Le Canada-français /, 1 janvier 1933, L'utilité des études économiques
Sociologie L’UTILITÉ DES ÉTUDES ÉCONOMIQUES Le cycle de la vie moderne et ses exigences ont ouvert, aux confins des sciences séculaires, des avenues nouvelles où l’esprit curieux et avide de savoir aime à pénétrer.Presque chaque jour cette soif de connaître amène la découverte d’éléments nouveaux à des problèmes qui ont hanté les générations antérieures.Cette incessante inquiétude, et j’entends par là le désir inassouvi de parfaire nos connaissances, est un des plus beaux fleurons de l’intelligence humaine.L’individu qui ne désire rien apprendre, qui se satisfait de son savoir, rabaisse son intelligence et se prive d’un des plaisirs les plus délicats.Sans doute tout le monde n’est-il pas doué au même point, car dans le domaine de la science il y a peu d’appelés et moins encore d’élus, mais sans prétendre au rang des savants nous pouvons, dans des sphères plus humbles, aiguiser ce regard intérieur qu’est le sens de l’observation, développer le jugement, élargir les horizons de nos pensées, participer au mouvement des idées.Souvent l’on nous a invités à porter nos regards sur la nature en étudiant sa flore, sa faune et ses minéraux ; il nous a été suggéré de chercher dans le passé du pays qui nous a vus naître des enseignements de vie ; d’autres ont montré l’évolution des mœurs, de la littérature.Je voudrais à mon tour indiquer quelles sources intarissables de réflexions peuvent faire surgir les connaissances que l’on groupe sous le nom de Sciences sociales, économiques et politiques.Ce serait une erreur de croire que ces sciences sont nouvelles ; elles faisaient, déjà dans l’antiquité, l’objet de recherches de la part d’esprits dont le renom est venu jusqu’à nous : Aristote et Platon, entre autres, ont conçu des systèmes d’économie politique fort avancés.Il est vrai que ces sciences n’ont acquis droit de cité dans nos programmes Le Canada français, Québec, janvier 1933. 444 l’utilité des études économiques d’enseignement que depuis quelques années, bien que leur place soit toute désignée à côté de la philosophie, de l’histoire et du droit.Si l’on a méconnu longtemps la valeur de ce genre d’études, c’était pour faire une plus large part aux sciences positives ayant des fins immédiatement pratiques.Quelque chose a changé puisqu’aujourd’hui des chaires ont été créées dans la plupart des universités du monde pour traiter des questions sociales, économiques ou politiques et que ces mêmes questions figurent au programme des grands collèges ; ce n’est rien moins que la voix si autorisée de Léon XIII qui en consacré l’importance par son encyclique à jamais célèbre Rerurn novarum à laquelle Notre Très Saint Père vient de donner une suite adaptée aux conditions actuelles en répandant l’encyclique Quadragesimo anno.Étudier les relations des individus entre eux sous l’angle social, économique ou politique est l’essence même du but proposé.Or une telle diversité de points de vue exige une méthode analytique qui permette de donner à chaque phase l’amplitude d’examen qu’elle requiert.Je ne saurais prétendre à donner fût-ce même un aperçu de ce que doit être cette méthode, tout au plus puis-je faire une nomenclature des sciences qui se conjuguent sous le titre générique de Sciences sociales, économiques et po-ques : philosophie sociale, économie sociale, économie poli-litique, science politique, finances privées et publiques, droit international, politique extérieure, histoire des doctrines économiques, législation industrielle, hygiène sociale, géographie humaine, sociologie.Voilà un programme d’études extrêmement vaste et varié qui ne peut manquer d’être attrayant pour quiconque aime à se cultiver.Je ne puis, dans le cadre de cet article, que retenir quelques-unes seulement parmi ces branches, sans d’ailleurs que cette sélection implique une gradation dans l’intérêt qu’elles offrent.Dès la naissance les individus bénéficient des institutions fondées par leurs prédécesseurs, d’une expérience qu’ils n’acquièrent eux-mêmes que peu à peu ; ils contractent ainsi une somme d’obligations et de dettes : ce sont les devoirs envers la famille, envers les concitoyens, envers la société.A mesure qu’ils avancent dans la vie, leur apport social leur confère certains droits et ils attendent à leur tour que la collectivité les protège.Enfin les conditions de l’existence Le Canada français, Québec, janvier 1933. l’utilité des études économiques 445 étant inégales il peut naître de ces inégalités des antagonismes ou des abus et chaque être humain a droit à être traité avec justice.Voilà très succinctement indiqué le champ de l’économie sociale et de la philosophie sociale qui étudient par exemple les rapports des ouvriers avec leurs patrons, la création des syndicats, les diverses formes du socialisme, ou encore les lois de protection de la famille.Si de l’ordre moral nous passons à l’ordre matériel pour étudier les relations des individus entre eux, nous verrons comment s’organise la vie collective des peuples, comment les efforts coordonnés de milliers d’être arrachent à la nature de quoi pourvoir à leurs besoins.Le même homme qui est né débiteur de la société, qui a vécu en parasite durant de nombreuses années, entre à son tour dans la phase productive : il travaille, échange, vend ou consomme les fruits de son industrie.La grande loi de solidarité apparaît véritablement forte lorsqu’on l’examine suivant les données de l’économie politique et ce n’est pas le moindre mérite de cette science que de mettre ainsi en relief l’harmonie de l’association des individus.La Géographie humaine viendra nous montrer à son tour que les hommes solidaires entre eux sont également dépendants du milieu où ils vivent.Et ce rapprochement, qui n’est pas fortuit, des individus et de la nature fait encore mieux comprendre les rythmes de l’activité humaine et l’ordre qui doit y présider.Ce rêve d’harmonie universelle a séduit maints penseurs depuis l’antiquité, mais tous diffèrent dans le choix des moyens de le réaliser.L’étude de l’évolution des idées économiques, des doctrines, reprises dans l’esprit de l’époque qui les a vues naître, nous met en garde contre l’emprise d’une chimère inaccessible à notre nature humaine, mais aussi elle nous fait prendre contact avec des esprits foncièrement généreux, qui ont cherché le bonheur de leurs contemporains et si leurs formules ne furent pas toujours heureuses il n’en reste pas moins à leur actif cette aspiration vers le mieux qui est déjà très louable.Du domaine des idées pures l’on est passé à la pratique ; la charité devenue une vertu agissante a donné naissance à un faisceau d’œuvres sociales, apanage qui peut nous rendre fiers de la civilisation chrétienne qui les a engendrées.En étudiant leur fonctionnement nous touchons du doigt bien des plaies sociales, pour voir en même temps les remèdes Le Canada fbançais, Québec, janvier 1933. 446 l’utilité des études économiques ou palliatifs que la générosité et la bonté d’âme se sont ingéniées à trouver.Dans l’ordre politique une série non moins intéressante de faits est à étudier ; c’est d’abord la formation des états, leurs constitutions et les différents régimes de gouvernements, puis les relations de ces états avec leurs constituants soit au point de vue législatif, soit au point de vue de la gestion des intérêts collectifs, enfin les rapports des états entre eux.De nos jours grâce aux immenses progrès accomplis, les individus se déplacent très rapidement, les frontières n existent pour ainsi dire plus, les nouvelles parcourent le monde comme l’éclair, la vie des peuples les plus éloignés nous devient familière.Dans ce tourbillon qui eût affolé nos ancêtres, les événements ont un caractère fulgurant et sont souvent démesurément grossis par les journaux.Les connaissances qu’apporte le groupe des sciences politiques permettent de rétablir une juste appréciation des faits.Le côté pratique n’est pas négligé ; en étudiant la législation industrielle, les finances publiques, la science politique, on s’initie aux difficultés inhérentes au gouvernement des peuples.A la lumière des principes, les grandes questions controversées, comme le libre-échange et le protectionnisme, le rôle des états, les mesures légales de protection des individus, des familles, prennent une plus grande signification.Enfin les éléments de comptabilité, de droit commercial et de science financière permettent de juger à meilleur escient les institutions commerciales et industrielles ou préparent à la mise sur pied d’entreprises nouvelles.Ce très bref tableau synoptique des sciences sociales, économiques et politiques saura, j’espère, montrer l’étendue de leur domaine.Est-il bien besoin maintenant d’insister sur le caractère d’utilité qu’elles peuvent avoir dans la formation intellectuelle ?Ne pressent-on pas de quelle marge elles élargiront la culture de ceux qui se livreront à cette étude ; et il n’est pas douteux que même dans le domaine matériel ils n’en tirent avantage.Quels sont ceux qui sont appelés à faire ces études ?la plupart d’entre nous puisqu’elles sont utiles à l’avocat, au notaire, à ceux des professions libérales comme aux négociants, employés de commerce ou de banque, journalistes et financiers.Mais surtout ceux qui se préparent à jouer un rôle dans le gouvernement de leur pays ou de leur Le Canada français, Québec, janvier 1933. l’utilité des études économiques 447 ville, ceux qui désirent se renseigner avant de prendre parti, ceux qui aiment à juger par eux-mêmes de la valeur des idées et des faits, ceux en un mot qui veulent être, tant pour l’accomplissement de leurs devoirs que pour l’exercice de leurs droits, de véritables citoyens, à ceux-là surtout ces études sont indispensables.C’est d’ailleurs pourquoi nous voyons, en nombre toujours croissant, des dames et des jeunes filles s’y intéresser.A mesure que la femme acquiert des droits égaux à ceux de l’homme, les mêmes questions se posent pour elle et elle doit faire face aux mêmes problèmes.Il n’est pas nécessaire d’avoir une préparation spéciale pour aborder ces études, toute personne dotée d une bonne instruction moyenne peut s’y adonner.D’ailleurs j’oserai dire que tout comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous faisons bien souvent des études économiques sans nous en rendre compte, en feuilletant journaux ou revues où se lisent des commentaires sur la situation économique ou politique de divers pays.Bien plus grand serait le profit de ces lectures s’il y avait à la base de notre appréciation des connaissances théoriques.Dans ce que l’on appelle l’édifice du savoir toutes les sciences apportent des matériaux; aucune ne pourrait cependant se targuer d’en assumer à elle seule la structure ; toutes sont solidaires, s’emboîtent ou s’épaulent, les unes figurent au fronton, d’autres aux fondations ; je crois que par la diversité des ramifications qu’elles plongent dans la vie de l’humanité, les sciences économiques ou politiques peuvent à bon droit être considérées comme le ciment qui réunit les éléments divers de nos connaissances.Elles en sont le ciment mais aussi la parure et je n’hésite pas à dire que sans leur concours il subsisterait une lacune à toute culture qui voudrait être complète.Raymond Tanghe, Docteur es sciences sociales, économiques et politiques.Lk Canada français, Québec, janvier 1933.
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