Le Canada-français /, 1 octobre 1931, La philosophie religieuse au Japon
LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE AU JAPON N’entendons pas par là un corps de doctrine cohérent en tout point comme l’est notre philosophie thomiste, dont chaque thèse repose en définitive sur l’axiome d’Aristote, la puissance et l’acte.Non, dans la philosophie bouddhiste, c’est plutôt comme si chacun de nos grands systèmes scolastiques avait évolué librement, s’adressant au seul tribunal de l’opinion pour être jugé et s’imposant à son heure pour être remplacé ensuite par un autre système formulé par un autre maître de l’heure.La philosophie lentement élaborée dans l’Inde et dans la Chine, dont le Japon a hérité en acceptant le Bouddhisme, est assurément une philosophie religieuse, mais une philosophie religieuse libre, une philosophie qui s’est élaborée en dehors de la présidence d’une autorité infaillible et qui n’a rencontré sur son chemin ni les conciles de Vienne, de Trente, du Vatican, ni encore moins l’encyclique Pascendi.Dans ces conditions il eût fallu des hommes d’un génie assez universel et assez transcendant pour imposer leur système par la force même de l’évidence.Ce serait demander à l’Orient d’avoir eu des intelligences plus puissantes que celles d’un Aristote, d’un Augustin, d’un saint Thomas ou d’un Duns Scot.C’est beaucoup demander.N’ayant pas eu de tels hommes, ni aucun magistère ecclésiastique, il va de soi que la philosophie bouddhiste ne peut présenter un corps de doctrine bien précis et bien unifié.Il y a là un peu de tout, même des bribes de Christianisme.Et la mode fut assez longtemps chez nos adversaires de vouloir faire dépendre le Christianisme du Bouddhisme.En passant, ce fut bien malheureux, non pas à cause du danger que pouvait courir notre sainte Religion, mais parce que nos savants en Védisme et en Bouddhisme ont été empêchés par là de porter leur attention sur le fond même du problème : quelle est donc la philosophie bouddhiste ?d’où vient-elle ?comment a-t-elle évolué ?Le Canada français, Québec, oct.1931./ - i f. LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE AU JAPON 125 Maintenant, que ces vieilles doctrines soient tantôt philosophiques et tantôt religieuses, il ne faut pas s’en surprendre, car l’homme est essentiellement religieux, autant qu’es-sentiellement raisonnable.Et s’il a besoin de chercher sans cesse la cause des choses, il a également besoin de chercher la cause des causes, et il aboutit alors au transcendant, au mystère.Et là commence la Religion.N’a-t-on pas prêté ce mot à Aristote: “ Cause des causes, ayez pitié de nous.” Cependant, il semble aujourd’hui que l’attention des spécialistes en sanscrit et en bouddhisme va se porter sur le fond même de la question.Déjà quelques-uns d’entre eux promettent de nous dire quelque chose de ce problème, et nous ne désespérons pas de connaître de mieux en mieux la philosophie religieuse bouddhiste, qui est toute la philosophie du Japon(l).Ln premier point semble définitivement établi : cette philosophie, qui règne ici, c’est le panthéisme ancien venu de l’Inde avec le Bouddhisme, et mieux systématisé par les différentes doctrines monistes de l’Europe moderne.J ai touché ce vaste problème dans un numéro précédant de cette Revue, montrant que c’était là ce qu’avaient pu dégager du nuage les vieux missionnaires du XVIème siècle.C’est aussi ce qu’y a vu M.Okakura Kakuzo, qui n’est pas un philosophe, mais qui a des idées, dans son livre, les Idéaux de l’Orient (2).Oui, le monisme sous toutes ses formes, mais dont toutes les formes admettent comme principes l’identité de la matière et de 1 esprit, une seule existence universelle pour tous les êtres, et l’universel changement sous l’action d’une force mystérieuse, appelée l’âme du monde.Et dans le même plan d’idée, suit pour le Bouddhisme, l’étique ou la morale.Elle consistera à nous dire comment effectuer le plus convenablement possible le retour au grand Tout.Et la mystique consistera dans les diverses méthodes propres à identifier plus rapidement l'homme à l’âme uni\ erselle du monde.Les plus forts des mystiques deviendront des prophètes; ceux qui ont mieux pensé le divin et qui se sont fait un devoir de le révéler aux autres, ce sont les Brahmanes et le Bouddha surtout.ill pa JP"*» religieuse de l’Inde avant Bouddha.C.Fobmichi.(O Paris, 1917.Pans, 1930.Le Canada français, Québec, oct.1931. 126 LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE AU JAPON Telle est par ses sommets la philosophie bouddhiste, qui comprend, de l’aveu de tous, la doctrine intérieure ou philosophique destinée aux savants, et ensuite une dogmatique et une morale à l’usage du peuple.Pour revenir au seul point visé dans cet article (car la réforme religieuse effectuée par Bouddha dans l’Inde demande d’être traitée séparément pour ne pas brouiller les idées) la philosophie bouddhiste serait du monisme plus ou moins pur.Et nous avons l’heureuse fortune de pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs un exposé de cette philosophie fait par un bonze japonais du nom de Fujishima (1).Il est supposé s’y entendre, et il nous avertit que son traité est fait d’après plusieurs ouvrages japonais et chinois.Notre grand bonze est à plusieurs reprises, dans son exposé, tout glorieux de voir que son bouddhisme est pleinement d’accord avec la science.Laissons-le tout à sa joie, et voyons comment, en effet, tout cela n’est pas loin du monisme, si en faveur au dernier siècle en Europe.Il esquisse donc dans son livre la doctrine de chacune des douze sectes alors vivantes au Japon.Sa classification correspond exactement à celle des vieux missionnaires du XVIème siècle : doctrines destinées aux savants et doctrines destinées au peuple.C’est déjà une bonne note.Les dix premières sectes étudiées composent le Bouddhisme savant, et réclament toutes le titre de doctrine du Chemin-Saint ; les deux dernières s’appellent doctrine de la Terre-Pure, et composent le Bouddhisme populaire.Très populaires, en effet, ces deux sectes, puisqu’elles comptaient, il y a trente ans, plus de la moitié de la population du Japon comme adhérents.Cela, à cause sans doute de la facilite du salut que l’on y trouvait.Dans l’une, on invoquait tant de mille fois Amitahba, dans l’autre, on formait des vœux au même personnage mystique et l’on entretenait en soi un vif sentiment de foi.Grâce à ces pratiques, 1 on était assuré de renaître dans la Terre-Pure.Plus difficile était le Chemin-Saint, la doctrine des sectes savantes.Si la doctrine de Bouddha se trouve quelque part, elle doit se trouver là dans ces sectes, car tous les fondateurs s’en réclament à qui mieux mieux.(1) Le Bouddhisme japonais, doctrine et histoire des douze grandes sectes bouddhistes.— Paris, 1899 — Aussi: Buddhism and Buddhist in Japan.Amstbong.Tokyo, 1927.Le Canada français, Québec, oct.1931. LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE AU JAPON 127 Il serait fastidieux autant qu’inutile d’analyser le contenu doctrinal de chacune de ces sectes et de montrer comment elles se distinguent les unes des autres.D’autant que notre objectif est de montrer le caractère moniste de la doctrine philosophique religieuse du Bouddhisme.Donc quel est le fond commun de ces doctrines semblables ?Superficiellement parlant, c’est le néant des êtres, la nonexistence de tout, même du moi.Je dis superficiellement parlant, car après tout l’on ne brave pas impunément l’évidence, et des doctrines basées sur la contradiction ne peuvent retenir indéfiniment tant de millions d’adhérents.Donc, quand nous voulons aller plus loin, même en relisant les mêmes livres, nous trouvons qu’en un certain sens tout cela a en effet une âme de vérité.Ce qui nous aide à trouver ce sens caché, c’est ceci: quand les sectes bouddhistes se chicanent et se divisent pour savoir s’il faut non seulement considérer comme néant les êtres formés, mais nier encore le moi lui-même, elles donnent quelques raisons pour et contre.Le livre de M.Fujishima nous fait connaître ces raisons, et, du coup, il nous donne une clef précieuse.Voyez: dans la secte Sha-Shu, qui se proclame le vieux Bouddhisme, l’un des maîtres enseigne ceci: “Les éléments constitutifs des êtres existent, oui, mais les êtres en tant que formes n’existent pas.” Pourquoi ?“Parce qu’ils sont dans le grand tourbillon du changement (55).” Un moderne dirait : il sont soumis à la loi du devenir universel.Et un scolastique dirait, dans le même plan de pensée : ils sont encore dans le fieri et comme tels ils ne sont pas encore des êtres déterminés.Donc ils n’existent pas, en ce sens, qu’ils ne sont pas des êtres définitifs, déterminés.“Et ils ne le seront jamais ”, ajoutent les bouddhistes.Et notre même maître bouddhiste poursuivant sa pensée avec, dans sa tête, la même philosophie, ajoute une deuxième conclusion: “Le moi non plus n’existe pas, car il est aussi un tout formé des divers éléments constitutifs des êtres.” C’est dans le même sens secret qu’il faut entendre cette idée.Dans une autre secte, la Hosso-Shu, l’on est bien fidèle à proclamer le néant des êtres et de la personnalité, mais l’on fait une concession pour les moins intelligents.On concède que les phénomènes intérieurs existent : sensation, souvenirs, attention, etc.Une autre secte élargit encore la voie: Le Canada fbancais, Québec, oct.1931. 128 LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE AU JAPON elle reconnaît bien volontiers que tous les éléments, l’eau, le feu, l’air sont identiques, et ne sont pas des êtres déterminés et fixes, mais concède que les phénomènes extérieurs, les apparences, sont réels (60).D’autre part, il y a les réactionnaires, les ultra-orthodoxes.La secte Rhon-Shu prétend bien tenir la véritable doctrine de Bouddha en niant non seulement l’existence des éléments constitutifs des êtres et du moi, mais encore tous les phénomènes sans exception, intérieurs et extérieurs.États successifs que tout cela, il vaut mieux dire qu’ils n’existent pas.Ce qui existe c’est le néant de tout, le vide.Le reste, “ vanité des vanités ” que tout cela (70).Il y aurait bien un mot à dire de la secte Ten-Daï, celle de notre auteur, à laquelle il consacre plusieurs belles pages, mais elle n’ajoute rien à l’exposé doctrinal qui nous occupe.Elle est plus religieuse que philosophique et ne s’occupe guère que de mieux assurer le salut, par “ la voie des conseils C’est la High Church du Bouddhisme, s’il est bien vrai que le Bouddhisme est le protestantisme de l’Asie.De cette rapide excursion à travers les sectes bouddhistes, il nous est permis de conclure, croyons-nous, que la philosophie bouddhiste est à première vue la philosophie du néant et qu’à y regarder de plus près, c’est la philosophie de l’évolution, supposant une matière éternelle sans cesse changeante sous l’action d’une force mystérieuse, appelée successivement dans l’Inde Atman, Karman et même Bouddha, et que nos européanisés appellent l'Ame du monde.L’homme ne serait qu’une parcelle de cette meme matière, et son devoir serait de retourner le plus tôt possible au Grand Tout, en se délivrant de l’existence et d’abord de tous ses désirs et passions.Puisqu’il s’agit du retour de l’homme à Dieu, nous passons de l’ontologie à la morale.C’est ici qu arrive, dans la doctrine bouddhiste, la fameuse question des \ehicules, grands et petits, sorte d’embarcations qui servent à traverser le Samsara, l’Océan des transmigrations, et arriver enfin au vrai Nirvana, la béatitude.C’est surtout cette théologie morale du Bouddhisme qui fut cause de si nombreuses divisions dans la confrérie des bonzes.Mais c’est là une digression ; j’ai promis de m en tenir à la philosophie: j’y reviens.Le Canada français, Québec, oct.1931. LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE AU JAPON 129 Nous avons vu un peu, comment la philosophie bouddhiste était une philosophie moniste et évolutionniste.Ce qui sera beaucoup plus fort, peut-être, c’est, que ce M.Fujis-hirna nous l’affirme bien clairement, et il en est tout fier.“ Tous les êtres vivants possèdent la nature de Bouddha, et même la secte de Ten-Daï enseigne que les plantes, les fleuves et les montagnes peuvent devenir Bouddha.On peut dire que le système des deux Véhicules (sectes savantes) est le panthéisme, tel qu’on le retrouve dans certains systèmes de la philosophie contemporaine de l’Europe.Le Bouddha est au fond presque identique à la substance de Spinoza, au moi absolu de Fichte, à l'idée absolue de Hegel, à la volonté de Shopenhauer et à l’inconscientde Hartmann (p.35).” L’occasion était trop belle pour ne pas ajouter que le Bouddhisme était parfaitement d’accord avec la science Reprenant donc son idée, M.Fujishima écrit : Le Bouddhisme, enseignant l’identité de tous les êtres, assignant à tous comme but ultime l’absorption dans le Bouddha, est confirmé par toute la science.L’univers est sans cesse en travail de transformation sous la loi nécessaire et universelle des causes et des circonstances.C’est une loi sans législateur, qui existe par elle-même, c’est moins le Daiwan du Brahmanisme que la fatalité, le destin plus ou moins aveugle et toujours irrésistible (p.40).Pendant que M.Fujishima jubile, comment ne pas penser à “ l’Axiome éternel de Taine, qui se prononce au suprême sommet des choses, et dont le retentissement prolongé produit par ses ondulations l'immence univers” ?Et si maintenant nous nous mettons à ce point de vue, et si nous prenons la peine de nous remettre en tête le système moniste ou évolutionniste-panthéistique, nous comprendrons ce que disaient les missionnaires du XVIème siècle: cette doctrine bouddhiste a pour fondement que le vide est le principe de toute chose, qu’on ne voit rien sur la terre qui ne soit composé du vide et des éléments et que tout retourne au néant (1).Nous comprendrons encore notre M.Fujishima, quand il nous dit que les fleuves et les montagnes peuvent aussi devenir Bouddha.C’est qu’il identifie le Bouddha avec la matière éternelle, comme Spinoza identifiait Dieu et le monde.Mais alors que fait-il du Bouddha historique, de cet homme qui a réformé le (1) Charlevoix, S.J.— Histoire du Japon.Paris, 1736, p.116.Le Canada français, Québec, oct.1931 130 LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE AU JAPON Brahamanisme ?C’est, dirait-il, la production passagère d’un humain qui a magnifiquement pensé le divin et qui l’a révélé au monde ; mais en tant que personnage humain il est retourné glorieusement au Grand Tout, que l’on appelait alors Brahman et que l'on appelle maintenant Bouddha.Il faut ici un certain tour de force, mais l’esprit oriental est souple, et plus libre que nous avec la logique.Nous nous expliquons encore que, d’après ces doctrines, les êtres sont indéfinissables et inconnaissables.Indéfinissables parce qu’ils sont sans cesse en évolution, et ne sont pas déterminément ceci ou cela, un peu comme la matière premi re de nos manuels de philosophie, que l’on ne peut définir que descrip-tivement, et encore, il faut voir.Et les êtres sont inconnaissables pour la même raison, car l’objet de la connaissance c’est l’être, et autant que possible l’être existant.De ce pointde vue le Bouddhisme est du subjectivisme et de l’agnosticisme.Il y a quelques mois, je parlais avec un missionnaire qui la connaît bien, de cette philosophie bouddhiste.Je questionnais surtout.Il me répondait : “Pour moi, c’est avant tout du subjectivisme.” D’accord, pour ce qui regarde l’idéologie.Mais une philosophie est d’abord un système de pensée propre à expliquer l’univers, à nous donner les causes suprêmes de ce grand monde que nous voyons.Et, de ce point de vue, la philosophie bouddhiste est une sorte de monisme qui cherche sa forme définitive.Ensuite seulement (dans l’ordre logique) vient 1 autre problème.Quand le philosophe bouddhiste, faisant de la réintrospection, se demande ce qu’il connaît vraiment de tous ces êtres, s’il les connaît jusque dans leur fond, ou n’en connaît que les phémomènes extérieurs, s’il n’applique pas à ce monde extérieur ses propres constructions mentales, ses catégories, etc., alors notre philosophe verse dans le subjectivisme et dans l’agnosticisme, à cause surtout de sa théorie du moi sans consistance.Rien n’empêche une philosophie d’être à la fois moniste pour 1 ontologie et subjectiviste pour l’idéologie.Seulement il y a double péché.La philosophie religieuse du Japon serait donc bien coupable, et le pire, c’est qu’elle ne veut pas le reconnaître.Père Gonzalve Proulx, O.P., missionnaire, Moto-Tera Koji, Sendai.Le Canada français, Québec, oct.1931.
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