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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
La biographie des premières missionnaires de la Nouvelle-France
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1934-09, Collections de BAnQ.

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Critique historique LA BIOGRAPHIE DES PREMIÈRES MISSIONNAIRES DE LA NOUVELLE-FRANCE (1) Une grande mélancolie se dégage souvent de la lecture de la vie des saints.De belles actions, de beaux sentiments y ont ému le cœur et édifié l’âme.L’esprit y a vainement cherché sa part.Du héros en chair et en os qu’il s’attendait à rencontrer, vivant, parlant et agissant dans sa réalité solide, il n’a saisi qu’une ombre fuyante.C’est une déception.La sainteté qui a sa compensation dans l’autre vie, la gloire du ciel, a ici-bas sa rançon posthume, l’hagiographie.Ce n’est pourtant pas que l’histoire des serviteurs de Dieu tienne uniquement en deux données chronologiques : leur naissance et leur mort.Plusieurs ont vécu à des époques riches en événements considérables.Plus ou moins, comme tous leurs contemporains, ils en ont subi les répercussions ; d’aucuns même y ont pris une part active et quelquefois prépondérante.Du reste, leur vie intérieure a rayonné dans leurs écrits et dans leurs actes : elle demeure un fait concret.Il y a, il est vrai, la foule des “ petites âmes ”, comme l’on aime à dire aujourd’hui.Petites âmes dont la vive flamme a éclairé toute une postérité.Leur vie, pour l’extérieur, n’a pour ainsi dire commencé qu’après leur mort.Le présent était lourd de cet avenir.Peut-on penser, peut-on écrire d’eux, comme s’ils n’étaient que des êtres de raison ?Les plus humbles, les plus petits, ceux qui ne sont en somme apparus que pour une parole ou pour un geste, mais une parole et un geste qui devaient laisser une trace éternelle dans notre air et sur notre ciel, y ont mis leur accent et leur manière.Si rapide dans sa brièveté, leur (1) Cet essai a d’abord fait la matière d’une conférence donnée à l’Université Laval, le 5 avril dernier, sous le patronage et la présidence de Son Éminence le Cardinal Villeneuve.Réduit en article et remanié en maints endroits pour le fond comme pour la forme, on a cru cependant devoir lui conserver le ton de sa destination primitive. 8 LE CANADA FRANÇAIS mission échappait à la catégorie de l’éphémère.Justement, parce qu’elle est en quelque façon toujours moderne, toujours actuelle, les ombres devaient se fondre autour d’eux et leur figure se détacher des lointains où ils sont noyés dans la confusion des choses.Ce qu’ils ont à nous transmettre est divin.Pouvons-nous en perdre seulement une parcelle ?Mais c’est une personne qui devrait nous parler.Malheureusement, cet être concret, individuel, ne nous est pas apparu : leur forme inerte n’a pas repris la consistance de la vie pour nous instruire.Ni la science ni le talent ni surtout la bonne volonté n’ont manqué pour les ranimer.Seulement, leurs biographes n’ont point su produire sur nous l’impression de vérité et d’authenticité qui nous eût satisfait.N’est-ce pas au fond le regret que nous laissent la plupart de nos vies de saints, et l’une des raisons principales pourquoi elles sont toujours à recommencer ?Même à nous en tenir au seul plan moral, cette insuffisance de l’hagiographie entraîne un dommage incalculable.Ces belles âmes sont de notre humanité, la noblesse et le rachat de notre race.En nous apprenant que l’évasion d’un monde qui opprime l’esprit et le cœur est une tentative possible, leur exemple est une lumière et un secours.La perte est plus sérieuse encore, si nous nous plaçons sur le plan surnaturel, le leur.Ne sont-elles pas nos aïeules dans la foi et dans la charité ?Mais elles avaient sur terre, au sein de l’universelle famille, une grande et une petite patrie, des parents, des compatriotes.Avant d’illustrer le monde, elles ont ennobli une nation.Parmi les saints, il en est qui sont nôtres, au double titre du sang et de l’âme.Nous revendiquons leur paternité ; et dans nos meilleurs moments, c’est eux que nous voudrions continuer.D’être leur descendance spirituelle est une fierté.C’est aussi un devoir de s’en montrer digne.Volontiers, à la pensée de tous les liens qui nous rattachent à eux, nous dirions avec ce jeune héros de la grande guerre, dont Barrés nous a conservé le testament : “ Ma race est arrivée jusqu’à moi sans tache et sans vulgarité ; ainsi dois-je la transmettre à l’avenir dans la même intégrité, vêtue de la même noblesse, dirigée dans le même sens de perfection.” Nous sentons bien que la communion des saints est inépuisable, que la vie des peuples ne peut pas être une série discontinue de moments.Fustel de Coulanges n’avait que trop raison : LA BIOGRAPHIE 9 “ Le passé ne meurt jamais en nous.” Si comme nation, nous avons une mission et un avenir, hier doit informer et aménager aujourd’hui pour préparer demain.Mais hier, c’est nos saints autant que nos grands hommes.Autant et plus qu’eux parfois.Plusieurs d’entre eux ont brillé par le génie et par les œuvres comme par la vertu.Ceux-là surtout appartiennent à l’histoire, à notre histoire.Sur le plan national aussi, nous ne saurions trop gémir d’une hagiographie pavée des plus louables intentions, et qui ne fut dans son ensemble que superficielle et artificielle.Ces considérations, un peu pessimistes, pourraient utilement servir de préliminaires à un essai sur la biographie des héroïques Françaises qui sont venues au Canada au XVIIe siècle pour y fonder les premières écoles et les premiers hôpitaux du pays : sur ce qu’elle a été et sur ce qu’elle devrait être.Je me hâte d’ajouter, pour ce qui regarde le passé, que cette biographie, qui n’a pas été meilleure, n’a pas non plus été pire que la biographie ordinaire, et qu’en tout cas ses auteurs appartiennent à plusieurs pays.Je puis donc en parler, sans m’excuser de faire le procès d’un prochain trop immédiat, ni prétendre lui donner des leçons.* * * Le 1er août 1639, dans la matinée, deux groupes de religieuses, trois Ursulines et trois Hospitalières, une jeune dame alençonnaise et deux jeunes filles des champs de France, la tourangelle Charlotte Barré et la normande Catherine Chevallier, débarquaient à Québec.Pour la première fois, dans les annales de l’Église, des religieuses traversaient les mers ; pour la première fois aussi la femme, avec elles, entrait dans les missions étrangères, comme éducatrice et comme infirmière.Du coup, l’aspect de l’évangélisation et de la colonisation dans la chrétienté allait en être tout transformé.En 1641, une jeune demoiselle champenoise, originaire de Langres, Jeanne Mance, se donnait à son tour au Canada.Mais elle allait y porter plus loin encore la foi du Christ et l’âme de la France.Après quelques mois de séjour à Québec, elle le quittait avec Maisonneuve pour la nouvelle habitation des Français à Montréal.Elle projetait d’y 10 LE CANADA FRANÇAIS fonder un hôpital.Douze ans plus tard, une autre jeune femme, champenoise comme Jeanne Mance, Marguerite Bourgeoys, arrivait de Troyes à Québec.Elle aussi montait bientôt à Montréal, où elle devait se consacrer, avec l’Institut des Filles de paroisse dont elle faisait déjà le rêve, à l’instruction des petites Françaises et des Sauvagesses., Enfin, en 1659, trois Hospitalières de La Flèche, au pays d Anjou, venaient rejoindre Mlle Mance et prendre leur part de son épique charité.Ces femmes étaient toutes des Françaises, et c’est au Canada qu’elles se vouaient.Prise en elle-meme, leur initiative est un fait extraordinaire.Si extraordinaire qu’il a fallu un aveuglement inexplicable pour ne pas 1 apercevoir avec toutes ses conséquences.L’histoire coloniale de la France, l’histoire officielle du Canada leur dispense quelques lignes d’un laconisme sans générosité.Elle signale leur arrivée ; elle ne parle plus de leur présence ou si peu, comme s’il n’avait pas été plus méritoire de rester que de venir.Quels furent les mobiles de leur entreprise hardie ; quel, leur apport à l’évangélisation et à la colonisation,— ce qui était alors tout un, comme aujourd’hui encore sur nombre de points du monde colonial,— quelle, leur contribution à la fondation et à l’établissement du pays ?L histoire sent à peine le besoin d’en parler.Leur entrée dans a Nouvelle-France n’est qu’un épisode de la plantation de la colonie.Cela, sur le moment ni plus tard, n’a rien bouleversé Or peu de mots suffisent à ce qui est simple.Enfin, à quoi bon dramatiser ?Des femmes qui prient, qui soignent des patients dont la plupart sont des Peaux-rouges dans un hospice de fortune, qui enseignent a quelques petites filles de colons et à un ramas de Sauvagesses, dans une école improvisée.Matière bien chétive pour l’histoire ! D ou 1 indifference sur la miraculeuse aventure de ces intrépides Françaises, qui, sans nul précédent pour leur tracer la route, ont fait le rêve, alors presque fou, tellement la chose était insolite, d’un apostolat sur des terres barbares.A peine établies dans leur mission, elles sont comme descendues aux couches monotones de la vie courante, celle qui n a point d éclat Elles y sont mortes à la tâche ; mais d une mort sans faste comme leur existence.La scène appartient aux hommes.Leurs faits et gestes remplissent les chroniques, les annales les mémoires, les correspondances.Nul doute qu ils n aient LA BIOGRAPHIE 11 fait de grandes choses.Ils ont parlé, ils ont agi, ils ont gouverné ; ils ont fait du bruit ; en tout cas, ils se sont démenés.Même éphémère, même néfaste, leur passage dans l’histoire a marqué.Les femmes, au contraire.A peine a-t-on retenu le nom de quelques-unes ; les autres, c’est la foule anonyme.Quant à la religieuse, des voiles plus épais encore nous la dérobent : elle s’efface jusqu à perdre son nom familial : ce n’est plus un visage, mais une entité, une étiquette, un numéro.C’est vrai.Toutefois, l’histoire n’est pas qu’un film imprimé ; elle doit démêler les faits et ressaisir leurs causes.Que serait une histoire des Canadiens français qui, dépassant les apparences et les accidents, n’irait pas chercher la femme française pour lui faire sa part, toute sa part, dans le travail d’éducation chrétienne et nationale, dans ce ministère maternel d’où le pays est sorti ?Soins des corps, soins des âmes surtout et des intelligences, tout cela n’aurait-il pas contribué à fortifier, à moraliser, à spiritualiser le peuple, à faire la nation ?Une pareille histoire raconterait, mais ne rendrait pas compte.Elle méconnaîtrait la primauté de l’esprit : elle n’aurait pas le sens des valeurs.Elle ne serait pas même humaine.Toute pour la mémoire, la sensibilité, l’imagination, elle négligerait systématiquement le meilleur de l’homme, l’intelligence, faiseuse d’unité, qui aspire à coordonner, à embrasser, à dominer, à savoir les raisons de tout pour recomposer la réalité.Si, en fin de compte, ce qui demeure de tout l’effort de la France pendant un siècle et demi sur cette terre du Canada, c’était d’abord l’effort spirituel ! Nos admirables Françaises qui ont pour noms Marie de l’Incarnation, Marguerite Bourgeoys, Catherine de St-Augustin, Jeanne Mance, Madame de la Peltrie, surtout Marie de l’Incarnation et Marguerite Bourgeoys, ne devraient-elles pas alors figurer au premier rang des morts qui ne meurent pas, parce qu’ils nous ont laissé les disciplines de la vie et qu’ils nous enseignent toujours P Des premières missionnaires de la Nouvelle-France, de celles même qui y ont mérité le titre de fondatrices d’instituts, nous ne savons presque rien.Leurs traits individuels se sont abolis sous l’uniformité et l’anonymat de la règle religieuse.Ce sont les Ursulines, ce sont les Hospitalières de Québec, de Montréal, plus tard les Filles de la Congrégation.Elles s’étaient enfoncées dans le silence ; la postérité 12 LE CANADA FRANÇAIS les en a recouvertes.Les quelques noms qui en ont émergé ne sont le plus souvent qu’une évocation fugitive et vague de l’héroïsme féminin, sur les bords du Saint-Laurent, aux premiers temps de la colonie.De leur apostolat, de leurs oeuvres, de l’influence et de la survivance de leur activité, de leur vie si humble et si forte, encore une fois nous ignorons à peu près tout.Revendiquer une place dans les gloires du pays pour des femmes si modestes et si oubliées peut paraître un défi.C’est pour le moins une sorte de paradoxe.Comment hasarder un jugement de valeur dans une ignorance si totale ?La postérité mieux informée ne devrait cependant pas hésiter.Un éclat trompeur nous abuse sur le vrai mérite.Parce qu’elles se sont tues, nous croyons qu’elles n’ont rien fait.L’histoire est passée trop pressée devant leurs vies si pleines.* * * Pourtant, l’histoire n’est pas si coupable.Elle a ses lacunes, ses préventions, ses étroitesses, ses lisières.Mais elle a droit aux circonstances atténuantes.Embrassant les surfaces générales et les ensembles, le temps lui faisait défaut pour approfondir et particulariser.D’autres devaient lui préparer la besogne, et lui fournir la matière de ses jugements.Ce sont le biographe, l’hagiographe qui sont en faute.Leur tâche, à eux, était d’aller aux sources, de rendre sensibles et intelligibles la personnalité et l’activité de leurs héroïnes.Us ont eu la vue trop basse ; une incurable timidité les a paralysés.La facilité était le défaut du genre, Ponction sa loi, l’édification son but.Une conception plus objective et plus désintéressée n’entrait pas dans les esprits.C’était la seule cependant qui eût permis de prendre les proportions exactes du sujet et de dessiner les personnages grandeur naturelle.Une vie “ édifiante ” est fatalement une histoire médiocre et presque inévitablement une histoire manquée.C’est, en tout cas, une histoire tendancieuse.Les profanes sont excusables de n’avoir pas su apprécier des vies dont les juges naturels avaient si malencontreusement faussé les données.Il y a des existences qui s’écoulent en marge des contemporains.Elles se sont volontairement retranchées du monde.A quel titre le biographe d’une sainte Thérèse LA BIOGRAPHIE 13 de Lisieux pourrait-il rétablir le contact entre cette jeune cloîtrée et un temps dont elle a à peu près tout ignoré ?Mais une Marie de l’Incarnation, une Marguerite Bourgeoys, une Jeanne Mance,.comment les isoler dans une obscurité dont leur vocation les a tirées malgré elles ?Saintes filles demeurées en France, elles auraient vécu à Tours, à Troyes, à Langres, des jours chargés de prières, de sacrifices, de bonnes œuvres, et leur nom se serait à jamais perdu dans la masse.Mais missionnaires, évangélisatrices, colonisatrices, leur vie sort de l’individuel ; elle a des attaches avec toute leur époque.C’est donc là qu’il faut, non pas précisément les placer,— elles y sont avant toute intervention de notre part,— mais les retrouver et les faire voir.Autrement, qui comprendrait ce qu’il y a d’à jamais mémorable dans ces vocations ?En France, en ce temps-là, une femme, Anne d’Autriche, gouverne l’État, au nom d’un roi mineur, l’enfant Louis XIV.D’autres femmes fondent des instituts religieux, d’autres encore d’admirables sociétés de bienfaisance et d’assistance.Tout cela, plus ou moins, s’est déjà vu dans le détail.Ce qu’en ce XVIIe siècle français, il y a de proprement merveilleux, c’est cette floraison simultanée à Paris et dans tout le royaume de tant de sainteté et de tant de charité.Mais toutes ces femmes ou presque toutes, avaient de la naissance, un nom, de la considération, un rang, de la fortune, des amis, de l’influence.Cela même les justifiait de faire exception dans leur société.La jeune fille d’alors, l’épouse, la veuve sont confinées à la maison ; leur place est au foyer, ou, si elles se piquent de bel esprit, dans un salon de précieuses.Leur activité est celle toute privée et toute charitable propre à leur sexe.L’évangélisation à l’intérieur et à l’extérieur est affaire aux hommes.C’était incontesté comme une vérité première.Passer la mer, se faire la collaboratrice du missionnaire, l’aide semblable à lui, cela paraissait si étranger à la nature et à la destinée de la femme ! Cette invraisemblance s’est cependant produite.Et ce sont des femmes obscures, sans moyens, qui l’ont fait passer de force dans le domaine de l’histoire.Jusque-là, pour elles toutes, c’était l’ombre d’un cloître ou d’un hôpital, le cadre étroit d’une petite cité de province.Brusquement, elles en sortent, mues, ou mieux, agies par un instinct surnaturel qui les fait vaincre toutes les timidités, toutes les oppositions, franchir 14 LE CANADA FRANÇAIS toutes les frontières.Toutes, elles ont entendu leurs voix.Et elles vont.Les voilà à Paris, à la Maison professe des Jésuites, à Saint-Sulpice, dans les bureaux de la Compagnie de la Nouvelle-France, chez les gros bourgeois et dans les hôtels des grandes dames, même à Saint-Germain-en-Laye, chez la reine.Elles prennent la mer, abordent à Québec ou à Montréal.Désormais, elles sont tellement mêlées à la colonie qu’elles en sont inséparables.Seules, sans famille, presque sans appui, elles sont perdues dans ce canton écarté de l’univers au mystère effrayant.Autour d’elles, ce n’est que bruit d’armes, de massacres, de tortures raffinées, inquiétudes et anxiétés mortelles.Elles ne fléchissent pas.Elles continuent dans les alarmes, avec une âme paisible et forte, leur bonne besogne d’institutrices et de gardes-malades.Ces Françaises que l’appel divin a transplantées à plus de douze cents lieues de chez elles, ne sont-elles pas vraiment quelque chose de jamais vu et de jamais entendu ?Sans parler des colonies de l’Amérique du Sud, où ni la femme espagnole ni la femme portugaise ne joua de rôle appréciable, d’autres établissements européens, tout proches de la Nouvelle-France, provoquent la comparaison : la Nouvelle-Hollande, la Nouvelle-Angleterre et un peu plus bas, les Virginies.La fondation puritaine du Massachussets est déjà florissante.La religieuse, et pour cause, n’y a point de place.La femme n’y est qu’une femme d’intérieur, ni maîtresse d’école ni infirmière.Ainsi dans toutes les autres plantations de l’Amérique du Nord.Nos Françaises au Canada sont alors, sans hyperbole, un spectacle unique au monde.Nous constatons la singularité de leur cas.Comment l’expliquer ?La réponse des anciens biographes n’est pas pertinente.A la question, ils ont donné une réponse d’ordre mystique, si l’on peut dire : l’élection divine, la vocation manifestée dans l’intime de la conscience.Que ce soit là l’élément capital de la solution définitive, c’est trop clair.Qu’ils ne l’aient pas pris par le bon biais, c’est également évident.Presque tous, ils l’ont coupé radicalement de sa circonstance historique, de tous ces éléments secondaires, dont ils n’ont presque rien dit, ou dont ils ont parlé sans conviction parce qu’ils les jugeaient quantité négligeable : la première formation de ces jeunes femmes au sein de leur cité, le milieu dans lequel leur vocation s’est éclose et où elles y ont répondu, l’ambiance amie ou hostile LA BIOGRAPHIE 15 de leur mission, toutes ces causes prochaines ou lointaines qui ont agi en leur faveur ou contre elles et qui ont composé le climat providentiel de leur âme et de leur vie.Ce fut là leur grand tort.* * * Au fond, le problème soulevé par l’histoire des premières missionnaires du Canada dépasse leur cas particulier.Il intéresse toute l’hagiographie et même la biographie en général.Une monographie n’est pas une œuvre de fiction.Nous choisissons notre héros.Mais ensuite, c’est lui qui nous gouverne.Il nous ouvre notre champ d’exploration, nous en trace les limites, nous n’avons qu’à nous laisser conduire et instruire.C’est la tentation de tout biographe, pour peu que son héros le captive, de porter sa vue trop loin et trop haut.C’est, on le sait, la tentation très spéciale de l’hagiographe.Chaque saint est un être “ dépareillé ”.De tous, nous pouvons dire que nul n’a son semblable.De là, à conclure que notre héros atteint les bornes de la perfection, que même il les reporte un peu plus loin, il n’y a qu’un pas.Un pas si vite et si candidement franchi ! Il est si séduisant d’atténuer des traits trop saillants, d’adoucir et d’effacer des ombres, bref de tracer le portrait idéal! Mais nous n’avons pas le droit de toucher à l’œuvre de Dieu, pas plus pour l’embellir que pour la rabaisser.D’ajouter des couleurs au portrait, de le tourner en panégyrique, les anciens biographes de nos premières missionnaires françaises au Canada ne l’ont pas, d’ordinaire, essayé de propos délibéré.Us mériteraient plutôt le reproche opposé d’avoir manqué d’ambition pour leurs héroïnes, en les ramenant à l’échelle commune.L’historien doit être un “ visionnaire ”.On dirait mieux, car le mot est équivoque, un réalisateur.Eux, la vision leur a fait défaut pour embrasser la matière qui s’offrait à leur étude, et ils ont manqué d’imagination pour la reconstruire et l’animer.C’étaient des gens modestes, sans prétention exagérée.Us écrivaient des monographies personnelles, privées ; ils faisaient, pensaient-ils, de la petite histoire.Consciencieusement, ils sont allés tout droit devant eux, composant avec sécurité 16 LE CANADA FRANÇAIS des œuvres rectilignes, sans étendue et sans perspective.Vérité amoindrie, réalité tronquée, tel est, dans trop de cas, le bilan de leurs efforts.Aujourd’hui, nous exigeons autre chose.“ Ce que mon sujet a de particulier en apparence et de réellement circonscrit ”, écrivait l’historien de Port-Royal pour justifier les proportions inattendues de son plan, “ ne l’empêche pas de tenir à tout un siècle, de le traverser dans une grande partie de sa durée, de le presser dans la plupart de ses moments, de l’illustrer toujours.” De même, les chroniques de la sainteté et de la charité féminine française dans la Nouvelle-France, à ses origines : elles côtoyent tout un siècle, et plusieurs grandes histoires, comme nous le dirons plus loin.D’où la véritable ampleur du sujet.Jusqu’ici, on ne nous en a servi que de maigres tranches.Il serait enfin opportun, pour répondre aux désirs de notre temps, d’en développer tous les aspects, sans en négliger aucun,— ou tout au moins de les laisser soupçonner.Sans doute, la remarque est sage, la vie d’un homme n’est pas son époque.Nul personnage, héros ou saint, ne fixa jamais sur lui bien longtemps la curiosité de ses contemporains, et il ne la retint jamais tout entière.A en faire le centre d’attraction et de convergence de toutes les pensées, sauf dans les cas tellement envahissants qu’ils remplissent toute la scène, on exagère et on rapetisse sans mesure ni bon sens.Dieu nous garde, en hagiographie surtout, d’un si funeste excès ! Pour être exacte, une monographie sera toujours l’histoire particulière d’un personnage individuel.Si compréhensive qu’on l’imagine, une “ vie ” n’est pas une somme, une encyclopédie Larousse, un Vape-reau, ni moins encore une histoire générale.Toutefois, si un personnage illustre ne résume pas en lui tout son temps, si même il y est passé à peu près ou tout a fait inaperçu des contemporains, il a vécu dans son temps.Ce serait un non-sens de ne le montrer que dans l’intimité de sa famille et de ses amis ; comme c’en serait un autre que de tout dire à son sujet.Mais il reste que, précisément parce que sa vie fait partie d’un ensemble, le nombre des choses à connaître est bien grand pour savoir que dire et comment le dire.D’ailleurs n’en est-il pas du biographe comme du peintre paysagiste ?Pour Corot, l’art de peindre un paysage consistait à savoir s’asseoir.Ici ou là, le paysage ne bouge LA BIOGRAPHIE 17 pas, mais on ne le voit pas sous le même angle.C’est donc un point capital de savoir choisir son observatoire.Or, si nous nous décidons pour une monographie déterminée, nous ne sommes plus maîtres de notre perspective en face du passé.Sur la scène que notre héros a traversée, tout ne l’a pas également attiré et tout ne s’est pas aussi étroitement attaché à lui.Des choses lui sont demeurées lointaines, d’autres indifférentes ou totalement étrangères.Il a eu ses amis, ses relations.Tous ses contemporains, Dieu merci ! n’ont pas été ses familiers ou ses correspondants.Il a vécu dans un temps et dans un lieu circonscrits, que nous devons connaître et que nous devons voir, mais comme au théâtre on voit la toile de fond sur laquelle jouent les acteurs.Ce qui doit nous solliciter d’abord, sinon exclusivement, c’est ce qui tient à notre héros.Dans le paysage historique où il nous introduit, nous devons nous asseoir, mais avec lui, à la place même qu’il a occupée.Car,— nous y reviendrons bientôt,— nous devons tout voir avec lui, à travers lui, avec ses yeux, plus encore avec sa sensibilité et toute son âme.C’est lui qui nous dicte et nos choix et nos préférences.De larges vues historiques, quoi qu’on en ait dit, ne sont pas toujours déplacées dans une biographie.Elles ne doivent jamais y entrer pour elles-mêmes, seulement comme explication pourrait-on dire.Elles sont en fonction du sujet principal.La gradation des plans et des tons est assortie, non à l’importance réelle des objets, mais à leur relation avec le personnage qu’ils entourent et qu’ils doivent faire ressortir.Subjectivisme, dira-t-on.Déformation de la réalité.Nullement.Simple sens des proportions dans l’histoire particulière.Pourquoi, par exemple, au temps où Marguerite Bourgeoys commençait l’établissement de la Congrégation et de ses écoles, s’attarder à un portrait en pied de Frontenac, le gouverneur de l’époque ?Ce qui importera, ce sera moins de tracer l’état de la colonie, de Pile d’Orléans aux au-delà de Montréal,— fresque réellement trop facile à brosser,— que de produire par des traits choisis l’impression vive des conditions dans lesquelles la Vénérable Mère a fondé ses premières missions, comme elle disait, de la vaillance' et de la magnanimité, des dons surnaturels de foi qu’elle y a déployés.Et encore, pour donner au tableau sa juste teinte, pour ne pas lui infliger des tons trop mous ou trop violents ou sans 18 LE CANADA FRANÇAIS convenance avec le sujet, le talent du biographe devra-t-il se doubler des facultés du psychologue pour tenter de ressaisir, au moins dans une fidélité pas trop approximative, la vision personnelle que son héroïne avait des difficultés, obstacles ou incompréhensions qui l’attendaient sur sa route, et ses réactions intimes devant les uns et les autres.Dans ce tableau ainsi composé, les généralités historiques auront leur place, mais comme ramenées au particulier, subsidiairement et pour leur unique raison d’être.Frontenac y pourra passer, mais à l’horizon.Rien n’y viendra solliciter ni divertir l’intérêt, qui ne cessera de se concentrer sur le personnage central de Marguerite Bourgeoys.Ainsi, tout doit être subordonné au héros.Naturellement, ce personnage a joué un rôle dans le monde : ce n’est pas un anachorète ni une recluse.C’est bien le cas pour nos Françaises missionnaires.On ne les surfait pas à les mettre à leur vraie place dans leur vrai cadre.Il y a deux écueils où sont venus donner leurs anciens biographes : l’inconsistant et la médiocrité.Ils ne les ont pas situées ; pas davantage, ils n’ont su prendre les dimensions de leur personnalité, de leur génie, de leurs dons surnaturels.En dépit d’une profusion de superlatifs, ils ont minimisé le caractère et la portée de leur mission providentielle.C’est comme s’ils avaient ignoré que Dieu dans ce monde se sert des hommes, de tous les hommes, et encore des choses, pour faire son œuvre, et que cette œuvre est presque nécessairement dans son exécution le fruit d’une large collaboration.Sans netteté et sans relief, leurs portraits restent plats et imprécis sur des toiles grises.Voir juste n’est jamais voir trop grand.Si cette adaptation de l’intelligence à la réalité avait été plus souvent et plus heureusement tentée, tant d’oubli serait-il tombé sur ces nobles âmes qui ont apporté à la Nouvelle-France le meilleur de l’ancienne ?Au lieu d’une ruelle maussade ou d’une avenue écartée, un boulevard au cœur de Québec et de Montréal ne perpétuerait-il pas leur nom et toutes les grandeurs qu’il symbolise, aux yeux de tous ?Elles ont tant fait pour leur patrie d’adoption ! Toutes n’y auraient-elles pas leur statue ?Et surtout, les plus saintes d’entre elles, ne seraient-elles pas depuis de longues années sur nos autels, entourées des hommages de leur peuple, le seul honneur qui soit digne de leur mérite ? LA BIOGRAPHIE 19 Leurs historiens nous ont laissés dans l’incomplet, dans l’à peu près.D’elles, ils nous ont trop dit, pour que nous les ignorions, pas assez pour que nous les connaissions.Des préfaces, des avant-propos, des introductions générales et spéciales nous informent encore, quand nous pensons à les lire, des fins qu’ils avaient en vue en prenant la plume.Elles sont souvent excellentes.Mais leurs ouvrages sont ce qu’ils sont : ils nous dérobent la figure authentique de celles qu’ils prétendaient si bien glorifier.Ni Marie de l’Incarnation, ni Marguerite Bourgeoys n’en sont moins grandes ; elles en sont moins connues.Notre ignorance ne leur enlève rien d’essentiel ; elle nous prive de leur société et de leur appui.De l’ancienne hagiographie,— et celle d’aujourd’hui lui ressemble encore comme une sœur,— ne pourrait-on pas dire qu’elle fut plus quantitative que qualitative ?Les dates, les anecdotes, les documents, les considérations surtout, la plupart, il est vrai, étrangères au sujet ou du moins au personnage, y ont été accumulées, mais sans profit pour la connaissance des âmes.Souvent, trop souvent, les auteurs n’y ont pas eu le sens des sources.Ils en extrayaient ce qui allait à leur dessein, sans avoir la patience de lire les pièces originales jusqu’au bout.Même de ce qu’ils retenaient, ils ne prenaient pas la peine d’exploiter tout le contenu, et rarement, lorsque le texte était connu, se sont-ils donné le mal de l’éclairer sous une lumière mieux dirigée et plus abondante, et d’en raviver l’intelligence par une interprétation neuve.La facilité, dont nous avons déjà fait mention, a tout énervé ; la prolixité, une des formes de la facilité, a tout noyé sous le déluge de ses amplifications.La réflexion personnelle eût tout pénétré, tout transformé, tout rajeuni en lui insufflant une vie nouvelle.Ne serait-ce pas elle surtout qui a fait lamentablement défaut ?Le penchant à l’affirmation n’est pas une vertu en histoire, celui de la négation, non plus.L’affirmation et la négation doivent s’appuyer sur des raisons.C’est la critique qui le leur fournit.Non pas toute critique : il en est une qui est le signe des faibles.Pour l’historien, le doute méthodique,— nous ne sommes pas en philosophie,— est une sagesse et un indice de force.Il faut douter pour savoir ; mais il a fallu d’abord savoir beaucoup pour être capable de douter.Ce principe élémentaire, nos auteurs de vies de saints ne 20 LE CANADA FRANÇAIS l’ont guère pratiqué.Ils aimaient la vérité.Peut-être, à leur insu, pas assez pour elle-même.En tout cas, ils n’avaient pas la manière de l’amour vrai.Ils n’ont pas su douter pour vérifier : ils ne croyaient pas, au surplus, la vérification nécessaire.Cela leur eût fait l’effet d’un manque d’égards à leurs autorités.Ce préjugé respectable, dont nous aurions tort de sourire, a paralysé beaucoup de bonnes volontés.La crédulité ne fait rien avancer et ne construit rien ; au contraire, le doute, celui du moins dont nous parlons.Ne rien accepter les yeux fermés, exiger de tout des preuves solides ; contrôler les autres et leurs arguments ; se contrôler soi-même, ce qui n’est pas moins urgent ; croire énergiquement et universellement qu’on ne sait rien à fond et faire à chaque instant sa critique personnelle, celle de son imagination, de sa mémoire, celle de ses préjugés avoués ou clandestins, des préventions et des assurances toutes faites, héritées inconsciemment de l’éducation, des lectures, des conversations, des multiples influences de la vie et du milieu dont nous vivons autant que nous y vivons ; aller incessamment aux sources et les critiquer elles aussi les unes par les autres ; user d’une extrême circonspection à l’endroit de tout ce qui échappe à tout examen sérieux ; et, pour tout dire, n’être dupe d’aucun mirage et d’aucun faux semblant : stratégie indispensable à tout historien qui comprend la gravité de sa tâche, qui respecte la vérité et le public.Pour inspirer la confiance, l’historien ne doit donner la sienne qu’à bon escient.Car l’histoire est un choix.Jadis, sous les ombrages des Tuileries, pareille affirmation fit bondir le paisible M.Sylvestre Bonnard.A la longue, car il était sage, le vieux avant dut trouver que cette impertinence était bien raisonnable.L’histoire, en effet, est un choix nécessaire et perpétuel : choix entre les témoignages et les sources qui ne sont pas toujours d’accord, choix entre les raisons alléguées pour expliquer les faits ou pour appuyer des explications ; choix encore dans la masse des données authentiques entre l’essentiel et le superflu.Que serait l’histoire sans le choix ?Un tas de matériaux, mais mal digérés et qui resteraient en tas.Ce choix, d’ailleurs, n’est pas laissé à l’arbitraire ou au préjugé : il est affaire de science et de goût, de goût éclairé par conséquent.Nos devanciers ont-ils su choisir ?Quelquefois sans doute, mais comme ils ont fait de la critique.Dans l’ensemble, ne nous LA BIOGRAPHIE 21 ont-ils pas trop habitués à l’idée qu’en hagiographie les faits avaient moins de prix pour leur réalité concrète que pour leur signification morale ?Beaucoup n’ont-ils pas écrit, comme s’il valait mieux toucher qu’instruire ?Erreur scientifique.Si l’hagiographie est une branche de l’histoire, comme l’histoire, son autorité dépend de sa vérité.Erreur psychologique aussi.Un fait exact ne possèdera-t-il pas toujours plus d’efficacité persuasive qu’une fable P On croyait, on croit encore aujourd’hui dans certain camp, qu’un saint est d’abord un prétexte à moralités, qu’une vie de saint est une leçon de choses édifiantes, et qu’un talent de plume allié à une science moyenne et surtout à une insinuante onction étaient de bonnes dispositions pour la composer.Si l’on cherche pourquoi l’hagiographie est si discréditée chez nombre de savants indépendants, en voici la raison.* * * Histoire et histoire vraie, l’hagiographie, dût la chose paraître paradoxale, est encore un art.L’écrivain qui aurait consumé ses jours et ses nuits dans les recherches les plus fouillées et procédé ensuite au tri le plus sagace des matériaux, ne serait encore, en dépit de toute sa science et de toute sa conscience professionnelle, qu’une variété du genre compilateur, s’il ne savait ordonner ses résultats, refaire de la vie avec tout le passé mort.Il y a d’abord un style approprié à chaque sujet et à chaque temps.Il est trop clair qu’on n’écrit pas la vie d’une carmélite comme celle d’un soldat, fût-il le général de Sonis.Même à l’intérieur d’une catégorie homogène, les couleurs changent avec les époques.Une sainte Mélanie et une sainte Chantal ne se présentent pas dans le même décor.Personnages, événements, époques, tout diffère, dira-t-on.Oui.Toutefois c’est insuffisant.L’historien reçoit cette matière toute faite : il a à la transmettre.Non comme une nature morte ; comme une nature vivante et mouvante.Aussi devra-t-il retrouver tous les éléments de l’atmdsphère sociale, morale, religieuse, économique, politique même du temps, les combiner à nouveau par une alchimie créatrice, et recomposer l’air spirituel qu’a respiré son héros et qui l’a enveloppé.Toute cette matière périssable l’a impressionné et modifié ; 22 LE CANADA FRANÇAIS subtiles ou vives, ces impressions l’ont fait agir et réagir.Sous peine d’en faire un rébus, nous ne pouvons séparer ce qu’il a uni dans son existence.Cette couleur locale n’est pas, faut-il le dire, tout à fait celle que la révolution littéraire du siècle dernier nous a rendue familière, et qui nous a valu tant de tableaux brillants, quelquefois aussi brillants que faux.Il s’agit moins ici de procéder par larges descriptions que par touches successives, de peindre à grand fracas de palette que d’insinuer et de suggérer.L’art dans l’hagiographie, ce n’est pas la recherche d’effets stylistiques, cadences et rythmes qu’une rhétorique artificieuse peut apparen-dre.C’est le choix des mots convenables et justes, des images naturelles et séantes, le souci de la composition en vue d’exprimer le plus de vérité possible du personnage.Le grand art serait même, par une adéquate adaptation du vocabulaire et des images au temps, au milieu, à la nature du héros, d’impressionner doucement la sensibilité et l’imagination, de les mettre sur la voie.Une prose simplement évocatrice atteindrait ainsi le maximum de réalité.Cette prose suppose une connaissance approfondie du sujet et une méritoire abnégation de la part de l’auteur.Le talent devrait y être plus senti que vu.Mais l’art est difficile, et c’est une purification, une catharsis.Les compositions de lieu, non plus en histoire qu’en ascétisme, ne sont condamnables.Il peut cependant y avoir mieux et plus sûr, parce que moins factice.Quand l’effort pour un tel style est poursuivi fermement tout au cours d’une œuvre, la sensation des choses qu’il produit est plus forte que toute reconstitution soi-disant historique.Il y a des tableaux qui ne montrent rien de réel.Il y a aussi des descriptions dont les couleurs sont aussi fallacieuses qu’un mensonge.Car la vraie couleur locale n’est point celle que nous imaginons, nous romantiques impénitents, mais la réalité qu’a vue le personnage.“ Vraie et sensible ”, l’histoire doit l’être avant tout.Pour atteindre à cette perfection de sa nature, elle doit composer dans la sensibilité et l’intelligence du lecteur avec des teintes assorties le fond sur lequel se détachera le portrait avec tout le relief et l’intensité de la vie.Si l’hagiographie est un art,— et elle en est un, comme l’histoire dont elle est une espèce,— ne serait-il pas à propos d’en finir avec ce qu’on appelle d’un mot très impropre le “ style ” des vies de saints ?Hélas ! il y a un style hagio- LA BIOGRAPHIE 23 graphique, et quel style ! Nous le connaissons tous.Son conformisme imperméable à toute expression juste ; sa phraséologie amorphe, inarticulée, tiède et diffuse ; sa facilité béate où l’auteur s’est complu, où les bonnes âmes se délectent après lui ; ses périphrases surannées qui font le tour des choses et des gens, mais sans jamais les toucher ; ses clichés inertes et creux : toute cette banalité, toute cette platitude dont la coutume ou la paresse a fait l’accompagnement comme obligé de la sainteté dans les ouvrages qui parlent d’elle.Citer des noms, serait une litanie interminable et fastidieuse.Pas d’imprévu dans ce style.On rêve, en ouvrant une vie de saint, de ces manuels primaires de composition française où les phrases sont inachevées, le maître laissant à l’élève une chance de remplir les vides.Exercice au surplus sans mérite et sans gloire, car vraiment trop aisé.Ne disons rien des adjectifs : c’est un déluge, moins les couleurs de l’arc-en-ciel.Leur nombre, il est vrai, fait illusion sur leur variété ; car le style hagiographique est par nature indigent, ses moyens toujours les mêmes.Et puis, ces affligeantes épithètes sont toutes d’occasion.Aucune n’est faite sur mesure.Elles habillent des pieds à la tête, mais, en fait, elles n’habillent personne.Si elles vont, c’est par bonheur.Parfois même ces toilettes empruntées, passe-partout, défraîchies, sont portées à contre-temps.D’où le faux éclat et même l’humour bien involontaire de notre hagiographie ancienne manière.Manière d’hier.et encore un peu de ce matin.D’ordinaire, ce n’est pas le sens de la gaieté qui y brille : il y serait tout à fait déplacé.Mais cet ennui, cet accablement que distillent trop souvent nos vies de saints sont-ils de règle P La médiocrité, pour ne pas dire l’insignifiance, ne saurait pourtant être leur appât obligatoire.On invoque le public et ses goûts.Mais s’il désire, ou même s’il réclame de telles productions, ne serait-ce pas que les auteurs l’y ont trop habitué ?Au simple point de vue de l’éducation spirituelle, une réaction serait ici aussi utile qu’en art sacré et en musique religieuse.Insister sur les travers du style hagiographique ne serait pas généreux.Il est surtout fait de lieux cemmuns.On sait bien que des novices seront toujours ferventes, et que même elles seront aimables, joyeuses et obéissantes.Nous connaissons tous le digne ecclésiastique, le digne aumônier, voire le digne prélat.Le vertueux et saint prêtre est partout. 24 LE CANADA FRANÇAIS L’enfant prédestiné a sucé la vertu avec le lait, et, naturellement, il a eu de pieux parents.Quant à la tribulation, elle est toujours amère, comme il sied.A quoi bon multiplier les exemples ?Ces expressions, et d’autres que les hagio-graphes se passent de main en main, sont dans toutes les mémoires, parce qu’elles sont sous toutes les plumes.Ce ne serait que puéril et fastidieux dans la plupart des cas.Mais, c’est quelquefois aussi un contresens, comme le doux saint Augustin.Prurit de l’adjectif, même déplacé.Il semble à beaucoup que le style hagiographique soit par fonction un style bénisseur et complimenteur.Que de louanges ! Que de panégyriques en deux ou cent mots ! Or l’histoire ne doit à ses personnages que la vérité.Même s’il s’agit de ses héroïnes, de leur âge et de leur tour de visage.Au surplus, les épithètes élogieuses de l’hagiographie ne sont qu’une variété de son arsenal de formules toutes faites et à tout faire, d’expressions essentiellement insincères.Peut-être sont-elles seulement plus astucieuses.Elles sont si sournoises avec leur façon toute naturelle de se glisser dans la prose des meilleurs! Quel écrivain ne sommeille de temps à autre ?C’est à ce moment que l’épithète s’insinue.A l’occasion de l’arrivée des Ursulines à Québec en 1639, l’historien de N.-D.de Ste-Foy, un érudit de valeur, ajoute, sans doute distraitement : “ Une jeune femme, aussi remarquable par sa beauté que par sa naissance, Madame de la Peltrie, venait les aider de sa personne et de sa fortune.” Passons sur la naissance, qu’à tort l’on a crue illustre, alors que la jeune veuve alençonnaise n’était, par son père, que de toute petite et très récente noblesse.Mais la beauté de Madame de la Peltrie ! La petite mine confite et sèche de son portrait des Ursulines de Québec, le seul témoin que nous ayons pour en juger, n’est rien moins que rassurante.Le chanoine Scott a été ici victime des conventions sociales.Les nations policées se sont fait un code de courtoisie.Une moitié de l’humanité, toujours la même, fait à l’autre, qui ne l’a jamais encore refusé, l’hommage de la beauté avec la jeunesse.De ce bord-là, hélas ! le printemps n’est pas non plus éternel, mais on le pousse jusqu’à l’automne.L’âge indifférent à nos tricheries, à nos réticences et qui se moque de tous les artifices, tisse ses fils d’argent sur les fonds noirs de geai, bruns, châtains, blonds ou dorés.C’est toujours la jeunesse.Mais l’histoire ne se paie pas d’euphé- LA BIOGRAPHIE 25 mismes ni ne se pique de complaisances.Ce n’est pas un recueil d’élégies : elle ne traite que du passé, mais ne gémit pas sur la fuite irréparable du temps.Ce n’est pas davantage un manuel d’élégances.Et Madame de la Peltrie allait aborder à l’âge mûr.Manie encore du compliment à propos et hors de propos que cette canonisation anticipée qui est passée en règle chez les hagiographes.Le saint est encore dans les langes ; sa sainteté est toute devant lui.Cependant à peine a-t-il fait ses premiers pas, que déjà il est en posture de bienheureux.Un rayon d’en-haut touche son front, un nimbe le couronne, une auréole environne son visage.Souvenons-nous des vignettes naïves qui ont distrait notre jeune âge.Nul contemporain n’a vu le futur élu sous cet éclat.N’empêche, cette anticipation a force de loi.Ce petit cercle de lumière fait partie de son petit trousseau.Cela n’est pas bien méchant.Cela contribue à renforcer l’impression que des privilégiés de la famille humaine ont trouvé la sainteté, comme les dauphins de France leur couronne, dans leur berceau.Mais nous savons bien que la sainteté se conquiert.C’est toujours ce même fâcheux besoin de complimenter et de louer qui pousse l’hagiographe à universaliser contre tout bon sens, et par exemple à faire d’un trait purement épisodique un trait de caractère.Le saint n’a fait le geste qu’une fois ou seulement dans un temps.On le moule, on le fige en cette attitude passagère.Durant son noviciat, Marie de l’Incarnation reçoit les premières impressions de sa vocation missionnaire.Dieu lui grave dans l’esprit des textes de l’Apocalypse sur la royauté universelle du Christ.Tous ces passages se pressent à la foule dans sa mémoire à tous moments de la journée ; ils abondent spontanément sur ses lèvres quand ses sœurs ont affaire à elle.On imagine bien qu’elle devait adoucir ce feu par un sourire confus.Gravement, son premier historien conclut qu’elle ne parlait plus que par citations de l’Écriture.Excès de plume.Mauvais tour aussi de l’hagiographie hyperbolique à une femme de grand bon sens.La facilité mène au vérbalisme, le verbalisme à la facilité.Par manque de réflexion profonde sur le sujet et le personnage, l’hagiographe s’est payé de mots, croyant se payer d’idées.Il s’est aussi payé d’idées, croyant se payer de vérités.Une existence de saint est en soi une extraordinaire manifestation 26 LE CANADA FRANÇAIS du surnaturel : une leçon irréfutable de sainteté.Mais aussi, pour le biographe, quelle opportune et irrésistible matière à homélies ! Une belle “ vie ’ de saint, c est, croit-on, une vie pieuse et pleine de bonnes pensées.On n’y épargnera donc pas les considérations édifiantes et onctueuses pour porter les âmes à la vertu.A-t-on réfléchi que le livre le plus impressionnant au monde, c’est justement celui où, dans l’effacement total de l’auteur, le lecteur reste seul en face de la Sainteté ?On ne méditera jamais assez sur la sobriété, le réalisme de l’Évangile, pour y trouver le modèle de toute hagiographie parfaite.Dieu n’a besoin que de paraître pour être aimable et persuasif.Lumière et charité tout ensemble, il attire les cœurs par ce qu’il est.De même les saints, ses images visibles.C’est en les faisant voir tels que la grâce et la nature les ont réalisés, que la vénération qu’ils ne peuvent manquer d’inspirer se muera en dévotion, en amour et en imitation.Ce n’est pas comme mythes, héros de legendes ou de romans a these, personnifications abstraites des vertus, qu’ils nous entraîneront dans leur sillage à Dieu.Us nous deviennent lointains et froids, dès qu’on les sort de l’histoire.Une vie de saint n’est pas un traité d’ascétisme, un “ à la manière de ” Rodriguez ou de Saint-Juré.Ce que nous y cherchons, c’est le saint tout seul, et l’enseignement qui nous viendra de son âme, de sa vie, de ses écrits.Cela, c est la part de Dieu , il n y a que cela qui compte.Le reste, part de l’auteur, n’est trop souvent que remplissage maladroit.Les faits réduits a leur signification la plus simple seront toujours plus éloquents que nos chétives gloses.L’apologétique la plus efficace, au sentiment de Bossuet, c’est 1 histoire.Autrement dit, quand il s’agit d’hagiographie, c’est la vérité.On ne sert la cause de Dieu et des âmes que par elle.Mais après tout, mieux vaudrait encore une “ vie ” de saint ancienne manière que celle où l’historien, féru d érudition, accablerait le lecteur sous le mortifiant étalage de sa science.Une “ vie ” de saint est une histoire.Non une histoire comme une autre.U y a là, les lois du genre à respecter.Sauf exceptions, elle ne s’adresse pas exclusivement à des spécialistes.Son public est nécessairement mêlé.Le savoir, la méditation, l’art dont elle est faite ne devraient y être sensibles qu’aux initiés, à ceux qui ont besoin de ces motifs de crédibilité.Les autres, même les LA BIOGRAPHIE 27 esprits cultivés, la liraient avec satisfaction et édification, heureux d’être entrés un moment dans l’intimité du saint, sans penser à l’auteur ni à son travail, sinon pour le contentement spirituel qu’il leur procure.Le pire serait que l’auteur, sous l’astucieux prétexte de faire une “ vie ” bien écrite, s’oubliât à faire ce qu’on appelle de la “ littérature Ce style trop étudié où l’on ferait sottement consister l’art, tous ces effets où la fatuité du “ moi ” se donnerait libre jeu, seraient autant d’ombres jetées sur la face du saint.La personne de l’auteur présente à chaque page envahirait toute la place.Rien ne serait plus décevant ni plus agaçant pour le lecteur que ce tête à tête continuel avec celui qu’il n’a pas cherché et qu’il ne pourrait fuir.L’hagiographie est au fond, pour celui qui s’y livre, un exercice de perpétuel renoncement.Il doit s’effacer partout : devant les faits pour les comprendre tels qu’ils sont, sans les dénaturer par la rétroactivité de ses sentiments ; devant le personnage, pour lui abandonner toute la scène.Son style sera personnel, et il le faut bien ; sa personnalité n’apparaîtra nulle part.C’est la condition de la sincérité, vertu intellectuelle et morale, indispensable en histoire.Non seulement, en effet, cette sincérité lui assure l’impartialité, mais d’abord elle arrête l’imagination, elle refrène les préjugés, elle contrôle les impressions premières, elle plie l’âme tout entière à la réalité, et lui en fait épouser tous les contours par une sympathie qui va jusqu’à l’identification.Certes, la faculté critique ne perd pas ses droits dans ce travail désintéressé ; elle les suspend seulement, pour les retrouver à la fin et les exercer en toute indépendance et en toute connaissance de cause.L’auteur a donné des faits la plus juste expression et la plus naturelle interprétation.Il rentre alors en lui-même pour reprendre sa liberté d’apprécier et de juger.Si l’auteur sait se priver de ces satisfactions de forme qui se payeraient par des sacrifices sur le fond ; s’il est assez généreux pour exercer sur lui-même ce constant effort d’abnégation et de dépouillement qui dilate son intelligence et son cœur à la grandeur des choses, il verra et il compendra.Il ira jusqu’au fond, poussé et porté par ce, réalisme qui atteint au trait individuel.C’est là que l’attend la joie compensatrice.Ayant dans le renoncement à toute idée préconçue, comme à toute ignorance, libéré son intelligence et ouvert son âme à toute la lumière qui lui vient des êtres, 28 LE CANADA FRANÇAIS il aura la sensation d’avoir ressaisi la réalité même, de l’avoir recréée, tout au moins de l’avoir approchée du plus près possible et de lui avoir composé son décor approprié.Puis, comme rien ne viendra plus s’interposer entre elle et l’impression qu’elle a faite sur son esprit, l’expression sincère, naturelle, directe, de ce qu’il voit, sent et comprend viendra sous sa plume avec cette aisance que promettait Boileau.Et il aura fait une œuvre d’art, parce qu’il aura achevé une œuvre de vérité.Peut-être même l’idéal serait-il que l’historien, s’élevant au-dessus du narrateur, adoptât en face de la vie qu’il ambitionne de représenter, l’attitude qui devrait être celle du romancier.Identifié pleinement à son personnage, il ne le verrait plus seulement par le dehors, mais surtout par le dedans.Le héros referait en quelque sorte sa vie sous les yeux de l’auteur.Au lieu que dans la biographie, telle qu’elle est ordinairement comprise, il est à la merci de son historien, qui tranche à son gré dans son existence, en découpe des portions, en isole des aspects, pour la recomposer dans une unité logique et artificielle, il reprendrait maille à maille la tapisserie qu’il a tissée de son vivant pour la refaire dans son unité psychologique et historique.Ailleurs, le biographe manœuvre le personnage à l’aide des circonstances extérieures.Ici, il le verrait surtout vivre, et ne ferait plus guère que le suivre dans ses sentiments et ses demarches, docilement, religieusement.Toute la vie, toute l’action partiraient de l’âme une fois posee dans 1 existence.Les causes secondes, prévues et imprevues, influeraient sur elle.Mais l’on serait témoin des réactions qu’elles y ont provoquées, et l’on verrait comment, assimilées, intégrées, elles y sont devenues principe homogène et vital d action personnelle.La biographie se développerait d’elle-même, spontanément, comme par la vertu d un dynamisme intérieur.Est-ce chimérique d’imaginer que l’étude des sources, fécondée par la méditation, délivrerait l’auteur de lui-même, et le conduirait à ce point de posséder tellement son héros, qu’il en serait pour ainsi dire possédé ?On ne serait plus alors en face d’un livre, mais d une œuvre ; on serait en plein dans la vérité et dans la vie.Et le lecteur ne courrait plus le risque désagréable de voir soudain les traits du biographe transparaître, comme une grimace, sous ceux du saint.Jamais on ne fera rien de définitif en LA BIOGRAPHIE 29 biographie.Chaque génération aura toujours besoin de voir le passé à sa façon, selon les leçons qu’elle en espère.Mais un état psychologique qui établirait l’historien dans une sincérité si entière assurerait à une “ vie ” d’être toujours actuelle, malgré ses lacunes.Et il faudrait toujours en revenir à elle, parce que, dans ses traits essentiels, le héros, le saint, ne pourrait apparaître autrement qu’elle l’a montré.* * * Telles seraient quelques-unes des conditions scientifiques, psychologiques, morales, ascétiques même, qui feraient de la biographie des saints, de l’hagiographie, un genre historique dans toute la force du mot, une apologétique irréfutable et la plus agissante des prédications.Nulle part, avouons-le, les “ vies ” des premières missionnaires françaises au Canada ne se sont beaucoup préoccupées de ces vues.Elles ne sont pas de l’art, et elles sont si peu de l'histoire! En cela, elles ressemblent à une foule d’autres biographies profanes ou religieuses ; et c’est leur excuse.N’est-ce pas cependant sur ces principes et ces méthodes qu’il faudrait compter pour ce renouvellement complet, fond et forme, d’une histoire que nous nous désespérons de voir toujours si mal connue ?Histoire mal connue.Histoire encore presque toute à connaître.Mais comme ces vénérables femmes mériteraient l’effort qui les ferait passer des ombres à la lumière ! Il n’y a guère d’existences qui soient aussi remplies de leçons d’humanité, d’héroïsme, de sainteté, de dévouement au prochain et de sacrifice à la patrie.C’est une histoire qui, pour parler encore avec Sainte-Beuve, en côtoyé beaucoup d’autres.Elle traverse de vastes régions qu’elle éclaire, et dont elle ne manque pas non plus de prendre quelque lumière en passant.Elle est pleine d’à-côtés qui l’enrichissent, la colorent, et contribuent à lui assurer son cadre si original et si puissant.Histoire individuelle et familiale ; histoire locale et provinciale ; histoire de la France au XVIIe siècle, sous ses aspects religieux, social, économique, politique et colonial ; histoire de la Nouvelle-France, dans le premier siècle de son établissement et de ses développements, et secondairement des colo- 30 LE CANADA FRANÇAIS nies européennes de l’Amérique du Nord, des colonies anglaises principalement, et, en premier lieu de la Nouvelle-Angleterre ; histoire enfin de l’expansion missionnaire dans l’Église de Rome et dans le schisme d’Angleterre et ses dissidents, à la même époque ; voilà de quoi, en proportions variées, devrait être faite l’histoire de Marie de l’Incarnation, de Marguerite Bourgeoys, des Hospitalières de Québec et de Montréal, de Mlle Mance et de Madame de la Peltrie.Mais c’est d’abord, surtout quand il s’agit des plus célèbres, une histoire intérieure ; l’histoire d’âmes chrétiennes qui ont répondu intégralement à la vocation de leur baptême.Leur vie et leur mission ne seraient qu’une énigme indéchiffrable sans cette sainteté qui seule en donne la clé.Pour abandonner la France, et aller s’incorporer à la Mission du Canada, qui passait alors pour la plus périlleuse de toutes, elles ont eu un courage surhumain.Où ont-elles puisé cette ardeur qui les a élevées au-dessus de leur sexe, égalées aux plus résolus des hommes ?Leur entreprise a forcé les contraintes sociales de leur époque ; elles ont pris les devants sur leur temps, à la surprise et au scandale même de beaucoup de leurs contemporains.Leur initiative a orienté l’idée missionnaire et coloniale dans ses développements modernes.Quelle lumière leur a ouvert une route si nouvelle P Quel mobile les a poussées à vouloir ce qu’elles voulaient et mieux encore, après les désillusions des premières expériences, à vouloir malgré tout et jusqu’à leur dernier soufffe ce qu’elles avaient autrefois voulu ?Pas l’amour de l’aventure et du risque.Elles étaient pour la plupart de provinces de la France où les esprits sont positifs et rassis.Pas non plus, pour les religieuses, l’ennui de la clôture, une irrésistible acedia, et le besoin d’un ailleurs aussi illusoire qu’imprécis.A peine arrivées à Québec, à Montréal, elles allaient toutes se séquestrer derrière d’autres grilles encore plus rigoureuses.Pas davantage pour Marguerite Bourgeoys et Jeanne Mance l’horreur des misères dont la Champagne en ce temps-là était le théâtre effroyable.Quelle sécurité et quel confort allait leur offrir le Canada ?Moins encore enfin, faut-il le dire, ni pour les unes ni pour les autres, l’avidité du gain.Madame de la Peltrie était bien partagée des biens de la fortune.Quant à Marguerite Bourgeoys, dédaigneuse de toute richesse, elle devait s’embarquer à La Rochelle, indigente volontaire, sans sou ni maille. LA BIOGRAPHIE 31 Et quel égoïsme supposer à Marie de l’Incarnation qui abandonnait derrière elle son fils unique ?Au-delà des motifs terrestres, tous inadmissibles, il n’y a plus que la foi.Mais la foi d’Abraham et de Moïse.Chez nombre de fidèles, qui d’ailleurs ne font point leur choix dans la Révélation et acceptent tout de l’Église, son symbole et sa discipline, la croÿance n’est guère qu’une adhésion spéculative, sans influence notable sur le détail de leur vie journalière.Us croient en Dieu, mais en Dieu vérité, objet de l’intelligence.La connaissance qu’ils en ont est toute abstraite, notionelle.Pratiquement, ils restent sur le plan humain, naturel.A l’opposé, le chrétien authentique vit de sa foi.Il croit certes à Dieu vérité par son intelligence ; mais de plus, il adhère à Dieu réalité, de toute son âme.Dieu pour lui n’est plus l’Être infini, mais lointain et abstrait dans la distance où le tiennent la plupart des hommes.C’est l’Être tout proche, si proche qu’il est tout intime, plus présent à l’âme que l’âme ne l’est au corps qu’elle informe et qu’elle anime.Et ce n’est plus le Dieu des philosophes, mais le Dieu des chrétiens, la sainte Trinité.Ce chrétien sait ; il voit, il sent, il réalise.Sa foi est un acte de tout son être.Dieu lui est, non plus une notion, mais une personne.Et déjà, parce qu'il se meut par sa foi vive et active dans l’invisible et les réalités surnaturelles qui le peuplent avec la même aisance que sur le plan de ce monde par ses facultés naturelles, Dieu est pour lui, dans sa nature, dans ses personnes, dans ses mystères, un Être d’expérience : Dieu lui est sensible au cœur.Il a de lui cette connaissance que Newman appelait si heureusement la connaissance réelle, celle qui cherche la société, l’intimité, l’amour mutuel, tout ce que l’Évangile et les Épîtres ont promis à tous les baptisés.De ce chrétien-là au chrétien commun, incomplet parce qu’inconséquent avec sa foi, toute la différence est là.Mais elle est capitale.On objectera : Ce chrétien-là, c’est le chrétien d’exception, c’est le mystique.Pas le moins du monde.C’est le chrétien logique.S’il est extraordinaire de fait, il est ordinaire de droit.Telle est en effet l’exigence du baptême et de l’état nouveau qu’il crée dans l’âme.Par le privilège de'sa grâce, nous possédons Dieu en nous presque dès notre naissance et longtemps avant de le connaître.Entrés dans l’âge de raison, nous commençons d’apprendre qui est Dieu.Combien 32 LE CANADA FRANÇAIS de temps se passe-t-il encore avant que nous sachions que nous le possédons ?Combien surtout avant que nous accordions notre vie à cette conviction ?Peut-être ne saurons-nous jamais quel hôte nous habite.Peut-être même n’aurons-nous jamais le soupçon que notre âme est habitée.Nous ne serons pas présents à Dieu qui est présent à nous.Toute la vie ainsi, nous serons à côté, en marge de notre Vie.Cet illogisme persistant nous embarrassera dans des contradictions inextricables et nous vouera à l’impuissance.Vie éternelle, Acte pur, Dieu, qui est présent en nous, agit en nous et il veut agir par nous.Quelle ne serait pas la puissance, la fécondité d’une âme, si, présente à Dieu comme Dieu lui est présent, vivant pleinement à lui dans la communication à sa vie et à ses énergies, elle se laissait enfin faire à son activité créatrice ! Elle n’aurait plus d’autre intérêt et d’autre passion que la réalisation historique des fins du christianisme, l’extension du règne du Christ et l’achèvement de son corps mystique.Et quelle force irrésistible elle serait pour y travailler, si ne vivant que de la grâce et des dons de son baptême, elle n’était plus qu’un instrument entre les mains de Dieu ! Une telle foi est exclusive, absorbante.Elle éteint toute lumière dans son éclat dominateur.Elle se confond avec la charité, et elle vide le cœur de tout ce qui n’est qu’amour humain.Le chrétien qu’elle possède est élevé au rang de collaborateur de Dieu, adjutor Del.Nous autres, nous ne croyons qu’à demi, au quart, à des proportions moindres encore.La foi en nous n’est pas principe de vie.Ce n’est pas que nous soyons indifférents.Mais un scepticisme latent, inavoué, neutralise dans la pratique la vertu de notre baptême.Sainte-Beuve n’avait que trop raison : Il y a du Montaigne en chacun de nous.Dieu ne nous est pas sensible au cœur.D’où la sécheresse et la stérilité de nos existences.C’est une telle foi qui a fait nos saintes missionnaires françaises du Canada, et qui en rend raison.Chacune, à leur manière qu’il faudrait montrer, elles ont achevé leur identité de baptisées.D’autres grâces, plus personnelles, se sont superposées au fond de tout chrétien.C’est cependant par ce fond primitif, où nous participons tous, qu’en définitive, elles ont été ce qu’elles sont. LA BIOGRAPHIE 33 Rappeler cette vérité première, ce n’est nullement céder à la désolante manie d’un piétiste et faire de l’histoire un prêche.Ce n’est pas confondre les genres.La vie des saints, comme celle de tous les autres héros de monographies, est faite de leurs passions.L’énigmatique châtelaine du “ Lys dans la vallée ” a suscité bien des recherches et bien des études.C’est un chapitre de l’histoire littéraire du XIXe siècle en France.Les amours irrégulières de Balzac seraient-elles matière d’histoire à l’exclusion du plus noble des amours qui a engendré les saints ?C’est toujours de l’amour.Il y a cette différence que l’amour humain n’est qu’une participation de l’amour divin, et souvent sa triste parodie ; et c’est le divin seul qui fait les œuvres bienfaisantes et durables.Depuis l’Incarnation, les choses divines et humaines se mêlent dans le monde.Dieu a pris une nature d’homme ; tous les jours, le surnaturel s’incorpore encore dans des causes secondes dont il se sert pour ses opérations.Sa présence et son action se décèlent à des signes infaillibles.Quand tout fait défaut, il reste la seule explication suffisante.Le surnaturel est un fait comme un autre.On ne saurait exiger de l’histoire d’en apporter une démonstration scientifique.Mais l’histoire impartiale se doit de le constater avec le même soin que les autres événements d’ici-bas.Comment, en particulier, le rejeter hors d’un temps,— celui des grandes âmes qui ont été l’occasion de cet essai,— où il est le fondement apparent ou caché, mais universel, de presque toutes les manifestations de la vie ?“ Négliger les choses religieuses du XVIIe siècle ou les estimer petitement, écrivait Lavisse, c’est ne pas comprendre l’histoire de ce siècle, c’est ne pas le sentir.” La vie chrétienne y fut partout.C’est de la plus vive flamme de son foyer que jaillit l’élan missionnaire, qui fit de paisibles filles de France les pionnières de l’apostolat féminin dans les terres étrangères.Cette vie chrétienne qui, selon l’Évangile, consiste à connaître le Père et Celui qu’il a envoyé, Jésus-Christ, est venue en elles.Leurs âmes l’ont reçue dans une conscience en plein éveil ; elle y a animé toute la pensée, fécondé tout le champ de l’action.Toutes, comme Moïse, elles ont vu l’invisible et soutenu sans défaillir sa splendeur ; elles l’ont pour ainsi dire touché ; elles ont vécu dans sa familiarité.De la promesse de leur baptême, elles n’ont 34 LE CANADA FRANÇAIS rien perdu, elles ont tout goûté.Elles ont été des réalistes convaincues ; par là, elles furent les étonnantes réalisatrices que nous ne pouvons nous lasser d’admirer.Ce sont elles, Marie de l'Incarnation, Marguerite Bourgeoys et leurs héroïques émules, qui ont fait, littéralement fait, l’âme canadienne.Elles l’ont prise au berceau et lui ont donné avec la foi au Christ son être moral et national pour toute la vie.Avec les petites filles, elles ont formé les futures épouses, préparé les futures mères.Elles ont ainsi formé la famille canadienne, puisque la famille, c’est la femme.Leur extraordinaire réalisation de chrétiennes et de Françaises, c’est le peuple des Canadiens français.En somme, toute la vaste étude, dont elles devront faire l’objet, quand on voudra enfin leur rendre justice et restituer à leurs deux patries l’une de leurs gloires les plus durables, c’est autour de leur vie chrétienne, comme de son centre nécessaire, qu’il faudra l’ordonner.Il ne s’agit pas en élargissant les perspectives de rabaisser les plans sur terre et de renverser les valeurs.Montrer la sainte dans la chrétienne, la chrétienne dans la femme française restera toujours le seul objectif possible de l’historien véridique.C’est dans cet être complet et hiérarchisé qu’elles furent les évan-gélisatrices et les mères spirituelles de la Nouvelle-France.Dom Albert Jamet, O.S.B.
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