Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Deux traîtres d'Acadie et leur victime
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (8)

Références

Le Canada-français /, 1931-09, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
DEUX TRAITRES D’ACADIE ET LEUR VICTIME Les Latotjr père et fils et Charles d’Aulna-y Charnizay (1) I Claude Latour Tout le monde sait que, première colonie de la France, l’Acadie fut dès septembre 1603 octroyée par Henri IV au sieur de Monts et qu’il y vint dès l’année suivante s’établir dans l’île Sainte-Croix.En 1606 son compagnon Jean de Poutrincourt, dûment autorisé, fonda Port-Royal, qu’en dépit de toutes sortes d’entraves il organisa de son mieux.Or, deux aventuriers prétendent avoir “ découvert ” ce pays, “ dès 1606 ”, dirent-ils même, bien que la découverte soit de 1604.L’un d’eux osa même affirmer aux Anglais que, “ avec son père il s’y établit en terre vierge, “ wilderness”, parmi les sauvages, avant qu’aucune concession ne (1) Lorsqu’une édition d’Éranÿé/inc nous induisit à entreprendre 1 histoire de l’Acadie, nous ne connaissions pas plus les Latour que Charles d Aul-nav.Aussi abordâmes-nous l’étude de leurs vies dans le plus parfait desintéressement.Mais les faits abondent avec tant d evidence que tout his-tor en scrupuleux et même tout lecteur clairvoyant ne peut que s inc mer devant la grande œuvre d’abnégation qu accomplit Charles d Aulnay pour la fondation de l’Acadie et que s’ind;gner de la basse œuvre de félonie qu’accomplirent les Latour pour leur seul profit et, par suite, pour la ruine de l’Acadie.Malheureusement, tous les historiens ne sont pas desintéressés ; les pires sont ceux qui ont un parti-pris personnel, quelque susceptible amour-propre de famille à faire prévaloir., Nous en sûmes bientôt quelque chose.Lorsque, nullement influencée par certains avancés et critiques intéressées, parut a la Librairie Plon notre seconde édition de la Tragédie d'un Peuple, elle fut successivement, en deux plaidoyers pro domo euâ, l’objet d’attaques si violentes et si injustifiées que notre devoir est, sans nous abaisser a relever les insultes d une polémique outrée, de maintenir objectivement la vérité h|‘orl^“e e" tragique confi t de Charles d’Aulnay et des Latour pere et fils.Notre contradicteur nous sert, du moins, en son aveuglement.Il nous permet de corriger deux ou trois erreurs de date ou de fait qu il ressasse a lexces, puisque luf-même en commet tant et plus.En outre, son chantier de construction nous fournit d’abondants matériaux qui, dûment équarns, consolident Le Canada françaib, Québec, sept.1931. DEUX TRAITRES D’ACADIE 15 fût accordée (Calendar of State Papers, 1574-1660 ; n° 64-68, n° 1660.) Que sont ces gens-là ?Ils s’appellent tantôt du nom normand Turgis (Parkman les dit originaires des environs d’Évreux), tantôt du nom banal Latour ; mais l’impudence croissant avec l’impunité, ils se qualifient peu à peu de Saint-Étienne, de Baigneux, de Saint-Denniscourt, de Warre ou Vuarse, etc.titres nobiliaires tant anglais que français, dont l’authenticité n’a jamais pu être prouvée.Ainsi, malgré de pédantesques étalages hétéroclites de généalogies fastueuses, on n’a jamais pu, à aucune date précise, insérer avec preuves à l’appui les noms de ces prétentieux roturiers dans la lignée d’une modeste famille champenoise, les Despence de Saint-Étienne.Les armoiries même ne sont pas identiques.Apparemment, on ferait mieux de chercher des attaches, si attaches il y a, du côté d’une famille de marchands de La Rochelle, les Saint-Étienne, qui, comme tant de Ro-chelois d’alors, n’avaient pas plus de patriotisme français que de foi catholique ; d’autant que plus tard une fille métisse de ces Latour fut confiée à une“ parente de la Rochelle ”, “ huguenote fort zélée.” Si les Latour n’avaient été que des imposteurs en mal de particules, on rirait et l’on passerait outre, comme on le fait pour tant d’autres “ Messieurs de Pourceaugnac ”.Mais ils furent pires : des félons qui longuement et à plusieurs reprises trahirent leur pays en des périodes critiques.Pour quiconque, dénué de préjugés de famille et autres, notre propre édifice.Nous y ajoutons, à vrai dire, d’autres documents qui, d’origine anglaise surtout, nous révèlent candidement l’opinion des complices en cette collusion au profit de l’ennemi d’alors.Du reste, à quoi bon ergoter contre l’évidence même ?Le plus fanatique descendant des Latour admet l’incontestable trahison de son premier ancêtre Claude et, deux fois contraint par d’accablants témoignages, se contente, au nom de circonstances atténuantes, de pallier les non moins manifestes trahisons de l’autre, Charles.A la rescousse, avec tout un fatras de mots et de faits infimes, est venu a mere dabbler in history, qui, incapable d’écrire et même de parler en français, a épousé tous les préjugés anglais contre la France qu’il déteste, bien que sa vanité se réclame d’aïeux français.Pourquoi tant de passions en des affaires si lointaines, sinon par suite d’un amour-propre mal placé ?Personne ne songe à reprocher aux plus dignes descendants des Latour les faiblesses d’aïeux morts depuis plus de deux siècles et demi, pas plus qu’en Europe on ne reproche à des descendants de familles princières et même royales des tares morales et même physiques qu’atteste pourtant l’histoire.Non : c’est une bien pauvre gloire que de chercher sa dignité ailleurs qu’en soi.Pourquoi donc, en cette neuve Amérique qu’on dit si démocratique, aimerait-on moins s’élever par le seul mérite personnel que descendre d’ancêtres plus ou moins douteux ?Le Canada français, Québec, sept.1931. 16 DEUX TRAITREB D’ACADIE connaît l’histoire de l’Acadie, il n’y a pas de doute au sujet de leur double félonie ; mais, avec des gens de parti-pris, descendants ou autres, il y a matière à chicane pour trois raisons principales : ces affaires d’Acadie se perdent apparemment dans l’éloignement propice du temps et de l’espace ; elles eurent lieu en une période fort trouble de guerres civiles et de guerres étrangères, la Fronde surtout, où la notion d’État fléchit ; elles furent embrouillées par des procès contradictoires dont l’un, aboutissant à la réhabilitation après condamnation, décida en 1651 la suppression de tous documents prouvant la félonie du coupable de la veille; si bien qu’il ne reste plus parfois que des “ copies ” des textes les plus décisifs.Il en résulte que c’est souvent en des documents anglais, exempts de cette fâcheuse épuration, qu’on trouve les meilleurs preuves des pires méfaits des Latour.Pourquoi les Anglais, en effet, tant d’Angleterre que de Nouvelle-Angleterre, se seraient-ils gênés pour traiter de “ traîtres ” et de “ renégat^ ” leurs complices avérés, dont les fréquentes tractations ne laissaient, à leurs yeux, nulle place au doute ?Aussi, les descendants et autres partisans des Latour se gardent-ils bien, d’ordinaire, de puiser en ces archives britanniques : elles offensent trop leur amour-propre.Tout ce que l’on sait plus ou moins vaguement des obscures origines de ces félons qui jouèrent en Acadie un grand rôle funeste, c’est que l’aîné, Claude Latour, alias Turgis, déclaré “ maçon ” du faubourg Saint-Germain à Paris, fut amené en 1604 ou 1610, selon leurs contradictions, par Poutrincourt comme simple soldat en compagnie de son fils Charles.Poutrincourt devait avoir son soldat Claude Latour en bien piètre considération, car il ne le donne point pour parrain aux premiers baptêmes célébrés à Port-Royal, alors qu’il accorde cet honneur à tous les personnages un peu connus de sa colonie naissante.Son fils Charles se vanta plus tard d’être venu dans le pays, tantôt dès l’âge de cinq ans, tantôt à l’âge de quatorze ans.Comme il arrive toujours pour les prétentions nobiliaires, les descendants n’ont cessé de renchérir ; “ En 1609, dit un mémoire rédigé à l’instigation du petit-fils, Claude de Saint-Étienne, (le vulgaire patronyme est naturellement omis) gentilhomme de famille distinguée (?), renonça aux avan- Le Canada fbançaib, Québec, sept.1931. DEUX TRAITEES D’ACADIE 17 tages qu il avait lieu d’attendre dans le royaume pour les services importants qu’il avait rendus à l’État en qualité de capitaine de vaisseau.(On ne connaît absolument rien de ces services ni du brevet de capitaine.) Le hasard 1 avait jeté sur les côtes de cette province ; (ce hasard providentiel est en contradiction avec le mémoire authentique cité ci-dessus ; ) il en avait examiné la situation ; il crut qu’il serait du bien de la France et de la religion d’y fixer des habitations.Aucun intérêt n’entra dans ce dessein ; la seule espérance d’être plus utile à sa patrie et son zèle pour la conversion des sauvages l’y engagèrent.” On constate ici, dès la troisième génération, la croissante prétention des Latour, de se faire passer pour “ découvreurs ” et fondateurs désintéressés d une colonie qu’en fait ils ne firent jamais, une fois découverte par d’autres, qu’exploiter mercantile-ment à leur seul profit par les moyens les plus déshonnêtes, — condamnables même, puisqu’il y eut condamnation légale , et ils ne firent jamais rien de sérieux pas plus pour la colonisation, puisqu’ils n’amenèrent pas de familles de colons, pas même de femmes, que pour la conversion de sauvages, puisque, faute de religion bien avérée, ils se donnèrent tantôt pour catholiques, tantôt pour huguenots.Ces marchands aventuriers auraient pu prendre pour devise la formule de leur ami et confrère en négoce, Nicolas Denys : “Le profit est le premier mobile de toutes les conditions.” En tout cas, le fondateur de Port-Royal, le sieur de Pou-trincourt, insoucieux de titres nobiliaires jamais exhibés, se contenta de donner le fils de son soldat, plus ou moins “ maçon ”, Charles Latour, pour “ valet de chambre ” à son propre fils Charles de Biencourt.Mal lui en prit : lorsqu en 1615, Poutrincourt mourut en France tragiquement, son noble fils, noble par le cœur comme par la naissance, voulut, quoique ruiné, continuer la belle œuvre coloniale de son père : “ Pères du peuple, écrivit-il aux échevins de Paris (le 1er septembre 1618), vous qui avez le navire pour trophée de vos ancêtres, laisserez-vous périr cette gloire ?N’aiderez-vous pas aux navigateurs de la Nouvelle-France ?’ Les échevins n’écoutèrent guère cet appel désespéré.Biencourt n’en lutta pas moins énergiquement jusqu’en 1624 avec une poignée de Français, dont Charles Latour.Alors, il mourut, lui aussi, brusquement.“ Il Le Canada fbançais, Québec, sept.1931. 18 DEUX TRAITRES D’ACADIE n’y a pas de preuve de crime”, écrit en février 1847 le Marquis de Biencourt ; mais, “ c’est une tradition de famille ”, soutenue par “ l’opinion du pays et les renseignements pris sur les lieux ”, que le jeune Biencourt fut “ empoisonné”.Les Poutrincourt soupçonnèrent les Jésuites, avec lesquels ils avaient eu maille à partir; ils auraient mieux fait d’appliquer l’adage antique : “ Is fecit cui prodest.” L’aventurier Charles Latour, alias Turgis, se déclara, en effet, héritier de son jeune maître, en qualité ( ?) d’enseigne et lieutenant du sieur de Biencourt : Il s empara des habits, des meubles et de tout ce qui était à lui, dont inventaire fut fait, montant à 70,000 écus, sans y comprendre les terres et bâtiments.La mère de Biencourt fit demande audit Latour des susdites choses par exploit du 16 décembre 1633, “ rédigé par le procureur Picault”, (dont Aulnay parle en son deuxième testament).Mais le pseudo-héritier était loin et les gages difficiles à saisir.La veuve resta donc ruinée.En effet, “ ledit Latour demeura dans le pays et dans les bois avec dix-huit ou vingt hommes, se mêlant avec les sauvages et vivant d’une vie libertine et infâme, comme bêtes brutes, n’ayant pas même le soin de faire baptiser les enfants procréés d’eux et de pauvres misérables femmes”.En juillet 1627, Charles Latour s’avoua lui-même pendant quatre ans et plus “ contraint de vivre ainsi que les peuples du pays et vestu comme eux, (de) chasser à force les bestes et pescher les poissons pour vivre ”.En fait, ce “ coureur des bois ” eut ainsi au moins trois filles métisses : une Jeanne qui resta dans le pays, et deux autres qui, nées précisément vers 1626 et 1627 de “ sauvagesses du pays d’Acadie ”, furent en novembre 1632 amenées en France par leur père qui se donnait alors pour le Sieur Éléazar Amador, alias de la Tour.L’aînée, Antoinette de Saint-Étienne, âgée de six à sept ans, fut livrée à une “ parente ” de La Rochelle, “ huguenote fort zélée ”, et la cadette, par les soins d’un cousin de Richelieu, confiée aux Ursulines de Beaumont-les-Tours ; cette diversité de religion servait la duplicité des ambitions paternelles.Dès qu’en 1620 Jacques 1er d’Angleterre se fut adjugé tout le pays sous le nom de Nouvelle-Écosse, 'M.de Latour, disent les documents anglais, (Ibid., n° 1600) se trouvant Le Canada français, Québec, sept.1931. DEUX TRAITRES D’ACADIE 19 négligé de son pays, vint avec le sagamo (chef indien) demander la protection du Roi d’Angleterre dont il se reconnut le sujet.Volontairement, il s’en fit le vassal (tenant).Latour engagea Sir William Alexander (vice-roi de la Nouvelle-Écosse) à soutenir ses droits et à prendre part à ses intérêts.Latour obtint en 1621 une concession qui lui fut confirmée en 1625”.Après la captation des biens des Pou-trincourt, ce félon opéra donc sans scrupules pour son seul profit leur transfert à l’ennemi, dès que celui-ci apparut : c’est apparemment la première trahison de ces louches opportunistes ; ce ne fut pas, hélas ! la dernière.En 1643, notre maître-menteur osa même, avec une cynique exagération, déclarer aux Bostonais que “ lui et son père n’avaient depuis trente ans cessé de jouir de leurs concessions et baronnies anglaises en Nouvelle-Écosse”.En réalité, ces sans-patrie, ne cessèrent de jouer un double jeu ; ils voulurent toujours s’assurer en même temps ou tour à tour les faveurs des deux nations rivales, la France et l’Angleterre ; peu leur importait que l’une fût leur patrie et l’autre son ennemie.D’une part, il est dit dans les Archives anglaises (Ibid., n° 1809) : “Un Français, Sir Claude Saint-Étienne, s’étant trouvé quelque peu désobligé en France (c’est lui qui le dit pour pallier sa forfaiture : car il n’y a pas ombre de preuve qu'il fût “ désobligé ”), passa avec sa famille et ses biens dans la Nouvelle-Écosse (son fils, au moins, y était déjà), alors nullement colonisée et en grande partie inexplorée.(Il oublie sciemment les généreux efforts de son maître Poutrincourt.) Après y avoir résidé quelque temps, trouvant que le castor y abondait, aussi bien que d’autres produits utiles, dont on pouvait tirer grand parti, il se rendit en Angleterre et y fit part de toutes ses découvertes à Sir William Alexander.” Cette fin du texte semble bien faire allusion aux débuts de la colonisation écossaise.En 1627, même attitude, dit Lafargue : “ Le père de M.de Latour quitta son pays sous prétexte de religion pendant le siège de La Rochelle.” Or, des qu en avril 1627 Richelieu eut créé la Compagnie des Cent Associés pour la colonisation de la Nouvelle-France, Charles Latour, pour ménager ses intérêts du côté français, s’empressa d’écrire, le 25 juillet, de son fort Loméron, et au Roi et au Cardinal.Au Roi il déclare Le Canada fsançais, Québec, sept.1931. r 20 DEUX TRAITRES D’ACADIE avoir reçu “ quelques secours de la France ” avant la mort de Biencourt, mais “ aucun secours ni soulagement ” depuis cette mort (évidemment, puisque cette mort était suspecte au point qu’il y avait procès ) ; il se plaint d’être “en butte ” aux attaques des Anglais qui veulent s’emparer non seulement de la traite des pelleteries et des pêcheries, mais encore d’un si beau pays plein de bois, de mines de fer et d’acier ( ?) et de cuivre ( ?) ; étant homme “ de courage et d’invention ”, il se fait fort de tenir bon avec trois moyennes barques ”, avec “ sa petite troupe de Français et avec “ cent familles de peuples alliés ”, pour peu que Sa Majesté veuille bien lui accorder, outre quelques “ commodités ”, “ commission pour la conservation de la Coste de l’Acadie Au Cardinal, il écrit, avec une orthographe de vrai “ maçon ” que, ayant “ amitié et alliance avec plusieurs peuples ” et “ sachant le moyen de vivre par les forests ”, il sollicite derechef “ comoditéz ” et “ bonne Commission pour “ donner de la peine aux Anglais ” : “ cela moguemente-ra (sic) la volonté de servir le roy Cette fois son père “ le sieur de la Tour ” est à Paris, dit-il, pour plaider leur cause, cause qu’il plaida, du reste, et plaidera bientôt encore à Londres avec non moins de désinvolture.Ce bon avocat aurait dès lors, sinon plus tôt, à en croire ses héritiers et même les documents anglais, (Ibid., n° 1660) obtenu une concession de cinq lieues sur dix à la rivière St-Jean .ce qui semble bien prématuré.Bientôt il obtint beaucoup mieux.Au printemps de 1628, Richelieu, qui voulait reconstituer la Nouvelle-France, fit équiper à Dieppe, outre trois vaisseaux destinés à ravitailler Champlain à Québec, un vaisseau destiné à ravitailler Charles Latour en son fort Loméron au cap de Sable.Les Latour n étaient donc pas tellement “ désobligés ” en leur pays natal.Ce dernier vaisseau, monté, sinon dirigé, par le soi-disant capitaine Claude Latour (et non commandé, comme le dit Kirke, par le Père Jésuite, Noyrot), avait ordre de naviguer de conserve avec les autres.Or, il s’en éloigna si bien que le 18 juillet 1628 il se fit prendre par les “ cinq grands vaisseaux des frères Kirke qui en pleine paix nous interdisaient l’entrée de notre Saint-Laurent.N’oublions pas que ces Kirke, nés en cette ville même de Dieppe, d une mère française et Le Canada ebançais, Québec,sept.1931. DEUX TRAITRES D’ACADIE 21 d un Écossais ‘ pensionné ” par Henri IV, furent condamnés en France comme traîtres par contumace, et nous ne serons pas surpris de voir les Latour père et fils et les Kirke père et fils s’entendre intimement mainte et mainte fois en leurs félonies tant en Angleterre qu’en Amérique.Pour le moment, les conséquences de la louche manœuvre de Claude Latour étaient faciles à prévoir : l’escadre de Roquemont, ainsi affaiblie, fut prise a son tour et Champlain, non ravitaillé, dut, après une vaine, quoique longue, résistance d’un an, abandonner Québec aux Anglais, le 25 juillet 1629.Tous les prisonniers furent, après de longs délais au Cap-Breton, emmenés en Angleterre où ils n’arrivèrent que le 29 octobre 1629.(En un texte elliptique, et donc obscur, du Calendar, le nom écrit “ Rochmond ” prête à une confusion fort excusable.) Ici intervient un document très curieux, dont voici la teneur : Conformément à une entente du 13 juillet 1629, le 6 octobre 1629 “ le chevalier Claude de Saint-Étienne, Seigneur de La Tour, et Charles de Saint-Étienne, son fils ” signent à “ Charlesfort”, nom écossais de Port-Royal, des articles d’accort”, d’après lesquels “ ledit Seigneur Alexandre, (qui avait pris possession de Port-Royal le 24 avril 1629).portant grand respect audit chevalier de La Tour et à son fils, tant pour le mérite de leurs personnes que pour leur assistance à la découverte( ?) et reconnaissance dudit pays.leur octroyé perpétuellement.le pays et costes del Acadie.depuis le cap Fourchu.jusqu’à Mireli-guesehe proche de la Hêve;.ledit chevalier.et son fils et leurs successeurs tiendront et relèveront.tout ledit pays.en fief.du Roy et successeur de la Couronne d’Écosse.avec tous les roicts.profits.et privilèges qu’aucun comte ou baron eseossais tient et relève du Roy et suivant les lois dudit pays ou lettres patentes à eux octroyées par les Roys.Ledit Seigneur lexandre se réservant néanmoins et à ses successeurs la lieutenance générale.Ledit Chevalier de La Tour et son fils promettent d estre bons et fidèles subjects et vassaux dudit Roy et lui rendre toutes sortes d’obéissance et assistance.et entretenir bonne amitié et correspondance avec les subjects (britanniques, évidemment) qui y iront planter et habituer.Et accorde aussi ledit Seigneur Alexandre audit chevalier de La Tour et à son fils et.à leurs successeurs perpétuellement.la Vice-Amirauté générale en toute estendue de la Nouvelle Éscosse.avec les profits et émoluments qui en procéderont.Pour le trafic de la pelleterie, ledit Seigneur - exandre et de La Tour seront en communs frais et répartiront gain et profit d’icelle.Et quant aux frais de plantation, chacun Le Canada pbançais, Québec, sept.1931. 22 DEUX TRAITRES D’ACADIE les fera en son particulier .promettant ledit Seigneur Alexandre en passer plus amples lettres en deub forme et faire agréer et ratifier par le Seigneur Roy le contenu ci-dessus et le tout scellé du grand Sceau d’Escosse.” (.Archives affaires étrangères ; Corresp.angl., vol.43 ; folio 195 et suivants.) Qu’il n’y ait que des copies, non signées naturellement, de ce flagrant témoignage de trahison, de “ passage à l’ennemi ”, n’a rien de surprenant, puisqu’en 1651 un stupide arrêt ordonna la suppression de tous textes authentiques défavorables aux Latour.Il n’est pas même impossible qu’avec la connivence de ses bons compères les Kirke, Claude Latour se soit, au cours de sa longue “ captivité ” de plus d’un an, rendu du Cap-Breton à Port-Royal pour s’y entendre tant avec Sir William Alexander, qui, lieutenant général du roi Charles pour la Nouvelle-Écosse, s’y trouvait dès le 24 avril 1629, qu’avec son propre fils Charles La Tour, qui habitait toujours en son fort Lomeron, voisin du Cap de Sable.Si la date du 6 octobre semble tardive, rien n’empêchait ces larrons en foire de postdater ni même d’antidater un pareil document.Tel quel, ce document explique tout à la fois et la facilité avec laquelle Claude Latour livra son navire aux Kirke dès 1628 et l'incroyable rapidité avec laquelle il s’entendit avec le Gouvernement anglais dès son arrivée à Londres pour, ainsi que convenu, “passer plus amples lettres en deub forme et faire agréer et ratifier”.les susdits “articles d’accort”.Claude Latour fut, en effet, amené à Londres par les Kirke le 29 octobre 1629 avec les autres prisonniers (sauf jésuites et récollets relâchés à Plymouth).Mais, tandis que l’honnête Champlain, après s’être dûment plaint a notre ambassadeur de l’illégale prise de Québec deux mois après la paix de Suze (24 avril 1629), s’empressait de rentrer en France dès le 30 novembre 1629, c’est-à-dire après un seul mois de séjour en Angleterre, Claude Latour s’y attarda plus de six mois ; il profita même de son premier mois de séjour pour conclure avec Sir William Alexander des tractations, qui avaient sûrement commencé avant les susdits “ accorts ” du 6 octobre et qui presque dans les mêmes termes que les articles se trouvèrent confirmées selon promesse en des lettres patentes signées le 30 novembre 1629 (le jour même du départ de Champlain) au Palais Royal de White Hall sous le “ grand Sceau d’Écosse ”.Le Canada ebançaib, Québec, sept.1931. DEUX TRAITRES d’aCADIE 23 En voici le texte : Sir William Alexander of Menstrie, lieutenant de Sa Majesté dans les limites de la Nouvelle Écosse:.connaissant la valeur de Sir Claude de Saint-Étienne, Chevalier, Seigneur de La Tour et de Vuarse (ailleurs se lit le nom bien anglais : Warre) et sa grande affection au service de Sa Majesté (est-ce vraiment en un seul mois que cette “ grande affection ” au Roy d’Angleterre avait pu se faire connaître ?Peut-on s’empêcher de songer à la livraison du navire et aux “ articles d’accort ” ?).lui confère, ainsi qu’à ses héritiers mâles, pour toujours.l’ordre et la dignité de Baronnet de la Nouvelle Écosse avec toutes les prérogatives, honneurs et privilèges qu’ils comportent:.Dans toutes les Assemblées, conventions et en tous temps, ils auront la préséance avant tous Lords, écuyers et gentilshommes quelconques (moi excepté.) ; leurs femmes et leurs enfants occuperont la place d’honneur;.ils auront le droit de porter dans leurs armoiries.les armes de la Nouvelle Écosse.dont l’écusson royal d’Écosse.Claude de Saint-Étienne et ses héritiers prendront place dans les armées de Sa Majesté auprès de l’étendard royal pour sa défense.Voilà donc notre aventurier, en traître comblé d’honneurs et de déshonneur, “ pour sa grande affection au service de Sa Majesté ” (britannique), bel et bien passé à l’ennemi dont il s’engage à prendre désormais la “ défense ” contre la France.Amené en Angleterre par les Kirke, dirent plus tard les commissaires du Roi de France (Mémoires, p.114), “ il y trahit son prince et sa patrie”, en “ contractant des alliances contraires à son devoir ”, “ en offrant aux Anglais de mettre l’Acadie sous leur puissance” (Ibid., 170).Un rapport du Comité du Conseil (d’Êtat) anglais chargé d’examiner les titres des prétendants aux possessions en Acadie ou Nouvelle-Écosse confirme ce qui précède et ce qui va suivre : Sir William Alexander, alors Comte de Stirling, accorda à Sir Claude Latour et à Sir Charles Saint-Étienne père et fils, faits Baronnets de la Nouvelle-Écosse pour leurs bons services, une partie du territoire sous le nom de deux baronnies de Saint-Étienne et de La Tour, à condition qu’ils restassent fidèles au Roi d’Angleterre.Le Roi de France a condamné Latour comme traître ” (Cal.St.P.; Col.Ser; Am.and FF.Ind.1661-8, n° 112, June 1661).En présence de pareils textes, cette flagrante trahison de Claude Latour à son profit et au profit des siens est si incontestable qu’elle n’a pu être contestée par ses plus farouches partisans ni même sérieusement palliée par son plus fier descendant.Lf, Canada français, Québec, sept.1931. 24 DEUX TRAITRES D ACADIE A sa félonie, Claude Latour associa encore plus expressément son fils.Le 30 avril 1630, Sir William Alexander, pour le respect et amitié qu’il porte à Messire Claude de Saint-Étienne, Chevalier, seigneur de la Tour et de Warre, et à Charles de Saint-Étienne, Seigneur de Saint-Deniscourt (des recherches faites à Denniscourt, Oise, n’ont révélé aucune seigneurie de ce genre), son fils d’autre part, ledit Sir Claude de Saint-Étienne estant présent, acceptant et stipulant par les présentes pour son fils Charles estant absent et leurs hoirs.a donné et donne librement audit chevalier de La Tour et son dit fils et à leurs héritiers.tout le pays, costes et isles depuis le cap et la rivière de Jugogon proche le Cap Fourchu .vers l'est jusqu’au Port de La Tour cy-devant nommé Loméron et encore outre.jusques à Mirliguesche proche et par delà le Port et Cap de la Hêve,.lesquels Chevalier de la Tour et son fils tiendront et relèveront.de la Couronne d Écosse.érigés en baronnie de Saint-Étienne et baronnie de La Tour,.à condition que ledit chevalier et son fils promettent d estre bons et fidèles vassaux dudit Seigneur Roi d’Écosse et ses hoirs.et luy rendre toute obéissance et assister à la réduction des peuples dudit pays et entretenir bonne amitié et correspondance avec ledit Seigneur Alexandre et ses héritiers;.accorde aussi le dit Seigneur Alexandre audit Chevalier de La Tour et son fils.le droit d’amirauté en toute l’étendue de leurs dites terres et limites.Naturellement ne signèrent comme témoins de cette somptueuse donation et criminelle acceptation que des témoins aux noms bien anglais ; Strachian, Angush, Graham, James, etc.L’absent Charles, “ Seigneur de Saint-Denniscourt ”, reconnut si parfaitement valables ces titres, qu il les fit enregistrer en 1659 par les fonctionnaires de ses allies de Nouvelle-Angleterre dans les archives du Comte de Suffolk, en Massachusetts (Suffolk Deeds, III, 272).Mons.de la Tour, dit le Calendar à la date du 9 septembre 1630, chef de quelques Français qui restaient à Port-Royal, reconnut les droits du Roi Charles dont il se fit le vassal.” Lors des négociations concernant les limites de 1 Acadie, en 1751, les Commissaires anglais, se prévalant de tous ces titres déshonorants, en fournirent cet extrait aux Commissaires français : “ En considération des grandes dépenses que.Sir Claude Saint-Étienne avait faites en bâtiments et améliorations et pour la grande amitié et les services qu’il a rendus à Sir William, ledit Sir William fit concession de tout le pays, Port-Royal excepté, audit Sir Claude Saint-Étienne et Le Canada français, Québec, sept.1931. DEUX TRAITEES d’aCADIE 25 à son fils aîné Charles et à leurs héritiers pour toujours,à condition qu ils continuent d’être bons et fidèles sujets du Roi d’Écosse ” (Mém.des Comm., II, 280).En 1630, confirme un autre document officiel des Archives anglaises (Cal.St.P., Amer, and W.Ind., 1661-8, n° 111, June 1662) : bir William Alexander, alors Comte de Stirling, accorda pour toujours une partie de la Nouvelle-Écosse à LaTour et à son père et à leurs héritiers et ayants-droit., tous les deux, Latour et son père, furent faits Baronnets de la Nouvelle-Écosse sous le grand Sceau de la Nouvelle-Écosse.” Le 24 janvier 1697-8, continuent les Commissaires anglais (II, 282), le Sieur Crowne, alors associé de Charles Latour, attesta que “ ledit Sir Claude Saint-Étienne et de Warre et son fils Charles de Saint-Étienne, Lord de Saint-Dennis-court, étaient des protestants français qui, pour la liberté de leur religion (ils se donnaient donc bien comme huguenots) , avaient abandonné la France depuis maintes années et qui, pour les bons services qu’ils avaient rendus en développant la colonie, furent tous deux créés baronnets de la Nouvelle-Écosse ”.Qu à 1 encontre de tous ces documents anglais candidement fournis par les complices même des traîtres, on ne vienne pas ergoter et nous dire que seul Claude le père trahit, mais que Charles le fils opposa une vertu farouche, alors que les deux noms tarés se trouvent indissolublement liés dans la même infamie.En recompense de si déshonorantes tractations, conformément à de nouvelles lettres patentes en date du 12 mai 1630, figurent donc, sur la liste des nouveaux baronnets de la Nouvelle-Écosse, les noms fastueux de Sir Claude Saint-Étienne de La Tour et de Sir Charles Saint-Étienne de Saint-Denniscourt et de Baigneux (encore un nouveau titre, dérobé on ne sait où).Un autre extrait des susdits Commissaires anglais (II, 279) parle même du titre de marquis.confirmé sous le grand Sceau de la Nouvelle-Écosse ” (Cal.St.P.Am.and W.Ind., 161-8, n 1660).Les Latour, se complaisant en leur ignominie, se glorifieront même de l’ordre de la Jarretière.La trahison est donc patente, étant plus de dix fois prouvée ; et d’autres preuves surviendront encore.Ces doubles traîtres, traîtres à leur Roi et traîtres à leur foi, ne sentaient pas en leur bassesse morale qu ils se couvraient encore plus de honte en se corn- Le Canada feançais, Québec, sept.1931. 26 DEUX TRAITRES D’ACADIE blant davantage d’honneurs et de profits odieusement acquis ; car, en trafiquant ainsi de peaux et de parchemins, ils vendaient bel et bien à l’ennemi, en même temps que leurs personnes capables de tout, les derniers restes de l’influence française en ce coin de la Nouvelle-France qu’ils appelaient leur “ pays et costes de l’Acadie ”, Quand cinq ans plus tard, le 15 janvier 1635, alors que la France redevenait maîtresse de l’Acadie,les Latour trouvèrent bon d’atténuer leurs crimes de félonie, en gens “d’invention , comme ils s’en vantaient, ils imaginèrent tout un roman mélodramatique qu’un romancier moderne n’a pas eu de peine à “romancer ” à l’instar d’un compère ou confrère du dix-huitième siècle, Lafargue.Heureux prisonnier des ennemis de son pays, Claude Latour aurait, en dépit de son age, de sa condition et de sa nationalité étrangère, fait a la royale Cour de Whitehall la conquête,— à moins que le roi Charles ne lui eût imposé quelque avanie, — d’ une dame d honneur de la reine Henriette ”, “ d’une noblesse distinguée en Angleterre ”, et il l’aurait épousée.Le mariage, que le prétendu “ maçon ” contracta en Angleterre pendant ses six mois de séjour, n’est assurément pas douteux ; mais, chose curieuse, on n’a jamais précisé ni le nom ni les titres de cette femme ; on ne sait de ses qualités que ce qu en ont bien voulu dire les Latour avec autant de pompe que de discrétion.Et voici l’etrange mission qu en guise de voyage de noce on confia au nouveau, sinon très jeune marié.Alors le roi Charles, dit le mémoire des Latour pro domo suâ (1697), le fit en même temps Chevalier de la Jarretière et 1 obligea pour le prix de ses grâces à s’embarquer dans deux vaisseaux de guerre pour aller en Acadie, afin d'engager le sieur de La Tour son fils à mettre sous son obéissance un fort considérable que le Sieur de La Tour avait construit dans le pays^ du Cap de Sable.Quelque répugnance qu’eut le Sieur de Saint-Etienne à exécuter ces ordres, les sollicitations d’une femme et des motifs de reconnaissance (on sait lesquels) le forcèrent à manquer à son devoir.(La trahison n’est donc pas niée, on le voit, mais seulement atténuée.) Il offrit à son fils de la part de ce Prince ce qui pouvait le plus flatter : l’ordre de la Jarretière, une mission pour commander et d’autres grandes récompenses ; mais ces avantages, ny les prières ny l’authorité d’un père ne furent capables de tenter un instant sa fidélité.II résista à ce que la fortune a de plus brillant et aux sentiments de la nature.Ce mauvais succès ne permettant pas au Ll Canada fbançaib, Québec, sept.1931. DEUX TRAITRES d’aCADIE 27 Sieur de Saint-Étienne de retourner en Angleterre, son fils ne put lui refuser 1 asile qu’il demanda.Il lui fit bâtir un logement, à quelque distance du fort, où il répara sa faute.Pénétré de vive douleur de s être laissé séduire, le Sieur Claude de Saint-Étienne donna des signes de son repentir par de nouveaux services rendus au Roy et par son application à tout ce qui pouvait assurer les habitations contre les entreprises des Anglais.Inconsciemment, le bon Denys et l’honnête Champlain, qui, habitant à des centaines de milles ou de lieues du Cap de Sable, ne surent de cette affaire que ce que les Latour voulurent bien leur en dire, collaborèrent ingénuement à la diffusion de cette merveilleuse légende de famille.“ Latour, dit ce dernier, ne se laissa pas emporter aux persuasions de son père qui était avec les Anglais, souhaitant plutôt la mort que de condescendre à une telle méchanceté que de trahir son Roy : ce qui donna du mécontentement aux Anglais contre le père de Latour.” En fait, ce qui se trama en ce repaire lointain, nul ne le sait exactement.L’imagination des Latour corsa ce beau conte pathétique de brillants faits d’armes : car la voix tonnante du canon anglais aurait renforcé l’appel persuasif de la sirène paternelle.“ Le combat dura tout le jour et toute la nuit, raconte naïvement Denys qui n’en fut nullement “ témoin ”.Il y eut beaucoup d Anglais tués et blessés.Le lendemain ils débarquèrent tous, matelots et soldats, pour épouvanter (le jeune Latour) et, se rangeant derrière des retranchements, aux quatre coins du fort, ils faisaient grand feu, aussi bien que ceux du dedans qui, ne tirant point à faux, en blessèrent plusieurs : ce qui fft renoncer les Anglais à la prise du fort.” Le malheur de toute cette belle histoire, c’est que, si Charles Latour avait le 6 octobre 1629 signé les “ articles d’ac-cort , il n avait nul besoin en 1630 de se laisser davantage persuader par son père de trahir une fois de plus son pays.L’humble vérité est beaucoup plus simple.La France et l’Angleterre, avons-nous vu, rivalisaient alors de zèle pour 1 occupation et la mise en valeur de ce riche et beau pays, que l’une avait toujours, depuis sa découverte (1603) et sa première colonisation (1604), appelé Acadie et que l’autre dénommait depuis sa récente emprise (1621) Nouvelle-Écosse.Alors que, dès la paix de Suze (24 avril 1629), Richelieu, vainqueur des Anglais a La Rochelle, avait exigé Le Canada français, Québec, sept.1931. 28 DEUX TRAITRES D’ACADIE d’eux la restitution de toutes choses d’Amérique en leur état antérieur (Aff.étr.; Corr.Anglet., vol.43, p.100), le “ roi menteur ”, comme disaient de Charles 1er ses sujets puritains, tergiversait et se contredisait sans cesse en sa duplicité et son avidité.Il n’y a rien à espérer, écrivait en novembre 1629, notre ambassadeur, le Sieur de Châteauneuf, avec ces gens-ei qui sont hardis à nier la vérité et la raison sans honte et ont faiet plutôt la paix avec nous par honte et impuissance.que par amitié et considération du bien public.Ce sont esprits opiniastres et celuy du Roy plus que tous ses subjects,.hardis à refuser les choses à quoy ils penzent ne pouvoir estre contraincts par la force.Quoy qu’ils m'en promettent, ajoute-t-il en janvier 1630, je ne tiendray rien d’assuré que nous n’en soions en possession ;.tout ce qu’ils promettent en parolle, ils le révocquent en doute dans l’exécution.Je suis obligé d’ajouter, conclut-il en février, qu’ils se préparent puissamment d’y envoyer des gens ceste année (allusion à l’expédition destinée aux Latour) et que, si ne les prévenez, il sera malaisé de les en sortir.Ainsi, “ convaincu du peu de foi et de certitude qu’il y a à traiter avec eux ”, Richelieu n’eut pas plus tôt vent des préparatifs anglais qu’il fit les siens.Tandis qu’au printemps de 1630 le vice-roi de Nouvelle-Écosse, Sir William Alexander, indûment autorisé et subventionné par le roi d’Angleterre, envoyait à Port-Royal, dénommé Charles-fort, son tout dévoué vassal Claude Latour, baron de Nouvelle-Écosse, sur l’un de ses deux vaisseaux chargés de soldats, de colons et de munitions d’armes et de bouche, la Compagnie des Cent Associés, dûment stimulée par Richelieu, envoyait de Bordeaux à la même époque, outre deux vaisseaux destinés au Cap-Breton, deux autres qui, destines au Cap de Sable, apportaient avec trois récollets et bon nombre d’artisans” et de soldats, tout “un équipement considé-ble” en vivres et “rafraîchissements” de toute nature.S’ils n avaient été retardés “près de trois mois” par le mauvais temps, ces navires de France ne seraient pas arrivés en vue du Cap de Sable trois semaines après ceux d’Angleterre.Dès lors, on comprend que Charles Latour, qui depuis si longtemps attendait tant de secours immérités, ne se soit pas ouvertement compromis en tractations dangereuses avec les Anglais, en répondant fermement aux avances de son père ; au lieu Le Canada fbànçaib, Québec, sept.1931. DEUX TRAITRES D’ACADIE 29 d’être secouru et réhabilité, il s’exposait à être bel et bien a jamais écrasé et déshonoré.Non, ce beatus possidens, à qui, faute de mieux, Richelieu faisait encore confiance, sut en son égoïsme calculer que son avantage était du côté de la puissance croissante de la France et non du côté de la puissance déclinante de l’Angleterre.Le capitaine Bernard Marot lui remit, du reste, des lettres de l’armateur de la Compagnie des Cent Associés, “ mandant ledit Latour de se maintenir toujours dans le service du Roy et de n’adhérer ni condescendre aux volontés de l’Anglais, comme plusieurs méchants Français avaient fait, lesquels se ruinaient d honneur et de réputation d’avoir desservi Sa Majesté”.Charles Latour comprit d’autant mieux cette claire allusion qu elle était doublée d’une promesse “ d’édifier une habitation au lieu qu’il jugerait le plus commode ”.Les lettres ajoutaient enfin que c’était “ pour cet effet ” qu’on lui envoyait des secours.L’intérêt évident de notre aventurier était de ne pas trahir : il s’en garda bien cette fois.“ La Tour fut fort aise, dit Champlain, de voir ainsi naistre ce qu’à peine il pouvait espérer.” On n’a pas de peine à le croire.Naturellement Charles s’empressa de prévenir de cette bonne aubaine son père, “ qui était au Port-Royal avec les Anglais,.le persuadant à le faire revenir tant pour le remettre en son devoir comme pour savoir de lui l’état des Anglais et leur dessein”.Le fils demandait donc au père de trahir ses nouveaux alliés : celui-ci, avec la désinvolture habituelle des Latour, s’empressa de le faire pour cette raison dont le calcul est cyniquement avoué : “Il ne pouvait, disait-il, n’y espérait faire grande fortune avec les Anglais, qui avaient grandement diminué de l’opinion qu’ils en avaient eue.Quand les Français réclamèrent ce pays, confirme le futur partenaire de Charles Latour, William Crowne, Claude Latour et son fils se retournèrent;” oui, toujours du côté du plus fort.Et voilà donc “ père et fils ” tendrement réconciliés, si tant est qu’il y eut jamais entre eux le moindre désaccord ; mais le noble fils, ménageant toujours ses intérêts, affecta, avec une touchante délicatesse, de tenir à distance ce père déloyal : “ il ne voulait pas, disait-il, être la cause de sa mort”, ni non plus admettre en son fort ce traître d’hier et sa femme étrangère.Alors il leur fit bâtir au dehors un petit logement où ils vinrent Le Canada français, Québec, sept.1931. 30 DEUX TRAITRES D’ACADIE l’un et l’autre avec deux serviteurs et “ deux filles de chambre ” et où il leur envoya force victuailles.Cinq ans plus tard, Denys les trouva encore là “ fort proprement meublés “ Grand fut le contentement d’un chacun, écrit Champlain, et principalement des Pères Récollets de se voir au lieu qu’ils avaient souhaité, tant pour remettre les Français en droit chemin de la crainte de Dieu,.que pour 1 espérance qu’ils se promettaient de faire quelques progrès dans la conversion des infidèles.” Dès 1619, une compagnie de marchands de Bordeaux qui armaient pour la Nouvelle-France avait, en effet, “ demandé aux Récollets trois prêtres et un frère avec promesse de les entretenir autant de temps que durerait leur société”.Bien que cette société fût dissoute en 1624, il est donc assez logique que le capitaine Marot embarquât de Bordeaux trois Récollets pour 1 Acadie.Ce serait à cette époque, semble-t-il, que Charles Latour régularisa son union avec l’une de ses sauvagesses et fit baptiser par les Récollets ses trois filles métisses, dont Jeanne et Anthoinette.Dès que fut ravitaillé et restauré le fort Lomeron, désormais dénommé fort Saint-Louis, il fallut aviser à l’établissement de la nouvelle “ habitation ” que proposait si généreusement la Compagnie de la Nouvelle-France.Nos deux aventuriers n’hésitèrent pas : leurs intimes relations avec les sauvages leur avaient appris que les précieuses fourrures abondaient surtout de l’autre côté de la Baie Française a l’embouchure de la rivière Saint-Jean, dont 1 immense vallée (26,000 milles carrés), aussi giboyeuse que poissonneuse, était parcourue par des tribus amies.Après Poutrin-court et bien d’autres, Charles Latour l’avait visitée avec son infortuné jeune maître Biencourt.A six milles en amont, le fils d’un armateur malouin, Robert Dupont-Gravé, à en croire ses héritiers, se serait même fait octroyer en cette région une concession de cinq lieues sur dix, où en 1616 et 1617 il traita jusqu’à 25,000 livres de fourrure par an.La ratification allait donc permettre la mise en valeur de cet Eldorado.En leur hâte de bénéficier de pareils profits et autres avantages, les Latour obtinrent du complaisant capitaine Marot le renvoi immédiat en France de l’un des deux navires, afin d’en rapporter hommes et “ commodités ” nécessaires à ce nouvel établissement.Le Canada tbançaia, Québec, sept.1931. DEUX TRAITRES D’ACADIE 31 “ On aurait pu, regrette Champlain, le remplir de pelleterie: ce qui eût compensé (l’armateur) Tuffet (de Bordeaux) et les Associés des dépenses qu’ils avaient encourues.” Mais nos “ marchands aventuriers” préféraient, évidemment, vendre ces peaux à leur seul profit.En leur sollicitude, “ MM.les Associés de la Nouvelle-France ”, dit le Père Sixte Le Tac, “ firent charger, à Bordeaux, au mois d’avril 1631, un vaisseau de tout ce qui était nécessaire ” et, dès son retour au mois d’août, ils “ montrèrent par leur diligence qu’ils n oubliaient rien de ce qui était nécessaire pour la peuplade et la conservation de la nouvelle habitation de la rivière Saint-Jean’|, puisqu’ils envoyèrent le même vaisseau au mois d’octobre avec nombre d’ouvriers et quelques Pères Récollets.Bientôt fortifiée, l’habitation du Saint-Jean fut baptisée Fort Sainte-Marie.En juillet 1631, le navire de Bordeaux apporta à Charles Latour quelque chose de plus précieux que denrées et munitions.Dès le 2 février 1631, Richelieu, en sa qualité de “surintendant général de la navigation et vu qu’il est besoing d’establir un chef et lieutenant de Sa Majesté.pour commander.en la Coste de l’Acadie.avait présenté au Roy.(présentation nominale et non personnelle).le Sieur de la Tour.en qualité de lieutenant général de Sa Majesté audit pais de l’Acadie, fort Louys.et lieux qui en despendent ”.Naturellement, le Roi accepta cette présentation et ratifia la nomination quelques jours plus tard, le 8 février.Pourquoi cet empressement à nommer un homme, au moins suspect, dont le père était notoirement traître ?Comme il n’y avait pas en Acadie d’autres Français à qui l’on pût s’adresser, on dut se contenter de cet “ associé de la Compagnie du Canada ” “ pour la parfaite connaissance qu il a dudit païs où il a commandé depuis plusieurs années .On exigea, du moins, dit le Mémoire des héritiers en 1697, que “ le traité passé entre le capitaine de la Tour et le capitaine Alexandre fût annulé” (en haut lieu on n’ignorait donc pas son existence; mais on passait outre), et que Charles Latour, dès réception des “ lettres de provision , c est-à-dire le 16 juillet 1631, signât, en même temps que son acceptation, une déclaration préparée dès février 1631.Je promets et jure d’estre fidel au Roy, à mon Seigneur le Cardinal et à la Compagnie de la Nouvelle-France.” Le Canada fbançais, Québec, sept.1931. 32 DEUX TRAITRES d’aCADIE On verra ce que durera ce serment de fidélité si prudemment exigé d’un Latour.Cette hâte à nommer lieutenant de l’Acadie un Français, même peu sûr, s’explique encore par l’acharnement persistant des Anglais à ne pas vouloir se dessaisir de la Nouvelle-Écosse.Charles 1er avait bien, le 1er décembre 1629, donné officiellement ordre à Sir William Alexander de restituer la Nouvelle-France ; mais secrètement, en mai 1630, il l’avait félicité de ses succès coloniaux et encouragé à persévérer en cette voie ; en juillet, il lui avait même demandé des arguments pour résister aux instances de l’ambassadeur français.En ce même juillet, il avait fait confirmer par les États d’Écosse l’ordre des Baronnets de Nouvelle-Écosse et en septembre nier les droits des Français en cette région.En cette même année 1630, dit un futur associé de Charles Latour (Cal.St.P.; Am.and W.Ind.; 80-81) “ Sa Majesté (britannique), après un long refus, consentit enfin pour diverses raisons à rendre aux Français la possession dudit pays; mais elle ne voulut en aucune façon abandonner ledit Sir Claude St-Étienne, auquel elle avait donné sa royale parole d’honneur de le protéger ; et, par conséquent, Sa Majesté lui fit la très grande grâce de le maintenir en ses droits de propriété sur Port Royal”.Donc les deux Latour se partageaient bien les rôles : le père tenait ses droits de l’Angleterre ; le fils, de la France ; de toute façon l’Acadie restait ainsi dans la famille.“ Delatour, disent les documents anglais (Cal.St.P.; Am and W.Ind.; n° 36), pour prendre ses sûretés des deux côtés, reçut ses titres de possession tant de Sir William Alexander que du Roi de France.” Et la comédie anglaise durait ainsi indéfiniment avec ses oscillations et contradictions perpétuelles.En avril et mai 1631, nouveaux encouragements écossais à Sir William Alexander, promu Comte de Stirling ; en juin et juillet 1631, promesse et même ordre du roi Charles en vue de la restitution à la France de Québec, Port-Royal et autres lieux ; mais, le 12 juillet, “ loin de renoncer à nos droits sur la Nouvelle-Écosse et le Canada, déclare le même roi Charles, nous aurons grand soin de maintenir tous nos bons sujets qui sont établis là ” ; le 26 juillet, solennelle proclamation auxdits sujets ; le même jour, non moins solennelles déclarations contradictoires au roi de France.Même après le traité Le Caiadi fiançais, Québec, sept.1931. DEUX TBAITRES D’ACADIE 33 de Saint-Germain (29 mars 1632), dont l’article III spécifiait la restitution de “ tous les lieux occupés en Nouvelle-France, Acadie et Canada ”, Charles 1er ose encore écrire à son conseil privé d’Écosse : “ Pour éviter toute méprise, nous n’avons eu en aucune façon en juin 1632 l’intention de renoncer à nos titres, droits et possessions de Nouvelle-Écosse en aucune de ses parties ; ” mêmes déclarations au Comte de Stirling, encouragé “ dans le développement de son œuvre de colonisation ” et en son profitable octroi de baronnies en Nouvelle-Écosse.En ce même mois, protestations de celui-ci contre l’arrivée en Acadie de 300 Français.Enfin, quand il fallut céder aux menaces de la France impatientée, les Écossais de Port-Royal, qui “ s’y accommodaient de jour en jour ” dans le voisinage des Latour, n’obtempérèrent que devant une volonté autrement forte et loyale.Toutefois,ce ne fut qu’après avoir, le 18 septembre 1632, pillé le fort Sainte-Marie sur le Saint-Jean qu’en novembre ils cédèrent au Commandeur Isaac de Razilly le poste de Port-Royal préalablement ruiné.De soixante-dix hommes qu ils avaient amenés, une vingtaine étaient morts du scorbut, une douzaine restèrent avec les Français, les quarante-deux autres furent “ avec force pelleteries ” ramenés en Angleterre vers la fin de l’année, “ merveilleusement satisfaits de ce Commandeur”.On le serait à moins.(A suivre.) Émile Lauvrière.Ls Canada français, Québec, sept.1931.
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.