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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Un siècle d'économie humaine (suite et fin)
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1934-02, Collections de BAnQ.

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Économie sociale IN SIECLE 0 ÉCONOMIE HUMAINE (Suite et fin) Au service de l’économie humaine a) Léon Harmel Léon Harmel exerça d’abord et principalement son zèle dans ses propres usines du Val des Bois près de Reims, qu’il voulut organiser chrétiennement.Par tout un ensemble d’institutions établies pour le bien-être matériel et moral de son personnel, il se proposa de pourvoir aux besoins les plus variés de la famille ouvrière et de l’environner d’une atmosphère chrétienne.Puis il s’efforça d’entraîner à sa suite ses collègues de la grande industrie française par des appels pressants et répétés.Au même moment, l’Oeuvre des Cercles catholiques d’ouvriers lançait aux quatre coins du pays son appel en faveur d’une réorganisation de la société sur les bases d’un régime corporatif adapté aux conditions nouvelles de la grande industrie.Une collaboration active ne tarda pas à s’établir entre les hérauts du corporatisme : De Mun et la Tour du Pin et le grand industriel du Val des Bois.Chez Harmel, l’esprit de confiance en l’organisation ouvrière fut l’effet d’une lente évolution.Il est parti du paternalisme le plus généreux, qui lui est commun avec un grand nombre de patrons de son temps.Mais peu à peu, son paternalisme se mue en associationisme plus clairvoyant et, si sa charité est toujours aussi intense, elle se nuance d’un sentiment plus fraternel que paternel.Il entendait développer l’initiative de ses ouvriers, les associer à la gestion des œuvres établies pour leur éducation professionnelle et leur entr’aide mutuelle, donner le branle à l’action de l’ouvrier sur l’ouvrier.Cet état d’esprit l’amena vite à comprendre que le syndicat mixte, formule de beaucoup de catholiques au moment de la votation de la loi 524 LE CANADA FRANÇAIS du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels, était d’une application fort difficile.Il recommanda alors hautement les syndicats parallèles de patrons et d’ouvriers, reliés par une commission mixte, afin que ne fût pas brisée l’unité foncière de la profession.Appelé à la présidence de l’Oeuvre des Cercles par Albert de Mun, il marqua nettement l’orientation décisive de sa pensée et de ses efforts : l’éducation ouvrière, préface nécessaire de l’organisation ouvrière, ne devra pas être imposée par en haut, mais impliquer au contraire une coopération active des ouvriers eux-mêmes.Harmel ne ressemble à aucun des grands industriels de son temps : sa forte personnalité est nettement accusée.Ce qui la caractérise, c’est une droiture inflexible, une franchise parfois brutale.Il est mystique et sa piété virile aime à s’épanouir.Mais il est en même temps réaliste et pratique.Il est prudent, mais il ne craint pas de heurter de front, parfois avec vigueur, les préjugés, les inerties et les partis-pris.Il a une haute idée de la valeur d’une seule âme et cette conviction le fait toujours respecter avec scrupule la dignité ouvrière.Enfin, il sait parler comme il faut aux gens du peuple comme aux grands de la terre et aux esprits les plus affinés.Dans l’histoire du patronat français, il tient une place éminente par la hardiesse autant que par le côté pratique de certaines initiatives.Alimentation, logement, santé, distraction, prévoyance, tout attire son attention et fait l’objet d’organisations où l’esprit méthodique d’Harmel s’est ingénié à tout combiner de la manière la plus pratique jusque dans les détails.Les grandes entreprises américaines n’ont pas innové ; elle ont imité tout simplement l’exemple du Val des Bois.Mais ce qui permet surtout de reconnaître en Harmel un véritable précurseur, c’est ce qu’il a fait pour procurer au personnel de ses usines des allocations pour charges de famille.Il se refusait à ne considérer en la personne du travailleur que le seul individu.Si le salaire de l’ouvrier consciencieux ne lui permet que de pourvoir à ses charges personnelles, la justice n’est pas pleinement satisfaite, car le travailleur a le devoir sacré d’entretenir sa famille.Avec le Play, Harmel croyait que les patrons doivent prévoir dans leurs frais généraux une réserve destinée aux besoins d’une famille nombreuse.Depuis, grâce à un effort collectif, le régime UN SIÈCLE D’ÉCONOMIE HUMAINE 525 des allocations familiales instauré par Harmel s’est propagé dans toute l’industrie française.b) Henri Lorin et les semaines sociales Henri Lorin n’est pas de ceux que la foule a connus.Aucun mandat politique n’a attiré sur lui l’attention.Son œuvre de penseur pourtant considérable, originale et forte, est ignorée de beaucoup de ceux qui s’occupent de questions sociales.Car elle est restée à l’état fragmentaire dans les revues savantes et surtout dans la riche collection des Semaines Sociales de France.Mais 1 influence d un homme se mesure plutôt à la qualité, au rendement, à la diversité des âmes sur lesquelles elle s est exercee qu au nombre de ses admirateurs.Peu d’hommes ont eu en ce sens plus d’emprise sur leurs contemporains qu’Henri Lorin.Il a réuni en sa personne les dons qui font d’un penseur un excitateur de pensée chez les autres : la vigueur d’esprit, la puissance de la logique, la fermeté des convictions et avec tout cela un je ne sais quoi d’enthousiaste, de chaleureux, de sainement optimiste qui soulève l’âme tout entière.Lorin n’a pas été à proprement parler professeur.Le lieu où il a surtout enseigné c’est sa maison, c’est son cabinet de travail.Il excellait à communiquer la flamme de sa pensée, soit en tête à tête, soit dans les cercles d amis que son salon assemblait chaque jour.Nul n’a mieux pratiqué l’hospitalité.Sa maison était ouverte non seulement aux amis de toujours, aux hommes de valeur, aux notabilités de l’étranger, mais aussi aux jeunes qui cherchaient leur voie.Sa vie fut tout entière un apostolat intellectuel et social.Nul n’a réalisé avec plus de générosité comme avec plus de désintéressement le don de soi.Car chez lui le penseur fut doublé d’un fidèle qui n’a pas connu les défaillances et les angoisses du doute et s’est élevé constamment vers les hauteurs joyeuses de la certitude.Il pensa en croyant et le fidèle qui était en lui trouva chaque jour dans son Credo même de nouveaux stimulants d’activité intellectuelle.Après l’homme, la doctrine.Lorin a rappelé dans ses écrits que les systèmes et les régimes économiques sont en fonction directe des notions vraies ou fausses, précises ou vagues qui régnent dans les esprits au sujet de ces problèmes 526 LE CANADA FRANÇAIS fondamentaux : l’origine, la nature, la fin de l’homme.La conséquence nécessaire, c’est que les chrétiens pour être loyaux vis-à-vis d’eux-mêmes, logiques avec leurs principes, ont à rechercher les conditions à remplir, dans le milieu social où ils sont engagés, pour que le gouvernement de leur activité n’aille pas à l’encontre des notions fournies par leur religion sur ces questions vitales.Lorin ne conteste pas que par les seules lumières de sa raison, l’homme puisse s’élever à certaines notions justes sur son origine et sa destinée.Mais puisque l’Église a mieux à offrir, c’est à elle qu’il demande la pleine lumière qui éclairera le gouvernement de la cité terrestre.Ainsi, les croyants, sans méconnaître en aucune façon les services de la raison et la valeur du droit naturel, peuvent-ils légitimement rechercher ce que postule le catholicisme au point de vue social.Il invite surtout les catholiques à observer scientifiquement les faits sociaux et pour les interpréter, les redresser ou les améliorer au besoin, à s’éclairer des règles de pensée et d’action du catholicisme.Sa méthode apparaît donc à la fois scientifique par ses procédés, catholique par son inspiration.Il n’a pas manqué de formuler lui-même l’objection qui se présente à l’esprit contre une telle méthode : est-il permis d’associer ainsi des données de pure observation et des principes directeurs qui sont matière de foi ?Lorin répond que le catholicisme, outre ses droits intrinsèques à régler notre conduite tant sociale qu’individuelle, peut invoquer à bon droit les résultats scientifiquement observables et démontrables de l’expérience sociale qui se poursuit depuis dix-huit siècles.A toutes les pages de l’histoire, le catholicisme apparaît comme une force de coordination sans précédent, sans égal.Rien n’est plus suggestif que de noter tout ce qui dans les institutions, les lois, les relations sociales du temps présent est encore et malgré la division des esprits le legs de la tradition catholique.Il y a là comme une double épreuve expérimentale qui tombe sous le contrôle des hommes de science, se prête à leurs procédés habituels d’investigation ! De ces principes directeurs, Lorin s’est particulièrement inspiré pour définir les relations que fait naître entre les hommes l’exercice d’une même profession ; pour affirmer la nécessité d’une organisation, pour définir aussi les droits que tirent aussi de leur travail les hommes qui, dans la UN SIÈCLE D’ÉCONOMIE HUMAINE 527 profession,ont renoncé à exercer tous les droits qu’ils tireraient autrement de leur qualité d’auteurs.Il réclame donc que tout travailleur soit rattaché à une organisation publique et participe par voie de referendum à sa réglementation.Mais il ne se contente pas de formuler des revendications commandées par les principes.Il observe la réalité changeante et, au jour le jour, il note les développements du mouvement syndical et il demande que les catholiques prennent une attitude de sympathie active à l’endroit de ce mouvement.Sans doute le mouvement engendre des abus, des excès, des violences que Lorin tout le premier condamne.Il constate toutefois que ces manifestations d’anarchie sont plutôt les conséquences du régime au sein duquel le mouvement syndical prend naissance.Au sein des professions, quantité d’hommes trouvent dans une rémunération forfaitaire le moyen de participer, en vertu d’un travail effectif, aux ressources terrestres destinées à la subsistance de tous.S ils ont rempli avec conscience l’obligation du travail, le salaire doit comporter au moins ce qui assure une subsistance sobre et honnête.Le premier, il a imaginé pour désigner cette rémunération minimum, le qualificatif exact et expressif de salaire vital.Dans son analyse des éléments constitutifs de la rémunération vitale des salariés, Lorin fait intervenir les principes fondamentaux que nous enseigne l’Église sur les devoirs de famille : devoirs des parents envers leurs enfants, des descendants envers leurs ascendants.Il veut que 1 idee familiale soit inspiratrice et ordonnatrice des lois sociales.Et il réclame en particulier que l’organe de répartition, nécessaire au fonctionnement des retraites ouvrières et paysannes contre l’invalidité ou la vieillesse, soit 1 élargissement de l’organisme familial.Nourri jusqu’à la moelle des traditions catholiques, Lorin devait se demander si l’injustice usuraire devait être regardée comme un fléau d’un autre âge ou plutôt comme une plaie toujours actuelle ?Il n’a pas de peine à montrer qu’elle coule à pleins bords.Il conclut que pour éliminer l’injustice usuraire du salariat industriel moderne, il est necessaire d abord de faire une législation protectrice des travailleurs basée sur le principe de la limitation maxima du temps du travail et minima du salaire ainsi que l’obligation des assurances sociales ; puis de reconnaître l’existence des professions en tant que sociétés 528 LE CANADA FRANÇAIS naturelles et de leur permettre de s’organiser pour faire régler par des corps compétents les conditions d’application des lois et le taux d’une juste rémunération du travail ; et enfin d’éliminer, par l’action répressive des pouvoirs publics et l’organisation professionnelle, l’injustice usuraire de la spéculation sur les valeurs et les marchandises.Rien ne semble donc plus enchaîné ni plus un que l’effort constructeur d’Henri Lorin.Fortement appuyé sur les principes que sa Foi lui dicte, il recherche dans tous les domaines d’activité les moyens de rétablir la société humaine sur ses bases éternelles et de rendre à la personne humaine, créature de Dieu, avec la conscience de ses devoirs la puissance de ses droits.Après la Grande Guerre et la disparition prématurée d’Henri Lorin, les Semaines Sociales ont repris leur tenue périodique.La nécessité de savoir pour agir qu’affirme ce renouvellement annuel est d’autant plus manifeste que de partout on affirme que notre temps est pauvre en idées créatrices.La vraie cause de cette pauvreté ne serait-elle pas la séparation de l’économique et du politique d’avec le moral et le social, qui en sont inséparables ?Puisque le monde a besoin plus que jamais d’idées créatrices, reconnaîtra-t-il la valeur de toutes celles que contient le trésor trop ignoré de la tradition catholique ?Le recueil des encycliques pontificales est une mine de pensées fécondes ; dans des conciles provinciaux, des pastorales et des lettres collectives d’évêques, des catéchismes, les enseignements des papes ont été repris et développés.Loin de nous prêcher l’indifférence à l’endroit des réalisations sociales de l’idéal chrétien, l’Église nous convie à un travail constructif.Sans doute, l’Église a pour mission directe de procurer aux hommes les biens spirituels et immortels.Si l’on ne doit pas confondre le spirituel et le temporel, il importe aussi de ne pas les séparer, puisque la réalité vivante, objet de toute sociologie, c’est l’homme concret avec toutes ses exigences et toutes ses aptitudes naturelles, mais aussi élevé par la grâce, avec sa nature, à l’ordre surnaturel.La charité, lien social par excellence, ne supprime pas les motifs naturels qui poussent tant d’hommes à se dévouer au service de leurs frères et à l’œuvre de progrès social. UN SIÈCLE D’ÉCONOMIE HUMAINE 529 Mais elle oriente, élève, purifie ce prodigieux élan.Et surtout, son motif tout divin lui donne une force capable des plus grands sacrifices et des plus efficaces réalisations.Aussi est-ce une activité jamais satisfaite, pure de toute réceptivité inférieure, immunisée d’avance contre toute cause de découragement ou de lassitude que la charité met au service du Progrès afin que se réalise, dans les institutions comme dans les individus, le règne du Christ.C’est à quoi travaillent depuis vingt-cinq ans les Semaines Sociales de France dans un esprit de soumission totale aux directives de l’Église enseignante.Leur succès, dû à l’effort collectif d’une élite grandissante d’organisateurs, de professeurs, d’auditeurs est lié au respect d’une tradition doctrinale qui remonte à ses origines ! Cette institution fondée à Lyon par Marius Gonin et Adéodat Boissard présente un caractère original et spécial.Une semaine sociale n’est pas un congrès.Les discussions, les émissions de vœux, les manifestations extérieures sont étrangères aux Semaines Sociales.Celles-ci donnent un enseignement concentré durant six jours sur un problème précis : par exemple, à Lille, en 1932, on exposa le désordre de l’Économie internationale.Une suite d’exposés, sous forme de leçons universitaires, confiés à des spécialistes de la Théologie, de la Philosophie, de l’Économie politique, du Droit, à des hommes qui ont l’expérience des affaires et la pratique des œuvres, invitent les auditeurs à la double connaissance des faits observables et des principes.Entre ces auditeurs, animés d’un même esprit, des idées s’échangent, des rapports se nouent et se resserrent d’année en année.L’exemple des Semaines Sociales de France a été suivi en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie, en Autriche, en Suisse, en Pologne, au Canada, en Uruguay, au Chili.Des observateurs mî mes bienveillants ont pu se demander si les Semaines Sociales ont une portée pratique.Il est vrai que leur rôle fut essentiellement d’ordre intellectuel et éducatif, mais cela devait être, puisqu’elles ont été créées pour cet objectif.Attachées à la doctrine de l’Église et attentives à la leçon des faits, elles ont projeté sur la vie économique la lumière de la doctrine de l’Église enseignante, pour tendre à une vue plus claire de la léalité et au redressement de la société selon les requêtes de l’ordre chrétien.Le premier service qu’elles ont rendu fut de former, d’entre- 530 LE CANADA FRANÇAIS tenir une mentalité commune entre des hommes voués déjà sous des formes diverses à l’apostolat.Le second, étroitement lié au premier, ce fut d’être, dans l’ordre des nouveautés sociales (lois, expériences, œuvres, organisations), informatrices.Ce rendez-vous annuel des Semaines Sociales a quelque chose d’unique : dans cette atmosphère baignée de charité fraternelle où les âges, les conditions sociales, les particularités provinciales et même la diversité des opinions se confondent en une harmonieuse et chaleureuse unité, les contacts sont aisés, les entretiens confiants, les amitiés sincères et fidèles.Tout cela échappe à l’analyse et n’apparaît pas dans les statistiques, car il n’appartient aux Semaines Sociales ni de créer des institutions, ni de se substituer aux organisations existantes et d’empiéter sur leur autonomie, mais au contraire de leur donner des collaborations toujours plus informées, des concours toujours plus dévoués.Ainsi les grandes œuvres d’intérêt social ont pu avoir dans telle conversation tenue en Semaine Sociale un point de départ le plus souvent ignoré de tous.Enfin les Semaines Sociales ont coutume d’unir la piété à l’étude et à l’effort tendu vers l’action prochaine.Quand les six jours sont écoulés et que chacun regagne sa province, la clarté ne s’éteint pas.Dans les Unions d’Études de Catholiques sociaux, organisées dans les diverses régions du pays, les Semainiers restent groupés et s’attachent, tout en appliquant les enseignements de la Semaine passée, à préparer par une commune étude ceux de la Semaine à venir.Les Secrétariats sociaux constituent des champs par excellence d’expérience et de réalisation.Us rendent service à toutes les œuvres et constituent des points de concentration et de liaison nécessaires pour l’application des lois sociales.Par ailleurs, les Semaines Sociales régionales, les Semaines rurales, les Journées sociales, les Sessions d’études syndicales, les Écoles de dirigeants du Monde du Travail sont comme les efflorescences des Semaines Sociales.Marquons enfin la collaboration étroite qui unit aux Semaines Sociales l’Action populaire créée à Reims par le R.P.Leroy avant la guerre et que dirige maintenant à Vanves le R.P.Desbuquois avec une équipe de savants collaborateurs.Là s’accomplit un labeur permanant de science et de diffusion sur le terrain économique et social en un véritable Institut de recherches et de documentation. UN SIÈCLE D’ÉCONOMIE HUMAINE 531 Le Cardinal Mercier et le Code de Malines Lorsqu’en 1882, l’abbé Joseph-Désiré Mercier inaugura à l’Université Catholique de Louvain une Chaire de philosophie thomiste, et, un peu plus tard, un Institut, la sociologie trouva sa place parmi les enseignements professés.Rétablir l’unité d’esprit et briser tous les séparatismes d’où sont issues l’Économie libérale et les autres formes variées du socialisme, voilà la tâche importante pour le gouvernement des sociétés et l’avenir temporel du monde que l’Institut de Louvain en liaison avec sa contemporaine, l’Union de Fribourg, a accomplie Mgr Mercier et son Institut ont bien travaillé pour l’éveil d’une Sociologie catholique.Une telle science ne se confine pas en une tour d’ivoire; elle n’est que la préface nécessaire d’une action qui se traduit en Institutions et en Oeuvres.La méthode de Mgr Mercier, durant l’ère des studieuses préparations, l’a détourné d’une science qui, indifférente à la vie, s’enfermerait dans la pure spéculation.Devenu archevêque, primat de Belgique, nul ne s’est montré plus homme de réalisation apostolique que ce penseur de haute lignée.Dans son diocèse de Malines il a 2,300,000 fidèles.L’immense majorité d’entre eux est formée de travailleurs.Aussi Mgr Mercier encourage de toutes ses forces le mouvement syndical et donne toute sa confiance au conseiller moral des ouvriers, le R.P.Rutten.L’organisation du monde agricole, celle des classes moyennes, celle des patrons catholiques ne bénéficient pas moins de son impulsion et de ses directives.Il veut que rien de ce qui est humain ne demeure étranger à l’Église ; son patriotisme se complaît à regarder avec amour l’expansion de la Belgique, vers 1910, dans tous les domaines de l’activité humaine.Il ne saurait être question de retracer dans ces pages consacrées à l’apostolat social du cardinal Mercier l’histoire de son rôle pendant la Grande Guerre.Certains n’ont voulu voir en lui que le défenseur de la juste cause de sa patrie.Mais le cardinal Mercier eut toujours soin de marquer qu’il entendait soutenir en même temps que la cause de la Belgique, injustement occupée et maltraitée dans ses enfants et ses biens, la cause du Droit universel et éternel.Dans ses démêlés avec le gouverneur allemand Von Bissing, à propos des déportations, le cardinal Mercier 532 LE CANADA FRANÇAIS montra d’autant plus de clairvoyante énergie que ces actes de violence atteignaient surtout les humbles, les déshérités, les travailleurs, les préférés de son apostolat social.Durant les quatre années que dura le martyre de la Belgique, il ne se contenta pas d’écrire ses immortelles Pastorales et de défendre la vie et l’honneur de ses ouailles en face du pouvoir d’occupation.Il voulut visiter lui-même la plupart des localités dévastées, apporter aux foyers les plus éprouvés le réconfort de sa présence et l’aide de sa charité.De sa charité, il entend ne priver personne, et l’appel fréquent qu’il fait à la prière a comme bénéficiaires les ennemis défunts eux-mêmes.Toutefois, il maintient au nom du droit le principe des justes réparations.Après la guerre, le cardinal Mercier n’a rien négligé pour inciter les âmes à ne point se démobiliser.Les problèmes sociaux, sous leurs aspects les plus concrets, ne cessaient de préoccuper le cardinal et provoquaient de sa part des initiatives hardies.Plusieurs de ses Pastorales d’après-guerre ont eu pour objet propre tel ou tel aspect de la question sociale, entre autres la Pastorale du Carême 1923 intitulée “ La Papauté et le Sens social chrétien ”, la Pastorale d’août 1925 consacrée au “ Socialisme ” et au “ Libéralisme ”.C’est encore et surtout par son éminent concours à l’Union Internationale d’Études Sociales de Malines que le Cardinal marqua, dans les années d’après-guerre, à quel point l’apostolat social lui tenait à cœur.En présence des problèmes nés de la guerre, il parut à des catholiques sociaux de divers pays que l’œuvre naguère inaugurée avec succès par l’Union de Fribourg n’était pas achevée, qu’elle appelait spécialement dans le domaine du crédit, de la morale professionnelle, du devoir fiscal, des compléments de la plus haute importance.Le cardinal Mercier se prêta, avec le plus vif empressement, à convoquer en son propre palais quelques hommes d’études belges et français auxquels devaient s’associer peu à peu des collaborateurs appartenant à d’autres nations européennes.Le domaine spécial des études serait d’ordre économique et social.De 1920 à 1931, l’Union de Malines a tenu douze sessions.Les six premières furent présidées par le cardinal Mercier et les six dernières dirigées par le cardinal Van Roey.Rien n’égalait la grâce exquise de l’accueil du grand Cardinal.Le palais cardinalice était chaque année largement ouvert aux délégués de l’Union.Le Cardinal entendait réserver UN SIÈCLE D’ÉCONOMIE HUMAINE 533 les trois jours entiers que durait la session à l’Union, prendre la part la plus active à ses délibérations, nonobstant ses travaux ou ses engagements.Et après chaque session il se plaisait à encourager lui-même ceux qui avaient travaillé à ses côtés.Ce fut le cardinal Mercier qui tout le premier songea à la rédaction du “ Code Social ” de Malines.Dans une lettre inédite du 4 juillet 1924, écrite à l’un des membres de son Union, il exposait son projet.“ Il importe, disait-il, de présenter et d’arrêter une ligne de démarcation entre le domaine social et le domaine politique.Or, les hommes politiques confondent souvent les deux domaines.Les hommes d’action sociale eux-mêmes ont peine à définir leur programme.Dans le domaine des idées, le programme social catholique présente souvent l’aspect négatif d’une opposition au socialisme au lieu de faire œuvre constructive et de formuler le plan positif de réorganisation sociale indiqué par les Papes.” D’un autre côté, le cardinal soulignait, qu’à son avis, l’Association d’études de Malines avait trop visé les élites.C’est pourquoi son crédit n’avait pas encore pénétré les masses.Il serait donc sage d’adjoindre au programme spécial de l’Association une partie principielle.Les membres de l’Union ne viseraient qu’indirectement l’erreur socialiste ; ils s’attacheraient d’abord et surtout à s’inspirer de nos croyances et de notre philosophie pour dicter la loi à l’apostolat social, à l’action politique et aux socialistes eux-mêmes.Un désir du Cardinal était un ordre pour les membres de l’Union de Malines.Aussi la préparation d’un avant-projet fut-elle l’objet principal de la session de septembre 1925, la dernière qu’ait présidée le Cardinal.La mort du grand apôtre social survint malheureusement avant l’achèvement de l’œuvre des “ conversations sociales ” de Malines.Toutefois les disciples du Cardinal ont pu mener à bonne fin le projet ébauché par leur Maître.Le Code de Malines comprend 143 articles divisés en cinq chapitres précédés d’une Introduction.Dans les cinq chapitres se déroulent la vie familiale, la vie civique, la vie économique, la vie internationale, enfin la vie surnaturelle.Ce recueil de propositions n’a nullement l’inflexibilité d’un texte législatif ; il est souple, nuancé ; il n’ordonne pas, il inspire, il oriente, fixe un ordre de marche ; il ne ferme 534 LE CANADA FRANÇAIS jamais l’horizon.Quant à l’esprit de ce code, il paraît se résumer dans ce qu’on peut appeler la tendance institutionnelle, c’est-à-dire une conception de la vie sociale qui ne limite pas l’État au Gouvernement seul, mais multiplie, favorise et protège les corps intermédiaires entre le pouvoir central et les individus, sans méconnaître pour cela l’activité coordinatrice de ce pouvoir et ses rapports nécessaires avec les autres États.Enfin ce Code ne reste pas dans l’abstraction ; il vise à être pratique, à inspirer d’heureuses applications du catholicisme social, à en faire rayonner l’éternelle jeunesse.Ce Code est donc appelé à rendre d’incontestables services aux hommes politiques, aux journalistes, aux hommes d’action.Éveiller la pensée, orienter l’initiative, marquer les limites à ne pas dépasser, les principes à respecter, les progrès immenses à réaliser, imprégner de catholicisme l’étude et l’action, c’est ce que voulait le Cardinal Mercier et ce qu’ont tenté de faire les héritiers de sa pensée.Quadragesimo Anno (15 mai 1931) Le 15 mai 1931, quarantième anniversaire de la promulgation de Rerum Novarum, Pie XI a donné à ce mouvement ininterrompu de pensée et d’action qui s’est déroulé dans l’Église en faveur d’une Économie humaine une suprême consécration.Cet acte jette un jour nouveau sur la physionomie si originale et si puissante du Pape régnant, dont l’activité intellectuelle est inlassable.En quelques mois quatre grandes encycliques ont vu le jour : sur l’Éducation de la jeunesse, le centenaire de saint Augustin, le Mariage chrétien, enfin sur la Restauration de l’Ordre Social.Toutes ces œuvres sont les fruits de la pensée personnnelle du Pape, qui s’informe et se documente par lui-même, interroge les spécialistes, tient à jour ses références, prolonge ses méditations dans le silence des nuits.Le lecteur impartial ne peut manquer d’être frappé par le vigoureux enchaînement des actes de ce pontificat.Du mariage chrétien à la condition des ouvriers, la liaison est manifeste, car c’est avant tout pour la famille que le Pape réclame l’intervention active de toutes les formes d’entr’aide et de progrès social.Cette unité de pensée s’accompagne d’une volonté qu’aucun UN SIÈCLE D’ÉCONOMIE HUMAINE 535 obstacle ne saurait ébranler chez ce Pontife uniquement soucieux des devoirs et des responsabilités de sa charge.Pour ne parler que de Quadragesimo Anno, une fermeté peu commune était nécessaire pour marquer exactement les voies de l’ordre social chrétien au milieu des systèmes et des puissances qui se disputent l’empire du monde.Une synthèse de la doctrine sociale catholique était devenue nécessaire quarante ans après l’encyclique Rerum Novarum et les réalisations multiples comme aussi les contradictions que cet acte avait provoquées.De fait, aucune histoire des doctrines économiques ne saurait négliger ce qu’on est convenu d’appeler le catholicisme social, en tant qu il influe sur la destinée des sociétés humaines.Car le catholicisme n’agit pas seulement sur ses propres adeptes.Mais sur la vie séculière et notamment sur les transformations de cette vie économique, qui englobe tous les hommes dans un même réseau d’interdépendances, il a eu sa part d’influence.Les événements se sont chargés de justifier pleinement la pensée de Léon XIII et de ses défenseurs.A la suite de Pie XI, énumérons maintenant quelques-uns des bienfaits apportés par Rerum Novarum et à l’Église et au genre humain.D’abord les bienfaits doctrinaux.Les manifestations de la pensée sociale parmi les catholiques se multiplièrent : multitude d’instructions épiscopales, chaires d’universités, enseignement de la morale sociale dans les séminaires, institution des Semaines Sociales, revues scientifiques, services de documentation, enfin publications de propagande.Mais Léon XIII s’était bien gardé de ne faire appel qu’à l’Église.C’est à l’État aussi, qu’au nom de la morale sociale, le Pontife avait adressé une pressante invitation à servir plus résolûment le bien commun.De cette action de l’État est sorti ce que Pie XI appelle un “ droit nouveau ”, plus respectueux des droits sacrés que les ouvriers tiennent de leur dignité d’hommes et de chrétiens.La santé des travailleurs, leurs forces, leur famille, leur logement, leur salaire, l’assurance collective, voilà l’objet de ces lois protectrices.Ces lois d’abord propres à tel ou tel État tendent à devenir communes aux nations civilisées depuis que les traités de paix de 1919 ont établi une organisation internationale du Travail.C’est aussi aux intéressés eux-mêmes, patrons et ouvriers, que Léon XIII avait fait appel.A quarante ans de distance, 536 LE CANADA FRANÇAIS Pie XI loue les chefs d’entreprise qui, par des institutions appropriées, ont pourvu aux besoins matériels et moraux des ouvriers.Il relève notamment avec éloge l’institution française des Allocations Familiales.L’exemple est caractéristique.Jusqu’aux temps voisins de la Grande Guerre 1 inadaption du salaire paternel à l’entretien de la famille ouvrière fut manifeste.Le salariat souffrait de cette plaie profonde.Sur le plan individualiste, le remède était illusoire.Le remède est venu directement des recommandations de Léon XIII qui a communique une sorte de frémissement spirituel à quelques chefs d’entreprise soucieux de mettre leur vie d’affaires en harmonie avec leur conscience de chrétiens.Limitée d’abord à une ou deux régions, cette belle institution a fait son tour de France.Elle s’est étendue à la Belgique où elle est devenue obligatoire.En France également, la législation vient d’en généraliser l’application.D’autre part, Léon XIII avait montré aux ouvriers, dans l’exercice du droit naturel d’association professionnelle, le moyen efficace de relever leur condition.L’appel du Pape suscita ce mouvement syndical chrétien qu’il faut juger plutôt d’après les richesses spirituelles et l’influence grandissante de ses adeptes que d’après l’importance de ses effectifs numériques.Les syndicats ouvriers catholiques ont conquis de haute lutte de solides positions même sur le plan international où Utrecht figure en face d’Amsterdam et de Moscou.Enfin l’Encyclique souligne que, répondant à leur manière au vœu de Léon XIII, les agriculteurs ont formé des associations professionnelles et que les classes moyennes, au moins dans certains pays, ne se sont pas enlisées dans l’individualisme et ont, elles aussi, cherché à défendre chrétiennement leurs intérêts.Pie XI a ensuite voulu profiter de ce quarantenaire pour résoudre avec une grande sagesse plusieurs difficultés d’interprétation ou d’application auxquelles a pu donner lieu l’enseignement de son prédécesseur.Selon la théorie traditionnelle des interprètes de la doctrine catholique, la propriété privée a un fondement dans la nature même de l’homme.La personne humaine a vocation à la propriété privée non seulement des biens de consommation, mais de la terre même et des capitaux d’usage.Mais la propriété présente aussi une utilité sociale qui déborde l’avantage particulier du propriétaire et de sa famille.Elle doit servir UN SIÈCLE D’ÉCONOMIE HUMAINE 537 le bien commun.Or Pie XI fait remarquer que, malgré la clarté de cet enseignement traditionnel, des difficultés se sont élevées sur son interprétation.Aussi le Pape tient-il à préciser ce que réclament le respect du droit de propriété et le bon usage qui doit en être fait.Nul n’empiète sur le domaine d’autrui sans porter atteinte à cette justice commutative qu’on ne peut violer sans être tenu à une stricte restitution.Quant au bon usage du droit de propriété, il oblige gravement le propriétaire lui-même.Il appartient à l’autorité de réglementer l’exercice du droit de propriété et l’usage que les propriétaires peuvent et ne peuvent pas faire de leurs biens.Variés selon les législations ont été les régimes de propriété.Mais quel que soit le régime juridique, “ toujours, écrit Pie XI, doivent rester intacts le droit naturel à la propriété et celui de léguer ses biens par voie d’héritage” (Quadragesimo Anno, p.10).Toutefois pour que soit effective la vocation de la personne humaine à la propriété, il importe que tous puissent y accéder facilement.Si l’on suppose tous les biens concentrés aux mains de quelques-uns la propriété risque d’être détournée non seulement de sa fin sociale, mais même de sa fin individuelle et familiale.Le Pape est ensuite amené à considérer, dans la production des richesses, le rôle tant du travail que du capital.La nécessité de leur collaboration et du respect mutuel de leurs droits est affirmée avec un relief saisissant.Si, d’une part, Pie XI n’entend pas que le capital réclame la totalité du produit et du bénéfice, il n’admet pas que, d’autre part, on regarde tout le produit et tout le revenu comme appartenant de plein droit aux travailleurs.Le lien du salariat, qui unit, dans l’état actuel des relations économiques, capital et travail, n’est nullement de sa nature injuste.Le Pape en souligne même l’extraordinaire souplesse.Enfin, quant à la rémunération du travail, Pie XI veut qu’on prenne en considération le caractère à la fois individuel et social du travail.Pour la fixation du juste salaire, trois éléments sont à considérer : la subsistance de l’ouvrier et de sa famille ; la situation de l’entreprise ; les exigences du bien commun.Déjà Léon XIII avait proclamé que le salaire ne doit pas être insuffisant pour faire subsister l’ouvrier sobre et honnête.Fallait-il entendre par là l’ouvrier et sa famille P C’est en ce sens que Pie XI interprète la pensée de Léon XIII.Au nom de la justice sociale, il veut “ qu’aucun effort ne 538 LE CANADA FRANÇAIS soit épargné en vue d’assurer aux pères de famille une rétribution suffisamment abondante pour faire face aux charges normales du ménage ” (Quadragesimo Anno, p.14).Toutefois c’est seulement par une entente loyale et des accords effectifs entre dirigeants et employés, sous le couvert des pouvoirs publics, qu’en cas de crise peut être réglé en toute équité le problème des salaires.L’État est amené, par la force des choses, à s’occuper souvent des relations économiques.Le Pape constate l’emprise de plus en plus considérable sur la vie sociale de l’État d’aujourd’hui.Il ne condamne pas systématiquement une telle extension.Pourtant, dans l’étatisme, il marque avec vigueur une vraie déformation du régime social.Que l’autorité politique laisse donc aux groupements professionnels le soin de leurs propres affaires.Car dans la structure générale d’une société bien ordonnée, les corps professionnels ont une place particulière à tenir.Le Pape les appelle à une vie active et demande avec insistance que soient pris en considération d’une part, le bien commun de tous les membres de chaque profession, d’autre part, les intérêts particuliers soit des employeurs, soit des employés.Mais il admet que les formes de l’organisation professionnelle tout comme celles des gouvernements politiques puissent et doivent même, suivant l’exigence des temps et des milieux, présenter des variétés.La meilleure forme du pouvoir est toujours celle qui peut servir le mieux le bien commun.Ainsi, en tout, les collaborations s’imposent à l’État sans qu’il lui soit permis d’abdiquer son rôle de gardien du juste et d’arbitre des intérêts.Dans la troisième partie de son Encyclique Pie XI a voulu faire un tableau d’ensemble fortement dessiné de la transformation économique accomplie depuis quarante ans.Le trait dominant de cette transformation, c’est PeUension du capitalisme à l’aide des institutions juridiques (sociétés par actions), qui favorisent la collaboration des capitaux, assurent la division et la limitation des risques.A la faveur de ces organismes, non seulement les entreprises ont grandi, mais elles ont créé entre elles des ententes qui ont profondément modifié le champ de la concurrence.Le Pape tient à affirmer que ce régime n’est pas à condamner en lui-même, mais qu’il faut tendre à l’organiser selon la justice.Il n’est pas d’ailleurs universel ; un autre régime, celui de la UN SIÈCLE D’ÉCONOMIE HUMAINE 539 petite exploitation familiale, gouverne encore une importante fraction de l’humanité.Quant au capitalisme, il tend à évoluer vers une dictature économique.A mesure que cette évolution s’est poursuivie, la concurrence libre s’est profondément modifiée.Elle n’opère plus guère d’homme à homme, d’entreprise à entreprise, mais plutôt de groupe à groupe, de pays à pays, de continent à continent.Aussi n’est-il pas rare que du domaine économique, la lutte pour la conquête du pouvoir se transpose sur le terrain politique et que le conflit se porte enfin sur le plan international.Sans aucun doute la condition des ouvriers a pu considérablement s’améliorer dans les pays plus sévères et plus policés.Mais par ailleurs à mesure que le capitalisme envahissait les pays neufs et les antiques civilisations d’Extrême-Orient on a vu s’accroître l’immense multitude des prolétaires indigents.A regarder les choses au point de vue spirituel, le Pape se demande si cette évolution ne risque pas de tourner à la ruine des âmes.Il y a une morale des affaires : à quelles violations n’est-elle pas exposée aujourd’hui ?Trop d’hommes uniquement préoccupés d’augmenter par tous les moyens leur fortune ont mis leurs intérêts au-dessus de tout.Pie XI stigmatise enfin les excès de ce pouvoir discrétionnaire dont la dictature économique est aujourd’hui armée.Mais quelle est la voie tracée par l’Église catholique au milieu de tant de transformations angoissantes ?La voie de l’Église catholique n’est pas celle du libéralisme manches-térien, ni non plus celle du bolchévisme.Ce sont là.deux matérialismes en contradiction absolue avec les principes fondamentaux du catholicisme.Cependant d’autres voies se présentent avec les formes plus séduisantes du socialisme, par exemple, ou encore avec celles de l’État corporatif, armature du fascisme.Pie XI s’est expliqué sur elles avec une netteté et un courage qui ne laissent rien dans l’ombre.A exposer et à juger le parti plus modéré, comparé au communisme, qui a gardé le nom de socialisme, Pie XI apporte le souci d’analyse informée et nuancée qui caractérise toute son œuvre.Il reconnaît à l’actif des socialistes, qui n’acceptent le marxisme que sous bénéfice d’inventaire, trois choses : ils repoussent le recours à la force sans rejeter la lutte des classes et la disparition de la propriété privée ; 540 LE CANADA FRANÇAIS ils y apportent des atténuations et des tempéraments ; enfin * certaines de leurs revendications ressemblent étonnamment à ce que demandent ceux qui veulent réformer la société selon les principes chrétiens ” (Q.A., p.22).Peut-on dès lors trouver un compromis avec eux ?Non, répond le Pape, car le socialisme ne peut pas se concilier avec les principes de l’Église catholique.Le socialisme suppose que la communauté humaine n’a été constituée qu’en vue du seul bien-être.Il porte atteinte à la dignité de la personne humaine dans l’organisation socialisée de la production.Enfin ses méthodes d’éducation de la jeunesse vont à l’encontre des principes éducatifs que professe l’Église.Quant au régime fasciste l’Encyclique l’appelle en termes volontairement réservés “ une organisation syndicale d’un genre particulier ”.Ce régime repose sur la distinction du syndicat et de la corporation.Dans chaque variété professionnelle, la loi italienne ne reconnaît qu’un seul syndicat de patrons et qu’un unique syndicat d’employés.Au syndicat légal investi d’un véritable monopole, appartient seul le droit de représenter, soit les patrons, soit les ouvriers, et de passer des contrats collectifs de travail.L’affiliation en syndicat officiel n’est pas absolument obligatoire ; mais la cotisation syndicale, d’autres contributions spéciales et des règles établies entre syndicats officiels par voie de conventions collectives de travail s’imposent à tous les membres de la profession.D’autre part, la corporation est constituée par les représentants des syndicats ouvriers et patronaux qui correspondent aux diverses branches spécialisées d’une profession ou d’un métier.Elle dirige et coordonne l’activité des syndicats dans les matières d’intérêt commun.Grève et lock-out sont interdits.En cas de conflit collectif un Tribunal d’arbitrage intervient souverainement.Voici ramené à ses traits essentiels le régime corporatif italien.Avec une sereine impartialité, l’Encyclique en reconnaît les avantages incontestables : collaboration pacifique des classes, éviction de l’action et des organisations socialistes, influence modératrice d’une magistrature spéciale.Mais le Pape fait aussi d’expresses réserves.“ Il ne manque, écrit-il, pas de personnes qui redoutent que l’État ne se substitue à l’initiative privée.On craint que la nouvelle organisation syndicale et corporative ne revête un caractère exagérément bureaucratique UN SIÈCLE D’ÉCONOMIE HUMAINE 541 et politique et ne risque d’être mise au service de fins politiques particulières ” (Q.A., p.19).Où donc chercher les sources profondes du renouveau ?Il y a un ordre social proprement chrétien.Pour en hâter la réalisation, Pie XI fait appel tout à la fois et aux vertus qui assainissent les mœurs et aux institutions privées.Le grand bienfait des institutions est de faire collaborer les particuliers au bien commun et de donner de solides assises à la discipline morale.Les vertus ! Le Pape évoque tout spécialement la justice et la charité, non seulement la justice individuelle, la charité individuelle, mais la justice sociale, la charité sociale.La charité sociale, loin d’être le palliatif de la justice, excelle à frayer la voie à celle-ci.Elle rapproche les cœurs, entraîne les hommes à s’organiser en vue du service social, à créer ces institutions intermédiaires entre l’individu et l’État, où peuvent se déployer au maximum, en vue de l’entr’aide humaine, l’initiative et l’esprit de sacrifice.Vertus et institutions qui ne sont point appelées à se développer sur des plans séparés, mais tout au contraire à se compénétrer.Soit du côté du monde des affaires, soit du côté du monde ouvrier le champ ouvert à leur action conjuguée est immense.“ On est effrayé, écrit Pie XI.quand on songe aux graves dangers que courent dans les ateliers modernes la moralité des travailleurs, la pudeur des femmes et des jeunes filles, quand on pense aux obstacles que souvent le régime actuel du travail et surtout les déplorables conditions de l’habitation apportent à la cohésion et à l’intimité de la vie familiale ” (Q.A., p.26).Le monde des affaires a aussi ses détresses morales et ses navrantes indisciplines.Il n’est pas rare que l’exemple des fortunes hâtives et du luxe insolent dont elles s’entourent excite le plus fâcheux esprit d’imitation et provoque des injustices que n’arrêtent plus les répugnances de la conscience.Pour édifier cet ordre social chrétien, Pie XI compte beaucoup sur la jeunesse de toutes les classes et en particulier sur cette Jeunesse Ouvrière Chrétienne heureusement constituée en divers pays.Mais au-delà des fidèles de son Église, le Pape contemple enfin l’immense multitude humaine de toutes classes, de toutes conditions, de toutes races et de toutes nations.Sa parole est trop large, trop désintéressée, trop vraie pour froisser les amours-propres, inquiéter les intérêts légitimes. 542 LE CANADA FRANÇAIS Si elle ne dissimule rien des inquiétudes qu’inspirent aux esprits clairvoyants certaines transformations sociales, l’Encyclique en marque aussi très nettement les bons côtés, notamment les possibilités de collaboration qu’offre notre temps aux serviteurs bénévoles du bien public.L’une des consignes maîtresses de Quadragesimo Anno, c’est précisément la “ Collaboration ” qu’appellent à la fois le sentiment du devoir et l’intérêt bien compris de tous : collaboration du capital et du travail ; collaboration des citoyens et de l’État : enfin collaboration internationale sur le terrain social comme sur le terrain économique.A ce service du bien commun l’Action catholique, que le Pape régnant stimule dans tous les pays, entend ne point se dérober.Nul ne saurait, à la réflexion, en prendre ombrage, car, loin d’empiéter sur le domaine réservé à l’autorité politique, le service social, dès lors qu’il est désintéressé, répond en maints pays aux vœux des pouvoirs publics et à l’esprit des lois.Le fait de répondre, prêtres et laïcs, à l’appel des législateurs, à l’appel des pouvoirs publics, à la détresse populaire ne saurait donc être taxé, sans contre-sens flagrant, de cléricalisme.D’autre part, une telle collaboration fait sortir prêtres et fidèles de cet isolement dans lequel, à d’autres époques, la défiance du pouvoir essaya de les contenir.Que ce soit dans les missions ou à l’intérieur du pays, l’action sociale s’apparente, à raison de la nature même des choses, à l’action religieuse.Ainsi Quadragesimo Anno, à la suite de Rerum Novarum, adapte aux besoins constamment renouvelés des sociétés l’inépuisable richesse de la fraternité chrétienne.Elle convie l’Économie de toutes les nations à se mettre sous l’égide de la morale chrétienne, au service de l’homme ! Paul Lebel, avocat au Barreau de Québec.
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