Le Canada-français /, 1 septembre 1933, Deux hisotiens de Montréal au XVIIe siècle
Histoire du Canada DEUX HISTORIENS DE MONTRÉAL AD XVIP SIÈCLE Sœur Marie Morin Marie Morin appartenait à une des premières familles françaises établies au Canada.Son père, Noël Morin de Saint-Luc, originaire de Brie-Comte-Robert, était venu à Québec en 1639, attiré par Robert Giffard.Gifîard, médecin à Mortagne-au-Perche, était un colonial de grande envergure et organisa dans sa province tout un mouvement d’émigration au Canada.Noël Morin alla à Québec établir une fabrique de tonneaux pour la compagnie des Cent Associés, et la future annaliste de Montréal naquit le 19 mars 1649 dans la belle maison à trois corps de logis que monsieur son père s’était fait construire sur la Côte Ste-Geneviève.La mère de Marie Morin se nommait Hélène des Portes.Comme toutes les Canadiennes, Hélène des Portes eut beaucoup d’enfants.Elle en avait eu un de son premier mari M.Hébert ; elle en eut une bonne douzaine de son second mari M.Morin.Les fils portèrent les noms de Morin de Valcourt, Morin de Rochebelle, Morin de Bonsecours, Morin de Belle-garde.Et ces Morin peuplèrent et colonisèrent les paroisses de la rive sud du St-Laurent en aval de Québec.St-Thomas de Montmagny, Cap-St-Ignace, l’Islet, Kamouraska sont aujourd’hui habités par les nombreux descendants de Noël Morin de St-Luc et d’Hélène des Portes.Dès le recensement de 1723, on comptait seize branches de cette famille dans ce qui forme aujourd’hui les comtés de Dorchester, Montmagny, Bellechasse, etc.L’ancêtre de cette patriarcale famille Noël Morin, mourut très âgé, en 1680, sur sa seigneurie de St-Luc, à St-Thomas de Montmagny.Une des filles de M.Morin épousa le notaire royal Gilles Rageot, lequel devint Rageot de St-Luc lorsqu’il acheta la Le Canada français, Québec, septembre 1933. 20 DEUX HISTORIENS DE MONTRÉAL AU XVIie SIECLE seigneurie de son beau-père aux héritiers.Morin de Valcourt et Morin de Rochebelle furent des personnages importants, et Rochebelle fut même si remuant que certains ont cru à tort qu’il avait été membre du Conseil Souverain de la Nouvelle-France.Ainsi les frères et sœurs de Marie Morin étaient des gens considérables et la famille faisait partie de la bonne société du pays.Morin de Valcourt épousa une Picart des Trois-Maisons, et Morin de Rochebelle, une fille de François de Belleau de Cantigny et d’Anne de Bréda.Enfin, Marie Morin avait un frère, l’abbé Germain Morin, qui fut le premier Canadien ordonné prêtre à Québec.L’histoire de la famille Morin est celle de la plupart des familles coloniales du Canada d’alors.Noël Morin de St-Luc, c’est l’habitant, le colonisateur, dur à la tâche et qui meurt en laissant à sa nombreuse famille de la terre faite, mais encore plus de terre à faire.Il a exercé tous les métiers comme ont fait les colons de la Nouvelle-France, et de maître tonnelier est devenu seigneur.Ces illusoires seigneuries canadiennes étaient parfois immenses, surtout au XVIie siècle.La seigneurie de la Citière, qui avait appartenu à M.de Lauzon, comprenait ce qui est maintenant le territoire situé entre la ville de Lévis et la ville d’Ottawa, englobant l’île de Montréal.La seigneurie de St-Luc était plus modeste, mais représentait bien des arbres à couper et bien des terres à labourer.Noël Morin partagea son existence entre les devoirs de son industrie à Québec et ceux de ses terres au bord du St-Laurent.Marie Morin ne connut guère la vie campagnarde de sa famille, car elle passa son enfance chez les Ursulines de Québec, d’où elle partit à treize ans, en 1662, pour aller se faire religieuse hospitalière à Montréal.L’enfance des petits Canadiens était très courte alors.Les filles se mariaient à quinze ans ou entraient au couvent.Les garçons devenaient soldats à quatorze ans, se mariaient à dix-huit ans, se faisaient coureurs des bois, marchands ou habitants à vingt ans.C’est que la vie physique et l’intelligence avaient au Canada des précocités inusitées ailleurs.La colonie était si petite encore et le pays si grand que l’on avait besoin de tout le monde et même des enfants.A 14 ans, Madeleine de Verchères se défend dans le fort de son père contre les Indiens, avec ses petits frères, un seul soldat et quelques Le Canada français, Québec, septembre 1933. DEUX HISTORIENS DE MONTRÉAL AU XVIie SIECLE 21 femmes.A douze ans, François Hertel de La Fresnière est sous les armes ; quelques années plus tard, il est pris par les sauvages, attaché au poteau et torturé.Il réussit à se tirer de leurs mains et devint un des héros des guerres indiennes et anglaises.Alexandre d’Agneau d’Ouville est cadet dans les troupes de la colonie à quatorze ans ; à seize ans, on l’envoie servir aux Antilles.Ainsi se passait l’enfance des petits Canadiens du XVIie et du XVIIIe siècle.La religieuse enfant alla se jeter au couvent dans un fort menacé par les Indiens.Et c’est l’histoire du couvent des Hospitalières de Montréal qu’a racontée Sœur Morin.Son récit qui s’intitule : Annales de l'Hôtel-Dieu de Montréal, fut rédigé en 1697.Le manuscrit en est conservé à l’Hôtel-Dieu de Montréal et a été publié par MM.Ae.Fauteux, Massicotte et Bertrand (Mémoires de la Société Historique de Montréal, 1921).Sœur Morin ne se mit à écrire que pour fixer des souvenirs déjà anciens.Sans aucune prétention à la littérature, ses mémoires y ressortissent par la qualité de la langue et le don de narrer d’une manière vive et plaisante.La fin du récit n’est probablement pas de Sœur Morin, mais forme une suite qui dut être rédigée par différentes religieuses.On a cru reconnaître la main de Sœur Raymond dans quelques-unes de ces pages.Sœur Raymond vivait au milieu du XVIIIe siècle, et la partie du récit qui pourrait lui être attribuée étant fort agréablement écrite, ceci semble prouver qu’une bonne tradition littéraire s’était établie dans les couvents du Canada.Sœur Morin faisait si peu de littérature, au mauvais sens de ce mot, en écrivant son histoire “ simple et véritable de l’établissement des religieuses hospitalières en l’isle de Montréal ”, qu’il lui arrivait d’orthographier les mots comme elle les prononçait, c’est-à-dire à la normande, qui fut et est restée la manière de prononcer des Canadiens.Ainsi elle écrit (p.114) : fret, qui se prononçait frette, pour froid ; elle écrit creyait pour croyait : “ Mademoiselle Mance consentit à cause qu’elle creyait que, sans ce secours, l’entreprise du Montréal auroit péri et éschoué.” De sorte que son petit ouvrage est tout parfumé d’une bonne odeur de terroir, authentique et sincère.Elle se montre curieuse, un peu potinière, brave au moment du danger (et quel affreux danger si l’on songe à ce qu’étaient Le Canada français, Québec, septembre 1933. 22 DEUX HISTORIENS DE MONTRÉAL AU XVIie SIECLE les Iroquois et comment ils traitaient leurs prisonniers !), pleine de gait té.Sa bravoure et sa gaieté et aussi sa curiosité sont dans cette page admirable où elle a raconté une attaque de Montréal par les Indiens, attaque qu’elle a vue du haut du clocher du couvent : La peur continuelle où l'on était d’être pris par les Iroquois par les exemples que l’on avait tous les jours de ses amis et voisins qui passaient par leurs mains, et qui étaient traités d’une manière si cruelle, dont les spectacles étaient devant nos yeux, et ce qu’on savait qu’ils font souffrir à ceux qu’ils menaient à (leurs) pays, les faisant brûler tout vifs à petits feux.Tout cela imprimait tant de frayeur de ces barbares que je vous assure mes sœurs que nul ne le sait qui y ont passé.Pour moi, je crois que la mort aurait été plus douce de beaucoup qu’une vie mélangée et traversée de tant d’alarmes et de compassion de nos pauvres frères qui étaient si mal traités.Toutes les fois qu’on sonnait le tocsin pour avertir les habitants de secourir ceux que les ennemis avaient attaqués et ceux qui étaient dans des lieux dangereux, à travailler, de se retirer, ce qu’on faisait aussitôt au signal de la cloche.Ma sœur Maillet tombait dès lors en faiblesse par l’excès de la peur, et ma sœur Macé demeurait sans paroles et dans un état à faire pitié tout le temps que durait l’alarme, allant se cacher l’une et l’autre dans un coin du jubé devant le très Saint-Sacrement pour se préparer à la mort, ou dans leur cellule.Moi qui savais le lieu de leur retraite, je les allais consoler aussitôt que j’avais appris que les Iroquois s’étaient retirés et qu’ils ne paraissaient plus.Ma sœur de Brésolles était plus forte et constante dans sa peur qui ne l’empêchait pas de servir ses malades et secourir ceux que l’on apportait blessés.Mais après de telles occurrences même montait avec moi au clocher quand nous avions le temps pour y sonner le tocsin afin de ne pas occuper un homme qui allait courir sus l’ennemi.En ce cas, de ce lieu élevé, nous voyions quelque fois le combat qui était fort proche ce qui nous causait beaucoup de peur et nous faisait redescendre aussitôt en tremblant, craignant d’être à son dernier jour.D’autres fois, quand les ennemis étaient plus éloignés et nos gens les plus forts, c’était un plaisir d’être là monter voir tout le monde courir au secours de leurs frères et exposer leur vie pour conserver la leur.Les femmes même, comme des amazones, y couraient armées comme les hommes.Je l’ai vu plusieurs fois Messieurs les prêtres ne manquaient pas d’y courir aussi un ou deux pour confesser les moribonds qui très souvent n avaient de vie que pour cela.Mais les petits événements intéressaient aussi la bonne religieuse et elle était fine observatrice.Elle s’amuse parfois à raconter de menus potins sur les gens de Montréal.Ainsi, Le Canada français, Québec, septembre 1933. DEUX HISTORIENS DE MONTRÉAL AU XVIie SIECLE 23 M.de Maisonneuve aimait porter de belles dentelles, et la Sœur Bourgeois, qui s’occupait du linge de ce brave gentilhomme pendant une traversée de France au Canada, eut la maladresse de laisser tomber les dentelles à la mer.On tenta de les repêcher, mais en vain.Sœur Bourgeois était fort contrite, mais M.de Maisonneuve la consola en lui disant qu’il était très heureux d’être débarrassé de ces ornements vaniteux.Cette mince anecdote n’est pas tout-à-fait indifférente, puisqu’elle met en scène le fondateur de Montréal et la fondatrice de l’un des grands ordres religieux du Canada, et que Maisonneuve y montre un trait de son caractère.Les petites histoires de Sœur Morin ne sont d’ailleurs pas toujours de cette qualité et elle se perd parfois dans les détails infimes.Il en est ainsi pour tout ce qui concerne la veuve d’un ancien gouverneur, madame d’Ailleboust, retirée à Montréal, au couvent des Hospitalières.La bonne dame ne voulait pas manger la même cuisine que les religieuses, il lui fallait un pot à part ; sa servante Adrienne Barbier était bonne fille et laborieuse; elle manqua se faire religieuse, puis préféra se marier avec un habitant, dont elle eut beaucoup d’enfants ; Mme d’Ailleboust possédait trois vaches, plusieurs cochons, des poules, et il fallait cueillir des herbes pour la nourriture de tous ces animaux ; enfin Mme d’Ailleboust quitta Montréal et se retira chez les Hospitalières de Québec, à qui elle légua sa fortune, qui se montait à vingt mille livres, etc.On sent que ces petites choses ont beaucoup occupé Sœur Morin, que la servante et les bêtes de Mme d’Ailleboust ont eu pour elle une grande importance.Mais ces minuties ne donnent-elles pas de la couleur au récit et ne l’entourent-elles pas d’une atmosphère de réalité ?Ces images de la vie paisible d’un couvent situé dans un fort, lequel était perdu dans une île de l’immense fleuve Saint-Laurent, entouré de la forêt vierge et des espaces infinis de l’Amérique du Nord, tout cela forme un contraste saisissant.Et, à côté des combats contre les Indiens, des massacres de colons, des salles d’hôpital remplies de blessés, les calmes circonstances de la vie de madame d’Ailleboust prennent du relief.Sœur Morin avait l’art des oppositions et un sens aigu des réalités.Le Canada français, Québec, septembre 19*53. 24 DEUX HISTORIENS DE MONTREAL AU XVIie SIECLE Les portraits qu’elle a tracés de Maisonneuve, de Sœur Bourgeois, de Sœur de Brésolles, de Mlle Mance, de Mme d’Ailleboust sont très vivants.Grâce à Sœur Morin, ces personnages ne sont pas seulement des noms historiques, des statues de bronze ou de pierre placées dans les squares de la ville actuelle de Montréal, mais des êtres de chair et d’os.Elle a donné le mouvement à toute une époque qui, sans elle, sans son précieux petit livre, serait éternellement morte.Mais les Annales de VHôtel-Dieu sont mieux et plus qu’un simple témoignage historique.Et si on a lu Sœur Morin pour connaître des noms et des faits, on devrait la lire aussi pour son joli style, un peu incorrect mais si vif, et pour sa divine simplicité (1).M.Dollier de Casson La fondation de Montréal au milieu du XVIie siècle est un des faits les plus héroïques de l’héroïque histoire du Canada.L’idée d’aller établir une colonie dans cette île peuplée d’Iroquois paraissait une telle impossibilité aux gens sages que M.de Montmagny, le gouverneur de la Nouvelle-France, n’en parlait jamais qu’en l’appelant : la folle entreprise.Les gens réfléchis ne comprennent ni les héros ni les saints, lesquels sont en dehors ou plutôt au-dessus du sens commun.Or, la fondation de Montréal fut rêvée par des saints et exécutée par des héros.Montréal était un point stratégique de premier ordre.On le savait bien à Québec, mais personne n’avait jamais pensé qu’on pût établir une colonie dans un lieu exposé aux attaques de la féroce tribu des Iroquois, si ennemie des Français.Quelques dévots de Paris réunis en association pieuse, un mystique receveur des tailles de La Flèche, la veuve d’un contrôleur des finances, millionnaire et généreuse, et, enfin, le fondateur de Saint-Sulpice décidèrent entre eux de créer une ville dans l’île de Montréal et s’associèrent dans ce but.Tout dans cette histoire est merveilleux.M.de La Dauversière et M.Olier se connurent de façon (1) Bibliographie : S.Marion : Relations des Voyageurs Français en Nouvelle-France au XVIle siècle.Paris, 1923, pp.125-130.R.La Roqüe de Roquebrune : Trois Familles Canadiennes.Nova-Francia, vol.V, no 6.Paris, 1930.Le Canada français, Québec, septembre 1933. DEUX HISTORIENS DE MONTRÉAL AU XVIie SIECLE 25 quasi miraculeuse, madame de Bullion leur apporta des sommes immenses en disant avec simplicité : “ J’ai plus envie de vous donner que vous de me demander ; ” un jésuite leur présenta un officier sans commandement, nommé Paul de Chomedey de Maisonneuve qui, redoutant les dangers de Paris, demeurait confiné dans sa chambre à jouer du luth.Aussi pieux que M.Olier et brave comme son épée, Maisonneuve cherchait une occasion de se dévouer à une grande œuvre.Il accepta de commander l’entreprise et au mois de mai 1642 il débarquait dans l’île de Montréal avec des soldats, des Jésuites et des colons.La ville fut fondée et prospéra malgré les attaques des Indiens, malgré les massacres d’habitants, malgré tout.Au gouverneur Montmagny, qui l’avait mis en garde contre les dangers qui l’attendaient, Maisonneuve avait répondu héroïquement : “ Quand tous les arbres de Montréal se changeraient en Iroquois, il est de mon devoir d’aller y établir une colonie.” Ces faits ont été racontés par François Dollier de Casson dans son Histoire du Montréal.Cet ouvrage offre donc un grand intérêt historique.Son intérêt littéraire est à peine moins grand, car Dollier écrivait bien, avec un naturel parfait, et sa langue garde encore aujourd’hui la pittoresque rudesse et la verdeur qui faisaient le fond du caractère de ce prêtre ancien soldat.Spirituel et gai, le sulpicien a su donner à son récit un tour très original.C’était un homme de cœur, modeste en ce qui le concernait, tout militaire par la façon d’organiser une colonie, tout évangélique par la charité.Le rôle de Dollier de Casson dans la seconde période du Montréal, période où le fort de M.de Maisonneuve devint une ville, fut immense.D’ailleurs, le récit qu’il rédigea ne porte que sur les temps héroïques, les débuts, que Dollier ne vit pas, mais qu’il raconte d’après des témoins oculaires.Ce livre est d’un style direct, qui donne une saisissante impression de vie.Dollier n’était pas un mystique comme Marie de l’Incarnation, sa prose ne possède pas les hautes qualités qui font la valeur de celle de Marie Guyard.Ce n’était ni un penseur ni un poète.Mais il savait voir, écouter et racontait excellemment ce qu’il avait appris et vu.Ce sont d’éminentes qualités d’historien.Il fut surtout homme d’action et son Histoire du Montréal, écrite à la hâte pendant un court loisir, destinée à renseigner St-Sulpice de Paris, Le Canada français, Québec, septembre 1933. 26 DEUX HISTORIENS DE MONTRÉAL AU XVIie SIECLE est rédigée sous forme de lettres adressées à “ Messieurs les infirmes du séminaire Il ne cherchait donc nullement à faire œuvre littéraire.Mais cette littérature inconsciente, si j’ose dire, est parfois bien meilleure que les trop raffinés travaux des écrivains professionnels.François Dollier était né en 1636 au château de Casson, en Bretagne.Casson est à la frontière d’Anjou, au bord de l’Erdre, qui est un petit affluent de la rive droite de la Loire.Les Dollier étaient des gens riches, de petite noblesse, moitié bourgeoise, moitié militaire.Leurs armoiries portent des molettes d’éperon, et il y a dans ce détail héraldique comme une note chevaleresque et martiale qui sied bien à François de Casson, dont la vie fut toute d’honneur militaire, même avec la soutane du sulpicien.D’ailleurs, soldat, il le fut et, paraît-il, sous le maréchal de Turenne.D’une taille gigantesque et d’une force physique étonnante, il dut être un magnifique officier.Plus tard, dans ses missions indiennes au Canada, sa taille et sa force devaient inspirer le respect et provoquer l’admiration parmi les sauvages, grands admirateurs de ces choses.Il pouvait soulever et porter deux hommes et il le fit une fois ; il lui arriva, dans un voyage sur le fleuve Saint-Laurent gelé, de retirer d’un trou d’eau un de ses compagnons que ses raquettes empêchaient de remonter sur la glace.Si un indien l’eût interrompu dans son bréviaire, il étai- le le jeter par terre d’un coup de poing bien placé, quitte à le relever, à le soigner et à le baptiser ensuite.Il fumait et adorait le tabac, dont il a fait l’éloge.Prêtre, il conserva ses habitudes de soldat ; écrivain, il a raconté des combats en homme du métier.Dans l’histoire canadienne, Dollier de Casson est un personnage de second plan, mais un homme de premier ordre.Il le fit bien voir lorsqu’il devint supérieur des Sulpiciens de Montréal, et donna la mesure de son intelligence, qui était subtile, de son caractère, qui était ferme.Ayant quitté l’armée, il s’était fait prêtre et sulpicien en 1657.Le séminaire de St-Sulpice de Paris était alors dirigé par M.Le Ragois de Bretonvilliers, successeur de M.Olier.En 1663, les Sulpiciens firent l’acquisition de la seigneurie de Montréal que les anciens associés de M.Olier leur cédèrent.Ainsi la ville et l’île tout entière devenaient censitaires d’une compagnie de prêtres.Ce fut un grand Le Canada fbançaib, Québec, septembre 193S. BEUX HISTORIENS DE MONTRÉAL AU XVIie SIÈCLE 27 avantage pour Montréal où les Messieurs de St-Sulpice, comme on dit encore, n’ont jamais fait que du bien et dont ils ont aidé le développement matériel et intellectuel.C’est en 1663 que Dollier fut envoyé au Canada.Il devint missionnaire, aumônier militaire, explorateur.En 1669, il entreprit avec Cavelier de La Salle et M.Bréhant de Gallinée, un sulpicien, le voyage qui aboutit a la decouverte du lac Érié par les deux prêtres.La Salle les avait quittés pour aller vers l’Ohio.Gallinée a laissé un curieux récit de ce voyage, récit que Dollier admirait fort, car il considérait son ami comme un écrivain distingué, ce qui est une opinion exagérée.Gallinée était loin de supporter avec la bonne humeur de Dollier les extraordinaires fatigues des explorations.Après avoir nagé ou porte (les canots d ecorce) tout le jour, dit-il, vous trouvez sur le soir la belle terre, toute prête à recevoir votre corps fatigué.Pour ce qui est de la nourriture, elle est capable de faire brûler tous les livres que les cuisiniers ayent faits et de les faire renoncer à leur science, car on trouve moyen dans les bois du Canada, de faire bonne chère sans pain, sans vin, sans sel.sans poivre, ni aucune épicerie.(Relation de Gallinee, pub.p.P.Margry : Mémoires et Documents pour servir à l’histoire des Origines françaises des Pays d’outre-mer, Paris, 1879, vol.I.) L’ironie de Gallinée ne fit pas beaucoup d’impression sur Dollier, car il s’attacha profondément a la vie canadienne.Elle lui était familière.Il avait vécu au fort Ste-Anne, au bord du lac Champlain, comme aumônier de la garnison, et rien ne lui était étranger des misères et des difficultés que présentait le pays.L athlétique sulpicien en supportait gaillardement les inconvénients.Ainsi, au fort Ste-Anne, sa chambre était si basse qu’il ne pouvait s’y tenir debout, et le froid si grand qu’il allait dire son bréviaire dans un bastion, en courant pour se réchauffer.“ Cela était plaisant de voir réciter un bréviaire à la course ”, dit le bon Dollier avec un sourire.Il prenait tout de cette manière, qui lui rendait faciles les pires situations.Il en rencontra d’assez compliquées.Nomme supérieur des Sulpiciens de Montréal, en 1671, il était devenu le principal personnage d’une ville qui grandissait, dont la population augmentait à vue d’œil.Grand poste de la traite des Lk Canada fbançais, Québec, septembre 1938. 28 DEUX HISTORIENS DE MONTREAL AU XVIie SIECLE fourrures, Montréal, à certaines périodes, recevait dans ses murs les trafiquants hollandais et anglais de New-Amsterdam (New-York), Orange et Boston ; les sauvages y apportaient le produit de leurs chasses ; les interprètes et les coureurs de bois envahissaient la ville, où de gros marchands comme Aubert de la Chesnaye et Le Ber de Senneville avaient leurs magasins et leurs entrepôts.Une foire immense se tenait sous les murailles de la cité et l’ordre n’était pas toujours commode à maintenir parmi de pareilles gens.Montréal avait un gouverneur civil, un bailli seigneurial, un juge royal, une garnison.Dollier devait évoluer entre tout ce monde, tout concilier, tout prévoir.Les Sul-piciens, comme seigneurs de Montréal, exerçaient des droits de haute, moyenne et basse justice ; il y eut conflit d’autorité avec les fonctionnaires royaux.Dollier sut arranger les choses.Ses soins s’étendaient même à des questions municipales.C’est lui qui traça le premier plan régulier de la ville, et les rues qu’il a marquées et qui furent construites d’après ses indications, existent toujours dans la métropole du Canada.Il eut l’idée de faire creuser un canal entre Montréal et le lac St-Louis, et son projet a été exécuté deux cents ans après lui.Lorsqu’il mourut en 1701, Dollier de Casson aurait pu se vanter, s’il n’avait été aussi modeste qu’intelligent, d’avoir été le second fondateur de Montréal.Son Histoire du Montréal fut écrite probablement en 1672.Envoyé à St-Sulpice de Paris, ce travail ne fut pas publié.A la Révolution, les papiers des Sulpiciens furent portés à la bibliothèque Mazarine, et le manuscrit de Dollier y resta.C’est là qu’il fut découvert en 1844 par un érudit français, Pierre Margry.Papineau, alors exilé politique en France, fit copier le précieux document, qui fut édité à Montréal en 1868, avec des notes du commandeur Viger.Une autre édition parut à Québec en 1871.La troisième, avec préface, notes et traduction en anglais par M.R.Flenley, a paru à Toronto en 1928.Cette dernière édition a été faite d’après une nouvelle copie établie par les soins du service des Archives du Canada à Paris.A la Mazarine, le manuscrit de Dollier de Casson porte la cote 1963 (2706).Je l’ai dit, Dollier écrivait plutôt comme un soldat que comme un prêtre.C’est à Montluc ou à Bassompierre qu’on pourrait le comparer.La plupart des écrivains ecclésiastiques Le Canada français, Québec, septembre 1933. DEUX HISTORIENS DE MONTRÉAL AU XVIie SIECLE 29 canadiens, les Jésuites notamment, sont pleins de récits de conversions d’indiens, d’édifiantes histoires destinées à toucher les âmes pieuses de France, à qui ces ouvrages étaient destinés.Dollier, apôtre des sauvages lui aussi, qui apprit leur langue et leur prêcha l’Évangile, est très sobre à leur sujet.Et lorsqu’il rapporte un événement miraculeux, c’est en termes si pondérés, si peu lyriques, que le fait en reçoit une crédibilité plus grande que s’il était proclamé avec fracas.Ainsi pour la guérison de mademoiselle Mance par une relique du vénérable M.Olier,— la chose est racontée avec une véritable émotion religieuse, mais si sobrement que c’est bien plus frappant.Son récit de la première messe à Montréal en 1642 est une des plus belles pages du livre, mais beaucoup plus pittoresque que lyrique.Ce qu’il aime à décrire, c’est un combat contre les Indiens, une belle bataille de Français contre Sauvages, les traits de dévouement et d’héroïsme, bref les choses militaires.On le sent là dans une atmosphère qui lui plaît.La lâcheté l’horripilait.Dans une sortie des montrêalistes contre les Iroquois, un soldat se conduisit mal et essaya de se cacher.“ M.Trudeau, grand, fort et résolu garçon voyant la lâcheté d’une sentinelle, à coups de pieds, de poings, rejeta le pauvre soldat dans sa redoute et le secoua tellement en ce moment qu’il le tint, qu’il lui fit revenir son cœur, lequel commençait déjà à s’exhaler.” Dollier eût été capable de faire comme M.Trudeau.Il est vrai qu’il eût consolé ensuite le pauvre soldat, car ce mot, c’est le prêtre compatissant qui le glisse dans la prose énergique de l’ancien officier de Turenne.Il ne craint pas non plus les anecdotes réalistes, même les histoires de corps de garde.C’en est une que l’aventure de la bonne femme Primot et la manière dont elle se défendit contre un Iroquois, et le mot qu’elle prononça lorsque les Français la délivrèrent.Mais tout cela est conté avec une gaieté si franche qu’on devine l’homme sain et sans bégueule-rie qu’était ce sulpicien.Dollier n'avait pas peur des mots qui venaient drus au bout de sa plume.Il a une verdeur de langage très savoureuse.Rien chez lui de l’auteur édifiant, rédacteur de pieuses niaiseries pour les bigotes.Il est incapable d’édulcorer, d’affadir, d’amollir les faits.Il a une franchise qui le rend très sympathique.Le Canada français, Québec, septembre 1933. 30 DEUX HISTORIENS DE MONTRÉAL AU XVIie SIECLE Psychologue, il ne jugeait pas les gens de façon superficielle.Des hommes comme Ailleboust des Musseaux, Migeon de Bransat, Eschambault, Juchereau de Beaumarchais, à qui il eut affaire, n’étaient pas faciles à dominer.Mais il y réussit, parce qu’il ne jugeait pas tout d’une pièce et qu’il savait que le caractère des hommes est plein de nuances.Ainsi, lorsqu’il parle du jeune héros d’Aulac des Ormeaux, qui, avec seize compagnons, sauva le Canada contre les Indiens en 1659, Dollier démêle très bien les motifs qui avaient poussé le jeune soldat à accomplir cette action d’éclat.C’est que d’Aulac avait eu en France une affaire peu honorable et qu’il voulait se réhabiliter par sa belle conduite au Canada.Loin d’amoindrir le héros par cette confidence, il le grandit plutôt en le rendant humain.Le caractère de Dollier passe dans son style, et jamais le mot de Buffon ne fut plus vérifiable que chez cet écrivain savoureux.Son style simple et direct, probe et vigoureux fait comprendre l’homme que fut ce prêtre ancien soldat.On ne saurait formuler qu’un regret au sujet de Dollier de Casson : il n’a laissé qu’un seul petit ouvrage.Écrivain de race, il eût été de taille à produire une œuvre amusante, curieuse, colorée.Mais il avait bien autre chose à faire qu’à écrire, et s’il l’a fait par hasard, c’est sans songer à la postérité.Elle lui doit tout de même une place parmi les gens de bien, et la littérature canadienne, parmi ses écrivains les plus originaux (1).Robert de Roquebrune.(1) Bibliographie : Abbé Faillon : Histoire de la Colonie Française en Canada, tome 3.— Grandet et Letourneur : Les Saints Prêtres Français du XVIle siècle.2e série, Paris, 1897.— Correspondance de M.Louis Tronson, troisième supérieur de la Compagnie de Saint-Sulpice (éd.L.Bertrand), Paris, 1904.— Francis Parkman : The Old Regime in Canada.— État Présent de l'Église et de la Colonie Française dans la Nouvelle-F rance, par M.l’évêque de Québec, 1688, Québec, 1856.— René Bréhan de Galinée : Récit de ce qui s'est passé de plus remarquable dans le voyage au lac Ériê, pub.par Pierre Margry : Découvertes des Français, tome I.— E.-Z.Massicotte : Les Juges à Montreal sous le Régime Français, Bulletin des Recherches Historiques, vol.XXVII, p.177.— Henri Lorin : Frontenac.— Abbé de Belmont : Hist, du Canada.— Sixte Le Tac : Hist.Chronologique de la Nouvelle-France, (éd.Réveillaud, 1888).— Mère Ju-chereau : Histoire de VHôtel-Dieu.— Abbé Gosselin : L'Église du Canada.— Abbé Olivier Maurault : Dollier de Casson, Revue Trimestrielle Canadienne, février 1919.— Jugements et Délibérations du Conseil Souverain de la Nouvelle-France, tome 1er, p.694.— Édits et Ordonnances Royaux concernant le Canada, tome 1er, p.69.Lb Canada français, Québec, septembre 1933.
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