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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
L'état actuel de nos lettres
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1933-09, Collections de BAnQ.

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Vol.XXI, n° 1.Québec, septembre 1933.LE CANADA FRANÇAIS Publication de l’Université Laval Littérature L’ÉTAT ACTUEL DE NOS LETTRES L’état actuel de notre littérature est sûrement en progrès sur le passé.Incontestablement, depuis dix ans, nos lettres se développent et en abondance et en qualité.Ce qui ne veut pas dire qu’elles sont arrivées dans leur ensemble à un point supérieur de perfection.Il leur reste un long chemin à parcourir pour atteindre les sommets où se sont établies, après des siècles de travail, les littératures européennes.Des critiques de chez nous, pessimistes ou malins, posent encore devant le public la question piquante ou impertinente : avons-nous bien une littérature canadienne ?Partant de ce fait que nous n’avons pas encore de grands dramaturges, des philosophes, des poètes, des romanciers comme ceux qui en Europe sont des maîtres d’œuvres, et qu’au contraire nous avons encore des poètes et des prosateurs comme tels ou tels dont ils se plaisent à critiquer les moins pardonnables défauts, ils en ont conclu que la littérature canadienne n’existe pas.En vain, depuis quinze ou vingt ans, depuis 1900 surtout, s’est-on appliqué à faire connaître cette littérature et à prouver sa vie par le mouvement ; les mêmes défaitistes nient la critique aussi bien que la littérature qu’elle raconte ; ils continuent d’ignorer sa vie.Pauvre abbé Casgrain, père putatif, en 1860, de notre littérature et qui croyait bien en avoir déposé au berceau un authentique nourrisson ! Mais, quoiqu’il en soit des boutades de nos nihilistes littéraires, et du degré de développement qu’avait pu prendre notre littérature jusqu’à il y a dix ans, il est sûr que vers 1920, dès le début de la période d’après guerre, en pleine Le Canada français, Québec, septembre 1933. 6 l’état actuel de nos lettres prospérité économique, nous avons connu une nouvelle et plus abondante prospérité littéraire.La prospérité économique qui suivit la guerre, qui devait pendant quelques années multiplier la richesse nouvelle, jusqu’aux jours récents où on la vit crouler sous ses propres excès, cette prospérité fut elle-même bienfaisante à tous nos organismes de vie intellectuelle.Encore vers 1920, tout ou presque tout était à créer dans l’enseignement supérieur des lettres et des sciences.Nos universités de Québec et de Montréal, vivant avec parcimonie sur des budgets privés de famine, n’avaient pu procurer l’essor suffisant des hautes études.Elles avaient pourvu au plus pressé en organisant les facultés de droit, de médecine, de théologie, et en sanctionnant par le baccalauréat l’enseignement classique secondaire ; mais elles n’avaient pu, — et elle en souffraient toutes les premières, — créer l’enseignement supérieur qui est indispensable à un épanouissement suffisant de la vie intellectuelle.C’est la culture secondaire qui, en général, couronnait de ses insuffisances notre système d’enseignement public.Fort heureusement, la prospérité d’après-guerre vint corriger en bonne mesure cet état de choses.De vastes souscriptions publiques furent menées à bien en faveur de nos universités de Québec et de Montréal ; le gouvernement de la Province voulut concourir lui-même à cette réorganisation universitaire, et ajouta ses millions à ceux qu’avaient déjà assurés les souscriptions publiques.Nos universités appliquèrent surtout à la création de certains enseignements supérieurs, et au développement de ceux qui existaient déjà, ces ressources nouvelles.C’est ainsi qu’à Québec furent établies l’École Normale Supérieure avec sa double section des Lettres et des Sciences, et l’École Supérieure de Chimie.A Montréal, où la succursale de l’Université de Québec venait d’être déclarée autonome, on développa aussi les enseignements littéraires et scientifiques.Cette vie accrue en hauts lieux, se répandit nécessairement dans tous les domaines du savoir : elle contribua à l’enrichissement des esprits et à une plus juste appréciation des valeurs spirituelles.La multiplication des cours publics d’histoire, de littérature, d’art, de sciences a mis en circulation plus d’idées, a fortifié d’autant les courants de vie intellectuelle ; elle a provoqué des efforts Le Canada français, Québec, septembre 1933. l’état actuel de nos lettres 7 nouveaux et elle n’est pas étrangère à cette plus abondante et meilleure production littéraire qui n’a fait que s’accroître pendant ces dix dernières années.Sans doute, les auteurs qui ont fourni depuis dix ans nos meilleurs ouvrages ne sont pas tous des universitaires ; mais ceux-là même qui étaient étrangers à l’Université ont bénéficié de cette atmosphère nouvelle que l’on avait créée, de toutes ces excitations intellectuelles qui ont profondément modifié chez nous depuis dix ans les conditions du travail de l’esprit.Ce fut pour aiguillonner davantage les ambitions, que le gouvernement de la Province, sur l’initiative du secrétaire provincial, M.Athanase David, fonda en 1922 le prix officiel par lequel un jury couronne chaque année les meilleures œuvres parues.Si les concours ne créent pas les talents ni les écrivains, il est certain qu’ils stimulent des amours-propres, des ambitions, et qu’ils occasionnent une plus abondante production, où à travers bien des déchets l’on rencontre souvent des œuvres précieuses.C’est ce qui est arrivé chez nous.Et à ce point de vue les concours David ont fait plus qu’attirer l’attention sur la littérature faite ou à faire ; ils ont contribué à développer le souci de l’art, d’un art meilleur, et ils nous ont valu quelques meilleurs livres.Un autre facteur de ce renouveau actuel contemporain, c’est l’influence même de nos commerces avec la France.Ces commerces s’accroissent de toutes les facilités plus grandes de communication entre les continents.De moins en moins l’océan sépare l’Amérique de l’Europe.Et la jeune Amérique, notre jeune Canada ont encore besoin des moyens plus perfectionnés de culture, des plus anciennes expériences intellectuelles du vieux continent.Les livres et les revues de France apportent plus que jamais chez nous la littérature, la pensée, les méthodes de travail, la culture et tout cet effort splendide qui, dans le monde de la pensée et des arts, tiennent la France au premier rang des nations européennes.Cet exemple de l’activité intellectuelle française ne peut pas ne pas être pour nous une vive incitation au travail, l’invite vers une supériorité toujours plus conforme aux ambitions de notre race.Des bourses d’études, créées par le gouvernement de la province de Québec, ont permis à des équipes toujours renouvelées de jeunes travailleurs d’aller faire soit à Paris, soit en Le Canada françaib, Québec, septembre 1933. 8 l’état actuel de nos lettres provinces françaises, des études supérieures de lettres ou de sciences, de médecine ou de droit, de musique ou d’art : ces boursiers prennent là-bas des méthodes de travail ; ils y développent ce goût du savoir, ce goût de la beauté artistique, de la création et de la recherche qu’ils rapportent au Canada comme un précieux élément de vie intellectuelle.Mais pour un peuple comme le nôtre, jeune, qui se glorifie de son passé, assurément, mais qui vit surtout dans l’avenir, dans le rêve légitime de ses futures destinées ; pour un peuple qui grandit, qui peu à peu se détache de tous les liens qui tenaient captive ou soumise sa jeunesse politique, il y a une autre cause qui l’incite plus que toutes à se créer une toujours meilleure vie intellectuelle, c’est l’avènement prochain, ou plutôt c’est la conscience actuelle de sa majorité.Le Canada croit avoir enfin 21 ans ! On sait l’évolution de plus en plus rapide des Dominions britanniques, au vingtième siècle.Ces Dominions sont devenus des nations quasi autonomes, des nations sœurs, qui collaborent dans un immense empire.Le Canada, qui au moment d’une récente conférence impériale, devenait comme le centre de ce vaste monde britannique, se flatte d’y occuper effectivement une toute première place.Mais l’accroissement de la personnalité politique, pour un peuple ou pour une nation, appelle un accroissement correspondant de sa personnalité spirituelle.Celle-ci justifie celle-là.Nous ne pouvons pas l’ignorer.Et ce besoin d’énergies majeures peut aussi expliquer l’effort très spécial que nous avons fait après la guerre pour développer nos institutions d’enseignement supérieur, pour mieux organiser chez nous la vie de l’esprit.Dans notre province française de Québec, le nationalisme politique prit surtout forme de nationalisme ethnique : je veux dire qu’il aviva, si possible, le besoin que nous éprouvons, nous de race française, de conserver, avec le sang de la race, notre héritage de qualités ou de vertus françaises, les mœurs et les coutumes caractéristiques de notre peuple, les droits naturels, historiques et constitutionnels de notre langue et tout ce patrimoine moral, qui est la richesse première, la garantie la plus solide de la personnalité, de la survivance d’une race, quand cette race toujours menacée dans ses droits ou son existence, ne veut pas se laisser absorber ou ne veut pas mourir.Le Canada français, Québec, septembre 1933. l’état actuel de nos lettres 9 Notre littérature actuelle devait recevoir de cette ferveur nationaliste, comme de toutes les autres causes de développement que nous avons énumérées, un accroissement de vie.* * * Cette littérature actuelle devait d’abord être fortement marquée de l’esprit nationaliste lui-même, qui a informe tout à la fois le fond et l’expression de ses œuvres.Un groupe d’écrivains, toute une école réclame des œuvres qui soient fortement canadiennes-françaises par la substance dont elles sont faites, et le plus possible par la langue française et populaire dont elles devraient être écrites.Cette école nationaliste, qui s’est heureusement renouvelée depuis 1920, date des premières années de ce siècle.Elle fut vers 1900, sœur jumelle de l’école nationaliste politique.Il fut de mode, il y a vingt-cinq ou trente ans, de proclamer que nous n’aurons jamais de littérature canadienne, distincte de la française, que si cette littérature est faite exclusivement de matière canadienne, et si elle porte sur son style ou sur la langue dont elle est écrite la marque du parler de nos gens.On reprenait ainsi, sous une forme atténuée, l’idée paradoxale émise par Crémazie quand, pendant son exil, il écrivait de Paris que nous n aurons jamais de littérature à nous parce que nous parlons français, parce que nous écrivons en français, au lieu de parler et d’écrire en huron.C’était tout le problème de la possibilité d’une littérature originale de langue française en dehors de la France, que posait ainsi, sous sa forme la plus pittoresque, notre poète canadien.Ce problème fut donc de nouveau posé au début de ce siècle, alors que l’on reprocha vivement à nos poètes et prosateurs de faire des livres qui ressemblaient trop aux livres français.Ces livres ressemblaient trop aux livres de France, par leur inspiration, par certaines parties de leur fond et par leur vocabulaire.De fait, il est arrivé que nos poètes surtout, et en général nos auteurs d’ouvrages d’imagination, manquaient trop de canadianisme littéraire, et prenaient trop dans les poésies et dans les romans français la pensée Le Canada français, Québec, septembre 1933. 10 l'état actuel de nos lettres et l’expression dont ils avaient besoin.Ils ne recherchaient pas assez dans notre histoire, dans notre petite histoire, je veux dire dans celle de nos mœurs canadiennes, et dans notre géographie du Canada, ou dans la nature canadienne, les éléments substantiels ou descriptifs, les paysages d’âmes ou de lieux dont ils composaient et agrémentaient leurs livres.C’était la flore et la faune des poèmes et des romans de France qui remplissaient de leurs images et de leurs appellations les pages de notre jeune littérature.Nos auteurs avaient lu plus qu’il n’avaient observé, ils avaient fréquenté les ouvrages des écrivains français plus que nos champs et nos bois, et ils leur empruntaient trop facilement leurs oiseaux, leurs arbres et leurs fleurs.S’ils avaient assez bien vu l’âme du Canada, ils avaient oublié d’en regarder l’entour géographique, la terre qu’elle habite.D’autre part, l’imitation trop flagrante, dont ils étaient coupables, portait en mesure trop grande sur tous les moyens d’expression, et parfois sur le fond même des œuvres les plus réputées de la littérature française.On s’avisa donc de reprocher tout cela, et assez amèrement à nos écrivains, il y a trente ans.Ce fut surtout à la suite de la fondation à l’Université Laval de Québec, en 1902, de la Société du Parler français, que fut déclanchée une vaste campagne de nationalisme littéraire.Cette Société se donna pour mission d’étudier surtout le parler populaire des Canadiens français.Vérifier l’origine des mots populaires ; établir, si possible, leur provenance dialectale, leur vie première et légitime dans les provinces de France, dans les provinces d’où vinrent nos ancêtres ; défendre contre un purisme exagéré les vocables anciens, pittoresques, venus de France, employés en France au dix-septième siècle, ou d’autres créés chez nous ; préserver contre les néologismes de mauvais aloi, néologismes de sens ou néologismes de mots, et contre les anglicismes, le parler de nos gens : tel fut le programme assez large, et opportun, de notre Société du Parler français au Canada.Mais il arriva ceci, qui devait arriver : c’est que l’étude des mots conduisit directement aux choses qu ils signifient.Cette étude remit en honneur toutes ces choses familières, caractéristiques de la vie populaire, et qui donnent à cette vie sa poésie et son agrément.Et ce fut donc au Comité Lk Canada français, Québec, septembre 1933. l’état actuel de nos lettres 11 d’étude de la Société, aux séances hebdomadaires du lundi à l’Université de Québec, et aux pages du Bulletin mensuel que publia la Société, dès 1902, ce fut, par les mots appelés à comparaître, toute une évocation de la vie du peuple et des objets et des coutumes pittoresques dont elle est remplie.Du vocabulaire et des choses, l’on passa tout naturellement à l’usage qu’on en peut faire ou qu’on en doit faire, soit dans la conversation populaire, soit dans la littérature : et ce fut alors une poussée du nationalisme littéraire, qui produisit chez nous, d’abord en abondance, et puis en surabondance, des œuvres du terroir.La faveur du public encouragea ce genre de littérature ; tout le monde voulut en faire, et plus d’un finit par s’imaginer qu’il suffisait pour écrire un chef-d’œuvre de remplir son livre d’objets et de mots empruntés à la vie du peuple, d’en découper les pages dans l’étoffe du pays.A ce nationalisme littéraire, que l’on décora du mot significatif de nationalisation de la littérature canadienne, il fallut bien opposer bientôt un humanisme légitime, et qu’on était en train d’oublier, ou de sousestimer : l’humanisme littéraire, celui qui étend jusqu’aux frontières mêmes de l’humanité l’objet de toute littérature nationale.L’affaire fit grand bruit.D’aucuns prétendirent que pour avoir l’audience, non seulement des Canadiens mais aussi des Français — nous songions par le livre à pénétrer en France — il était indispensable de n’offrir que des livres à substance canadienne ; ils soutenaient que des livres de portée plus générale ne pouvaient avoir pour nous comme pour l’étranger assez d’intérêt, à cause des livres européens qui traitent de ces sujets mieux que nous ne pouvions le faire, et qui sont, au surplus, en suffisante abondance.Et l’on ne manqua pas, pour cette raison, de reprocher, par exemple, à Paul Morin, l’auteur du Paon d’Émail, et à d’autres, leur exotisme superflu.Cependant, il se rencontra heureusement des critiques qui voulurent empêcher que l’on circonscrivît trop le programme de notre littérature, et que l’on réduisît au terroir la poésie ou la prose canadienne.Rien de ce qui est humain ne doit être étranger à nos lettres, assurément ; et s’il importe de bien, de mieux utiliser la matière de chez nous, et de faire, par nos livres, mieux connaître notre pays, il est convena- Le Canada français, Québec, «eptembre 1933. 12 l’état actuel de nos lettres ble aussi que selon le goût, les aptitudes, l’inspiration des auteurs, ceux-ci puissent faire entrer dans leurs ouvrages cet universel, qui fut toujours l’élément indispensable de toute littérature de langue et de race françaises.Et l’on fit remarquer à ce propos que nos livres canadiens les mieux écrits, quel qu’en soit l’objet ou le sujet, ressembleront toujours étrangement à des livres français.C’est ailleurs, c’est sur l’originalité et sur la puissance de l’idée, comme sur l’originalité et la puissance de l’expression que doit porter l’effort de notre nationalisme littéraire, si nous voulons créer une littérature canadienne.* sjc 3je Pendant la période de ce siècle qui a précédé 1920, madame Blanche Lamontagne fut bien le poète qui appliqua le mieux notre lyrisme à la matière du terroir, en s inspirant avec bon goût, avec une délicate tendresse, des visions rustiques et paysannes de sa chère Gaspésie.Adjutor Rivard, qui avait fondé avec l’abbé Lortie la Société du Parler français, se laissa prendre lui-même à l’influence et au prestige des vieux mots et par tant de scènes caractéristiques ou touchantes de la vie de nos gens, et il dessina, il composa ces petits tableaux de genre, familiers et populaires, dont quelques-uns sont chez nous devenus classiques.Mais les excès mêmes du nationalisme littéraire, la surproduction d’œuvres du terroir, de qualité souvent médiocre, l’abus des vocables, des mots du peuple dont on farcit certains ouvrages, discrédita cette sorte de littérature, et en fit souhaiter le renouvellement.Depuis 1920 ce renouvellement s’est fait.Quelques théoriciens l’ont bien encore un peu pousse à bout, et par exemple jusqu’à ce “canadianisme intégral” dont la formule assez vague est plus prenante que juste, formule que l’on a assez mal définie d’ailleurs, et qui voudrait elle aussi trop borner au pays nos horizons littéraires.On a même parlé d’une langue nouvelle, canadienne-française, qui serait non pas le huron ou l’iroquois, mais le produit d’une corruption lente, et en quelque sorte autonome de notre parler pOpulai- LE Canada fbançaib, Québec, septembre 1933. l’état actuel de nos lettres 13 re, corruption qu’il faudrait presser le plus possible, et qui aboutirait à faire notre langue distincte de la française, qui aboutirait à un dialecte bien différent du français, tout comme les dialectes français produits par la lente évolution du latin populaire se sont, avec le temps et les siècles, différenciés les uns des autres, et du latin lui-même.Cette création d’une langue nouvelle, création obtenue à force de corruption du parler populaire, n’est sûrement pas prochaine, ni vraisemblable.Les relations si fréquentes que nous avons maintenant avec la France, par les voyages et surtout par le livre, empêcheront bien désormais que notre langue évolue à la façon d’un dialecte isolé d’une province du moyen âge ; notre langue littéraire ne peut plus devenir différente de la française.Elle ne pourra évoluer que dans le sens de la langue de France.Quoiqu’il en soit des problèmes que soulève notre nationalisme littéraire, il n’est que juste de constater qu’il a récemment renouvelé ses moyens d’expression et notre littérature.En poésie Alfred Desrochers, avec son réalisme vigoureux, avec ses mots typiques et francs, avec ses visions crues de la campagne, de ses travaux et de ses paysans, avec aussi cette sorte d’idéalisme qui pénètre la vie populaire et qui l’exalte, et qui éclate parfois chez le poète en un lyrisme puissant, Alfred Desrochers a redonné aux thèmes du terroir leur originalité.Il les a marqués d’une vigueur qu’ils n’avaient pas encore connue.D’autre part, Emile Coderre, a voulu, à la façon de Jehan Rictus, faire parler dans des soliloques populaires et pittoresques le pauvre, le gueux qui en arrache, et qui se venge par des propos satiriques de celui qui en gaspille : et il a de cette autre façon fixé en traits réalistes des scènes de vie canadienne.Avant eux, Nérée Beauchemin, un vieillard, presque un revenant delà fin du siècle précédent, et qu’on n’avait pas entendu chanter depuis 1897, renouvelait en 1928, avec Patrie intime, et par un art plus soigné et par des notations fort délicates, notre poésie du terroir.Mais le genre littéraire qui a le plus profité de nos réactions nationalistes, c’est le roman.Le roman avait été à peu près inexistant chez nous depuis que l’avaient créé en 1860, à la manière populaire plutôt qu’artistique, Philippe Aubert de Gaspé et Gérin-Lajoie^ Le Canada français, Québec, septembre 1933. 14 l’état actuel de nos lettres Quelques tentatives de la fin du siècle dernier avaient souffert de la trop servile imitation française qui provoqua la réaction nationaliste.Et l’on avait vu des romanciers chagrins,— tel M.le docteur Choquette,— proclamer qu’effec-tivement notre vie canadienne, trop modeste, trop fermée, trop régulière dans ses mœurs, trop réglée par sa foi, ne pouvait offrir au romancier une matière assez souple, assez piquante, assez originale.Ils oubliaient que la nature humaine du Canadien ressemble étrangement à celle des autres peuples, et que c’est d’ailleurs chez nous, en Nouvelle-France, dans ce qu’ils appellent notre romantique Québec, que les romanciers anglo-canadiens viennent volontiers prendre les sujets, les thèmes les plus pittoresques de leurs œuvres.Ce fut un jeune écrivain venu de France pour observer et vivre la vie de nos colons défricheurs, qui révéla toute la richesse romanesque de la matière canadienne, et toute son aptitude à se laisser mouler en formes artistiques.Louis Hémon écrivit Maria Chapdelaine.Ce fut chez nous, et en France, et en France plus encore que chez nous, un enthousiaste applaudissement, une admiration qui multiplia jusqu’au plus extraordinaire tirage, ce roman de vie régionaliste.Du coup, nos jeunes écrivains, ceux qui se sentaient des aptitudes à créer par le roman de la beauté littéraire, comprirent que lorsqu’il s’agit du roman, il faut, en plus d’une solide culture générale de l’esprit et de l’art d’écrire, savoir observer la nature, la société, la vie, et que la vie et la nature en tous pays, ne cessent d’offrir à celui qui sait regarder, au psychologue et à l’artiste, des thèmes inépuisables.Le roman eut donc chez nous en ces dernières années de meilleurs ouvriers, une sorte de renaissance ; et ceux-là y réussirent davantage qui prirent dans notre histoire ou dans nos mœurs, ou dans nos problèmes de vie nationale, la matière principale de leurs œuvres.Harry Bernard, Alonié de Lestres, Robert de Roquebrune, Léo-Paul Desrosiers, sont les artisans principaux de cette renaissance.Quelques-uns de leurs livres, la Terre vivante, Juana, mon aimée, T Appel de la race, les Habits Rouges, Nord-Sud, ont évoqué avec un meilleur succès le pays de chez nous, ses paysages et ses paysans, ou bien l’un ou l’autre des problèmes angoissants dont abonde notre histoire.Le Canada français, Québec, septembre 1933. l’état actuel de nos lettres 15 * * * A côté des ouvriers du terroir, il y eut, il y a encore les ouvriers qui travaillent sur la matière humaine, au sens le plus large du mot.Des poètes ont écouté leurs voix intérieures plutôt que celles qui viennent de la terre et des choses canadiennes.La poésie largement romantique avec Robert Choquette, et un peu verbale jusque dans ses poèmes récents, s’est faite plus recueillie, plus psychologique avec Lucien Rainier (l’abbé Mélançon), plus appliquée à analyser la conscience et à peindre le paysage spirituel.Et elle le peint avec des lignes plus précises et des teintes plus discrètes.Tout un groupe de femmes poètes a surgi en ces dernières années : jeunes poétesses qui ont mis une note fortement sentimentale dans notre poésie lyrique.Note presque nouvelle dans notre poésie canadienne, mais qui ressemble bien tout de même à des notes anciennes, à celles que rendra toujours le cœur humain.Mais il y eut dans tels poèmes de mesdemoiselles Simone Routier, Éva Sénecal, Jovette Bernier, ou Alice Lemieux, des accents personnels, inquiets, fiévreux ou stoïques qu’on n’avait pas ou qu’on avait rarement entendus chez nous.Ces muses qui, de régions très distantes de notre province, de Québec, de Montréal ou de Sherbrooke, accordaient à une même note leur chant, voulurent libérer de sa discrétion habituelle notre poésie de l’amour.La passion trouva chez l’une ou l’autre des lamentations plus hardies.Elles célébrèrent toutes, avec amertune, avec une sincérité troublante, leur solitude, leur amour inemployé ou souffrant, et cela fit un concert un peu trop monocorde.Mais cela révélait aussi toute une tendance nouvelle de la jeune génération à s’affranchir des conventions traditionnelles, et à exprimer la vie telle qu’elle est, et non pas seulement telle qu’on voudrait qu’elle fût.Le roman, le jeune roman canadien, celui de la dernière heure, celui qu’on a appelé le roman de la jeune génération, le jeune roman manifeste lui-même cette impatience du joug d’une morale trop correcte ; mais s’il révèle parfois du talent, c’est clair aussi qu’il cherche trop dans ses propres hardiesses, et pas assez dans une psychologie renouvelée et dans Lb Canada fbançais, Québec, septembre 1933. 16 l’état actuel de nos lettres l'art ses chances de succès.Un certain arrivisme littéraire, procuré par des moyens trop faciles, fut dommageable à plus d’un écrivain de la jeune génération.* * * Dans un domaine plus serein, et non moins large, des écrivains, des publicistes, des sociologues, des historiens, des critiques composent les chapitres d'une littérature générale qui de plus en plus fait honneur à la littérature canadienne.Cette littérature qui a pour objet l’idée, la philosophie, la science, l’art, l’histoire, nous persuade, elle aussi, que le canadianisme intégral a tout intérêt à passer par dessus ses propres frontières.L’histoire, qui fut, avec F.-X.Garneau,la première manifestation importante, en 1845, de notre littérature, est encore aujourd’hui chez nous un genre soigneusement cultivé.Les études monographiques abondent, où le sens critique s’exerce avec méthode et s’exprime avec une sobre élégance ; ces études préparent les grandes synthèses, les histoires générales.Deux constructeurs de ces synthèses occupent une place d’honneur dans notre littérature actuelle : M.Thomas Chapais et M.l’abbé Lionel Groulx.M.Chapais, qui avait déjà fourni à notre histoire des monographies importantes comme celles de l’Intendant Talon et de Montcalm, pose en ce moment les dernières pierres d’un monument qui est l’histoire politique du régime anglais au Canada, depuis 1760 jusqu’à la Confédération (1867).Cette histoire d’un siècle, qui fut d’abord l’objet d’un cours donné à l’Université Laval de Québec, représente un très consciencieux travail, où la méthode objective, copieusement documentée, assure que l’historien échappe aux passions nationalistes, dans l’étude d’un sujet où s’affrontent constamment, et se heurtent presque toujours, les deux races française et anglaise.M.l’abbé Groulx, qui édifie lui aussi, mais par pierres encore détachées, pierres d’attente qui préparent un ensemble, une œuvre de haute valeur sur le Canada français, met dans son œuvre plus de personnalité, plus de ferveur, plus de grâce littéraire.Sa méthode comporte à la fois le document et l’éloquence ; elle construit une thèse soigneusement étayée où Le Canada français, Québec, septembre 1933. l’état actuel de nos lettres 17 le nationalisme corrige d’ordinaire ce qu’il peut avoir de systématique, par une application constante à se justifier.Ce sont aussi des problèmes d’histoire ou de vie nationale qui ont récemment suscité chez nous toute une littérature où publicistes et sociologues étudient les conditions de notre vie publique actuelle.Henri Bourassa, qui fonda il y a trente ans, l’école politique nationaliste, et quelques années plus tard, le journal le Devoir, qui lui servit de tribune ou de chaire d’enseignement, est assurément l’un de ceux qui, par la parole ou par la plume, par l’éloquence ou par l’article de journal, ont davantage tenu en haleine le patriotisme militant des jeunes générations.D’autre part, et dans une sphère moins agitée, Mgr Louis-Adolphe Paquet, professeur à l’Université de Québec, a fait dans ses ouvrages sociaux la somme des principes sur lesquels doit s’appuyer, pour être efficace et ordonnée, notre action nationale.Edouard Montpetit, un sociologue artiste, trop artiste peut-être, a montré dans ses récents ouvrages, comment nous devons profiter, au point de vue économique, des principes généraux de la science et des expériences de la vie contemporaine.* * * Je n’insiste pas davantage aujourd’hui sur l’état actuel de nos lettres, sur l’effort et les tendances de nos plus récents écrivains.Tout au plus me permettrai-je d’ajouter que la critique littéraire n’est pas étrangère à cette plus grande et à cette meilleure activité que nous avons constatée.Elle s’est elle-même multipliée depuis dix ans.On a bien médit d’elle, sans doute ; c’est le sort de la critique de souffrir par ses propres armes.Mais il est incontestable que c’est elle qui, il y a trente ans, a commencé d’attirer l’attention du public canadien sur le livre canadien, attention trop occupée ailleurs, et trop dédaigneuse, et qui se portait alors presque exclusivement sur le livre français.Elle a cherché à créer de l’estime pour le livre moins parfait qui paraissait à Québec ou à Montréal.Elle a dû pour cela montrer, en faveur de notre jeune littérature, plus de bienveillance que de sévérité : une sévérité excessive aurait davantage discrédité Le Canada français, Québec, septembre 1933. 18 l’état actuel de nos lettres le livre de chez nous; la brutalité pédantesque aurait tué une littérature qui, pour grandir, avait besoin de sympathies.Les pessimistes, ceux qui ne croient qu’en leurs méthodes destructives, ont trop facilement reproché à la critique de 1900-1920 sa patiente modération ; ils n’ont pas voulu comprendre tout ce qu’il y avait d’opportun dans une autre méthode mieux appropriée aux besoins intellectuels d’une autre époque.Cette méthode, d’ailleurs, fut moins benoîte qu’on se plaît trop facilement à le dire; elle savait tout aussi bien qu’une autre discerner entre le bien et le mal littéraire.Seulement elle ne prit jamais le ton rogue ou polisson pour énoncer ses jugements.Elle a dit la vérité avec courtoisie et en général sans faiblesse.Et c’est en quoi elle a fait une œuvre plus constructive que ne le pensent des impulsifs qui la jugent sans assez la connaître.La jeune critique, volontiers, s’autorise des impatiences, des besoins de nouveauté de la jeune génération pour sacriher au présent tout notre passé littéraire.Mais le dédain du passé est plutôt une maladie de l’esprit qu’un signe de santé.Il ne fait d’ailleurs qu’une moue assez impuissante : heureusement pour le passé.Ii éprouve le besoin de s’accompagner de violences de mots, et de procédés sommaires qui couvrent de plus de tapage verbal que de solides jugements l’œuvre qu’il croit accomplir.Il serait bien dangereux pour une littérature jeune comme la nôtre de couper ses attaches avec des époques qui eurent à la fois leurs naïvetés et leurs mérites, et où des pionniers ouvrirent modestement les voies nécessaires.Et notre première critique n’a sûrement pas fait œuvre superflue, elle a fait une œuvre indispensable quand elle a composé avec une assez compréhensive sympathie le chapitre qui était encore à faire chez nous, de toutes nos activités littéraires, de tous nos efforts successifs pour créer et développer une littérature nationale.C’est, au surplus, l’action concertée d’une saine critique et d’une ambition intellectuelle toujours soucieuse de supériorité qui assurera le progrès des lettres canadiennes.Et il y a encore tant de progrès à faire chez nous qu’il ne faut rien négliger des éléments de vie qui le peuvent procurer.Camille Roy, ptre.Le Canada français, Québec, septembre IMS.
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