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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Un apologiste, qui n'est pas Chateaubriand, au début du XIXe siècle en France
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1932-01, Collections de BAnQ.

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Histoire de l’Église m APOLOGISTE, QUI n’est pas Chateaubriand, au début du XIXe siècle en France Quand on parle du renouveau chrétien qui se manifesta en France, dans les premières années du XIXe siècle, et que l’on se demande sous quelles influences il se produisit, il est deux hommes dont le nom vient spontanément à l’esprit : Bonaparte qui, par le Concordat, acte politique plus que religieux, ne laissa pas de servir grandement les intérêts du catholicisme, et Chateaubriand dont le Génie du christianisme eut un immense et légitime succès.Personne ne songe à un orateur chrétien qui mérite cependant d’être mis en relief pour son action qui fut considérable, et ses initiatives originales et hardies.J’ai nommé l’abbé Frayssinous auquel la postérité n’a pas rendu la justice qui lui était due, bien qu’il ait été connu, loué et apprécié à sa valeur par ses contemporains., .Rappelons, pour mémoire, le témoignage que lui rendait, en 1819, dans le Conservateur, un homme, un prêtre dont le nom était sur toutes les lèvres depuis l’explosion de son Essai sur l’indifférence, Lamennais.Il écrivait : Un autre orateur enfin, semble être suscité par la Providence, pour confondre l’incrédulité, en lui ôtant tout moyen de se refuser à l’évidence des preuves de la religion : grave, précis, nerveux, il excelle dans le genre qu’il a créé ; l’erreur se débat vainement dans les liens dont l’enchaîne sa puissante logique.On peut, apres 1 avoir entendu, n’être pas persuadé, il est presque impossible qu on ne soit pas convaincu, et, à l’impression qu’il produit, on dirait qu’il montre à ses auditeurs la vérité toute vivante.De Frayssinous, voici encore ce que disait l’illustre évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup : J’ai connu ces nobles et saints hommes, ces héritiers des grandeurs passées de l’Église de France.Us furent supérieurs aux Le Canada fbançais, Québec, janvier 1932. UN APOLOGISTE 307 hommes distingués du clergé du XVIIIe siècle.Ils avaient l’ardeur du retour et le zèle de reconquérir.Ils ont refait l’Église de c[“C:,- ie Quel.e"' Frayssinous, Borderies, Desjardins, Clausel, Boyer, Emery, MacCarthy, de Rohan !.M, Frayssi-nous est le prêtre que je vénère le plus, me disait M.Borderies ; je ne suis pas digne de délier les cordons de ses souliers.Je baiserais ses pieds.Mais alors, pourquoi Frayssinous fut-il si longtemps méconnu?C’est d’abord, sans doute, qu’il n’eut pas l’éclat du geme qui fixe et retient irrésistiblement l’attention.C est aussi qu’il eut la malchan ce, si l’on peut dire, de se trouver en plein dans le foyer de rayonnement d’un grand geme, auquel fit fête l’opinion de ses contemporains, et, plus tard celle des historiens, des critiques, des littérateurs.’ Or, avec les flots de lumière que versa ce soleil, — c’est de Chateaubriand qu’il s’agit,- il y eut des ombres, comme il arrive avec tout soleil, et ces ombres couvrirent d’abord ceux qui, aux côtés du génial écrivain, travaillèrent sur le meme champ et creusèrent le même sillon.Frayssinous fut de ceux-là, et voilà pourquoi, et voilà comment, s il ne fut pas entièrement ignoré, il a été insuffisamment connu, et n’a pas sollicité les études des générations qu.le suivirent.Et cependant sa valeur n’est pas de qualité mediocre, et son action fut profonde.Reconnaissons-lui d’abord l’incontestable mérite d’avoir, par un regard d’une rare perspicacité, admirablement saisi une heure exceptionnelle dans l’histoire de son temps, un moment unique, pour les opportunités qu’il offrait à un apo ogiste.Ce moment unique, c’est celui qui suivit le triomphal succès du Génie du Christianisme, ouvrage qui, plus que le Concordat, contribua à mettre un abîme entre deux siècles.Avant le Génie, c’était encore le règne du XVIIIe siècle ennemi de toute religion, négateur de toute croyance’ insulteur de l’Eglise catholique, du XVIIIe siècle qui, de outes parts, avait accumulé les ruines dans les âmes et ans les cœurs, et qui avait fait avant tout, oeuvre de destruction.Darthmb IIIC SièClie Se SUrvivait en 1800’ avec des caractères P bers, sans doute, et des nuances nouvelles, mais il se dTcabl dan+ ^ phÜOSOphie des Géologues, le matérialisme Cabanis et des autres, l’athéisme des gens de l’Institut.Le Canada fbança[8, Québec, janvier 1932. 308 UN APOLOGISTE Il se survivait, et son rire sceptique n’était pas mort, pas plus que n’avaient disparu son appétit dé plaisir et sa licence effrénée., Et tout à coup, dans un style magnifique d epopee, un écrivain proclame à la face du monde que ce christianisme tant décrié, vilipendé, chargé de tous les crimes, et d abord de celui d’être irraisonnable, était, au contraire, quelque chose de souverainement beau et de souverainement bon.Les sensibilités frémirent, les imaginations furent eveillees, on s’arracha le livre qui réduisait à néant les sarcasmes de l’âge précédent et blessait à mort le rire de Voltaire Mais l’histoire ne nous dit pas que les lecteurs de Chateaubriand soient allés aussitôt, sous le coup de l’émotion, prendre de l’eau bénite et confesser leurs fautes, en un mot, qu’ils aient été convertis.Ébranlés, ils le furent, et profondément ; ils furent charmés surtout, et d’un charme inexprimable, mais il n’a jamais suffi d’émouvoir le cœur, de faire vibrer la sensibilité, pour éclairer l’intelligence et determiner la volonté, et c’est ce qui est indispensable à tout acte religieux digne de ce nom.Il n’a jamais suffi, pour amener a la pratique intégrale de la religion, de déclarer que le christianisme est beau.C’est bien quelque chose, sans doute et, en 1802, c’était considérable, mais ce n’était pas suffisant, et il fallait, de toute nécessité, montrer que le christianisme était vrai ; et qu’il ne contredisait nullement cette raison humaine que le siècle passé avait dressée contre lui et au nom de laquelle il l’avait condamné.Frayssinous fut l’homme que la situation réclamait.Venu plus tôt, il fût venu trop tôt, car l’opinion n’était pas “alertée” comme elle le sera après qu’aura paru le Genie du christianisme.Venu quelques années plus tard seulement, il fût venu trop tard, car, si au temps du Consulat, les prédicateurs étaient déjà sévèrement surveillés, cette surveillance se fit plus sévère à mesure que se développa la politique impériale, et le despotisme qui fit descendre Frayssinous de sa chaire, en 1809, l’avait déjà sérieusement menace en 18U/.Il n’avait donc pas de temps à perdre.Il n’en perdit pas.Et c’est là son premier mérite.Il en eut un autre.N’était-il pas nécessaire que, dans ce Paris qui avait fait un accueil d’apothéose à Voltaire vieilli dans les travaux antichrétiens, dans ce Pans qui avait ete Le Canada ebançaw, Québec, janvier 1932 UN APOLOGISTE 309 témoin des pires horreurs de la Révolution, et qui voyait les représentants de l’incrédulité régner en maîtres dans ses Académies, n’était-il pas nécessaire qu’un prêtre vînt défendre sa foi, armé du seul courage que lui donne la certitude de savoir cette foi inattaquable dans ses preuves et dans ses fondements ?Autre mérite encore de Frayssinous : en sa personne, c’est le sacerdoce catholique de France qui, officiellement, reprend les fonctions que lui assignent son caractère et sa mission, fonctions dans lesquelles l’ont suppléé les hommes qui constituèrent déjà une sorte de “ laïcat ” avant la lettre : de Bonald, de Maistre, Chateaubriand.Grands noms devant lesquels la reconnaissance des catholiques doit s’incliner, car ces hommes savent bien qu’ils viennent au secours de la détresse et de la pénurie du clergé.Écoutons de Maistre dans le “ Discours préliminaire ” de son livre Du Pape : Il pourra paraître surprenant qu’un homme du monde s’attribue le droit de traiter des questions qui, jusqu’à nos jours, ont semble exclusivement dévolues au zèle et à la science de l’ordre sacerdotal.J espere néanmoins qu’après avoir pesé les raisons qui m ont determine à me jeter dans cette lice honorable, tout lecteur de bonne volonté les approuvera dans sa conscience et m’absoudra de toute tache d’usurpation.Apres avoir rappelé que la noblesse doit réparer, à l’égard de la religion, les dommages qu’elle lui causa au siècle précèdent, il ajoute : Je ne sais meme si, dans ce moment, cette espèce d’alliance n’est pas devenue necessaire.Mille causes ont affaibli l’ordre sacerdotal.les manière'011 f* d*P°U'!lé’ exilé’ “assacré ; elle a sévi de toutes les maniérés contre les defenseurs-nés des maximes qu’elle abhor- I« tn K aaC'enS athlètes de la milice sainte sont descendus dans a tombe ; de jeunes recrues s’avancent pour occuper leurs places ; leur a?8 .reCrUes, ®ont nécessairement le petit nombre, l’ennemi !nn y Va“Pe 68 V1Vres avec la plus funeste habileté.Les Dour seS dev°V.es’ ma,s de combien de temps auront-ils besoin pour se procurer 1 instruction nécessaire au combat qui les attend ?De plus, les tâches accablent le clergé : Toutes les fleurs du ministère sont fanées pour lui ; les épines ture meme des choses, les confesseurs et les martyrs doivent pré- Le Can ada français, Québec, janvier 1932. 310 UN APOLOGISTE céder les docteurs,.Pendant cette espèce d’interstice, .je ne vois pas pourquoi les gens du monde, que leur inclination a portés vers les études sérieuses, ne viendraient pas se ranger parmi les défenseurs de la plus sainte des causes.Nous touchons à la plus grande des époques religieuses, où tout homme est tenu d apporter, s’il en a la force, une pierre pour l’édifice auguste dont les plans sont visiblement arrêtés.Belles paroles qui accusent, avec une foi splendide dans l’avenir, un besoin d’apostolat digne de toute notre admiration, paroles que ne désavouerait pas le Souverain Pontife Pie XI, le grand Pape de l’Action catholique, basée sur l’étroite collaboration des laïques avec la hiérarchie ecclésiastique.Mais, dans le cas présent, cette “ suppléance ” des laïques, ne pouvait être qu’une solution d’attente, une sorte d’intérim qui ne devait pas trop durer.Il n’est pas dans 1 ordre en effet que les laïques restent seuls sur la brèche, quand le sacerdoce devrait les y précéder.Et même n’aurait-d pas été humiliant pour l’Église de France que cette situation se fût prolongée P ., , Mais où sont les prêtres et que font-ils ?La Révolution a passé, elle a fait dans les rangs du clergé des vides immenses ; l’échafaud, les pontons, l’exil, les prisons, les défections, tout a contribué à décimer la tribu sainte.Dans les débris qui ont survécu et subsistent, deux groupes : ceux qui sont restés fidèles et ceux dont le sacerdoce a plus ou moins sombré dans la tourmente ; parmi ces derniers, les uns se relèvent, lentement,.quand il se relèvent !.Quant à ceux qui n’ont jamais trahi leurs serments, leur foi s’est affermie dans la persécution ; leur vertu s’est accrue dans l’épreuve, mais un ministère poursuivi à travers mille dangers, sous les déguisements les plus divers et les plus inattendus, ne leur a pas laissé de loisirs pour l’étude, et ils sont écrasés sous le poids des reconstructions qui s’imposent, et dans tous les domaines.Leurs chefs, les évêques, arrivent nouveaux, dans des diocèses nouveaux, à eux inconnus, et dans lesquels des travaux multiples et urgents les sollicitent.Tout est à recommencer : paroisses à réorganiser, cierge a recruter et à former, séminaires à reconstruire.Mais l’apostolat par l’apologie que ne peuvent entreprendre ni le cierge des paroisses, ni les évêques, Frayssinous peut y songer : intellectuellement il est prêt, et la Providence l’a placé ou il faut pour cette œuvre.Il comprend la nécessité de s’adresser Le Canada rsANÇAis, Québec, janvier 1932. UN APOLOGISTE 311 à la jeunesse: c est elle qui tient l’avenir, et il appelle des jeunes à venir l’entendre, et s’il faut, pour retenir l’attention de cet auditoire spécial, s’écarter des formes habituelles de la prédication, il en brisera le cadre, et il réussira cette merveille, d amener devant sa chaire des milliers de jeunes gens, si bien que l’on peut redire, pour reprendre une expression du grand siècle, que si l’on “ courut en Chateaubriand ”, U fut un moment aussi où l’on “ courut en Frayssinous Le fait est indéniable, malgré ce que l’on pourrait en préjuger, a première vue.Le succès qu’avait obtenu la prose enchanteresse de l’écrivain de génie, la phrase plus abstraite e orateur chrétien l’obtint également, et ce n’est pas un mérite qui soit à dédaigner.Sans doute l’œuvre apologétique de Frayssinous a vieilli, comme vieillit plus ou moins toute œuvre apologétique ordinaire.Plus que d’autres même elle a vieilli, parce que, malgré les efforts de l’orateur pour être “ actuel ”, le fond de son apologétique n’était pas très nouveau, et parce que, depuis, la science religieuse s’est entièrement renouvelée, pour faire face à des problèmes ignorés antérieurement.Mais cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître la valeur qu eut cette predication en son temps, et le succès qui l’accueillit quand clic fut imprimée.De ce succès, voici un témoignage rendu par la Revue protestante en 1825 : C est la un livre remarquable ; ce qui lui manque le plus, c’est detre au courant des travaux des théologiens anglais et allemands ; mais 1 auteur déploie souvent des connaissances réelles en mataphy-sique, en histoire, et même quand il parle des sciences.c’est ouvrage catholique moderne où, à mon avis, les objections sont aboi dees le plus franchement, et le moins mal repoussées.* * * D’où venait Frayssinous ?De la région qui formait, dans 1 ancienne h rance, la province du Rouergue, et qui est au-' jourd hui le departement de l’Aveyron.C’est une région où étaient et où sont encore en honneur de robustes vertus : foi profonde, travail opiniâtre, honneur.Si le sol est dur la yoicnte est forte, et la rudesse relative du climat stimule’les energies et trempe les caractères.Mais par-dessus tout, cette Le Canada fbançais, Québec, janvier 1932. 312 UN APOLOGISTE race de paysans et de montagnards est une race de croyants, cette terre une terre de foi.Depuis le Concordat, elle a donné quarante-deux évêques à 1 Église, en I1 rance ou dans les missions.Quelques-uns furent très grands.Deux de ses fils furent archevêques de Paris, et y furent élevés d’un coup, dès leur consécration épiscopale: ce sont Mgr Affre, tué sur les barricades en 1848, et Son Em.le Cardinal Verdier, l’actuel archevêque de Paris.Parmi les laïques, signalons le philosophe de Bonald, dont le fils mourut archevêque de Lyon, et le glorieux general de C astelnau, qui préside en ce moment la Fédération nationale des catholiques de France.Après ses études au Collège de Rodez, Frayssinous vint au séminaire de Saint-Sulpice à Paris pour se préparer au sacerdoce.Prêtre en 1789, il entra dans la Société des prêtres du Saint-Sulpice et passa dans le Rouergue les années de la Révolution, travaillant, faisant du ministère, venant même à Rodez pour voir fonctionner la guillotine et fortifier ainsi son courage pour le cas ou il serait appelé à confesser sa foi.En 1800, à la faveur de l’accalmie politique, l’abbé Émery ouvre de nouveau à Paris le séminaire de Saint-Sulpice, et appelle l’abbé Frayssinous à la chaire de dogme.Saint-Sulpice est alors, en France, un foyer de lumière et de foi d’où rayonnent les pensées théologiques, philosophiques, littéraires et morales du grand siècle.Mgr Dupanloup écrivait du Saint-Sulpice de cette époque : C’est là que j’ai vu ce grand esprit de l’ancienne Église de France, les belles et pures traditions de la vertu, de la sagesse sacerdotale, de la piété, du respect, de la docilité ; c’est là que j ai connu ces nobles et saints personnages qui furent, au commencement du XIXe siècle, les héritiers des grandeurs passées du clergé français, M.Émery, M.de Quélen M.Frayssinous, etc.Et il arriva, ce qui ne se rencontre pas toujours dans l’histoire d’une famille religieuse, il arriva que l’âme de Saint-Sulpice, ses traditions, son esprit, furent incarnés, si l’on peut dire, dans l’homme qui en était alors le supérieur, 1 abbe Émery: de Saint-Sulpice, il a les vertus humaines et spirituelles.Mystique et réaliste à la fois, il unit des qualités qui généralement s’excluent.Sage, prudent, d’un clairvoyant bon sens, profondément surnaturel, s’il excelle à manier les hommes et à dénouer les situations difficiles, il sait aussi, Le Canada fbancais, Québec, janvier 1932. UN APOLOGISTE 313 quand il le faut, etre indomptablement ferme et d’une énergie qui ne cède pas.On 1 avait bien vu dans sa lutte contre les Jansénistes, alors qu’il professait à Lyon sous les yeux mêmes de l’archevêque janséniste de Montazet.On l’avait vu aussi, lorsque, dès 1790, il opposa un refus énergique à la Constitution civile du clergé.On l’avait vu encore, lorsque, sous la Terreur, emprisonné à la Conciergerie qui menait droit à l’échafaud, loin de ne songer qu’à lui, il ne pensait qu’à ses compagnons de souffrance, pour les encourager, les fortifier, et leur rendre moins dure la mort qui les attendait.On retarda son supplice, à cause du moral qu’il répandait dans la prison, et ce retard le sauva, avec la chute de Robespierre.C’était donc auréolé de la palme du martyre qu’il sortait de prison, avec ce prestige que donne un devoir difficile fièrement et intégralement accompli.Cette inébranlable fermeté, on la verra bientôt refusant de se courber devant la puissance sous laquelle tous pliaient.On le verra, obligeant Napoléon à dire : “ C’est un homme qui me ferait faire tout ce qu’il voudrait, et peut-être plus que je ne devrais.C’est le seul homme qui me fasse peur.” Parole étrange, quand on songe à l’humble Sulpicien et à l’omnipotence du grand empereur.Et, avec cela, désintéressé : il a renoncé aux dignités ecclésiastiques et refusé l’épiscopat, et, chez lui, l’homme d’action se double de 1 homme d’étude.Il a écrit plusieurs ouvrages d’apologétique qui font honneur à sa pensée et à son zèle.Voilà l’homme près duquel a vécu et s’est formé Frayssinous, et auquel il voua un véritable culte.* * * Les discours que l’histoire devait connaître sous le nom de “Conférences de Saint-Sulpice ” furent commencés par Frayssinous dans la chapelle des Carmes toute pleine alors du souvenir qui y est encore bien vivant de nos jours -le massacre du 2 septembre 1792.Ils consistèrent en dialogues ans lesquels 1 un des interlocuteurs exprimait les objections auxquelles l’autre répondait.La forme du dialogue fut bientôt abandonnée, mais le nom de “Conférences” resta à cette prédication.Quand l’église de Saint-Sulpice fut rendue au culte, Frayssinous s’y transporta.De 1803 à Li Canada français, Québec, janvier 1932. 314 UN APOLOGISTE 1806, il parla dans la chapelle dite “ des Allemands , et de 1806 à 1809 dans la grande nef de l’église, traitant alternativement chaque année des vérités de la religion naturelle et de celles de la Révélation.On a peine à imaginer aujourd’hui le succès de cette prédication.La grande presse représentée par les Débats, récemment fondés, y convie ses lecteurs ; un des auditeurs de la première heure, venu de Grenoble à Paris pour y poursuivre ses études, écrit à sa mere, en 1806 : “ Les conférences de Saint-Sulpice sont si belles et si suivies qu’on y est grimpé presque sur les fenêtres ; c’est à y étouffer, et encore on est obligé de fermer les portes, de manière que plus de cent personnes sont forcées de s’en retourner.” Un pareil succès témoignait de l’utilité du ministère entrepris par Frayssinous qui, pour s’y livrer exclusivement, pria l’abbé Émery de le dégager des liens qui l’attachaient à Saint-Sulpice.Quand on sait l’état lamentable dans lequel se trouvait la jeunesse de France, au lendemain de la Révolution, et les efforts inspirés par l’esprit du mal pour soustraire cette jeunesse à l’influence de l’Église, on ne peut que louer davantage les prêtres qui, pour remédier à cette situation, apportèrent des remèdes opportuns.Deux noms émergent entre tous : celui du P.Bourdier-Delpuits, Jésuite, fondateur de la Congrégation, et celui de l’abbé Frayssinous.Leur action s’exerça sur les mêmes personnes, la jeunesse des grandes ecoles ou enseignaient des maîtres irréligieux et le monde des étudiants, surtout de ceux qui s’initiaient à la science médicale, matérialiste à outrance depuis le XVIIIe siècle.Medians catho-licus, res miranda : un médecin catholique, c’est chose extraordinaire, disait le Pape Pie VII, recevant à Paris un jeune étudiant en médecine dont la vie et les œuvres devaient splendidement glorifier la science et la foi ; Théophile Laënnec, qui a donné son nom au groupe important que forment aujourd’hui les médecins catholiques de Pans.Que les temps sont changés ! Il y eut, dans la jeunesse groupée autour du P.Delpuits, un ardent foyer de vie religieuse intense qui rayonna en œuvres les plus diverses de charité et d’apostolat.Des reunions de la Congrégation aux Conférences de Saint-Sulpice, il n’v avait qu’un pas, aussitôt franchi.La premiere condition pour pratiquer sa religion n’était-elle pas de la connaître L* Canada français, Québec, janvier 1932. UN APOLOGISTE 31Ô d une façon profonde et de savoir répondre aux objections courantes de l’incrédulité?Frayssinous n’enseigna pas autre chose à ses jeunes auditeurs, dont le spectacle n’est point du tout banal.Le ministre Portalis, amené un jour à défendre Frayssinous auprès de l’empereur, écrit dans un rapport, apres avoir assisté à une conférence : Je fus très content des principes et du ton de l’orateur.Je le fus de la solidité des instructions et de la décence qui régnait dans une assemblée composée de jeunes gens de toutes les conditions et de toutes les classes, dont la plupart étudiaient à l’École Polytechnique et dans les écoles de droit ou de médecine.Plusieurs d’entre eux avaient du papier et un crayon pour noter ce qu’ils entendaient et proposer a 1 orateur des objections auxquelles celui-ci répondait a a conference.Le nombre des auditeurs est prodigieux.Il y a a chaque conférence plus de quatre mille jeunes gens de diverse» eco es On y voit, à côté de cette jeunesse, des savants, des hommes de lettres, des fonctionnaires publics, les évêques qui se trouvent a Pans, des professeurs et des hommes de toutes les classes, un peu distingues par leur éducation et leurs lumières; c’est vraiment un Ce que Portalis ne dit pas, c’est que l’action que commence rrayssinous par sa prédication, il la continue par des entretiens privés accordés aux jeunes gens qui viennent le voir et lui apportent leurs doutes ou leurs objections.A une époque où la politique de l’empereur était facilement ombrageuse, tracassière et jalouse, il n’est pas étonnant que l’éloquence de la chaire, suprême refuge des der-mers restes de la liberté, ait été également soupçonnée.Des 1807 Frayssinous fut accusé “ de prêcher le cagotisme et les pratiques superstitieuses, de n’avoir jamais parlé de la conscription militaire, de la gloire de l’empereur et de celle des armées”.Défendu par Portalis, il échappa aux mesures répressives, mais deux ans plus tard, en 1809, il fut de nouveau l’objet des mêmes ineptes accusations, et dut cette fois descendre de sa chaire.Il y remontera, au retour des Bourbons en 1814, et ne cessera ce ministère qu’en 1822, pour devenir eveque pair de France, membre de l’Académie française, GrandM-aître de l’Université, puis ministre des affaires ecclésiastiques et de l’Instruction publique, de 1824 à 1828.Nous n’avons pas à étudier et à juger ici le rôle politique de rayssinous sous la Restauration, mais nous pouvons affir- Le Canada français, Québec, janvier 1932. 316 UN APOLOGISTE mer que son rôle d’apologiste, dans les premières années du XIXe siècle, suffisait à le glorifier devant Dieu et devant les hommes.Si l’influence de Chateaubriand a été littérairement et religieusement plus brillante, ou, si l’on veut, plus bruyante, nul doute que celle de Frayssinous ait été plus profonde sur les âmes et les cœurs de ses auditeurs, et c’est ce qui, jusqu à ce jour, n’avait pas encore été dit.Chanoine Adrien Garnier, 'professeur à l’Université Laval.La Canada français.Québec, janvier 1932.
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