Le Canada-français /, 1 mai 1931, Une nouvelle querelle littéraire
UNE NOUVELLE QUERELLE LITTÉRAIRE A quelle date commence notre littérature canadienne-française ?Mgr Camille Roy fait dater de 1764 nos origines littéraires.Son opinion est nettement exprimée dans son Histoire de la littérature canadienne (Édition 1930).On sait ce qu’il écrit (p.21) mais il n’est pas sans utilité de le rappeler ici : C’est en 1760, ou de la cession du Canada à l’Angleterre, que l’on peut vraiment dater le commencement de l’histoire littéraire des Canadiens français.Jusqu’à cette époque, il y a bien eu, dans la Nouvelle-France, quelques manifestations de vie intellectuelle, des récits de voyage, comme ceux de Champlain, des relations fort intéressantes, comme celles des Jésuites, des histoires, comme celle de Charlevoix, des études de mœurs, comme celles du Père Lafiteau, des Lettres édifiantes et remplies de fines observations, comme celles de la Mère Marie de l’Incarnation ; mais, outre que ces ouvrages ont été pour la plupart écrits, et tous publiés en France, ils ont aussi pour auteurs des écrivains qui sont de France bien plus encore que du Canada, et la France peut donc aussi bien que le Canada les réclamer comme siens.Cette assertion de l’illustre critique n’avait encore vu s’élever aucune contradiction.Mais voici que M.Robert de Roquebrune, dans un article publié par un de nos quotidiens, Le Canada (2 février 1931), s’insurge là contre, et il pousse si bien son argumentation qu’il est bien près d’emporter l’assentiment du lecteur.M.R.de Roquebrune fait observer que, précisément, la France ne réclame pas comme siens les écrivains que mentionne Mgr Roy et qui sont, comme l’on dit, de la domination française.Il note que ni Rrunetière, ni Faguet «n’ont 632 Le Canada français connu une ligne de l’un de nos Canadiens de jadis».Et il poursuit : On ne trouve leurs noms dans aucune histoire de la littérature française,dans aucune anthologie.A peine trouvera-t-on dans les bibliographies celui du Père Charlevoix ou du baron de la Hon-tan.Des ouvrages tout à fait spéciaux comme ceux de M.Chi-nard sur Y Exotisme américain dans la littérature française, comme celui de l’abbé Brémond sur le sentiment religieux dans le même littérature, ont tenu compte de Charlevoix ou de Marie de l’Incarnation, mais.c’est à titre tout à fait spécial.On chercherait en vain dans les manuels de M.Lanson un mot sur la littérature du Canada français.Quant à MM.Bédier et Hazard, ils ont confie à un professeur de France le soin de faire une étude de la littérature des Canadiens, et M.Gautheron, qui sans doute n’avait lu aucun ouvrage qui datât d’avant 1760, n’a connu nos lettres qu’à partir de cette fatidique époque.Eh ! oui, voilà un bien laissé en déshérence, pour reprendre l’expression de M.Robert de Roquebrune.Nous avons dit : Ces écrivains sont Français, laissons-les à la France ! Et la France, peut-être parce qu’elle les considère comme Canadiens, nous les abandonne.Mais alors, prenons-les ! C’est un « No man’s land », annexons-le à notre territoire ! Nous comprenons les scrupules de Mgr Roy : tous ces écrivains d’avant 1760 ont publié leurs écrits en France ; la plupart les ont même écrits en France.Certes, il y a de quoi hésiter.Au moins on peut se demander à quelles conditions un écrivain sera considéré comme Canadien-français.Sera-ce parce que son sujet est emprunté à notre géographie, à nos mœurs, à notre histoire ?Mgr Roy n’est peut-être pas loin de le croire lui-même, puisqu’il consacre une excellente page à Louis Hémon et à son roman Maria Chapdelaine ; le jugement qu’il porte sur l’auteur et sur l’œuvre pourrait fort bien s’appliquer aux auteurs qu’il exclut de notre trésor national dès le début de son traité.D’autre part, exiger cette condition serait exclure de notre histoire littéraire tout écrivain de naissance canadienne-française qui trai- Une nouvelle querelle littéraire 633 terait un sujet exotique ou de pure fantaisie, en ce cas on mettrait au ban les pages de Crémazie sur le siège de Paris et le Paon d’Émail ?Mais alors, ce serait là la condition par excellence, celle d’être de naissance canadienne-française ?Elle restreindrait singulièrement les limites de ce que nous appellerons les Canadiana.Nous avons nous-même loué Mgr Roy d’avoir fait place, dans la nouvelle édition de son Histoire de la littérature canadienne, à la littérature canadienne d’expression anglaise.Ce principe admis, pourquoi ne pas ajouter une troisième partie, où le critique, ou bien l’historien, ferait connaître ces œuvres très nombreuses, écrites par des auteurs qui ne sont pas canadiens-français, mais qui sont pleins des choses de notre cher pays ?certains nous peignent sous de fort belles couleurs, d'autres.tels que nous sommes, d’autres ne sont que des caricatures, mais quelle belle occasion de remettre les choses au point, d’atténuer des compliments trop flatteurs, de pallier d’injustes accu-tions ! Ou bien faut-il chercher une autre condition, qui serait celle du caractère artistique d’une œuvre littéraire ?Qui ne voit, en ce cas, qu’il faudrait chasser de notre Panthéon une foule d’écrivains qui ne furent pas assez artistes, mais qui ont mené le bon combat, tels ces journalistes et ces députés de notre XVIIIe siècle dont la fruste éloquence et la lourde prose nous ont conquis des libertés splendides ?Si nous poussons la sévérité jusqu’au point d’exclure de notre histoire littéraire les écrivains de la domination française, pourquoi réclamons-nous comme nôtres, en somme, des gloires militaires comme Dollard des Ormeaux ?ou des gloires religieuses comme les martyrs français du Canada ?C’est la pensée de M.de Roquebrune, qui ajoute : Les étrangers ont pris la regrettable habitude de nous juger comme un peuple sans culture.Les Américains, par exemple, nous croient une pauvre civilisation, d’origine obscure et de nul avenir. 634 Le Canada français Ils viennent admirer chez nous des paysanneries que les traductions de Maria Chapdelaine ont rendues notoires.Mais si vous leur apprenez que nous avons une littérature qui date du XVIe siècle et qui s’est continuée jusqu’à ce jour sans interruption, ils croient que vous vous moquez d’eux.Cette aventure m’est arrivée.Les Anglais d’Angleterre ont sur nous à peu près les idées du Rapport de Lord Durham, qui date de 1839.Quant aux Canadiens anglais, ils continuent à ne pas savoir grand’chose ni de notre passé ni de notre présent.De ces considérations découle une conclusion qui s’impose aux bons esprits : il convient d’élargir les cadres de notre histoire littéraire.On peut, à la rigueur, souhaiter qu’un critique nous donne une « suite de la littérature canadienne» envisagée du seul point de vue de l’art : on pourrait y rabrouer les écrivains au style plat ou médiocre, et glorifier les vrais artistes.Ce serait une histoire pour les délicats et les raffinés ; mais elle ne saurait suffire, car elle serait avant tout un vade mecum d’atelier.A côté de celle-là on doit trouver une histoire littéraire générale de notre pays ; on y montrerait le visage de notre civilisation depuis son enfance jusqu’à nos jours, et cette enfance date de la seconde moitié du XVIe siècle ; on y ferait figurer tous les écrivains qui ont traité des choses de notre pays.Un tel monument serait évocateur de fierté nationale et nous rendrait d’éminents services dans les milieux étrangers.Enfin, nous croyons que le manuel d’histoire littéraire canadienne devrait s’inspirer des deux principes ; son but serait de faire connaître aux écoliers tout notre passé intellectuel et, en même temps, de former le goût littéraire.Il y a encore de belles pages à écrire sur l’histoire de notre littérature.Arthur Maheux, ptre.
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