Le Canada-français /, 1 novembre 1932, Autour de notre français
Le coin du Parler français AUTOUR DE NOTRE FRANÇAIS Bouquets d’anglicismes Le mot anglicisme a une double signification.Dans son sens primitif, il est synonyme d’idiotisme anglais; il se dit des formes de langage propres à la langue anglaise.Telle est, pour ne donner que cet exemple, la locution you are right.Dans sa seconde acception, il s’entend spécialement de toute forme de langage propre à l’anglais, que l’on introduit abusivement dans une autre langue.C’est ainsi que l’on dit — et avec raison, hélas ! — que le français du Canada contient beaucoup d’anglicismes.On peut faire un anglicisme en écrivant, comme en parlant ; car faire un anglicisme, c’est emprunter à l’anglais une façon de parler ou d’écrire qui n’est pas admise dans la langue française.Nous commettons des anglicismes lorsque nous prononçons tchèk le mot français chèque ; lorsque nous appelons lôfeur le fainéant, le vagabond ; lorsque nous donnons au substantif français application le sens de demande, de supplique, ou à la locution française en rapport avec le sens de relativement à, de concernant; lorsque nous disons souscrire une somme, au lieu de souscrire pour une somme ; lorsque nous omettons l’article devant les noms géographiques Ontario, Manitoba, non précédés d’un terme générique ; lorsque nous employons des tours comme il est rumeur que, — somme à être distribuée, — placer des fils sur, le long de, à travers, au-dessus de ou sous un chemin ; et aussi lorsque, imitant les Anglais, nous orthographions le mot adresse avec deux d, le mot offense avec un c au lieu d’une s ; lorsque nous mettons un point après les abréviations Mr, No, mises pour Monsieur, Numéro ; lorsque nous écrivons 9.30 hrs.au lieu de 9 h.30 ; etc., etc.Dans la forme 9.30 hrs., il y a une jolie touffe d’anglicismes.D’abord, si 9.30 hrs.signifie neuf heures et demie en Le Canada français, Québec, novembre 1932. 254 AUTOUR DE NOTRE FRANÇAIS anglais, 9.30 heures ne peut s’entendre, en français, que de neuf heures et trente centièmes d’heure, soit neuf heures et dix-huit minutes.De plus, si l’abréviation de l’anglais hours est bien hrs., celle du français heure est h., au pluriel comme au singulier.Enfin, si hrs pouvait s’employer en français comme abréviation d'heures, ce serait une faute de placer un point après cette abréviation ; en français, on ne doit pas, comme en anglais, mettre de point après une abréviation qui contient la dernière lettre du mot abrégé.Lorsque nous employons la forme 9.30 hrs.dans un texte français, nous commettons donc trois anglicismes bien conditionnés.La forme 9.30 hrs.n’est pas la seule, malheureusement, où les anglicismes tallent.Des bouquets d’anglicismes, il en pousse un peu partout, jusque sur les enveloppes, où il n’est pas rare de voir des adresses comme celle-ci : Mr.Chas.Hughes St.Simon No.5, ave.Ste.Elizabeth Ville LaSalle Co.Jac.Cartier Qué.Dans cette adresse, il n’y a pas moins de vingt fautes, dont dix-huit anglicismes ; et cela sans tenir compte de la pratique américaine, qui s’est introduite récemment chez nous, d’aligner verticalement le commencement des lignes, dans les adresses.En voici le relevé : 1° En français, on ne doit pas, comme en anglais, mettre un point après l’abréviation Mr ; 2° L’abréviation de Charles est Ch.en français, non pas Chas., comme en anglais ; 3° Quand une abréviation (telle que Chas) contient la dernière lettre du mot abrégé, elle n’est pas suivie du point en français, comme en anglais ; 4° Si, en anglais, on ne met pas le trait d’union entre les prénoms, il faut le mettre en français entre Charles et Hugues ou leurs abréviations ; 5° Hughes est un mot anglais, un nom de famille ; en français, on écrit Hugues, quand il s’agit d’un prénom ; 6° S’il s’abrège en anglais, le mot Saint, lorsqu’il est partie constitutive d’un nom propre de personne, ne s’abrège pas en français, sauf dans les notes ; Lk Canada fbavçais, Québec, novembre 1932. AUTOUR DE NOTRE FRANÇAIS 255 7 ° Lorsque le mot Saint s’abrège en français, on ne met pas de point après l’abréviation St, comme on doit le faire en anglais ; 8° Contrairement à l’usage suivi en anglais, le mot Saint, lorsqu’il est partie constitutive d’un nom propre de personne, doit en français se lier au mot suivant par le trait d’union ; 9° En français, on ne met pas, comme en anglais, de point après l’abréviation No ; 10° L’abréviation d’avenue est av.en français, non pas ave., comme en anglais ; 11° Lorsqu’on abrège le mot Sainte en français (ce qui n’est pas recommandable, s’il est partie constitutive d’un nom propre de rue), on ne met pas, comme en anglais, de point après l’abréviation Ste ; 12° Contrairement à l’usage anglais, les mots Saint et Sainte, lorsqu’ils sont parties constitutives de noms propres de rues, de lieux, doivent en français se lier au mot suivant par le trait d’union ; 13° En français, on écrit Élisabeth, non pas Elizabeth, comme en anglais ; 14° Lorsqu’une dénomination de ville est précédée du terme ville, il faut mettre la préposition de entre ces deux noms ; 15° S’il est permis, en anglais, de mettre une majuscule dans le corps de certains noms propres, cet usage n’est pas admis en français, ainsi que nous le montrerons plus loin ; 16° Co.est l’abréviation de l’anglais County ; l’abréviation du français Comté est Ctê ; 17° Il faut mettre la préposition de entre le terme générique comté et un nom propre de comté ; 18° Si Jac.peut s’employer en anglais comme abréviation de Jacques, en français il faut écrire Jacq.; 19° Contrairement à ce qui se pratique en anglais, il faut, en français, lier par le trait d’union les noms dont se compose un nom propre de lieu, et écrire en conséquence Jacques-Cartier ; 20° Qué.est une abréviation calquée sur l’anglais Que.; en français, l’abréviation comprend ordinairement la syllabe initiale du mot abrégé et la première articulation de la syllabe suivante, ; abréviation régulière de Québec est donc Québ.; mais Qu.et Q.pourraient s’employer aussi, croyons-nous, à condition de ne pas prêter à équivoque.Le Canada français, Québec .novembre 1932. 256 AUTOUR DE NOTRE FRANÇAIS Et voilà ! Une douzaine et demie d’anglicismes et deux solécismes dans une adresse de quinze mots ! C’est mieux qu’un bouquet ; c’est presque une gerbe ! Un anglicisme de typographie U n’y a pas seulement des anglicismes de prononciation, de vocabulaire, de syntaxe, d’orthographe, de ponctuation.Au témoignage d’un collaborateur de la Revue de Philologie française, M.Gougenheim, il y a aussi des anglicismes de typographie ; et c’en serait un de mettre une majuscule dans le corps d’un nom propre ne formant qu’un seul mot, d’imprimer, par exemple, LaFontaine, LeMay, DeCelles, DuRocher, Desllets, sans séparation entre les deux éléments qui composent chacun de ces noms de personnes, puisque ce philologue français reproche à un auteur canadien-français de commettre des anglicismes en écrivant son propre nom de cette façon et aussi en laissant imprimer DuGuesclin, LeGal, LaRochefoucauld, DesLoges, DuBellay, lorsqu’il faut écrire du Guesclin, Le Gai, La Rochefoucauld, des Loges, du Bellay.Cela est devenu une habitude, chez nous, de mettre des majuscules dans le corps des mots employés comme dénominations de personnes.Il suffit de jeter les yeux sur le premier journal venu, sur certains ouvrages même, pour constater comme elle est générale.Avons-nous, ainsi que le pense M.Gougenheim, emprunté cet usage aux Anglais, qui impriment couramment MacGill, MacMahon, MacDuff, MacDonald ?D’où qu’elle nous vienne, cette façon d’écrire ou d’imprimer les noms propres est vicieuse.En français, la première lettre d’un mot peut seule être majuscule ; et si un nom propre est composé de plusieurs mots non fondus ou agglutinés en un seul, il faut les séparer les uns des autres, car la règle qui prescrit d’espacer les mots s’applique à ceux dont sont composés les noms propres comme aux autres.Il faut donc écrire Lafontaine, La Fontaine ou la Fontaine, Lemay, Le May ou le May, Decelles, De Celles ou de Celles, etc.Les formes LaFontaine, LeMay, DeCelles, ne sont pas plus admissibles que ne le seraient les formes ThéoPhile, EuGène, DieuDonné ou CharleMagne.Le Canada français, Québec, novembre 1932. AUTOUR DE NOTRE FRANÇAIS 257 L’emploi de majuscules dans le corps des mots répugne tellement au bon usage, en France, qu’on y imprime toujours en deux mots, avec ou sans le trait d’union, même les noms propres anglais où entre le préfixe Mac.Le bottin de Paris, par exemple, donne les noms suivants : Mac-Carthy, Mac Dougall, Mac-Henry, Mac Intyre, Mac Kay, Mac Nab, Mac-Mahon, Mac-Avoy, Mac Garrey.Évitons donc les majuscules dans le corps des mots, ou séparons les mots dont se composent certains noms propres.Écrivons ou imprimons La Fontaine, Le May, De Celles, La Salle, ou Lafontaine, Lemay, Decelles, Lasalle, selon l’usage reçu.“ C’est-il pire qu’honorable ?” Chauveau raconte cette anecdote, dans ses Souvenirs et Légendes : “ L’honorable M.J.-E.Turcotte, ancien président de l’Assemblée législative, avait fait don d’un terrain à la ville des Trois-Rivières pour une place publique, qui fut appelée le boulevard Turcotte.Un électeur de son comté entendant parler de cela dit : “ Cré Jos.Turcotte ! Il est bien pour avoir “ toutes les places ! Us l’ont bien fait boulevard ! C’est-il “ pire qu’honorable ?” Récemment, on a donné à une route le nom de boulevard Alexandre-Taschereau, en l’honneur du premier ministre de notre province, et, comme l’électeur dont parle Chauveau, quelqu’un s’est peut-être demandé si boulevard n’est pas pire qu’honorable.Nous ne nous proposons pas de rechercher ici si boidevard est pire qu’honorable ; chacun sait d’ailleurs que boulevard ne peut se dire correctement que d’une large voie bordée d’arbres et établie autour d’une ville ou dans l’intérieur d’une ville.Ce que nous voulons souligner dans la phrase “ C’est-il pire qu’honorable ?”, c’est l’emploi de pire avec l’acception de plus ou de mieux.Cet emploi à contresens de pire est assez fréquent chez nous.On n’en trouve que deux exemples dans le Glossaire du Parler français au Canada : “ Ces enfants sont pires que des frères ” (ils s’aiment plus que des frères), et “ Le vieux est alerte, il est pire qu’une jeunesse ” (il se porte mieux qu’un jeune homme ) ; mais il ne faudrait pas chercher Le Canada français, Québec, novembre 1932. 258 AUTOUR DE NOTRE FRANÇAIS longtemps pour faire une abondante cueillette de phrases où 'pire prend le sens de plus, de mieux ou de meilleur.Qui n’a pas entendu dire d’un homme infatigable : “ Il est pire qu’une machine” ?—d’une femme qui est très laborieuse : “Elle est encore pire que son mari”?—d’un cheval qui trotte très vite : “ Ce cheval est pire qu’un engin ” ?— d’un breuvage trop sucré : “ C’est pire que du sirop ” ?— d’une réunion nombreuse de parents : “ C’est pire qu’une noce ” ?D’où nous vient cette habitude d’employer pire à contresens ?A-t-elle pris naissance chez nous ?ou nos pères l’ont-ils apportée de France ?Le Glossaire ne nous renseigne pas complètement sur ce point.Tout ce qu’on y trouve, c’est que pire s’emploie en Suisse comme chez nous, avec le sens de plus, de mieux et de meilleur.Évidemment, il ne peut être question de rattacher nos façons de parler à celles de la Suisse romande ; mais quand une locution a cours en Suisse comme au Canada, il n’est pas téméraire d’affirmer quelle est originaire de France.C’est d’ailleurs le cas de l’emploi à contresens de l’adjectif pire.Un lexique tout récent de M.Félix Boillot, le Français régional de la Grand’Combe, nous permet d’établir que cet emploi est commun en Franche-Comté.“ Pire, y lit-on, a souvent en fr.rég.le sens de “ plus ” ou de mieux ” : Ces deux cousines s’aiment si fort, elles sont pires que des sœurs, ces deux cousines se chérissent, elles s’aiment mieux que des sœurs.” Et Zéliqson, dans son Dictionnaire des patois romans de la Moselle, signale, lui aussi, l’emploi de pire dans le sens de plus, davantage, à un plus haut degré, avec cet exemple : “ C’at pire qu’è lè nace ”, c’est plus beau qu’à la noce.Cette façon de parler est donc courante dans l’est de la France, et c’est sans doute de là qu’elle a pénétré en Suisse.Au témoignage de Bauche, on l’entend parfois à Paris même, dans le langage populaire.Le remplacement d’une locution par son contraire ne répugne aucunement au bon usage.Sacré ne s’emploie-t-il pas au lieu de maudit (un sacré animal) ?Ne dit-on pas couramment de celui que l’on a mécontenté : “ Il va me bénir ” ?— de celui qui est mal élevé : “ Il a de belles manières ! ” ?— d’un discoureur ennuyeux : “ C’est un foudre Le Canada français, Québec, novembre 193*. AUTOUR DE NOTRE FRANÇAIS 259 d’éloquence ” ?Cette interversion des contraires est une figure de mots bien connue, l’antiphrase, à laquelle on recourt, particulièrement pour railler quelqu’un ou pour adoucir ce que le mot propre peut avoir de choquant.La phrase interrogative de l’électeur dont parle Chauveau n’est pas correcte, cela va sans dire ; mais, dans un écrit satirique, l’antiphrase est-ce mieux qu’honorable ?ne manquerait ni de piquant ni de correction.Louis-Philippe Geoffrion.Le Canada pbançais, Québec, novembre 1932.
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