Le Canada-français /, 1 mars 1931, Les Oasis
LES OASIS"’ De Nashua à Rome, de Rome à Montréal, de Montréal à Québec, ce sont les étapes qu’a suivies le recueil de M.Rosaire Dion, avant de nous arriver, fleurant bon l’encre des éditeurs pontificaux Desclée et compagnie.Mais tout cela n’est rien comparé aux aventureux, parfois aux rigoureux voyages que le poète nous invite à faire au pays du Rêve où il a causé, sous les palmiers que balance un souffle rythmique, avec les Ombres heureuses des morts et des vivants.Sully Prudhomme, Leconte de Lisle, Pierre Camo, Victor de Laprade, Lamartine, Mallarmé, Dante, Shelley, Sainte-Beuve, Hugo,Albert Dreux, Auguste An-gellier, Heredia, Josephin Soulary, Amiel, Francis Jammes, André Dumas, Léo d’Yril, Charles Guérin, Edgar Poe, Pierre Loti, Verlaine, Henri Heine, Noël Nouet, Louis Fréchette, Rupert Brooks, Tahir et Jules Laforgue : voilà quelques-uns de ses inspirateurs.Les relations littéraires de M.Dion sont assez mêlées, autant que ses Ombres sont éclectiques et multiformes ses lectures.Cependant, notre poète, s’il fait état des pensées, des motifs, des manières et des paysages d’âmes d’autrui, a beaucoup développé sa personnalité au contact de ses maîtres.Le livre des Oasis, en effet, représente une transition, un acheminement vers un art et des sources d’art plus particuliers et plus absolument propres.Déjà, on y rencontre des choses délicieuses — sans l’être toujours, et c’est regrettable — qui sont du Rosaire Dion, et non du M.Un Tel.Et n’est-ce pas un spectacle agréable que celui où un poète s’affranchit, sans renier ses maîtres, comme le fruit se détachant de l’arbre, en la lumière de l’oasis, montre, par (1) Les Oasis, sonnets, par Rosaire Dion.Rome, Desclée & Cie, éditeurs pontificaux, Piazza Grazioli, 4.—1030.Librairie d’Aetion canadienne-française, Montréal. 472 Le Canada français une certaine beauté, qu’il est digne de la branche qui l’a porté ?Assurément, Rosaire Dion est encore plus le disciple de Henri d Arles qu’il ne l’est de tous ceux-là.Après l’oasis de l’âme que tout poète sent palpiter en soi, la première où il ait respiré l’atmosphère amie, l’ambiance littéraire désirée et si désirable ! est précisément celle de la biliothèque de M.l’abbé Henri Beaudé.Là fut comprise et encouragée, à un moment où elle ne donnait pas encore d’irrécusables signes, la vocation de notre auteur.Ce jour-là fut nouée la filiation spirituelle la plus directe de M.Dion, esthète et croyant.Seulement, Henri d’Arles était un poète en prose et un prêtre, et Rosaire Dion est un poète en vers et un homme du monde.Par la nature de son art, de même que par les ressources de sa personnalité, M.Dion s’éloignera de l’abbé Beaudé ; mais il s’en rapprochera davantage par le sentiment poétique de la religion et il ne cessera de reconnaître, en celui qui reçut à Rome le manuscrit des Oasis et mourut joyeux d’avoir vu commencer de poindre un jeune talent, sa plus sûre influence.Or, comment donc M.Dion est-il, en son livre des Oasis, esthète et chrétien, ou esthète qui veut être chrétien ?Ôtons d’abord au mot esthète le sens péjoratif qu’on a accoutumé de lui donner, pour nous en tenir à la signification étymologique.L’esthète ne sera plus le monsieur qui pratique les théories de Y esthétisme, mais, simplement celui qui s’occupe de percevoir le beau, et, conséquent avec soi-même, le traduit et l’interprète.Voilà comment nous entendons que Rosaire Dion, à la manière d’Henri d’Arles, est un esthète.Sa sensibilité poétique est toute tendue vers la beauté.De quelques éléments parfois disparates : sons, couleurs, lignes, reliefs, parfums, et de mille subtilités d’accord il reconstruit la beauté dans le Rêve.Amant passionné de la poésie, il crée, au besoin, des formes qui ne sont point de la terre ou qui ne s’y trouvent point telles qu’il les a composées. Les Oasis 473 Il les stylise.Et, comme il crée en stylisant, il poétise avec art et indique ainsi de quelle façon il sent la beauté.Vous n’auriez lu que son poème liminaire des Oasis que vous seriez déjà fixé sur les modalités esthétiques de M.Dion.Sur deux vers de Sully Prudhomme : Nous marchons, devant nous la poussière se lève, Elle reçoit nos pas et les ensevelit, Il écrit ce sonnet : Mes Oasis,.ce sont les lies Rêveuses du recueillement ; Le fugace miroitement D'archipels lointains et de villes.Au gré d'illusions subtiles, J’enclos en mon sonnet fervent L’or, et la fumée, et le vent Qui teintent mes bonheurs futiles.Ayant pour rythmes et couleur Amour, Orgueil, Beauté, Douleur, — Sables d’or que le vent soulève Au désert immense du Rêve — J’érige en l’ouragan pervers Ces bleus minarets de mes vers.Et la méthode esthétique essentielle de notic poète consistera en une sorte de sublimation des sensations.Tout cela peut conduire à bien des artifices et à autant d’afféteries.A la vérité, ce qui sauve M.Dion, et le sauvera davantage, s’il persévère, c’est une générosité, une qualité spéciale de l’esprit qui refuse de trop s’attarder aux détails, ne les creuse, ni cisèle, ni polit avec excès, mais conçoit même des ensembles et des mouvements qu’on dirait grégaires.Alors, la poésie de M.Dion cesse d’être un document 474 Le Canada français personnel tiré de préoccupations égocentriques pour devenir un témoignage humain.Précisément, dans la Caravane des Humains, Rosaire Dion peint en largeur et en profondeur, avec les perspectives nécessaires, et donne l’impression d’un mouvement total.Et le sonnet est d’une seule phrase ! Sous les ciels indécis, par des zig-zags d'éclairs, Par les midis fumants, par les nuits sans étoiles, Par le froid, par la pluie, et trempés jusqu'aux moelles.Par quelques jours sereins baignant l’âme et les chairs, Troupeaux qu’on a marqués de stigmates amers, Sentant peser sur eux d’inéluctables voiles, Ne pouvant du destin lever les lourdes toiles, Par moments ivres-fous de leurs idéals chers, Suivant le tourbillon dont la foule s’écrase, Voulant s’anéantir dans une folle extase.Épris de songes bleus, d'amour jamais repus.Et par T immensité de la vaste savane, Oubliant dans leurs cris qu’un seul et même but Aspire leur poussière.ils vont en caravane ! (Entre parenthèses, quel dommage que, immensité impliquant vaste, une locution affaiblisse l’autre ! ) Le plus difficile pour M.Dion était de se défaire du bagage de tant de lectures et de tant de sensations perçues, pour s’élever à la vérité.En soi, et abolument, Beauté et Vérité sont synonymes.Si on les divise, pour les besoins de la cause, la première conduit à l’autre, lorsque l’âme qui l’éprouve est droite.Mais encore la beauté littéraire, parce qu’elle est relative, peut être une déviation, une viciation même de l’art pour l’art.Nous touchons aux termes plus concrets.M.Dion ne va guère à ce point.Sa santé morale s y refuserait.Quant à l’esthétique, elle est l’étude des seules sensations qui se rapportent à la beauté ; alors, les jugements qu elle Les Oasis 475 suggère auront pour objet naturel le beau.Tandis que les jugements qui mènent au vrai pur sont issus de la logique, ceux qui portent sur la beauté pure sont soumis au goût.Encore y a-t-il une logique du beau.Elle aussi, par un autre cours, mène au vrai.Ce sont là les deux routes de l’esprit chez M.Dion.Livré à ses lectures et à une philosophie “ sensorielle ”, notre poète eût tombé de lui-même, à ne plus s’en déprendre, en un pessimisme qui est de toutes les littératures désaxées.Or il a tourné son cœur vers autre chose qui est la beauté immuable dans la vérité.Son éducation première, son milieu immédiat l’avaient façonné à croire et à expliquer la vie autrement que par une insondable énigme.D’ailleurs, il avait le culte intime autant que le besoin de la foi.C’est en rappelant ses primes souvenirs qu’il a écrit la plupart de ses Hommages.Avouons que ce n’est pas toujours le meilleur du livre, encore qu’il y ait.de charmants passages.La cause en est que ce sont le plus souvent des pièces de commande, des poèmes d’occasion qui le composent.Il est toujours si malaisé d’y donner sa mesure.Or, plus sa foi religieuse sera vécue, le possédera, l’ayant consolé des épreuves de l’âme et l’ayant fortifié, plus elle entrera tout naturellement dans sa poésie pour lui donner plus de fond, plus de gravité, plus d’élévation, plus de vigueur et plus de cohésion, sans que la part volontaire y soit visible et sans ces retours inopinés à la fatalité livresque qui nous a valu tant de beaudelairiens, au dire de M.Harry Bernard qui a le don certain de multiplication.Tout n’est pas la perfection mise en sonnets dans l’ouvrage de M.Dion.Son esthétique ne nous a point valu que de la beauté.En regard des pièces citées et de Yucca, Soleils, Vitrail, Paysage automnal, Soirs, etc., on compte ceci ou cela qui vaut peu ou prou.Le verbalisme finit par choquer.Des locutions sont hors concours : pénétrer les flancs de l’Absolu est une entreprise, même pour Icare (p.23) ; dire que le Doute Universel, cet insondable trou, attire, (p.30), 476 Le Canada français passe, à la rigueur des rigueurs, mais faire rimer cela avec le soleil au rythmique froufrou, abasourdit les plus solides ; écrire : ô que calme (ke kalme) est le soir (p.54) est aussi peu calmant que possible ; sentir crouler une piqûre (p.105.) est d’un esthète du pays de lune ; et écrire que les larmes du cierge et celles de mon visage grossiront les ruisseaux de vos célestes pleurs (p.112) est aussi forcé que sentir de chaudes gouttes de sang perler aux doigts de ma folle vigueur est saugrenu.Mais passons outre.Il faut abréger, quoique nous aurions eu beaucoup à écrire sur la technique souvent impeccable des sonnets, sur quelques formes irrégulières de ces poèmes dits^/izes, sur la rime et tant d’autres choses.Tenons cependant pour acquis que M.Dion est un sonnettiste épris de son art et que les rigueurs et les contraintes des règles sont généralement pour lui de favorables disciplines.Il écrivait jusqu’ici difficultueusement : c’est merveille que le sonnet lui ait permis de se libérer de quelques fatras, d’obscurités et d’emberlificotements.Depuis qu’il a égrené le Chapelet des Jours, il a accompli de fort notables progrès en poésie.Nous avons vu qu’il lui reste des lacunes et lesquelles.Il a tout de même franchi bien des obstacles.Pour dérober à M.Jean-Charles Harvey une image, disons que M.Rosaire Dion est le Poète qui Va.Et où va-t-il ?Au succès ?Nous le croyons.Parce qu’il sert, avec un talent qui s’affirmera plus égal à lui-même, et le beau et le vrai, un jour viendra qui n’est pas encore venu où il fondra l’un et l’autre tn son art autant qu’en son cœur.Enfin, pour comprendre tout à fait M.Dion, il faudrait une comparaison extrême.Osons la tenter, si boiteuse qu’elle soit.L’auteur des Vierges folles et d’A l’Ombre de VOrford est un poète de grand jet, de spontanéité, d’emportement et de force.Celui des Oasis est un renfermé qui médite la forme, la travaille, la souffre, en ce sens qu’il recherche avec douleur l’extériorisation artistique du monde magique où il vit.La Les Oasis 477 souffrance d’Alfred Des Rochers n’est point dans la forme, mais dans le sentiment : celui-ci sourd en traits éclatants qui s’insèrent en vrombrissant au ciel de l’âme.Rosaire Dion, lui, ne manie pas encore sans quelque embarras de la langue, et l’ambiance littéraire lui fait défaut plus qu’à Des Rochers.Toutefois, si Alfred Des Rochers est notre jeune poète de l’heure —et il l’est sans conteste—, celui de la race française libre en ses frontières québecquoises, pourquoi Dion ne tâcherait-il pas d’être celui d’une part éloignée de nous-memes que nous aimons et réclamons, de telle manière qu’il puisse être proclamé le poète des Franco-américains ?Il y a de beaux jours à vivre pour les lettres de nos frères canadiens en la Nouvelle-Angleterre, si un Rosaire Dion, ne cessant de développer ses qualités propres, réalise toutes les promesses encloses dans les Oasis.Maurice Hébef'1’
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