Le Canada-français /, 1 janvier 1933, Montcalm et ses historiens (suite)
Histoire ET SES HISTORIENS (Suite.) Par l’ensemble de ce que nous avons écrit, tout le cas que nous faisons de M.Thomas Chapais apparaît clairement.Celui qui livrait au public, en 1904, Jean Talon la plus belle étude biographique canadienne, selon l’abbé Adélard Desrosiers (à moins que ce ne soit le Marquis de Montcalm?) — avait le courage d’entreprendre et de parfaire l’étude approfondie de Louis-Joseph de Montcalm, seigneur de Saint-Véran et de Candiac.La difficulté du travail consistait en ceci que l’abbé Casgrain avait déjà sur le sujet une œuvre vraiment imposante et fouillée.Les documents nouveaux ou non utilisés étaient rares en la matière.Les Mémoires et Observations de M.le chevalier de la Pauze, inédits ou inutilisés jusqu’à 1911, n’ont peut-être pas donné autant qu’on était en droit de l’espérer à une première lecture.(On peut examiner à cet effet les pages 245, 247, 248, 403, 417, 658, etc., où M.de la Pauze est plus particulièrement cité.) Le grand mérite de M.Chapais est sans doute de nous avoir livré le vrai visage de Montcalm.Il a su démêler le vrai du faux à travers la littérature infinie du sujet, et il a fait apparaître un Montcalm dont la vérité ne sera plus mise en doute, dont l’immortelle beauté honorera à jamais la nation dont nous faisons partie.Et il y a là un service magnifique rendu à notre race, surtout a la jeunesse qui trouve tout de suite dans le Montcalm de M.Chapais, la vérité intégrale et la sympathie dont le marquis de Saint-Véran a été trop souvent privé.Sans compter les aperçus tout à fait nouveaux sur plus d’un sujet passionnant.La France a-t-elle abandonné sa colonie en 1759 P M.Chapais répond absolument non.Et il établit que la mère patrie, à quelque abaissement que fût descendue la société française au milieu du XN IIIe siècle, a voulu sauver le Canada ; que pour ce faire, elle a tenté une descente sérieuse dans les Iles Britanniques Le Canada français, Québec, janvier 1933.1484 MONTCALM ET SES HISTORIENS 403 près de cinquante ans avant Napoléon et son camp de Boulogne — et que seule la destruction de ses flottes a empêché que 65,000 soldats français ne fussent jetés en Angleterre et en Écosse.Les faits sont là.Ils contredisent les envolées de plus d’un orateur canadien ; nos historiens les plus réputés en peuvent être inconsolables : mais qu’y faire ?Une des discussions les mieux réussies du livre, c’est sans doute celle dans laquelle M.Chapais prend à partie Parkman, qui, s’appuyant sur Pouchot, prétend que Montcalm a hésité sur l’endroit où il devait rencontrer Abercromby le 8 juillet 1758.Mettant sur la table tous les documents connus, l’auteur nous fait constater que Pouchot est seul à tenir cette opinion infiniment dommageable à la gloire de Montcalm (seul parmi les témoins auxquels on peut se fier).Les autres documents disent que dès le 1er juillet, Montcalm avait déterminé l’endroit où il tenterait de vaincre.{Relation de la victoire, 8 juillet 1758, aux Arch, du ministère de la guerre.) Le général le dit à Doreil dans un billet écrit le 6 juillet : “ A la contenance de l’ennemi, je vois qu’il tâtonne ; si, par sa lenteur, il me donne le temps de gagner la position que j’ai choisie sur les hauteurs de Carillon et de m’y retran-cer, je le battrai.” (Chapais, p.415.) Alors comment expliquer le document Pouchot ?c’est que Montcalm a donné l’occasion à ses officiers de dire leur avis sans les gêner.“ Mais Montcalm n’était ni irrésolu, ni hésitant ; il faisait preuve au contraire d’une résolution et d’une clairvoyance admirables, dans la situation presque désespérante où il se trouvait placé.” Un historien français de grande compétence, M.Joannès Tramond, a soutenu dans l’imposante Histoire des Colonies Françaises, publiée en 1929, que Abercromby, ayant donné le temps aux Français de se retrancher, ne pouvait plus faire une attaque fructueuse le 8 juillet 1758.La page 417 de M.Chapais montre au grand jour qu’il n’était pas trop tard, que le général anglais pouvait “ prendre le temps de transporter son artillerie devant les positions françaises, et faire voler en éclats les retranchements ”, ou bien ériger une batterie sur la montagne du Serpent et forcer nos troupes à déloger, ou bien entourer Montcalm.On est bien obligé d’admettre que l’auteur de Montcalm a raison contre M.Tramond.Le Canada français, Québec, janvier 1933. 404 MONTCALM ET SES HISTORIENS Un autre point que M.Chapais a mis en belle lumière, c’est l’esprit profondément chrétien du marquis.On savait qu’il était mort en croyant.Pendant sa vie, on lui avait reproché certaines critiques peu respectueuses pour l’autorité religieuse.Mais savait-on que Montcalm lisait les énormes in-folios de VEncyclopédie, en tenant compte des précautions utilisées de tout temps chez les catholiques placés en face de l’erreur ?“ J’ai entrepris, écrivait-il à Bourlamaque, la lecture de suite du Dictionnaire Encyclopédique, en sautant les articles que je ne veux pas lire, ceux que je ne puis comprendre.” Ce bout de lettre fait réfléchir.Pourquoi le marquis ne voulait-il pas lire certains articles qu'il pouvait comprendre ?Ne serait-ce pas parce que cette publication était violemment combattue dans certaines de ses parties à cause de son esprit d’irréligion et de sectarisme ?La vie de Montcalm et la logique de son esprit de même que plusieurs de ses lettres nous permettent de le croire.Et si cette page n’est pas absolument concluante, du moins elle intéresse vivement, et montre la variété de choses contenues dans le Marquis de Montcalm de 1911.N’allons pas croire après cela que le livre est un panégyrique.Non, puisque l’on y a mis à nu les faiblesses bien humaines du marquis.Examinez là-dessus les hivers de Montcalm à Montréal ou à Québec.Il n’est pas à l’abri de tout reproche.Mais en comparaison de son entourage — exceptons à ce point de vue Vaudreuil et sa pieuse épouse — quelle dignité ! La caractéristique de M.Chapais historien, c’est de couvrir l’appareil scientifique, c’est-à-dire l’indication minutieuse des sources, d’une forme abondante, quelquefois exubérante, mais où la conviction et la vie débordent de façon extrêmement communicative, sans que l’esprit scientifique ne soit pour un instant banni du livre.Par le ton général, par la franchise évidente et si prenante, par les préoccupations qui ne se démentent à aucun endroit, le Marquis de Moncalm nous paraît porter la marque de la nationalité de son auteur.C’est un livre éminemment canadien.Notre conclusion sur Montcalm est donc celle de M.Chapais : supériorité du général sur Vaudreuil et Lévis au Le Canada français, Québec, janvier 1933. MONTCALM ET SES HISTORIENS 405 point de vue militaire et au point de vue plus général de la loyauté, de la générosité de cœur et d'e l’intelligence.“ On ne saurait lire son Journal et ses lettres sans ressentir une sympathie et une admiration profondes pour le noble cœur et le fier esprit qui s’y révèlent.Le patriotisme et la grandeur morale y parlent le langage le plus émouvant.Tout compte fait, nous estimons que Montcalm était la plus brillante et la plus attachante figure du groupe militaire et administratif auquel étaient liées à ce moment les destinées de la Nouvelle-France.On voyait se manifester en lui non seulement les qualités du soldat, mais celles du penseur, du philosophe, du politique.Par sa culture, son érudition, son expérience, son esprit, son style alerte et sa chaude éloquence, .il dominait et éclipsait la terne et médiocre personnalité de Vaudreuil.Il était aussi supérieur à Lévis, quoique ce dernier eût une valeur incontestable.Montcalm avait plus de connaissances, plus d’élévation d’esprit, plus d’étude, plus d’idées générales.Son lieutenant ne l’emportait sur lui que par la circonspection du caractère et la pondération des facultés.” (P.487-489.) Et ces traits par lesquels M.Chapais met sous nos yeux la physionomie morale de Montcalm ressortent de tout le livre, de l’ensemble des documents, de l’examen des plus remarquables de nos historiens.Même les documents nouveaux qui ne peuvent manquer de temps à autre de surgir tout palpitants de vie et d’authentique vérité du fond des bibliothèques, ne paraissent pas devoir rien changer à nos conclusions.Il semble bien qu’ils ne feront que confirmer ce qui a été exminé de très près par des auteurs nombreux et libres.Je signale le dernier paru, que M.Chapais ne semble pas avoir connu, dont le titre porte : Journal du Siège de Québec du 10 mai au 18 septembre, annoté par Aegidius Fauteux, bibliothécaire de Saint-Sulpice.Voilà un document inédit, publié pour la première fois dans le Rapport de VArchiviste de la Province de Québec, en 1921.Document extrêmement important, d’un intérêt souverain en lui-même et par les notes critiques de rare qualité qui l’accompagnent.Or ce document confirme nos conclusions dans leur ensemble.Voici l’excellente note critique que M.Fauteux écrit en marge du récit que l’auteur anonyme nous fait de la Le Canada français, Québec, janvier 1933. 40G MONTCALM ET SES HISTORIENS bataille des Plaines.Personne ne s’avisera d’utiliser cette note ni le texte qu’elle commente, en faveur de Vaudreuil.Le récit que l’auteur nous fait de la bataille des Plaines d’Abraham est nécessairement sommaire ; c’est le récit d’un bourgeois qui n’a pu entendre que de loin le bruit de la fusillade et qui a recueilli les bribes d’information qu’il a pu dans le brouhaha de l’heure.Le témoignage n’a donc pas la même autorité que s’il provenait d’un participant à l’action, et il ne saurait suffire à départager les historiens qui continuent à se battre sur le dos de MM.de Vaudreuil et de Montcalm pour savoir qui est responsable de la défaite du 13 septembre.Cependant le témoignage n’en est pas moins contemporain, et à ce point de vue il a sa valeur.L’explication que donne notre Journal du retard des troupes n’est certes pas favorable à M.de Vaudreuil.Est-il vrai que le gouverneur faisait arrêter les soldats au pont de la Petite Rivière ?L’auteur a dû l’entendre dire, et ne l’a pas inventé.Quoique il ne se soit pas montré trop sympathique au gouverneur tout lelong de son Journal, il ne paraît pas, d’un autre côté, flatter M.de Montcalm plus qu’il ne convient.Notons aussi comme l’accusation contre Vaudreuil est fortement aggravée quelques lignes plus bas.Après avoir paru sur la côte, étant en calèche, M.de Vaudreuil aurait repassé le pont de la Petite-Rivière où au moins 3 à 4,000 hommes auraient été arrêtés.R peut arriver d’ailleurs que l’auteur ait été de l’événement un témoin plus proche qu’on ne croit.Il était de ceux campés non loin de chez Giroux, sous la côte d’Abraham ; aux premières approches de l’ennemi, il a dû fuir avec ses compagnons et tout naturellement dans la direction du pont de la Petite Rivière qui leur eût permis de traverser du côté le plus sûr, vers le Camp de Beauport.Vous voulez que je vous apporte ici même le texte du Journal du Siège de Québec?Le voici : 1759, 13 septembre.Enfin sur les 8 ou 9 heures M.de Montcalm ayant été averti y est accouru avec quelques troupes de terre et de la marine et s’est allé poster au-dessus de la porte Saint-Louis, ayant disposé son monde de façon à en imposer aux ennemis en attendant le reste des troupes et Canadiens, les ennemis se sont aussi arrêtés ne doutant pas qu’il allait leur livrer bataille ; M.de Montcalm impatient de ce que son monde ne venait pas, ignorant que M.de Vaudreuil les faisait arrêter au pont delà Petite Rivière, quoique il n’eût tout au plus que 2,500 à 3,000 hommes, il prit la résolution d’aller attaquer les ennemis.Pendant l’action M.de Vaudreuil a paru sur la côte étant en calèche, sa vue n’a fait qu’augmenter la déroute, et lui-même a décampé aussitôt et a repassé le pont de la Petite Rivière où il y avait au moins 3 à 4,000 hommes qui y avaient été arrêtés.Le Canada français, Québec, janvier 1933. MONTCALM ET SES HISTORIENS 407 Ne ménageons donc nos admirations ni pour Montcalm ni pour Lévis, mais marquons les différences et n’ayons crainte de préférer Montcalm à Lévis et de le croire très supérieur à Vaudreuil.Quand un général a pris Chouaguen dans des périls infinis (1756) ; quand ce même général a réussi à s’emparer de William-Henry (1757) et que, laissant l’ennemi en liberté parce qu’il ne peut pas le nourrir, il débarrasse le terrain jusqu’au fort Édouard ; quand on a pu avec 4,000 soldats bloquer et battre 15,000 Anglais et faire écrire avec vérité que “ si l’avantage de la campagne de 1758 restait à l’Angleterre, la gloire des armes appartenait à la France” à cause de l’immortelle victoire de Carillon ; quand on a à son crédit la journée du 31 juillet 1759 — Montmorency ; quand enfin, pour qu’on subît la défaite, le 13 septembre de la même année, il a fallu que Vaudreuil s’opposât à ce que le régiment de Guyenne fût à l’Anse-au-Foulon le 12 septembre, Vergor au lit le 13, avant l’aube, au Foulon même, que Bougainville n’entendît rien de tout le bruit qui se faisait sur le terrain qu’il était tenu de couvrir, et que Ramzay refusât ses canons pour la bataille qui allait livrer la colonie aux Anglais, en vérité, quand il faut de si nombreuses et de si funestes circonstances pour qu’un général perde la victoire en même temps que la vie, ce général reste un héros dans sa défaite même.Est-il sûr qu’un autre capitaine, fût-ce le vainqueur de Sainte-Foy, le 28 avril 1760, eût mieux rempli la carrière et qu'il eût nimbé d’une gloire plus éclatante le front de la Patrie ( l) ?Abbé Georges Robitaille.(1) Nous n’avons pas examiné tous les historiens de Montcalm, parce que non omnes omnia possumus.Ensuite tous les auteurs d’importance sont utilisés par nos grands historiens, tel par exemple, l’ouvrage si remarquable de Francis Parkman, Montcalm and Wolfe, en deux tomes.Enfin, sur les choses canadiennes, l’examen prouve que nos auteurs sont mieux instruits que les Européens ; ils en connaissent mieux les détails.Ils ont davantage les préoccupations qui se rencontrent au Canada.Consultez tout de même l’énorme bouquin Histoire des Colonies Françaises et de V Expansion de la France dans le monde, tome 3, Y Amérique.(Chez Plon, 1929.) L’ouvrage est composé sous la haute direction de M Gabriel Hanotaux Trois auteurs se partagent la besogne, et même quatre si l’on compte Y Introductiony de M.Hanotaux.Charles de la Roncière est l’auteur Le Canada français, Québec, janvier 1933. 408 MONTCALM ET SES HISTORIENS de la 1ère partie : Colonies éphémères et colonies perdues.Le Canada après le traité d'Utrecht échoit à M.Joannès Traraond ; VAcadie et la Louisiane à M.Émile Lauvrière.Nous nous plaisons à dire que le Canada après le traité d’Utrecht de M.Joannès Tramond est une reconstitution historique d^une belle sobriété.Malgré certaines obscurités ou imprécisions, dues sans doute en grande partie à l’extrême brièveté du travail (à peine cent pages pour couvrir cinquante années: 1713-1763), l'auteur est fort bien renseigné.Ses conclusions, en général, sont au point.Voici comment il présente Montcalm, (p.160) : “ Louis-Joseph de Montcalm-Saint-Véran était un militaire de métier et de cœur, qui avait les plus beaux états de services ; le souci de son devoir professionnel et celui de la gloire étaient les seuls qui le conduisaient ; on l’avait envoyé faire la guerre au Canada, il la fit, sans jamais se plaindre des sacrifices et des dangers ; soldat magnifique, il était au combat audacieux au-delà de toute prudence, et savait manier les hommes ; les miliciens canadiens et les sauvages ne lui manquèrent jamais, non plus que ses propres troupiers, et il en sut tirer des efforts au-délà du possible.Mais très vite il avait jugé la situation: les forces dont il disposait ne pouvaient se renouveler, tandis que celles de l’adversaire ne cesseraient de grandir ; il était impossible de porter à celui-ci un coup mortel ; la défaite finale était donc certaine et il n’y avait qu’à tenir le plus longtemps possible, avec l’espoir que la paix générale surviendrait avant que rien d’irréparable ne fût acquis.” Le Canada ïkanvais, Québec, janvier 1933.
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