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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Une nouvelle histoire du Canada sous le régime français II
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1932-10, Collections de BAnQ.

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Histoire UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA SOUS LE RÉGIME FRANÇAIS (Suite.) III La politique des Jésuites au XVIIe siècle Les jésuites ont leur histoire, une histoire magnifique.Ils ont aussi leur légende, et rien moins qu’une légende dorée : végétation parasite et luxuriante de demi-vérités honteuses et de contre-vérités impudentes, qui a grandi avec la réalité et sur elle, et l’a tellement accablée sous l’amas de ses fables que les plus habiles gens s’y perdent souvent.Je ne sais si, pour sa part, M.Wrong s’y est toujours reconnu.Voici ce qu’il écrit dans son chapitre intitulé : la Nouvelle-France sous Louis XV (1).Comme Ordre religieux, les jésuites voulurent trop embrasser.Les anciens Ordres monastiques avaient cherché à sauver le monde, en le fuyant pour se livrer à la prière et à la méditation, souvent dans les lieux écartés, tandis que les frères qui suivirent l’admirable exemple de François d’Assise y étaient rentrés en mendiants pour servir les pauvres et les malades.Plus tard, les jésuites, le plus récent des grands Ordres, nourrirent l’ambition plus vaste de préserver l’austérité spirituelle, tout en se mêlant dans le même temps au monde et en dirigeant même la politique des rois pour la gloire de Dieu.Ils devinrent très actifs dans les cours.Mais leur mélange de la politique à la religion excita la suspicion.L’Ordre était d’autant plus dangereux que le scandale effleurait à peine la vie privée de ses membres.Mais les premiers temps passés, il attira moins de recrues d’un talent remarquable, car la discipline rigoureuse de son obéissance rebutait les hommes de caractère indépendant.Dans les grands mouvements, il fut du côté des perdants : il soutint Philippe II d’Espagne contre la reine Elizabeth, il conseilla Louis XIV pour détruire la liberté religieuse en France, il appuya la dynastie des Stuarts dans sa tentative de refaire l’Angleterre catholique romaine.Trois cents pages plus haut, il avait déjà noté : (1) Op.cit., chap.XXIV, page 626.Le Canada français, Québec, octobre 1932. 106 UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA En maintenant la doctrine ultramontaine en France, les jésuites réussirent et échouèrent ; ils réussirent, parce que, dans son âge mûr, Louis XI\ prit un jésuite pour confesseur, subit l’influence des jésuites, et exécuta la politique des jésuites, qui impliquait le plan de la destruction totale du protestantisme en France.Ils échouèrent, parce que le succès même de leur victoire apparente souleva le ressentiment de la nation, si bien qu’avec l’approbation presque universelle, l’Ordre fut dissous par le Pape en 1773 (1).Je pourrais apporter d’autres citations encore.Celles-ci suffisent.Histoire ou légende ?N’en déplaise à M.Wrong, il a ramassé en quelques lignes la substance des réquisitoires plus complets auxquels les ennemis de la Compagnie nous ont habitués.Car c’est un réquisitoire qu’il dresse, à son insu.Il serait facile de retracer l’origine de ces griefs.Quelques-uns remontent aux premières années des jésuites en France, à Pasquier et à Arnauld, le père du futur docteur.D’autres se retrouveraient dans les libelles protestants, jansénistes, libertins, des XVIIe et XVIIIe siècles.Tous sont dans l’Histoire de France, de Lavisse; mais tous, sous une forme moins grave, sont d’abord chez Scribe et Eugène Sue.Mon intention n’est point de me livrer à cette critique des sources.Pas davantage, je ne me donnerai le ridicule de faire l’apologie des jésuites.Comme M.Wrong, je n’en parlerai ici qu’à l’occasion de l’histoire de la Nouvelle-France, puisque les vicissitudes de la Compagnie au Canada ne sont que le contre-coup de ses fortunes diverses en France.Je me bornerai donc à un essai de retour direct aux faits primitifs et aux circonstances qui les ont entourés.Que les jésuites aient appuyé de la voix et de la plume, de leurs vœux et de leurs prières, les tentatives de restauration du catholicisme en Angleterre, le contraire seul serait scandaleux.Que leur action ait débordé du plan religieux sur le plan politique, ce n’est pas démontré.Leur psychologie était assez fine pour ne pas prêter à Philippe II ni aux Stuarts l’âme désintéressée d’un saint Louis.Ils étaient derrière leur drapeau.On n’a pas prouvé qu’ils poursuivaient les mêmes buts.Du reste, nous n’avons pas à nous y arrêter ici.Au XVIIe siècle, les jésuites ont trouvé en face d’eux en France trois sortes d’adversaires : les gallicans, les pro- (1) Op.cit., p.345.Le Canada français, Québec, octobre 1932. UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA 107 testants et les jansénistes ; trois forces hostiles qui ont agi d’abord successivement, puis simultanément mais sans liaison, et qui enfin, mais plus tard, se sont coalisées pour travailler de concert à la ruine de l’Ordre.A l’époque qui nous occupe, les jésuites se sont en quelque sorte identifiés avec l’Église.Pour l’attaquer, il faut d’abord leur passer sur le corps.Ils se sont faits les promoteurs les plus militants de la Contre-Réforme.Leur règle, qui leur donne la cohésion des armées de choc, leur assure aussi la liberté des troupes d’avant-garde et même des simples francs-tireurs.Théologiens, prédicateurs, éducateurs de la jeunesse, directeurs de conscience, écrivains spirituels, écrivains profanes mais en latin et pour leurs collèges, ils ont le don d’ubiquité.On les trouve partout, même à la cour.On leur prête des ambitions, une politique.Au fond, ils ne sont qu’une puissance morale et religieuse ; et c’est cela qu’on voudrait atteindre, parce que c’est cela qu’on redoute.Dans les combats singuliers, comme dans les luttes rangées, ils ont une arme redoutable, invincible : leur théologie, la vieille théologie scolastique, celle de saint Thomas, mais qu’ils ont tenté de rajeunir, d’adapter à leur temps, dont ils ont peut-être,—on ne se fera pas faute de le leur reprocher,—réduit la valeur essentielle, mais dont ils ont, en la modernisant et en la développant, singulièrement accru l’efficacité combattive.Champions du Concile de Trente, auquel ils ont fourni quelques-uns de ses plus savant théologiens, champions de la suprématie pontificale dans l’ordre religieux, et un peu aussi dans l’ordre civil pour autant qu’il est inséparable du premier, leur ultramontanisme a ligué contre eux les prélats gallicans, les Parlements et la Sorbonne.Cet ultramontanisme, dont M.Wrong nous a fait un exposé sommaire et rigide (1), était accommodant dans la pratique.C’est un fait que toute la Compagnie, — non seulement ses membres en France, mais le général à Rome, qu’il se soit appelé Oliva ou Noyelle, — a toujours été favorable à Louiis XIV, même lors des démêlés qu’il eut avec le pape, comme l’affaire de la Régale.Rome en eut de l’humeur et le fit bien voir.Mais la Compagnie avait eu aussi les bonnes grâces ds Richelieu et de Mazarin, qui n’étaient pas sans avoir (1) Op.rit., p.344.Le Canada français, Québec, octobre 1932. 108 UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA leurs idées bien arrêtées sur le rôle de l’État dans les affaires ecclésiastiques.Ne croyons pas trop facilement que dans la Nouvelle-France, les jésuites aient été autres que dans l’ancienne.Ils auraient intrigué, nous dit-on, pour que le premier évêque du Canada ne fût qu’un vicaire apostolique, dépendant du pape et non du roi, et que la nouvelle Église canadienne ne pût se réclamer des libertés gallicanes.Les jésuites ont en effet travaillé pour faire désigner M.de Laval, un ultramontain comme eux.Leur candidat fut agréé.Mais l’un des premiers soins de Laval à Québec fut de demander, d’accord avec les jésuites, l’érection d’un évêché titulaire.Les motifs que l’on prête à leur intervention dans le choix du premier évêque du Canada ne sont donc pas fondés.A en croire M.Wrong, l’ultramontanisme des jésuites serait responsable de la politique protestante de Louis XIV (1).J’ai montré plus haut que les considérations religieuses n’ont eu qu’un rôle secondaire dans cette politique, et j’ai rappelé que ni Jurieu, ni Voltaire ne l’avaient reprochée au P.de la Chaize, le plus influent des jésuites de l’époque.Du reste, la Révocation ne fut-elle pas demandée au Roi par l’assemblée gallicane du clergé de 1682 ?Avec ou sans les jésuites, la politique religieuse de Louis XIV eût été exactement la même.Et c’est bien ce que constate M.Wrong lui-même d’après le propre témoignage du roi dans ses Mémoires.Dès la première année de son règne personnel, Louis XIV avait déjà fixé sa conduite dans l’affaire des protestants, et il y persista les années suivantes, temps où, comme l’on sait, il eut moins besoin de son confesseur.Cependant les jésuites ont été les adversaires infatigables des protestants, mais sur le terrain de la controverse théologique.Ils ne furent pas les seuls à défendre l’orthodoxie.Ils furent les plus redoutables, parce que les autres n’étaient que des isolés : eux, ils faisaient bloc.Et surtout ils avaient cette arme que Molina, l’un d’entre eux, leur avait forgée à la fin du XVIe siècle, en élaborant sa doctrine de la grâce.Cette théorie, par la part qu’elle faisait à la nature humaine dans l’œuvre du salut, était le contre-poids de la théorie protestante de la prédestination.Eü face du dogme sombre, désespérant de Luther et de Calvin, ils érigeaient une doc- (1) Ibid., pages 344-345.Le Canada français, Québec, octobre 1932. UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA 109 trine humaine, optimiste, satisfaisant la raison et le cœur.Elle avait pour elle, au dire de saint François de Sales, qui la goûtait fort, “ l’antiquité, son charme propre et le pur sens de l’Écriture Aussi bien, théologiens consommés, les jésuites étaient encore de remarquables exégètes, et cette double science les faisait des controversistes imperturbables.Si un Bèze, un vrai docteur pourtant, redoutait les passes d’armes avec de tels adversaires, que pouvaient faire contre eux les prédican'ts de second ordre ?A la doctrine, ils joignaient la vertu.Ils formèrent, ils rassurèrent les âmes et les conservèrent dans le giron de l’Église.Ils furent le symbole de la lutte théologique contre l’hérésie.Voilà le fait primordial, patent, universel, indiscutable, parce qu’il résulte de l’activité essentielle de la Compagnie, qu’il s’est produit au grand jour et sur tous les points du territoire.C’est lui, cependant, que malgré son évidence, on néglige, quand on veut rejeter sur les jésuites les mesures royales qui frappèrent les protestants, pour en appeler à une politique occulte dont il est impossible de saisir les fils.Car ici les accusations intéressées des adversaires ou des malveillants ne suffisent pas, il faut des faits et des pièces.Les jésuites ont applaudi à la Révocation ; mais toute la France aussi, gallicans, jansénistes, libertins, comme les autres.Ils s’opposèrent à l’entrée des protestants dans la Nouvelle-France ; mais Richelieu n’avait point eu besoin de leurs suggestions pour y penser, et en cela, du reste, s’ils furent intolérants, ils furent de leur temps.Au XVIIIe siècle, la France se retourna contre les jésuites.Réaction, écrit M.Wrong, d’une opinion publique montée par l’excès même de leur triomphe.Cette conclusion suppose d’autres prémisses que celles de l’histoire.Les jésuites étaient partis en guerre contre les protestants.A leur tour ils furent attaqués par les jansénistes.L’augustinisme de Jansénius est une réaction dans le sens de Calvin contre le molinisme.Sous sa forme doctrinale, le jansénisme ne s’en prend à ses débuts qu’à la théologie de la Compagnie.Quelques années plus tard, il lance une offensive de grand style, — l’image n’est pas exagérée puisqu’il s’agit des Provinciales,— contre sa morale.Avec cette dernière attaque, la controverse sort de l’École et des in-folios pour entrer dans l’histoire littéraire et tomber dans le public.“ Les Le Canada français, Québec, octobre 1932. 110 UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA jansénistes, au dire de M.Wrong, exaltaient l’œuvre intérieure de l’Esprit de Dieu dans le cœur contrit, les jésuites la valeur des pratiques et des œuvres extérieures (1).” Aussi pour les jansénistes, la religion des jésuites était “ toute mécanique ”.Avec les Provinciales, ils reprochaient à la Compagnie “ de négliger, dans son culte pour la lettre, l’amour de Dieu comme motif des actes humains”.La controverse jansénistico-jésuite n’aurait donc été qu’une forme de la lutte éternelle de l’esprit et de la lettre.Mais pour la réduire à ses termes, il a fallu Pascal et sa diffamation de génie.Que les Provinciales soient “ dans notre prose le premier chef-d’œuvre du goût classique ”, qu’elles aient porté l’éloquence française à un sommet qui n’a pas été dépassé, on ne pense pas à le contester.Mais il s’agit de vérité et de justice.Remy de Gourmont, un non-conformiste, reprenant dans son Chemin de velours l’examen de leur réquisitoire, reconnaissait que Pascal y parle comme “ le plus morose des fanatiques ”.Il y plaide en grand avocat, mais sur un dossier qu’il a sciemment et hardiment truqué.Dès lors, si l’on pouvait oublier le fond du débat et la gravité des principes en jeu, on pourrait se laisser emporter sans résistance à l’art suprême des Petites Lettres.Mais la simple équité défend ce dilettantisme.‘‘Il n’y a guère une page des Provinciales, écrit encore Remy de Gourmont, qui n’incline un bon esprit à avoir de l’amitié pour les jésuites.” C’est que, pour peu qu’on y regarde avec attention, le sophisme est flagrant, et si l’on va aux sources, quel mensonge par action et par omission ! Et puis, l’essentiel du débat peut-il en toute objectivité se résumer dans les formules dont M.Wrong s’est servi ?Je ne le crois pas.En dénaturant, en incriminant ensuite la très juste “ direction d’intention ”, Pascal donnait l’exemple de l’abus criminel que l’on peut faire d’une vérité : il mettait la calomnie au service de ce qu’il croyait la justice.Et quand il accusait la casuistique et ses excès, il en faisait à son tour, et de la pire et sans scrupule.Rarement on a dépensé tant de génie pour tromper ses lecteurs.La vie morale, même dans ses formes les plus élevées est une vie essentiellement différenciée.Non seulement l’âme est perpétuellement au carrefour du vice et de la vertu, mais elle est souvent aussi à la (1) Op.cit., p.345.Le Canada fbançaib, Québec, octobre 1932. UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA 111 croisée des principes moraux.Elle doit opter entre le bien et le mal et aussi entre les diverses espèces du bien.Que faire ?Un esprit géométrique — Pascal — tranchera dans le vif, mais dans l’abstrait.Plus attentif auy conditions du réel, un moraliste qui se double d’un psychologue tiendra compte de sa complexité : il cherchera la solution des cas concrets dans la confrontation des principes en présence, de leur valeur et de leur obligation respective ; dans les états de vie où les âmes sont engagées, dans la nature même de leurs tempéraments.Il conclura pour le bien toujours, qui est de précepte, mais non nécessairement pour le parfait, qui n’est que de conseil.A ce qui est une forme plus humble du bien, il cherchera même à donner la forme du mieux, justement par cette fameuse direction d’intention qui faisait crier Pascal au scandale.Telle est la fonction de la casuistique.Elle est en opposition formelle avec le radicalisme pessimiste du jansénisme.C’est elle qui possède le véritable, le pur esprit du christianisme.Elle est nécessaire à tous, plus ou moins, car la vie morale ne se règle pas toujours sur un principe unique.M.Wrong a bien senti le faible de la position du jansénisme et souligné l’ironie de sa prétention.L’année même, dit-il, où paraissaient les Provinciales, 1656, les jésuites entreprenaient leur périlleuse mission chez les Onon-dagas (1).Une fois de plus, ils allaient y donner la preuve, une preuve éclatante, de l’efficace de l’action toute-puissante de l’Esprit de Dieu dans les âmes qui se sont vraiment abandonnées à lui.Mais ce témoignage, ils l’avaient déjà fourni, et avec surabondance, avec leurs martyrs de la Huronie.On ne lira pas sans admiration ni sans émotion dans le Rise and Fall of New France (2) le récit de cet apostolat et de la mort héroïque qui l’a consommé.On ne le lira pas non plus sans gratitude pour l’auteur.Cette fois, M.Wrong est en contact direct avec les sources originales, et rien ne s’interpose entre les choses et la vision qu’il en a.Recomposition minutieuse du cadre, richesse et sûreté de l’information, émotion contenue dans la sobriété des mots mais qui jaillit spontanément de la tragique horreur des situations et de l’exceptionnelle (1) Op.cit., p.345.(2) Ibid., Chap.XI, The Martyrs of Huronia.Le Canada français, Québec, octobre 1932. 112 UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA grandeur des personnages, jamais encore» ni en français ni en anglais, on n’avait atteint dans l’éloge des jésuites missionnaires et martyrs à un pathétique si sincère et si puissant.Le drame de la Huronie ainsi reconstitué dans ses préparations et son dévouement, est un grand chapitre de M.Wrong.C’est aussi une apologie irrésistible des disciplines qui ont formé de tels hommes et du principe intérieur qui les a portés si haut.Comment, devant la splendeur de ces vies apostoliques, pourrait-on encore parler avec G.Lanson, pour l’opposer au dogme janséniste, générateur des vertus fortes, “ de la religion aimable, fleurie et assoupissante des jésuites ” ?N’est-ce pas au surplus à cette spiritualité que nous devons saint François de Sales, dont le même Lanson reconnaissait que “ sous la douceur aimable de son langage, (il) rétablissait l’impérieuse austérité de la morale évangélique ” ?Que les jansénistes aient été “ des héros de la volonté, par le perpétuel effort de leur conduite ”, Port-Royal en porte témoignage ; mais que, toujours selon Lanson, ils aient “ rendu au christianisme sa raison d’être, lorsqu’il l’ont ramené à être un principe d’effort moral, lorsqu’ils ont remis dans le chemin de la vertu ses épines et ses ronces ”, l’héroïsme formidable d’un Brébeuf et d’un Lalemant, celui de tous leurs compagnons et émules dans les missions de l’Amérique du Nord, ont fait justice de cette impertinence.Des jésuites et des jansénistes, ce sont les jésuites qui avaient l’Esprit et la dévotion de sa conduite intérieure.Les jansénistes sont venus trop tard, s’ils prétendaient rendre à l’Église le sens de la vie spirituelle en lui rapprenant le chemin des sources authentiques où elle se puise.“ Le jansénisme (fut) un effet parmi les autres, et non la cause, de la reprise vigoureuse de vitalité ” de la religion en France, au XVIIe siècle.Un effet parmi les autres, et après beaucoup d’autres.Un effet, mais plutôt une déviation.Hétérodoxe, dès l’origine, il ne tarda pas à devenir franchement hérétique, et à tomber dans ce formalisme étriqué qu’il reprochait à ses adversaires.S’il eut de la hauteur morale, il ne fut pas le seul, ni le plus grand ; et il manqua de cette largeur intellectuelle qu’on s’est plu à lui reconnaître.Quant à voir en lui, comme on l’a écrit, “ l’expression supérieure du christianisme français ”, c’est n’avoir rien corn- Le Canada français, Quêtee, octobre 1932. UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA 113 pris à l’essence du christianisme, et fermer obstinément les yeux à quelques-unes des vertus fondamentales de l’âme française.Pour se dessécher et périr, le jansénisme n’eut qu’à suivre sa courbe fatale.Privé de la sève qui nourrit, de l’amour, principe d’élan, dès la seconde génération, il s’étiola.Flamme éphémère qui jaillit soudain du foyer, mais qui brille plus qu’elle n’échauffe, le jansénisme jeta un temps un vif éclat, puis pâlit à mesure qu’il se détachait de sa source et mourut faute de substance.Les jésuites, eux, vivaient toujours.IV Conclusion Il est plus aisé de faire l’histoire que de la refaire.Ce sera mon excuse pour avoir été si long.A des vues qui me paraissaient insuffisamment exactes, je ne pouvais opposer des vues différentes, et surtout contraires, qu’à la condition de les appuyer d’une justification.J’ai choisi ces trois questions de l’histoire de France, je pourrais eu apporter d’autres.On ne peut tout dire.En me cantonnant dans l’ancienne France, je n’ai rien dit de la Nouvelle.Je n’ai donc pas touché au fond de l’étude de M.Wrong.D’autres plus autorisés que moi diront leurs points d’accord ou de désaccord avec lui.Je me contenterai de quelques très brèves remarques.Dans la tragédie acadienne, sur laquelle M.Wrong a écrit de très belles pages (1), il y a une figure dominante, celle du bourreau : le sinistre Lawrence.Je crains que M.Wrong, qui répugne à l’idée qu’une telle iniquité ait pu être commise de sang froid, n’ait déployé trop d’ingéniosité, non pour disculper, mais pour chercher des circonstances atténuantes à l’effroyable responsabilité de son auteur.Il invoque les exigences de la guerre, le devoir militaire, la panique du chef engagé dans une situation critique et menacé par la catastrophe.Je relis le récit tel que M.Wrong l’a écrit.Une sédition des Acadiens n’était pas à redouter.D’humeur frondeuse, tranquillement obstinés, ils étaient inofîensifs.Ce qu’ils voulaient, c’était de garder leur foi, (1) Op.cil., pages 761 et ss.La Canada français, Québec, octobre 1932. 114 UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA et ils n’auraient pas refusé le serment d’allégeance à l’Angleterre, s’ils avaient été rassurés sur ce point capital.La guerre était imminente ; elle n’était pas encore déclarée.L’hostilité des Acadiens était surtout passive ; on pouvait facilement les désarmer.Ce fut au contraire, l’internement, l’expropriation, l’expulsion, la déportation n’importe où, la dispersion, tout cela décidé avec une rigueur impitoyable, exécuté pendant des semaines avec des raffinements d’hypocrisie, d’impassibilité, de cruauté même qui ruinent d’avance toute tentative de plaidoyer.L’attitude de Lawrence devant l’infortune de ses 12,000 victimes, est celle d’une âme maudite.L’histoire ne lui doit que l’anathème.Ce que fut la responsabilité de l’Angleterre dans le “ Grand Dérangement ”, M.Wrong ne le dit pas nettement, et je n’ai pas à le rechercher.Il rappelle à ce propos la Saint-Barthélemy, une tache ineffaçable aussi dans l’histoire de la France.Mais il n’y a aucune assimilation légitime des causes qui expliquent le massacre des protestants avec les motifs allégués pour la destruction de la nation acadienne.La haute figure de Mgr de Laval, son ascétisme héroïque, ne peuvent laisser insensible l’historien de la Nouvelle-France.Les temps de Kingsford sont bien loin.Mais malgré toute la déférence et toute la sympathie qu’il apporte à en parler, il ne me semble pas que M.Wrong ait bien vu le vrai visage du premier évêque de Québec.Je dois en dire autant pour le second.Laval et Saint-Vallier étaient des personnalités puissantes.Une conscience très nette et très forte des buts à atteindre, des responsabilités de leur charge, les ont plus d’une fois opposés aux représentants du pouvoir civil et à certaines catégories de la population.Volontaires, ils le furent ; autoritaires, ils ne pouvaient manquer de l’être.Il y a là cependant une distinction à faire.En tout cas, ils eurent à faire face à une situation exceptionnelle.Versailles avait eu beau transporter les cadres administratifs de l’ancienne France dans la Nouvelle, le pays n’était pas établi, mais toujours en formation.Mission d’abord, puis mission et colonie à la fois, il fallut attendre que les indigènes, refoulés pour la plupart dans des territoires excentriques ou anéantis par la guerre et les maladies, fussent passés à l’état de toute petite minorité, pour que le Canada trouvât enfin les conditions stables de la colonie organisée.Ces transformations se firent insensiblement, Le Canada français, Québec, octobre 1932. UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA 115 sans transitions brusques ; ce n’est que peu à peu que l’Église eut à s’adapter aux situations nouvelles du pays, et à abandonner définitivement aux officiers du roi la part qu’elle avait très légitimement prise aux affaires civiles.Notons encore que, dans la direction de la Nouvelle-France, le clergé séculier et régulier fut durant tout le XVIIe siècle, le seul élément permanent du pays.Sauf Montmagny et Frontenac, les gouverneurs ne firent que passer.Le clergé eut seul ce bénéfice du séjour sur place, de la continuité et de l’expérience, qui lui permit de s’identifier aux intérêts véritables de la colonie, et qui l’autorisait à les défendre, quelquefois même avec vigueur.On a parlé de théocratie.La théocratie n’est pas, comme on semble le croire trop communément, exclusivement un régime de clercs.Celle, toute puritaine et laïque de Boston, ne le cédait à nulle autre en intolérance.Celle de Genève n’était pas plus enviable aux dissidents.De toutes les dominations religieuses, la haute main de l’Église à Québec et dans la colonie, fut encore, et de beaucoup, la plus douce.Replacée dans l’esprit et dans la pratique du temps, elle apparaît tout à fait humaine.Et ce ne fut pas, et ce n’aurait pas été une théocratie.Laval et Saint-Vallier savaient ce qu’ils devaient au roi.Du jour où les attributions respectives des différents pouvoirs auraient été plus clairement définies, comme il devait arriver par la suite, bien des causes de conflits auraient disparu.Les rapports de l’Église et de l’État dans la Nouvelle-France au XVIIe siècle ne peuvent se résumer dans quelques formules toutes faites.Accumuler les redites est une façon très sûre de marquer le pas.Mais on voudrait avancer.C’est la reprise de la question de manière à embrasser toute la réalité, l’examen de tous les faits connus réinsérés dans leur contexte historique particulier et général, qui pourront ouvrir les voies nouvelles.Et ce serait encore une manière de briser avec le lieu commun, que de le fortifier, à l’occasion, de preuves plus modernes et plus décisives.Faute de ce contrôle et de cette vérification, l’histoire ne sera jamais qu’une mutilation.Mais faut-il spécifier qu’il s’agit ici de critique et non d’apologétique ?Plus sensible aux difficultés extérieures qu’elle a rencontrées et à ses réactions devant les obstacles, qu’à sa tâche essentielle, qui était de fonder une nation catholique, M Le Canada français, Québec, octobre 19S2. 116 UHE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA Wrong passe rapidement sur la mission spirituelle de l’Église au Canada.C’est elle cependant qui donne souvent la clé de ses exigences et de ses intransigeances.Il ne fait guère que mentionner ses fondations charitables pour l’instructioQ et le soin des malades.Leurs origines et leurs progrès mériteraient pourtant un long et intéressant chapitre : elles ont donné à la Nouvelle-France, parmi toutes les colonisations contemporaines et environnantes, son cachet le plus original.De la vie chrétienne au Canada, sous le régime français, il a parlé en passant.Il n’apporte rien de première main sur le sujet.Quand il oppose ce qu’il appelle “le mysticisme excessif ” de Québec (1) à la religion plus raisonnable de Montréal, il fait certainement une confusion.Ce mysticisme excessif, dont il voit les principaux représentants dans Marie de l’Incarnation e^t les Jésuites, il l’identifie avec les visions de Catherine de St-AuguStin (2).Cette sainte hospitalière fut en effet favorisée de beaucoup d’apparitions, mais qui demeurèrent son secret et celui de son confesseur.Elles ne futent jamais pour elle un principe d’action, et elles n’eutent aucune influence sociale.Quant à Marie de l’Incarnation, on ne trouvera pas dans toute sa vie, et principalement dans sa vie canadienne, un seul phénomène de ce genre.Elle n’y attache d’ailleurs aucune importance, ni pour elle ni pour les autres, car elle n’y voit, — et avec raison, — qu’un accident du mysticisme.Ce qui distingue du commun à Québec les âmes les plus saintes, c’est une fidélité plus exemplaire aux devoirs d’état.A ce point de vue, le cas de Catherine de St-Augustin, d’après Marie de l’Incarnation elle-même^ est typique.Rien ne la détourne de la pratique menue, prosaïque même en apparence, de ses fonctions d’hospitalière.On peut parler de visions à Québec, mais à la condition de ne pas laisser l’impression que l’atmosphère spirituelle en était saturée.La vie religieuse de Québec est faite de vertus solides et foncières du christianisme.Les esprits y sont positifs, les coeurs fermes, les âmes de la même famille que celles de Montréal.Là encore quelle magnifique et riche étude, il y aurait à faire, mais à la condition de l’entreprendre sur les pièces originales ! Une dernière remarque.Les couvents de France donnèrent aux appels de Lejeune dans ses (1) 0p.cit., p.293.(2) Ibid., p.337.Le Canada français, Québec, octobre 1932. UNE NOUVELLE HISTOIRE DU CANADA 117 Relations de 1635 et 1636 une réponse enthousiaste.M.Wrong y verrait la réaction psychologique de vies trop confinées dans leur clôture.Soyons plus généreux pour ces saintes filles.Quelques-unes dans la masse ont pu confondre les élans d’une imagination surexcitée avec la vocation d’en haut à l’apostolat, et croire “ que Dieu les appelait vraiment à cette aventure ” (1).Ce ne fut qu’un pauvre feu de paille.Les Relations portaient avec elles leur correctif, et Lejeune se chargeait dans ses lettres particulières de refroidir ces ardeurs.Celles des Ursulines qui avaient lu, ne prenaient sûrement pas la vie du missionnaire dans la Hu-ronie pour une pastorale, ni ces bons sauvages qui voulaient assommer leurs apôtres pour d’inoffensifs bergers de l’Astrée.The Rise and Fall of New France couvre la même période et embrasse la même matière que YHistoire du Canada, de l'a^bé Ferland.L’ouvrage de M.Wrong a l’avantage d’être plus moderne : il utilise une documentation plus abondante et sa composition est plus soignée ; mais c’est l’histoire du Canada vue du dehors.L’œuvre de Ferland, insuffisante sur certains points aujourd’hui, écrite sans grand souci littéraire, n’a cependant pas vieilli ; et c’est l’histoire du Canada vue du dedans, vue de Québec d’où la Nouvelle-France a rayonné dans toute la vallée du Saint-Laurent et au delà.Il y a plus de plaisir à lire M.Wrong, mais Ferland, dans les parties vives de son ouvrage, est également profitable.J’aimerais une Histoire du Canada, qui unirait les connaissances étendues de ces deux auteurs et leur probité, et mettrait les dons d’écrivain du premier au service du point de vue du second.Dom Albert Jamet, O.S.B.(1) Op.cil., p.286.Le Canada français, Québec, octobre 1932.
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