes mouillées, Chantez, chantez, feuilles souillées, Qui, dans la gloire des jours bleus, Firent nos arbres ténébreux. 342 Le Canada français L'Eté se meurt, feuilles mourantes, Septembre clôt votre destin.Chantez la mort, feuilles souffrantes, Que jetverrai, tristes, sanglantes.Tourbillonner au vent demain.Feuilles chantez sur mon chemin.Assurément, vous préféreriez, quoique cette exigence semble alourdir en peu le vers, Fîtes nos arbres ténébreux à Firent nos arbres ténébreux.Les arbres étant personnifiés, c’est à la deuxième personne qu’on parle ici.Mais, pour le reste, quel art probe ! quelle sûreté de composition ! Toute l’œuvre de Ferland est reconnaissable à ceci : une composition équilibrée.C’est le signe de la raison dans l’emportement du vers, la marque de la volonté dominant les forces du poète et celles de la nature qu’il chante, les dirigeant vers un but, en vue d’un effet esthétique.* Le dernier fascicule du Canada chanté s’appelle la Fête du Christ à Ville-Marie.La forme en est toujours soignée, l’aspiration très haute, mais il y a quelque chose d’assez effacé ou d’un peu terne dans le style.Nous mettons bien au-dessus de ce livre tel et tel chant religieux des poèmes épars de M.Ferland.Autant il est poète de la nature, autant il peut être poète spiritualiste.Encore faut-il que la note humaine se mêle à l’autre, pour que le morceau soit mieux entendu de tous.Ici, le cœur du poète pleure comme un lys douloureux après l’orage.PRIER QUAND ON EST TRISTE Prier quand on est triste, ouvrir son cœur à Dieu ; Mettre à nu sa douleur, sa misère secrète ; Savoir qu’Il nous écoute en sa bonté parfaite ; Crier, comme un enfant, vers Lui, comme II le veut. Albert Fell and 343 Prier, simple et loyal, a genoux dans sa peine.Au pressoir de Vépreuve on souffre tant parfois 1 Le cœur mouillant les yeux, faisant trembler la voix , Sentir que dans ces pleurs est la noblesse humaine.Comprendre que Dieu seul, mystérieux et bon.Regarde avec amour notre intime détresse.Et que nul comme Lui dans sa haute tendresse N’apportera de baume à nos jours d’abandon.Dieu sait notre cœur d’homme : Il l’a porté Lui-même ; Et pour nous l’immola sur un gibet sanglant : Il sait comme il se donne en un suprême élan, Dans sa plainte profonde et douce, quand il aime.* * * On a comparé Ferland à Brizeux, le chantre de la Bretagne, et à beaucoup d’autres poètes des provinces françaises.Le seul point de comparaison équitable est que Ferland a voulu raciner sa littérature dans le sol et 1 âme mêmes de sa patrie.Il n’est point un régionaliste au sens étroit.Il a fait plus : largement et profondément il a été un “ natio-nalisateur ” de notre poésie.C’est un lyrique qui ne doit rien, ou si peu, dans sa seconde manière, à personne ni à rien au monde, si ce n’est a sa vocation cultivée sous le signe canadien-français.Il ne ressemble à nul autre, mais beaucoup lui ressembleront, car il est digne de faire école, ayant porté à un nouveau degré notre poésie nationale, pour le plus grand bonheur de Y École du Terroir.Seulement, son influence ne peut avoir ses nécessaires prolongements que dans la mesure où il sera connu.S il ne s’est point assez désigné à l’attention générale, c’est qu’d n’a guère assez publié.Depuis vingt ans, aucun recueil de lui n’a paru en librairie.Il arrive que ses chants, insérés dans les journaux ou les revues, passent inaperçus dans un monde extrêmement pressé de vivre d’abord.C’est grand 344 Le Canada français dommage.Son aspiration poétique n’a jamais été plus noble que maintenant, ni sa forme plus correcte, plus juste et plus sûre.Nous ne sommes pas dans ses secrets, mais nous lui souhaitons de livrer au public, outre des volumes inédits et des recueils de ses poèmes épars, une édition définitive de ses ouvrages, moins les Melodies poétiques.Quel beau volume, élargi, étoffé cela ferait, capable de contenir tout ce que nous goûtons davantage en son œuvre, et aussi les pièces intitulées: Voix du pays vierge et Odjibwenang, sans oublier ce qu’on ne saurait appeler que des Voix de l'Ame, qui magnifieraient encore notre Patrie en chantant sa Foi.Nul doute, comme vient de le dire publiquement le plus Canadien des Français, M.Henri Coursier, chargé d affaires de la Légation de France, à Ottawa, “ qu’un pareil volume diffuse au delà des mers, serait très apprécié des lettrés français, toujours sensibles aux manifestations de la vie intellectuelle canadienne ”, Ce que le poète a écrit avec le temps, le temps ne le dispersera point au vent mauvais de l’indifférence.Il faut qu’un poète s impose à l’attention par sa constance à nous présenter les œuvres de son esprit.Le moment en est venu pour Albert Ferland, dont toute la vie est vouée à l’art le plus pur et dont le front est marqué du sceau lumineux de la Vérité.Maurice Hébert.
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