Le Canada-français /, 1 octobre 1932, Un aspect inédit de la question homérique
Histoire littéraire UN ASPECT INÉDIT DE LA QUESTION Homère était-il grec ?Le 4 novembre 1931, mourait M.Victor Bérard, sénateur de gauche, anticlérical à l’occasion, mais remarquable helléniste ; une année à peine s’est accomplie depuis que les journaux parisiens annonçaient le prochain départ en Asie-Mineure, dans les contrées où se déroula l’épopée homérique, d’une croisière dont M.Victor Bérard devait accompagner le sillage, surprenant au passage le décor de telle scène de Y Iliade ou de l'Odyssée, expliquant le sens strictement géographique de tel vers du plus grand poète qui fut au monde, reconstituant magiquement la prestigieuse épopée, dans son cadre qui n’a vieilli qu’à peine.Le malheur des temps, la crise qui déjà pointait à l’horizon firent remettre indéfiniment le départ de cette croisière, — que Victor Bérard ne dirigera jamais.Or, l’autre jour, flânant le long des quais de la Seine, dans le déroulement d’une perspective qu’on ne nous a pas encore trop gâtée, le hasard m’amenait à cueillir, dans la boîte d’un de ces bouquinistes que connaît bien quiconque aime notre vieux Paris, un, puis deux, puis trois numéros d’un périodique aujourd’hui disparu (1) et d’en feuilleter, puis d’en lire, d’en dévorer enfin, sans souci de l’heure, l’article principal, longue étude d’un M.Marcel Pollet, qui m’est parfaitement inconnu : “ Homère était-il Grec ?” Je ne poussai pas plus avant, ce soir-là, ma promenade sur mes chers quais de la rive gauche ; assumant sans guère y penser les risques d’un printemps plus maussade que cent hivers, je ne rendis les fascicules à leur caisse originelle qu’une fois ma religion dûment éclairée.Puis, quelques pas entrepris sur la (1) La Revue contemporaine, numéros des 1 et 15 décembre 1923 et 1 janvier 1924.• Le Canada fbançaib, Québec, octobre 1932.535561 HOMÈRE ÉTAIT-IL GREC ?141 route de retour, je poussai l’illogisme jusqu’à rétrograder afin d’acquérir moyennant quelques francs-papier des pages qui ne devaient plus avoir de secret pour moi.“ Le vingtième siècle assiste à la résurrection d’Homère ”, écrivait M.Victor Bérard, au début de son ouvrage contre Un mensonge de la Science allemande (1) ; et, de fait, il semble que la question homérique ne se pose plus.Nous n’a-von,s plus d’Alexis Pierron pour déplorer qu’un Dugas-Montbel ou un Fauriel expriment des doutes sur l’existence d’Homère (2), mais point non plus de Max Egger pour introduire dans un livre scolaire (3) un semi-wolfianisme dangereux, taxant tel chant de vraiment “ primitif ”, tel autre de “ postérieur ”, et ne voulant voir en ce troisième qu’un “ raccord ”.Mais c’est sans doute le destin de certaines “ questions ” de ne s’épuiser jamais, puisque, écrite six ans après le livre de M.Victor Bérard, l’étude de M.Pollet — ainsi bizarrement tombée dans mes mains — était venue donner le signal d’un nouvel assaut, monté avec des armes toutes modernes, contre notre vieil Homère.Signal d’assaut auquel il fie nous apparaît d’ailleurs pas qu’il ait été beaucoup répondu.On ne contesterait plus, comme Wolf et D’Aubignac, l’existence d’Homère ; on ne dénierait plus à cet Homère, comme le faisait Max Egger, la paternité de toute l’“ Iliade ” et de toute 1’“ Odyssée ” ; mais cet Homère ne serait plus le compatriote de ses héros ; il n’aurait professé, pour la Grèce en lutte contre les forces de l’Asie, que des sentiments de neutralité et de bienveillance.On n’évoque plus, d’ailleurs, sa cécité : dans quel pays aurait-il donc vu le jour ?dans quel pays se serait-il retiré après avoir longtemps vécu dans la Grèce d’Europe et d’Asie P Le problème intéresse les humanistes de tous les pays ; les amis de l’Université Laval et les lecteurs du Canada français ne seront point fâchés d’être invités à en discuter.On tâchera d’en traiter ici sans pédantisme.Plus exactement, nous allons analyser dans ses grandes lignes la thèse de M.Marcel Pollet, dégagée de toutes inutiles frondaisons, — non sans avoir prévenu au préalable notre public qu’elle ignore 1 ' IIliade et, de l’Odyssée, retient surtout le chant XI (1) Paris, Hachette, 2e édition, 1917.(2) Histoire de la Littérature grecque, Paris, Hachette (1ère édition 1850).Le texte est collationné sur la 10e éd.(1S81), pp.44-45.(3) Histoire de la Littérature grecque, Paris, Delaplane, 1892.Le Canada français, Québec, octobre I9S2. 142 HOMÈRE ÉTAIT-IL GREC ?(descente d’Ulysse aux Enfers), auquel elle donne une portée à la fois géographique et ésotérique.* * * M.Pollet, d’abord, résume, trop brièvement, les travaux des précédents “ homéristes Il a hâte d’en arriver à ceci : Un fait subsiste : nous manquons de renseignements biographiques au sujet d’Homère ; et les Vies d’Homère, y compris celle attribuée à Hérodote, ne sont guère instructives.C’est entendu ! mais de quel auteur de la haute antiquité possédons-nous la biographie complète et sûre ?.Du fait que l’on trouve dans les poèmes homériques l’usage des différents dialectes grecs et que tour à tour l’ionien, le dorien, l’éolien et l’attique y sont employés, on a déduit que ces poèmes étaient l’œuvre de divers rapsodes.Inexact, ainsi présenté.Le demi-wolfianisme d’Egger ne distingue lui, dans la langue d’Homère, que de Vionien avec le souvenir de quelques formes éoliennes.(Donc).Homère n’était pas Grec.Et l’on devine le développement : Il ne serait pas le premier à avoir choisi, pour donner une forme à sa pensée, un idiome étranger, jugé plus apte que le sien à la clarté, à l’éclat, à la compréhension de son œuvre.(Nos lecteurs savent qu’ainsi Dante hésita quelque temps s’il n’écrirait point sa Divine Comédie en notre “langue d’oc”.) M.Pollet ne voit donc plus en Homère l’aède très primitif ne connaissant même pas les signes de l’écriture, mais un lettré polyglotte, une sorte d’alexandrin ou de “ renaissant ”, utilisant la langue de son choix dont il emploie les divers dialectes au gré des nuances qu’il tient à rendre.Amusante déduction! Faut-il démontrer à M.Pollet que, pour employer le gascon où le français ne peut atteindre, il faut être Mon- Le Canada français, Quebec, octobre 1932. HOMERE ÉTAIT-IL GREC ?143 taigne, c’est-à-dire à la fois gascon et français et aussi, pour un peu, “ citoyen du monde ”, bref relever d’une civilisation qui n’en est plus à ses premiers balbutiements P Nous considérons comme plus indiqué de supposer que, venus de toutes les contrées de l’Hellade, soit pour coloniser les îles et l’Asie-Mineure, soit pour porter la guerre devant Troie, les Grecs laissèrent sur place des traces de tous les dialectes d’une langue encore en formation.Voulant célébrer sa patrie, comme c’est le but des poètes épiques, Homère choisit ce langage.Comprenons bien : M.Pollet entend par là que le poète a parlé grec — mais n’est pas Grec et n’a chanté ni la Grèce ni les Grecs.Nous avions cru, jusqu’à ce jour, que le pays chanté par Homère était la Grèce, spécialement peut-être l’Ionie, peut-être encore l’Eolie ; M.F.Sartiaux nous avait même prouvé (1) que le grand aède connaissait admirablement la Troade et avait applaudi au succès des négociants grecs cherchant dans la destruction de Troie l’ouverture de nouveaux marchés en même temps qu’une sorte d’assurance contre toute chance de résurrection d’un empire hittite.Nous nous trompions, il le faut croire.Le pays chanté par Homère, le pays d’Homère, c’est l’Atlantide, non pas l’Atlantide africaine et fantaisiste de Pierre Benoist, mais le pays précis où se réfugièrent les Atlantes une fois disparu leur continent “ à l’extrémité de la terre ” (c’est-à-dire du monde connu par les Anciens).Et M.Pollet fait un grand état de ce que les mêmes mots désignent le pays des Atlantes, les Champs-Elysées et les Enfers ; et aussi le pays où Homère finit ses jours, Pausanias ayant affirmé que celui-ci se retira “ à l’extrémité de la terre C’est là, d’après Homère lui-même, “ que règne le roux Rhadamante et que les hommes passent une vie tranquille ; le temps des neiges, des frimas et des pluies y est court, mais l’air est sans cesse rafraîchi par l’haleine des zéphirs qu’envoie l’Océan”.Ce lieu, qui n’est donc pas chimérique, n’est pas non plus le centre des délices extraordinaires qu’ont prétendu Mme Dacier et bien d’autres traducteurs, mais une contrée de climat tempéré, proche de la mer et où il fait bon vivre, contrée (1) Troie, la Guerre de Troie et les Origines 'préhistoriques de la Question d’Orient, Paris, Hachette, 1915.Le Canada français, Québec, octobre 1932. 144 HOMÈRE ÉTAIT-IL GREC ?située sans doute “ à l'extrémité de la terre ”, mais étant entendu — suggère notre auteur -— que cette périphrase désignait, à l’époque d’Homère, “ un endroit défini “ Un endroit défini ” ?Voilà une affirmation très caractérisée ; voici la démonstration : Virgile nous dévoile le secret : l’extrémité de la terre, nous apprend le grand Initié latin, est le pays des florins et la double embouchure du Rhin, Extremique hominum Morini Rhenusque bicornis ; sur ce point toute l’antiquité est d’accord avec Virgile : le littoral de la Gaule était le bout du monde, déclare Solin ; cette opinion était tellement bien ancrée dans les esprits qu’au Ve siècle saint Paulin, parlant des progrès des missions évangéliques, disait qu’ils s’étaient particulièrement bien opérés dans la Morinie, située à l’extrémité de la terre ; et nous trouvons, dans l'Histoire ancienne des Pays-Bas, de Des Roches, un diplôme de l’an 1156 situant St-Omer, ancienne ville maritime, “ dans le dernier recoin du Globe Voilà donc tout ce qu’on trouve pour nous prouver qu’à l’époque d’Homère l’extrémité de la terre désignait telle région parfaitement définie : Virgile, qui vient huit siècles après Homère ; Solin, médiocre émule de Pline au Ille siècle après Jésus-Christ ; un mot de saint Paulin et un diplôme de 1156 ! Démonstration un peu comique, avec ses allures de kaléidoscope.Analysons ce qui suit.Les Champs-Élysées sont donc situés à l’embouchure du Rhin.Or, “ le Rhin, qui se perd dans les sables au-dessus de Leyde, avait autrefois deux embouchures ”, Flevum et Helium, le bras du Rhin alors nommé Helium coïncidant avec ce qui fut appelé, depuis, “ la grande bouche de la Meuse ”.Et vous ne voudriez pas que le mot Helium eût le moindre rapport avec le grec rjXios (“ soleil ”) : point ! La racine hel ressortit à la langue des pays du Rhin, où elle a donné helische ou helish : les plaines arrosées par l’Helium seront donc les Helisch Kampen, soit les Champs-Élysées : C.Q.F.D.(Mais n’a-t-on pas oublié de nous démontrer l’origine rhénane de “ Kampen ” ?ou bien s’est-on tenu pour satisfait de ce k initial, comme suffisant à nous donner le change ?) Le Canada français, Québec, octobre 1932. HOMÈRE ÉTAIT-IL GREC ?145 * * * M.Pollet a étayé d’une multitude de “ preuves ” accessoires cette “ démonstration ” de fond.Bornons-nous aux plus curieuses : 1°) .Le climat des Champs-Élyséens, tel qu’Homère nous le décrit, est absolument celui des bouches du Rhin, climat salubre, puisque, depuis des siècles nombreux, la Belgique est le pays le plus peuplé, proportionnellement à son étendue.Tudieu ! Homère n’était pas un statisticien ni un démographe, mais un poète.Or, sans rien enlever de son ingéniosité au demi-paradoxe de Taine sur les jeux de la lumière et de la pluie, je doute qu’un poète préfère jamais au soleil de l’Hellade, qu’il lui a été donné de connaître, les brumes néerlandaises !.Je sais telle famille française, arrêtée depuis près de vingt années sur les quais d’un canal flamand, et qui ne se rappelle jamais sans larmes la beauté de notre ciel ! 2°) “ Le roux Rhadamante ” règne aux Champs-Élysées et siège comme juge aux enfers.Il est “ roux ” comme un habitant de Gand ou de Terneuzen, et il s’appelle Rhadamante, parce que radman ou raedman signifie “ conseiller”, dans la langue des Hollandais (lesquels, en 1805, substituèrent encore un raedman à leur stathouder chassé).3°) On se rappelle comme parle l’ombre d’Achille, dans ce même chant XI de YOdyssée : “ J’aimerais mieux être le mercenaire d’un homme voisin de la pauvreté, à peine assuré de sa subsistance, que de régner ici sur qui n’est plus.” Les Champs-Elysées ne sont donc pas un lieu de délices.Mais les Enfers -— qu’il ne faut pas confondre avec le Tarta-re — ne sont pas non plus un lieu de supplice et de désolation; c’était, prétend notre auteur “ le lieu le plus sacré de l’antiquité, le premier sanctuaire de l’initiation, l’endroit consacré à la sépulture des morts ” ; et Pluton y réglait les sacrifices et les cérémonies funèbres ; or, “ les Gaulois, a dit César, se vantaient d’être issus de Pluton ” ! Du coup, notre auteur se récrie : “ Comme ces dieux, quoi qu’on en pense, sont loin de la Grèce ! ” le voilà content de sa démonstration ; un peu plus, il dirait, avec le Sosie de Molière : Le Canada français, Québec, octobre 1932. 146 HOMÈRE ÉTAIT-IL GREC ?Peste t où prend mon esprit toutes ces gentillesses ! 4°) Ici laissons M.Pollet exercer en toute liberté son étonnante sagacité en matière d’étvmologie.D’après notre auteur, uranus ne vient pas du mot grec ovpavos, qui signifie “ ciel ”, mais des deux racines germano-bataves ur (“temps”) et ans ou as (“ chef ”, “ principe ”) “ le grand aïeul”.De même, Saturne, fils d’Uranus, père de Pluton, personnifie “ la saison des Semailles ” (ur, “temps ” ; sadem, “ ensemencer ”) ; que, si les Grecs l’appellent XP^os, ce Chronos-là, — qu’on a tort d’écrire avec un x> ne veut pas dire “ temps ”, mais “ couronne ” (croone cf.Kronprinz, (Kronstadt, etc.).Je passe sur la démonstration relative aux trois femmes de Saturne xP^os Enfin , “ Atlantide ” vient de aie, “ nourriture ”, et land “ pays ” : les Champs-Elysées sont un pays nourrissant, c’est-à-dire fertile (7roÀu-
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