Le Canada-français /, 1 septembre 1933, Liaison
LIAISON A Montréal, fin décembre 1931.Un jour humide et doux.Le dégel précoce semble avoir surpris tout le monde.En vrais Canadiens, mes hôtes s’excusent presque de n’avoir pas cinq pieds de neige à me montrer.Il pluvine, et les passants traversent en hâte la place d’Armes pour prendre les tramways.— Le Montreal Trust Building, s’il vous plaît ?— Derrière vous, à droite, monsieur.Le constable a touché son bonnet de fourrure et montré de sa main gantée un vaste édifice où deux douzaines d’hommes d’affaires de la cité ont leurs bureaux.Plusieurs marches, un large hall, des adresses gravées dans du marbre noir : Beaulieu, Gouin, Mercier et Tellier, avocats, 3e étage.Docile, l’ascenseur me dépose à l’entrée d’un long couloir.A droite, à gauche, des portes ouvertes, des clercs penchés sur de hauts pupitres travaillent en bavardant entre eux — comme à Paris.Les “ patrons ” ne sont pas encore là.La téléphoniste est sur les dents.Les appels se succèdent sans arrêt.— Non monsieur, pas encore.Allô?Pas avant un quart d’heure, maître.Grosse étude, nul doute.Je tends ma carte et une lettre d’introduction : “ Maître Gouin, mademoiselle ?C’est une visite personnelle.Voulez-vous lui remettre cette lettre dès son arrivée.” Et je m’assieds en face de deux autres visiteurs, des clients sérieux ceux-là, je le devine à leur air préoccupé de plaideurs.Mes yeux vont de la jolie téléphoniste, à la voix nette et bien timbrée, aux clercs éveillés de la pièce d’en face.Ma carte les intrigue.Un Français, un professeur de France, c’est tout de même un oiseau rare dans une étude de Montréal.Un quart d’heure se passe.J’entends quelqu’un qui entre dans la pièce du fond, puis bientôt : — Monsieur Martin ?Ls Canada français, Québec, ieptembre 1933. 56 LIAISON Ma carte de visite est sur le bureau, la lettre que m’a remise le président de l’Université Dalhousie pour son ami, ouverte, à côté.— Soyez le bienvenu, monsieur le professeur.Un homme jeune et de haute taille, aux épaules déjà voûtées, m’avance un fauteuil et me fait avec une politesse qui me confond les honneurs de son cabinet.La physionomie est sérieuse, les yeux très noirs et très vifs dénotent une belle intelligence.Le teint du visage est si mat qu’instincti-vement je songe au chef bronzé d’un caïd marocain.Et tout en répondant de mon mieux à cent questions sur la France, je juge en moi-même : grand travailleur, haute culture, un homme qui ne se limite pas à la routine de son métier.Puis toujours, comme une idée fixe : mais sur quoi se basent-ils pour dire qu’on ne parle pas français au Canada ?La langue de cet homme, un parler de paysan, un patois ?Mais quel démon les pousse à répéter pareilles sottises ?Et cette téléphoniste, avec ses beaux yeux noirs, et ces clercs bruyants et gais, et ce brave sergent de ville de tout à l’heure ?Oui vraiment, vous aussi avez quelque peine à les comprendre ?Allons donc, vous vous moquez du monde.Il est vrai que, pas plus tard qu’hier, vous vous répandites en compliments sur Vexcellence du français,— voire même de Vaccent parisien,— de telle vieille dame anglaise qui vous fit l’honneur d’une tasse de thé et d’un sandwich aux concombres.Mais voici que soudain, sans quitter son siège, mon hôte ouvre un tiroir, en tire une large feuille couverte de noms et de dates : la généalogie de la famille Gouin.— Mes ancêtres, monsieur, sont originaires de votre Poitou.Le premier Gouin venu au Canada, Mathurin, était né à Angliers dans le diocèse de Poitiers, en 1638.Il était tonnelier.Vous connaissez Angliers ?C’est dans l’arrondissement de Loudun.Nous avons d’ailleurs donné le nom d’Angliers à l’une de nos villes neuves de l’Ouest.Je dus avouer que je ne connaissais ni l’Angliers du Canada ni celui du Poitou, mais je me promis à ce moment de prendre, un jour, pour but de promenade ce petit village situé au nord du département de la Vienne, en bordure de la Touraine et de l’Anjou.La patrie de Théophraste Renaudot peut être fière, après tout, de compter parmi ses petits-fils Li Cakada fbançais, Québec, septembre 1933. liaison- 57 un sir Lomer Gouin, premier ministre, puis gouverneur de la province de Québec.Je pris congé, ravi de cette nouvelle visite.Comment dire la douceur des souvenirs que je garde de mille conversations semblables avec des Canadiens français ?Frères de France, vous rendez-vous compte de ce qu’est au juste “ le Vieux-Pays ” pour un Canadien ?Qu’un homme instruit, lettré, éloquent, rompu aux affaires, fils d’un premier ministre célèbre, citoyen d’un pays libre vivant à des milliers de lieues de l’autre côté de l’Océan, sorte du tiroir de son bureau le plus à portée de la main une feuille minutieusement pliée où se trouve tracée sa généalogie toute française, et vous dise avec cette simplicité : “ Je descends de Matburin Gouin, tonnelier, né à Angliers, en Poitou, l’an 1638 ”, — croyez-vous qu’il n’y ait pas là de quoi accélérer les battements de votre cœur et vous donner envie de crier, en vous redressant de toute votre taille : “ Nous sommes de la race des vaillants et des forts.Nous sommes les plus fidèles d’entre les fidèles.Nous pouvons avoir chacun nos intérêts, nos soucis ; nous pouvons avoir l’orgueil de notre fortune ou de notre réussite, vivre sous d’autres cieux, sous d’autres lois, mais nous restons français de la tête aux pieds, par le sang, par le cœur, par toutes les fibres de notre corps et tous les replis mystérieux de notre âme indomptable.” * * * Fin mai 1932.Dans la fraîcheur matinale, l’auto nous emporte sur la route de Poitiers à Loudun.Le printemps humide donne aux champs, aux prairies, ces teintes du vert profond si reposantes à la vue.Le mai n’est pas encore défleuri aux buissons de la route, et les genêts épanouis font à la futaie une lisière d’or.Dans les creux du plateau, des saules bordent les fossés d’écoulement.L’un d’entre eux, vermoulu, creux, sans la moindre pousse verte, se dresse encore, solitaire, inexplicable, au milieu d’un champ de blé.Quel souvenir garde ce tronc mort ?Mystère.Et je songe aux vieux saules croulants de l’Acadie qui marquent toujours, là-bas, au pied du coteau, au bord de la source, Le Canada fbançais, Québec, septembre 1933. 58 LIAISON les demeures disparues des vaillants Français, Tourangeaux, Saintongeais, Poitevins et Normands, qui les premiers fondèrent le Canada.Une légère ondulation dans la plaine ; des restes de remparts ; des tours rasées enfouies sous le lierre : Mire-beau — une petite ville aux rues tortueuses si étroites qu’il semble impossible à deux voitures d’y passer de front.Ne reste-t-il plus rien de la glorieuse forteresse féodale ?Si, un fier souvenir qui fait reconstruire aux habitants leurs devantures dans ces mêmes ruelles où retentirent pendant des siècles le galop des chevaux caparaçonnés, et les appels des hommes d’armes se rendant aux chemins de ronde.A trois lieues, sur la gauche, la Grimaudière — un tout petit village qui fut le berceau des Garneau.La route traverse maintenant la forêt de Scévolle.Les talus des fossés ne sont qu’une longue haie d’or.Les sous-bois sont splendides.Les asphodèles dressent leurs suaves fleurs blanches tout en haut de leurs tiges raides.Des bouquets de cytises mettent encore plus d’or sur le vert foncé des chênes.Dans un large vallonnement de la plaine, au débouché de la forêt, des prairies qui regorgent de boutons d’or indiquent la fraîcheur d’un cours d’eau.Un léger ressaut de la route, un pont sur un ruisseau qu’on n’ose appeler rivière, et nous traversons la Briande.Nous avons laissé Angliers sur la droite, admirant seulement au passage les allées de tilleuls du château des La Tour d’Auvergne.Par prudence, nous avons préféré pousser jusqu’à Loudun, car il est l’heure de déjeûner.Loudun ! Au seizième siècle, vingt-six mille âmes se pressaient autour de son puissant château.Aujourd’hui, une toute petite ville, assoupie, de six mille habitants.De sa splendeur passée ont survécu une belle église qu’on répare, un imposant donjon carré qui domine toute la plaine, et, derrière de grands murs, nombre de résidences bourgeoises aux vieux portails sculptés.Les noms sur les boutiques ont des airs familiers.Blanchard, Poirier, Morin, Giroir, Ami-rault, Martin, Brault : on se croirait en Acadie.La liste électorale que je consulte à l’hôtel de ville me donne un véritable échantillonnage de noms canadiens.Une demi-douzaine de Gouin, de Mercier, de Cassegrain, de Popineau.Lb C anadi fbançaib, Québec, aeptembre 1938. LIAISON 59 Nulle part encore je n’ai fait pareille rencontre.L’émigration au Canada a toujours été une tradition dans le Loudunais.Dans les communes voisines les Landry, les Léger, les Bellan, les Doucet, les Duchesne, les Gauthier, les Gouin, les Giroir, les Garneau, les Mercier, les Renault, les Poirier, les Roy, les Langlois, les Boutillier, les Saulnier, les Savoie, les Sire, les Terriot, les Dupuis, les Bellanger, les Charbonneau, les Pelletier, les Morin, les Archambault, les Pothier.sont les noms les plus fréquents.Il doit y avoir là plus qu’une simple coïncidence.En feuilletant rapidement les vieux registres de la paroisse de Saint-Pierre-du-Marché, je retrouve, à quelques feuillets d’intervalle, les signatures de “ haute et puissante dame Louise Marie Charlotte de Menou ” et de deux “ de Razilly ”.Non loin de la mairie, j’ai remarqué tout à l’heure une rue “des Vaulx-Razilly”.Comment ne pas penser à Charles de Menou d’Aulnay de Charnizay et à Isaac de Razilly, les véritables fondateurs de l’Acadie ?Je demande à la dactylographe qui me passe les registres : — Vous connaissez des Gouin, à Loudun, mademoiselle ?— Oh oui, monsieur.C’est un nom très répandu par ici.Le facteur qui dessert l’hôtel de ville est justement un Gouin.— Je serais heureux de le voir.Comment pourrais-je le rencontrer ?— Le plus simple est de vous rendre à la poste, où il doit se trouver à cette heure, sa tournée étant finie.Vous le reconnaîtrez facilement : un grand, très brun.— Très brun ?— Extrêmement brun, le teint très mat.Mais si vous aviez connu son père, monsieur, c’était bien autre chose.Avec cela, il se laissait pousser la barbe, une longue barbe noire : un véritable moricaud.— Eh ! mademoiselle, les moricauds ne sont pas rares en Poitou ! Notre race n’est pas précisément blonde ; à votre prochain voyage à Poitiers, amusez-vous à regarder les passants.Il y a douze cents ans, n’est-ce pas, Charles Martel y arrêta les Maures.— Et qui sait?Vous-même, monsieur,.ajouta, malicieuse, la jeune secrétaire, en éclatant de rire.— Et vous-même, mademoiselle, avec vos yeux noirs pénétrants et vos cheveux de jais aux reflets bleus.Lb Canada français, Québec, septembre 1933. 60 LIAISON Nous repartons.L’ami que j’ai accompagné, haut fonctionnaire de l’enregistrement, vient de terminer son enquête.A contre-cœur, je m'arrache à la mienne et à mes vieux papiers.Angliers.Quelques maisons de paysans au bord de la route nationale ; puis, plus loin, un autre pâté d’habitations, de chaque côté d’un chemin étroit qui mène à l’église.L’arrivée d’une belle conduite intérieure fait sortir les villageoises sur le pas de leurs portes.Nous allons voir l’église, une modeste église romane du douzième siècle, avec une curieuse flèche de pierre.Comme dans toutes les églises de France, une plaque de marbre neuve s’impose aux regards : “ Aux enfants de la paroisse morts pendant la guerre 1914-1918”, et je lis le nom d’un Gouin et de deux Giroir.C’est là, près de ce pilier que fut baptisé, il y aura bientôt trois cents ans, Mathurin Gouin, futur tonnelier et l’aïeul d’une lignée de grands Canadiens.Pauvre petit village ; tes maisons sont basses et pauvres et se tiennent, honteuses, à l’écart de la grand route.Tes habitants s’empressent pourtant à répondre à mes questions saugrenues.— Oui, il y a toujours des Gouin, dans le pays, surtout au bourg voisin de Martaizé, et au chef-lieu du canton, à Moncontour.Certains, en effet, sont très bruns, mais il y en a aussi de blonds et même de rougeauds.Et je me reporte par la pensée six mois en arrière.Je revois une grande ville moderne, assise au bord d’un fleuve géant, une ville d’un million d’âmes, une ville française plus peuplée que Lyon ou Marseille, une immense cité ayant près de deux cents fois la population de Loudun et trois mille fois celle d’Angliers.Je revois un jeune avocat déjà en renom, très grand et très brun, et je songe à la gloire méconnue de ces quelques milliers de jeunes paysans de chez nous, qui dans un coup de tête, avides d’aisance et de liberté, abandonnèrent un jour les vieux parents, le clocher séculaire, les horizons familiers, pour s’en aller là-bas, de l’autre côté de l’eau, fonder une nouvelle France.Ernest Martin, professeur agrégé de VUniversité de France.Poitiers, juin 1932.Li Canada fbançais, Québec, septembre 1933.
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.