Le Canada-français /, 1 septembre 1931, Pour le culte des belle lettres
POUR LE CULTE DES BELLES LETTRES Jean-Jacques a dit quelque part que ce n’est pas assez d’une moitié de vie pour faire un bon livre et de l’autre pour le corriger.Assurément si les écrivains se pliaient à cette discipline, nous aurions moins de livres ; et les rares productions, ainsi achevées, auraient modifié profondément le développement intellectuel.J’oserai même dire que l’esprit humain n’en aurait pas tiré un grand profit.Une pensée développée dans une dissertation ou un essai, une doctrine exposée d’un seul jet, dans le premier âge de la vie, puis revue et corrigée, au déclin, quand l’expérience, la lassitude et le dégoût contrebattent les élans du matin, ne nous apporterait, bien souvent, au lieu d’un poème ou d un beau rêve, qu’une hypothèse inhibée ou périmée.On dit que Virgile, à la veille de sa mort, aurait demandé qu’on détruisît son œuvre.On peut penser que, s’il eût vécu plus longtemps, il l’eût peut-être anéantie.Telle est la destinée du génie : l’homme, au soir de la vie, estime que ses pensées et ses amours ne sont que vanité.L’oiseau qui construit un nid, au printemps, l’abandonne aux quatre vents quand vient l’hiver.Mais, devant les belles spéculations des penseurs, la foule s’arrête et médite ; elle s’en délecte comme d’un beau conte ou d’un objet d’art, les garde dans sa mémoire et les redit aux générations suivantes.Sidoine Apollinaire, un des Gaulois les plus cultivés du Ve siècle, se hâtait d apprendre par cœur les belles œuvres qui lui passaient par les mains et qu’il n’avait pas le loisir de recopier.Mais il faut que ces compositions nous soient données dans leur intégralité et dans leur forme originelle.Voyez-vous les Odes et Ballades ou les Orientales, de Victor Hugo, corrigées par l’auteur vers 1865 ou 1870 ?Et si Hugo s’était appliqué à refaire les poèmes de la première moitié de sa vie, nous n’aurions pas les Châtiments, ni les Contemplations, ni la Légende des siècles.Lï Canada français, Québec, sept.1931. 58 POUR LE CULTE DES BELLES LETTRES Il y a un aliment à l’esprit; c’est une des conditions de la vie des humains.Cet aliment doit être sain.La mémoire a ses exigences : il lui faut des idées nettes, des conceptions qu’elle puisse apprécier à leur juste valeur.Rien n’est plus fâcheux pour notre entendement que des œuvres mutilées ou interpolées.On regrettera toujours de n’avoir pas l’enseignement de Socrate autrement que dans les Dialogues de Platon.C’est cet appétit, cette soif de vérité qui a suscité, à toutes les époques, des scoliastes, des exégètes.Dans tous les États, des hommes voués au culte de la pensée se sont groupés pour donner au public des éditions exactes des chefs-d’œuvre d’autrefois.Les Souverains ont encouragé ces grandes entreprises à l’égal des plus nobles travaux publics.Il est remarquable qu’à une époque où, sous l’impulsion d’un Empereur prétentieux, aujourd’hui détrôné, la France, après l’Allemagne a à peu près aboli les études classiques, il se soit trouvé, en France précisément, une élite de savants pour entreprendre “ de défendre et de propager la culture classique ” et de donner des éditions scientifiquement mises au point des auteurs grecs et latins.Rendons hommage à l’Association Guillaume Budé qui poursuit, depuis quelques années, la publication d’une bibliothèque classique, c’est-à-dire d”‘un ensemble de collections, notamment de textes grecs et latins accompagnés de traductions françaises, de commentaires et d’études de toutes sortes ”.Les textes sont établis d’après les manuscrits reconnus comme les plus importants.Pour faciliter le travail des éditeurs, l’Association leur procure soit les moyens de consulter sur place les manuscrits ou les papyrus, soit les photographies de ces documents.Ces éditions comportent un apparat critique établi d’après une méthode que M.Louis Havet a instituée dans ses Règles pour editions critiques composées spécialement à cette fin.* * * Aux deux gracieux emblèmes adoptés comme marques des éditions grecques et latines, à savoir la chouette et la louve, s’est ajoutée, depuis, la Minerve française (reproduite Le Canada fbançaib, Québec, sept.1931. POUR LE CULTE DES BELLES LETTRES 59 d’une sculpture du porche de l’église de St-Éloi d’Orléans).Cette jolie tête casquée orne les éditions de la collection des Textes Français, publiée également sous le patronage de l’Association Guillaume Budé.Dénommée “ Collection des Universités de France ”, dont M.Fernand Roches est le fondateur, cette collection est dirigée par l’illustre et savant académicien Joseph Bédier, administrateur du Collège de France.Les Canadiens verront avec plaisir, parmi les membres du Comité directeur des noms aimés de professeurs tels que MM.Fernand Baldensperger, Paul Hazard, Paul Mazon, Mario Roques et Jean Plattard et, parmi les auteurs, MM.Ferdinand Brunot, l’abbé Henri Bremond, Philippe Van Tieghem, Pierre Martino, Édouard Maynial, Pierre Villey, Paul Dimofî, Abel Lefranc, etc.Nous aurons des éditions parfaites de textes français des XVIe, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.Pour satisfaire au goût et à la curiosité légitime des lettrés, les éditeurs se sont imposé un certain nombre de règles sévères qui garantissent la parfaite présentation des œuvres : textes intégraux ; œuvres complètes ; textes établis selon la méthode critique, présentés tels qu’ils sont apparus à leurs contemporains et conformément à la dernière volonté de l’auteur ; pas d’apparat technique encombrant (les notes sont rejetées à la fin du volume) ; préface documentaire ; un glossaire en cas de besoin et les variantes réellement instructives, avec certains renseignements bibliographiques quand l’étude du texte l’exige.Enfin, les savants éditeurs ont adopté, pour les œuvres du XVIe siècle, le caractère d’imprimerie dit Gara-mond ; pour ceux du XVIIe s.le caractère Jenson ; pour ceux du XVIIIe s.le Fournier et pour ceux du XIXe s.le Didot.Le texte choisi est celui de la dernière édition revue par l’auteur.Lorsqu’une édition a paru préférable, quant au texte, à la dernière et a été adoptée, ou doit motiver ce choix dans l’Introduction.Les textes adoptés sont reproduits intégralement et dans leur orthographe.Chaque fois qu’au cours d’un texte le lecteur rencontre une graphie ou leçon particulière qui pourrait faire croire à une faute d’impression, l’éditeur a soin d’expliquer cette graphie par une note.La ponctuation est maintenue tant qu’elle ne contrarie pas trop fortement l’usage moderne Le Canada français, Québec, sept.1931. 60 POUR LE CULTE DES BELLES LETTRES ou ne donne pas lieu à une incorrection ou à une fausse interprétation.Les majuscules sont conservées à moins qu’elles n’apparaissent avec une abondance excessive et arbitraire.L’orthographe n’est modernisée qu’au cas où il s’agirait de manuscrits dont l’auteur n’observe aucune règle orthographique et dont il n’existerait pas d’éditions anciennes ; au cas aussi où il ne resterait, à défaut d’éditions préalables, que des copies manuscrites modernisées d’autographes détruits.* * * L’Introduction générale des œuvres complètes d’un auteur comprend une biographie générale de l’auteur, une brève étude historique replaçant l’auteur dans son milieu et dans son temps, une mise au point des problèmes soulevés par la vie et l’œuvre de cet auteur, une histoire et une critique succinctes du texte et des dernières éditions connues.En outre, chacun des ouvrages d’un auteur comporte une Introduction particulière concernant cet ouvrage, le situant dans la vie et dans l’œuvre de l’auteur et élucidant les problèmes spéciaux qu’il peut soulever, notamment en ce qui concerne l’établissement du texte.On a recommandé aux éditeurs de produire des Introductions objectives et exemptes de tout commentaire relevant de la critique et de l’esthétique littéraires.Une bibliographie choisie complète chaque Introduction.Quant aux Notes qui, en principe, doivent être rejetées à la fin du volume, elles ne doivent porter que sur des points d’histoire ou de linguistique ; elles sont destinées à l’éclaircissement du texte et doivent en faciliter la compréhension.Les Variantes sont signalées quand elles présentent un intérêt véritable.Chaque ouvrage comporte un Index onomastique toutes les fois qu’il est justifié.Voici, à titre indicatif, quelques-uns des ouvrages en préparation : Pour le xvie siècle : Bonaventure Despériers, Contes et joyeux devis, par Paul Truffan ; Marot, Oeuvres complètes, par Pierre Villey; Calvin, Lettres françaises, par Albert Autin ; Marguerite de Navarre, Heptameron, par Pierre Jourda ; Noël du Fail, Oeuvres complètes, par Emmanuel Philipot.Le Canada français, Québec, sept.1931. POUR LE CULTE DES BELLES LETTRES 61 Pour le xvue siècle : Malherbe, Oeuvres complètes, par Jacques Lavaud ; François de Sales, Traité de l’amour de Dieu, par Charles Florisoone ; Corneille, les Comédies, par Mario Roques ; Pascal, Pensées, par Désiré Roustan ; Fléchier, Mémoires sur les Grands jours d’Auvergne, par Joseph Aynard ; Mme de Sévigné, Correspondance, par Gérard Gailly; Fénelon, Lettres spirituelles, par Albert Chérel, etc.Pour le xvme siècle : Lesage, Gil Bias de Santillane, par Auguste Dupouy; Marivaux, le Paysan parvenu, par J.Ducarre ; Bufïon, les Époques de la Nature, par Adrien Carre ; Vauvenargues, Oeuvres complètes, par Georges Saint-ville, etc.Pour le xixe siècle : Mme de Staël, De la littérature, par Paul Van Tieghem ; Chateaubriand, les Martyrs, par Victor Giraud ; Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, par Fernand Raldensperger ; Lamartine, Oeuvres poétiques, par divers auteurs ; Delacroix, Écrits sur l’Art, par Jean Alazard ; Michelet, Tableaux de la France, par Lucien Refort ; Baudelaire, Curiosités esthétiques, par François Fosca, etc.Parmi les volumes déjà parus signalons : Montaigne, Essais ; Mathurin Régnier, Oeuvres complètes ; François de Sales, Introduction à la vie dévote ; Racine, Théâtre complet ; Bossuet, Traité de la concupiscence ; Chateaubriand, Atala, René ; Voltaire, Contes et Romans ; Stendhal, le Rouge et le Noir ; de Vigny, Poèmes.Les amants des Belles Lettres fondent de grandes espérances sur ces généreuses entreprises.Conjurera-t-on définitivement tous les rêves issus du matérialisme moderne et de la culture exclusivement scientifique, en redonnant, avec le goût des classiques, une renaissance de la discipline humaniste ?C’est le vœu de tous.On aspire à la restauration de cette honnête solidarité des Humanités et de la civilisation.En tout cas, la pratique des bonnes Lettres, présentées dans leur forme nette et définitive, ne pourra que nous familiariser avec la clarté et la précision — qualités particulièrement prisées de nos jours.La langue française a dû son universalité à ses qualités de précision et de clarté.Un vieux distique de nos humanistes marque énergiquement cette nécessité de l’ordre dans la pensée : Le Canada français, Québec, sept.1931. 62 POUR LE CULTE DES BELLES LETTRES Ubi deest correctio Habundat corruptio.La dissémination de ce Thesaurus très précieux (à savoir ces diverses Collections de classiques) pourra, seule, nous préserver du désordre qui s'introduit si facilement dans les esprits grâce aux multiples influences barbares qui s’exercent de toutes parts dans nos relations internationales modernes.Nous avons là-dessus le témoignage d’un grand homme d’état doublé d'un lettré, M.Stanley Baldwin qui avait l’habitude de se reposer des joutes politiques en lisant Y Odyssée, V Énéide et les Odes d’Horace : “ Ce que m’a donné la culture classique, disait-il devant la Classical Association en février 1926, c’est un sens de la proportion, une échelle des valeurs et un profond respect pour la vérité des mots, qui m’ont été utiles dans toute mon existence.” Cet effort remarquable des savants français pour remettre en plus grand honneur le culte des Belles Lettres recevra, au Canada plus que partout ailleurs, un écho sympathique, parce que moins que partout ailleurs le Canada f rançais n’a fait d’infidélités à Minerve.Edmond Buron.L* Canada pbançais, Québec, sept.1931.
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