Le Canada-français /, 1 janvier 1932, La littérature du Moyen Âge
Littérature LA LITTÉRATURE DU MOYEN-AGE Avec la collaboration des spécialistes en lettres les plus autorisés, M.l’abbé Calvet, agrégé des lettres, professeur à la la Faculté libre des Lettres de Paris et auteur de plusieurs ouvrages fort estimés, vient d’entreprendre la publication, en dix volumes, d’une grande Histoire de la Littérature française (1).Avant de vous parler du premier volume paru en octobre et signé du nom de M.Robert Bossuat (agrégé des lettres, docteur ès lettres, archiviste paléographe et professeur au Lycée Cardorcet), je voudrais vous dire un mot des idées directrices de cette nouvelle Histoire de la Littérature française et de son esprit.Vous me suivez ?Trop longtemps l’histoire de la littérature française a été conçue comme une histoire des formes d’art, des exclusives manifestations de la pensée et du style : la vaste entreprise dont je vous parle a été conçue tout autrement.Qu’est-ce à dire ?On a voulu ici envisager l’histoire de la littérature française comme une histoire de la vie nationale sous son aspect spirituel.C’était assurer, dès lors, qu’on ne négligerait plus la portée morale et religieuse des lettres françaises ; car très souvent, on le sait, le désir plus ou moins avoué de combattre ou de défendre la religion ou une position morale, explique le sens profond de telle ou telle oeuvre littéraire.C’est dire aussi que la langue, on la considérera aujourd’hui, non plus comme une mécanique grammaticale mais comme un produit des transformations sociales, un élément essentiel de la vie nationale.C’est promettre de ne plus laisser ignorer les rapports de la littérature française avec l’étranger, avec les sciences, avec l’art, rapports étudiés soigneusement, toujours en fonction de l’histoire nationale : plan aux perspectives les plus larges et conçu dans le meilleur esprit de patriotisme et d’humanisme éclairés.(1) “Le Moten-Age”—R- Bossuat.—Volume in-8 raisin, 445 pages avec 24 gravures hors-texte.J.de Gigord, Paris, 1931.La Canada fbançais, Québec, janvier 1932. LA LITTÉRATURE DE MOYEN-ÂGE 345 Ces idées directrices de l’ensemble de l’œuvre, on peut les trouver d’ores et déjà dans le tome I, le Moyen-Age, présenté par M.Bossuat.* * * La partie morale et religieuse de la littérature médiévale française, M.Bossuat, après avoir fait l’histoire des auteurs et des genres, la souligne partout où elle se rencontre et la met d un trait net en relief.Elle ne peut d’ailleurs échapper à personne.Le sectarisme maladroit l’a souvent méprisée ou s’est essayé d’en montrer les désavantages fictifs : il apparaît aujourd hui que c’est du suc de son christianisme jeune que la littérature moyenâgeuse tire sa principale originalité.La littérature du Moyen- ge est essentiellement religieuse.Qu’est-ce qu’elle célèbre en effet dans ses épopées et dans les annales de ses chroniqueurs ?C’est avant tout la lutte contre les Sarrasins et les mécréants, Dieu contre diable, France et Charlemagne contre les “ maudits ”.L’épée des barons, au service de Dieu et de la chrétienté, s’est teinte de sang pour la gloire du Christ, et la pensée des trouvères qui célèbre leurs victoires, rejoint, sur un autre plan, l’ardeur mystique des foules en armes pour écraser les Sarrasins d’Espagne ou arracher le saint Sépulcre aux mains des infidèles (page 51).Et quel bain réconfortant dans la fraîcheur naïve de Joinville ! dans ces cantilènes, assez souvent monarimes, en l’honneur de sainte Eulalie, de saint Alexis, de sainte Thaïs, dans ces paraphrases charmantes, adorablement maladroites des Psaumes, du Stabat Mater, des malheurs de Jonas ! Les chansons religieuses disent, à peu près toutes, l’aspiration du poète vers une dame réelle ou fictive, aspiration qui se muait le plus souvent en vénération pour Dieu et pour la Vierge Marie : • C’est la puchele en cui Dex vaut descendre Pour nous sauver et jeter de tourment.Douche Virge, jointes mains en plourant, Merchi vous proi que sui vailliés entendre.Le Canada fnançais, Québec, janvier 1932, 346 LA LITTÉRATUBE DE MOYEN-ÂGE On ne compte plus les innombrables récits hagiographiques qui, adaptés en vers français “ fournissent à l’instruction et à l’édification des fidèles un incomparable instrument”.Comme l’épopée et le lyrisme, le drame médiéval naît et fleurit dans la terre de la foi.Il prend vie dans l’Église, des offices liturgiques, et met en œuvre les miracles et les mystères, le grand mystère de la Passion, la vie et les miracles des saints, la vie et les miracles de Notre-Dame surtout.Sur les miracles de Notre-Dame, Gautier de Coinci nous laisse, toutes parfumées de tendresse à l’égard de Marie, trente mille légendes ! Les légendes mariales, répandues en latin dans les cercles lettrés, passionnèrent les foules profanes, dès qu’elles furent mises à leur portée.En même temps qu’elles flattaient le goût inné du peuple pour le merveilleux, elles faisaient briller à ses yeux éblouis les plus consolantes promesses.Dans la monotonie des jours, sous la menace incessante et sournoise des maux physiques et des tortures morales, elles lui donnaient 1 espoir du rachat et la certitude de l’aide divine à l’heure imminente du péril (page 186).Notons bien qu’au Moyen-Age, c’est “ pour qu on écrit et qu’on chante, jamais “ contre”.Il n’y a pas, comme à notre époque, de barricade pour se fusiller d’un côté à l’autre.Il y a des satires mordantes contre tel clerc, contre tel moine : leur âpreté n’est pas inspirée par l’irréligion et n’a pas souci d’atteindre le dogme.D’ailleurs, les clercs sont assez souvent les premiers à se canarder, à se houspiller, et les plus virulentes satires viennent de leur plume féconde en inventions malicieuses.Mais cette piété, cette religion dans les lettres est-elle à soi-même sa fin propre P Elle est tout bonnement l’écho des âmes, le retentissement prolongé des gestes de l’époque.Il est superflu de le démontrer et M.Bossuat ne s’attarde pas non plus sur ce point.C’était les jours si beaux où l^on se “ croisait ”, où l’on bâtissait des cathédrales, où l’on pouvait écouter cinq heures durant les soutenances theologi-ques ou philosophiques alors en grande vogue.La calotte du ciel n’était pas lointaine comme aujourd’hui, et le commerce, l’échange avec Monseigneur Jésus et Madame la Vierge n’offrait aucune difficulté.Lb Canada fbançais, Québec, janvier 1932. LA LITTÉRATURE DU MOYEN-ÂGE 347 * * * Sur la langue du Moyen-Age il y a une tradition d’ennui, de difficultés insurmontables contre laquelle il faut à tout prix réagir.La vérité est que pour exprimer leur âme à la fois mystique et frondeuse, curieuse et passionnée de toutes façons, les écrivains du Moyen-Age possédaient une langue assez souple et pas du tout méprisable.En compagnie de M.G.Le Bidois (docteur ès lettres, professeur à l’Université catholique de Paris),— M.Bossuat se fait ici remplacer,— jetons un coup d’œil sur les moyens d’expression littéraire médiévale.Le Roman est la langue littéraire du Moyen-Age, jusqu’au dixième siècle inclusivement.Le Roman c’est le latin, mais le “ sermo plebeïus, vulgaris, cottidianus ”, à tendances analytiques déjà prononcées, où s’obscurcit la valeur des cas de la déclinaison, où les prépositions se multiplient pour marquer les rapports des mots et la subordination.On consultera, pour s’édifier là-dessus, les Gloses de Cassel et de Reicheneau, sortes de catalogues, de lexiques où sont “ glosés ” c’est-à-dire traduits en équivalents de la langue parlée, les vocables de la langue littéraire ; ou encore, la langue glosée mise en œuvre dans “ les Serments de Strasbourg ”, monuments si intéressants au point de vue historique.Cette langue un peu incertaine ne tardera pas à se segmenter en dialectes variés qui, tous, vont se perdre plus ou moins dans les grands courants de la langue d’oc et de la langue d’oil.Le Francien (Xle, Xlle et XlIIe s.) est l’aboutissant de ces premiers essais d’élaboration d’une langue nationale.Son extension va de pair avec l’extension du Royaume.Il se recommande au point de vue phonalité par la netteté et la douceur : c’est déjà, d’après le maître de Dante, “ la par-leure plus délitable et plus commune à toutes gens ”.Il est, en plus, d’une richesse exubérante, accrue par l’apport multiplié des dialectes étrangers, fécondée par la dérivation et la creation des mots composés.On se vante partout de le pouvoir parler.Sa syntaxe, grâce à l’ordre flottant des mots, à l’asyndétisme, à ses liaisons par conjonctifs, et à son soin de détermination, fournit à l’écrivain des ressources inépuisables en modalités fines et savoureuses.Qu’on lise ici les Le Canada ebançaib, Québec, janvier 1932. 348 LA LITTÉRATURE DU MOYEN-ÂGE exemples intéressants fournis par M.Le Bidois : ce ne sera pas du temps perdu.Le Roman et le Francien demandent malgré tout une certaine initiation à leurs mystères.Pour les paresseux, les artistes et les autres, MM.Gaston Paris, Joseph Bédier, A.Rochette, voire l’abbé F.Klein et tant d’autres, ont entrepris des adaptations qu’on ne saurait trop étudier.On sera vite récompensé de sa peine.Il y a en effet dans la “ manière ” des Anciens un charme inexprimable, qu’on ne se lasse pas de goûter et qui ne peut dérouter que les seuls primaires.* * * L’expansion de la littérature du Moyen-Age, hors de France, offrirait à elle seule la matière d’un vaste ouvrage.M.Bossuat nous fait l’histoire de cette expansion, à grands traits, et il est encore bien intéressant de le suivre.La littérature épique pousse des rameaux en Allemagne, chez les Anglais, dans les pays Scandinaves, aux Pays-Bas, en Espagne, malgré les récalcitrances de l’amour-propre castillan, en Italie où “ Roland, Ogier et Renaud ont trouvé leur seconde patrie, moins injuste souvent que la première”.Le Rolandslied, Sir Ferumbas, la Karlamagnussaga, les Cantares de g esta, I reali di Francia sont des témoignages éclatants de cette expansion.Qu’on ajoute à cela “ les adaptations signalées en Grèce, en Russie, en Hongrie , et 1 on pourra dire que la littérature épique de France a joui dans l’Europe entière d’une incroyable faveur.La littérature courtoise elle aussi s’impose à l’étranger ¦et fournit aux auteurs de toute race une intarissable matière aux fictions filandreuses, qu’on ne désavouera pas même à l’époque de Scudéry.De son côté la littérature didactique voit le Roman de la Rose, qui résume un peu tout le Moyen-Age, traduit en néerlandais au XlIIe siècle, en anglais par Chaucer au XlVe siècle, en deux cent trente-deux sonnets par le toscan Duranti.Cette expansion s’explique à la fois par le prestige de la nation qui produisait les chefs-d’œuvre, par la révélation que ces mêmes chefs-d’œuvre apportaient de 1 art antique assimilé parfois avec gaucherie, mais exprimé toujours dans un élan de vie incomparable.L* Canada français, Québec, janvier 1932, LA LITTÉRATURE DU MOYEN-ÂGE 349 * * * Je ne voudrais pas prolonger indéfiniment cet article.Il me reste cependant à dire un mot des rapports de la littérature médiévale avec la science et l’art.Suivons toujours M.Bossuat.Rapports avec la science.Sans mépriser pour cela l’art des aèdes, des jongleurs et des “ vieux romanciers ”, les “ anciens ” de la France se sont intéressés passionnément à la science.Leurs œuvres didactiques sont innombrables, et, assez souvent, tellement touffues qu’on ne saurait leur assigner une étiquette précise.Chez eux, l’exposé des faits scientifiques n’est la plupart du temps qu’un prétexte aux discussions théologiques, et, en retour, les méditations spirituelles sont loin de négliger toujours l’intérêt pratique immédiat.Les œuvres morales voient fleurir nombre d’essais sur Pari d'aimer, le Traité des “ quatre âges de l’homme ”, des traités de “ Savoir vivre et de Courtoisie ”, des satires comme “l’Enseignement des Princes”, le “Chastoiement des Dames”.A côté de “ Consolation de Philosophie ”, les Bibles et les écrits spirituels foisonnent.Et dès le Xlle siècle apparaissent des “ manières ” d’Encyclopédies : les Lapidaires, les Volucraires, les Bestiaires, P “ Image du monde ”, des traités de médecine comme “Chirurgie” et “ Régime du corps .On traduit d’indigestes bouquins de science juridique.On se démène dans une activité bouillonnante, tandis que les alchimistes patients aux allures de mystère et d’hallucination, cherchent l’or dans leurs cornues et font mijoter des élexirs effroyables ; en même temps, des vulgarisateurs étonnants mettent à la portée des profanes la pensée profonde d’Aristote, et pillent avec conscience Cicéron, Sénèque, Tite-Live, Virgile, Lucain, Lucrèce et Pline, dans un pêle-mêle étourdissant.Le Rabelais de la Renaissance n’est pas un cas isolé de frénésie intellectuelle.Comme le dit M.Bossuat, cette littérature scientifique a vieilli plus que les autres.C’était fatal : la science va toujours de 1 avant et souvent, ruinera demain les conclusions, les expériences d aujourd’hui.Mais ces œuvres didactiques ne sont pas dénuées pour nous de tout intérêt.Elles sont révéLe Canada français, Québec, Janvier 1932. 350 LA LITTÉRATURE DU MOYEN-ÂGE latrices des agitations intellectuelles d’une époque, et font honte à la paresse défaitiste de la nôtre qui rappelle par certains côtés les terreurs et les fainéantises stérile de 1’ n Mille.Enfin, au cours des cinq derniers siècles du Moyen-Age français, les affinités entre arts et lettres apparaissent merveilleusement fécondes.On écrit, d’un même élan, et dans les livres et dans la pierre.Comme le sentiment religieux domine et inspire presque tous les genres littéraires, la foi intrépide du Moyen-Age inspire et réalise, de façon magnifique, la poésie ciselée, peinte et niellée des cathédrales.Sous la poussée de la foi, en même temps que s’élaborent les légendes mariales, la vieille piété française élève des églises, chez elle et partout où s’épanouissent les grands pèlerinages.Tout le monde connaît ce qu’on a appelé la “ sainte bougeotte ” du Moyen-Age, le tourisme ardent des croisades, des pèlerinages à Jérusalem, à Saint-Jacques de Compostelle, au Mont Saint-Michel, aux tombeaux des saints.Les églises romanes montent du sol comme la prière des pèlerins, à travers toute la France, en Sicile, en Syrie, dans le royaume de Chypre, à Constantinople.Et pour orner ces temples, la France réinvente la statuaire.Aux tympans des frontons, aux chapitaux, sur les claveaux des voussures du portail, surgissent des scènes grouillantes où figurent des personnages qu’on a déjà rencontrés dans les gestes de Charlemagne et dans l’Écriture Sainte ; et les fresques sont l’agrandissement des enluminures, des miniatures prises aux pages des manuscrits.Puis le vitrail naît “ mosaïque d’émeraudes, de rubis, de saphirs et d’escarboudes”, où les pauvres vieilles comme la mère de Villon pourront lire leur bible.Au moustier voy dont je suis paroissienne Paradis painct, où sont harpes et luz Et unq enfer où damnez sont boulluz ! L’ung me faict paour, l’autre jove et liesse.Et tout ceci n’était qu’un premier essai, parlant en “ oc ” comme en “ oil ”.L'art ogival naît à son tour.Il parlera surtout la langue d’oil.Comme l’art roman, il s’épanouit en beauté, et avec une rapidité qui tient du prodige.Et plus que jamais les statues et les images de la cathédrale vont être la Bible Le Canada français, Québec, janvier 1932. LA LITTÉRATURE DU MOYEN-ÂGE 351 des pauvres La sculpture est narrative et enseignante.Elle développe des thèmes pris sans doute aux Livres saints, mais surtout des thèmes du pays, tirés de la littérature contemporaine, des miracles, des mystères, des chansons de gestes, des fabliaux, voire de la faune fantastique des Volu-craires et des Bestiaires, à la grande indignation de saint Bernard.Elle dit, selon M.Eugène Langevin (qui ici prend la plume de M.Bossuat), “ la légende de Roland et d’Olivier, celle du clerc Théophilus.elle déride la littérature édifiante ou didactique d’espiègleries comme l’âne qui joue de la vielle, symbole peut-être du présomptueux ignare ” (page 417).Peintures, vitraux et tapisseries entrent en tournois avec la sculpture, en symphonies chromatiques et chatoyantes pour exprimer l’âme populaire, la grande âme de la France, qui n’a peut-être été jamais si belle.* * * Le livre de M.Bossuat ne prétend pas être autre chose qu’un livre d’initiation.Son but est clair : faire aimer la pensée de l’époque inconnue et méconnue, pour faire aimer la France ; ce but ne sera pas manqué, croyons-nous.Qu’on étudie donc la littérature du Moyen-Age.Qu’on se refasse, pour la comprendre, une âme ancienne, s’il le faut.On aura tout profit à remonter aux sources de la civilisation intellectuelle française,.et canadienne en fin de compte.Et l’on sera frappé de l’idéal des hommes qui ont “ fabriqué ” le grand royaume, de leur mépris pour ce qui n’était pas spirituel, du peu de cas qu’ils faisaient de la vie désœuvrée, inane et vaniteuse, du pauvre corps, “ guenille ” à battre ou à réduire au rôle de serviteur docile et silencieux de l’esprit.On s’apercevra peut-être que la flamme allumée par les ancêtres moyenâgeux, est bien près de s’éteindre, non en France, mais ici, dans la terre des imitations niaises et puériles, où toute la science de vie paraît bien devoir devenir la science de la digestion facile, du sport universel, de la paresse universelle, du vide universel, et d’une “ belle ” vie prolongée au delà des limites décentes, après lesquelles il n’y a plus, selon le mot du Psalmiste, que la stérile fatigue et la douleur.Et l’on essaiera de.réagir.peut-être.J.-E.Bégin, ptre.Lk Canada français, Québec, janvier 1932.
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