Le Canada-français /, 1 mars 1935, La Collection Desjardins à l'Hôtel-Dieu et à l'Hôpital-Général
Peinture LA COLLECTION DESJARDINS A L’HOTEL-DIEL ET A L’HOPITAL-GÉNÉRAL1 Il était normal que l’Hôtel-Dieu de Québec acquît quelques-uns des tableaux de l’abbé Desjardins.Sa collection avait été exposée dans la chapelle, nouvellement construite, de la rue Charlevoix ; de leur côté, les Hospitalières n’avaient cessé d’enrichir soigneusement leur patrimoine artistique ; de plus, elles avaient comme chapelain, depuis 1807, l’abbé Desjardins cadet.Toutefois, l’histoire des acquisitions de l’Hôtel-Dieu est loin d’être limpide ; un peu plus, elle serait suffisamment embrouillée pour faire croire à l’extrême générosité de l’abbé Louis-Joseph Desjardins à l’égard des Hospitalières — ce qui est manifestement exagéré.A la fin de l’Inventaire Desjardins, un sous-titre, « Donné à l’Hôtel-Dieu de Québec », est suivi de quelques mentions de peintures : « Saint Joseph et sainte Therese.(Petit), La Nativité.(Ancien) La Présentation.» Ce sous-titre est inexact, car les Hospitalières ont payé, et le gros prix, les tableaux qu’elles ont acquis en 1841 — ou en 1848 à la mort de leur chapelain ; d’autre part, les mentions de peintures prêtent à confusion, car il y est question de quelques toiles que possédait l’Hôtel-Dieu, bien avant la dispersion de la collection Desjardins.Si VInventaire Desjardins ne nous renseigne qu’imparfai-tement sur les acquisitions de l’Hôtel-Dieu, par contre, il existe un document qui le remplace avec avantage : l’Inventaire des peintures de l'Hôtel-Dieu dressé il y a quelques années 2.1 Pour les études sur les tableaux de la collection Desjardins, voir le Canada français, septembre 1933, mai, octobre, novembre et décembre 1934 janvier et février 1935., ,, , 2 Je dois la communication de cet Inventaire a 1 extreme obligeance des Mères Sainte-Jeanne de Chantal et Saint-Nazaire; quelles veuillent bien croire à ma plus vive gratitude. LA COLLECTION DESJARDINS 621 Dans ce document, il est fait mention d’une douzaine de toiles provenant de l’abbé Desjardins cadet.Les unes, comme le portrait de Mgr J.-0clave Plessis, par Joseph Légaré (1789 f 1855), celui de Mgr Hubert, le propre portrait de l’abbé Louis-Joseph Desjardins, par Louis Dulongpré (f 1843), sont sûrement de fabrication canadienne et je n’ai pas à m’en occuper maintenant.D’autres ont probablement été faites à Québec, soit par Plamondon, soit par Roy-Audy, comme deux petits tableaux représentant Saint Pierre et Saint Paul, médiocres ouvrages dénués d’élégance et de fraîcheur h Il en existe trois autres de provenance européenne : un Ange Gabriel vraisemblablement découpé dans une grande toile de l’Annonciation, une Mater dolorosa aux yeux baissés, considérablement repeinte, œuvre négligeable de l’École flamande, et un Saint François de Paule tant retouché qu’il est impossible d’y voir la main de Léonard de Vinci — eh oui, du grand Léonard — à qui on l’a attribué avec une très évidente bonne volonté 2.Dans tout cela, il n’y a pas de quoi s’étonner : ce sont des ouvrages médiocres, presque entièrement repeints, comme il en existe tant dans nos églises et nos musées d’art ancien.Voici, par contre, une œuvre magnifique, le Moine en prière, d’une poésie si merveilleusement réaliste et humaine, d’une facture si large et si juste à la fois qu’on a prononcé à son égard, et avec vraisemblance, cette fois, le nom de Francisco de Zurbaran3.Cette peinture, écrivais-je naguère *, on peut la rapprocher d’un autre chef-d’œuvre du même artiste, le Saint François d’Assise du Musée de Lyon.C’est la même vigueur dans la touche, le même réalisme savoureux dans les détails, les mêmes oppositions de lumière, le même ton, d’une exactitude frappante, dans la bure du saint, la même expression farouche dans le regard tendu en haut.Il faut admirer la patine du crâne que tient le moine et surtout ce qui reste de la main droite maladroitement coupée par un restaurateur.1.Ces peintures, me dit-on, peuvent bien être de la main de l’abbé Desjardins cadet, car il cultivait la peinture durant ses nombreux loisirs.2.Cette attribution paraît avoir été faite par l'abbé Desjardins cadet.3.Né à Fuente de Cantos (Estramadure), en 1598, mort à Madrid en 1662.4.Cf.Exposition de souvenirs historiques à l'Hôtel-Dieu de Québec, dans l'Événement, 29 août 1934, pp.4 et 11. 622 LE CANADA FRANÇAIS Cette peinture provient-elle du Musée Napoléon comme l’a affirmé l’abbé Casgrain dans son Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec ?Cela est possible, car, après le départ du baron Vivant-Denon, il y eut des fuites au Musée de l’Empereur.A-t-elle appartenu à l’abbé Desjardins aîné ?On ne sait pas bien et, sur ce point, l’Inventaire est muet.Toujours est-il qu’elle entra à l’Hôtel-Dieu vers 1820 et servit de modèle à quelques-uns de nos peintres : Antoine Plamondon en peignit une bonne copie vers 1836 pour l’église de Saint-Augustin (Portneuf) et Eugène Hamel en brossa deux copies, l’une en 1871 pour Notre-Dame-des-Victoires, l’autre pour l’abbé Henri-Raymond Casgrain.Les deux autres peintures de l’Hôtel-Dieu provenant de la collection Desjardins sont fort bien conservées.L’une, la Vision de sainte Thérèse d’Avila 2, orne le retable latéral sud de la chapelle.On y voit la sainte agenouillée à droite, vêtue de brun sombre et portant un voile noir ; à gauche, saint Joseph est assis, le bras gauche levé, la main droite pendante ; il est vêtu de bleu et de jaune et sa figure rouge, encadrée de cheveux gris, fait penser à celle du Bélisaire de Louis-Jacques David ; la Vierge, d’une joliesse bien XVIIIe siècle avec ses joues roses et son visage d’un ovale parfait, porte une tunique rose et un manteau bleu ; en haut, des têtes d’anges.Un détail que je viens de signaler—la tête de saint Joseph — permet de dater ce tableau avec quelque précision.On sait que David (Paris, 1748 f Bruxelles, 1825) peignit son Bélisaire en 1784, avant son second voyage en Italie.Le tableau de l’Hôtel-Dieu a donc été exécuté entre 1784 et 1789.Son auteur est François-Guillaume Ménageot, né à Londres de parents français, le 9 juillet 1744, mort à Paris le 4 octobre 1816.Ménageot, habile disciple et savant émule de David, est un artiste consciencieux et froid, dont les œuvres correctes manquent de la moindre fantaisie.Sa Vision de sainte Thérèse provient de 1 abbaye de Saint-Denis, sise à une lieue de la capitale française.Confisquée au profit de la nation en 1790, elle fut déposée au Muséum central des Arts, puis au Musée des Monuments français où Alexandre Lenoir l’inventoria vers 1797, sous la numéro 927.Exposée dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu en 1817, 1.C’était le nom que portait le Musée du Louvre sous le Premier Empire.2.No 80 de VInventaire Desjardins. LA COLLECTION DESJARDINS 623 elle ne trouva pas acquéreur.Ce n’est qu’en 1830 que les Hospitalières en firent l’acquisition pour en orner leur église.Elle a été signalée en 1852 par Jules de Longpré dans une lettre à Philippe de Chennevières 1 et par James-McPherson Lemoine, dans son Album du touriste.L’autre peinture est une Nativité par un artiste dont on ne sait guère que le nom, Jean-Baptiste Petit, élève de l’Académie royale vers 1785.C’est une jolie pièce du XVIIIe siècle finissant, une transcription libre de la Sainte Nuit de Corrège, au Musée de Dresde.Sans doute les visages sont conventionnels, sinon tout à fait insignifiants ; mais le coloris est agréable, les tons sombres sont veloutés, le modelé est intéressant, la touche sagement vigoureuse, comme il convient à un parfait élève de Vien 2.Signalons enfin à l’Hôtel-Dieu le portrait de l’abbé Philippe-Jean-Louis Desjardins (Messas, 6 juin 1753 f Paris, 18 octobre 1833), propriétaire de la collection de peintures qui porte son nom.C’est une bonne copie exécutée par Antoine Plamondon durant son séjour à Paris (1826-1830) ; il en existe une autre copie, par le même artiste, à la Congrégation Notre-Dame, à Montréal.L’original a été peint en 1828 par Jean-Baptiste-Paulin Guérin (Marseille, 1783 t Paris, 1855), peintre officiel du roi Charles X, maître de Plamondon ; il a été lithographié deux fois chez Lemercier d’après des dessins de Belliard et de Montaut.L’abbé Desjardins aîné y est vu de face, le visage rosé en dépit de son grand âge, les joues tombantes, le nez long, la bouche forte, les oreilles cachées sous des boucles de cheveux gris ; sur la soutane noire se détache le rabat bordé de blanc ; le fond est rouge sombre.* * * L’histoire des acquisitions de l’Hôpital-Général est encore moins claire ; qu’on en juge.L’Inventaire Desjardins signale ainsi deux toiles acquises par l’Hôpital-Général : 1.Nouvelles archives de l'Art français.Paris, 1887, pp.309 et 310.2.Cette peinture, conservée dans la sacristie, a été exposée en août 1934 avec quelques souvenirs historiques appartenant à l’Hôtel-Dieu. 624 LE CANADA FRANÇAIS 53 — Saint Laurent (VIGNON), Hôpital-Général.7 pds par 5 pds.54 — Saint Thaumaturge (LEVESQUE).Hôpital-Général.6 pds par 5 pds 5 pcs.La collection de l’Hôpital-Général, que j’ai examinée à plusieurs reprises, grâce à l’extrême obligeance de la Mère Saint-Alphonse, ne comprend aucune toile représentant saint Laurent.L’abbé Desjardins cadet a donc fait erreur dans la rédaction du numéro 53 de son Inventaire.Il en a fait autant, semble-t-il, dans la rédaction du numéro suivant : ce Saint Thaumaturge, par un nommé Levesquel, ne se trouve pas à l’Hôpital-Général.A moins qu’il faille l’identifier avec un Saint Antoine de Padoue ornant l’une des nombreuses petites chapelles qui s’échelonnent dans les couloirs de l’Hôpital-Général.Mais cela est loin d’être sûr.Tout d’abord, les dimensions du Saint Antoine de Padoue ne concordent pas avec celles du Saint Thaumaturge ; puis j’ai de bonnes raisons de croiie que le Saint Antoine de Padoue a été peint à Québec : il en existe une copie dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu ; elle porte, en bas à gauche, le nom de L.Triaud et la date de 1830.L’original et la copie, de dimensions différentes, ont la même touche, le même coloris, la même maladresse dans le dessin et dans le modelé.A l’Hôpital-Général, le seul tableau provenant de la collection Desjardins est un Ecce Homo peint vers 1680 par un obscur artiste français du nom de Séguy, sur la carrière duquel on ne sait absolument rien 2.Ce tableau, l’abbé Desjardins cadet l’a inventorié sous le numéro 27 (Ecce Homo.SEGUI [srcj, 5 pds 6 pcs par 3 pds 5 pcs), mais sans indiquer le nom de l’acquéreur.On y voit au centre le Christ, les mains liées, portant un roseau, la tête penchée et couronnée d’épines ; il est entouré de soldats qui semblent poser pour la galerie.Le tableau a été coupé, peut-être à son arrivée à Québec.Il est bordé d’un cadre noir rehaussé de dorures.1.Il y eut plusieurs peintres de ce nom.L’un, né à Paris vers 1590, fit partie de l’Académie de peinture dès sa fondation en 1648.Il mourut après le 1er avril 1653.Un autre vécut au XVIIIe siècle ; on ne sait rien de sa vie, ni de ses oeuvres.2.Son nom ne figure pas dans les dictionnaires d’art, même les plus tomplets. LA COLLECTION DESJARDINS 625 C’est une honnête peinture académique, comme il s’en est tant fait en France au XVIIe siècle : l’arrangement des personnages, la distribution de la couleur, les types ethniques viennent tout droit d’Italie, tandis que certains détails —les mains, par exemple — sont de beaux morceaux de peinture prestement enlevés.Si jolie soit-elle, cette peinture n’a pas de quoi forcer l’admiration ni l’enthousiasme.Et il conviendrait peut-être de s’étonner que J.-Purves Carter l’ait assignée à Pierre-Paul Rubens, après l’avoir évaluée à la somme de dix mille dollars, — ce qui était beaucoup plus considérable en 1908 qu’aujour-d’hui,— si ce critique (.) ne nous avait habitués aux attributions les plus invraisemblables et les plus burlesques, aux appréciations les plus cocasses.C’est un exemple entre cent autres de l’inintelligence roublarde de ce rentoileur de quartier qui a contribué pour une large part à nous faire passer, aux Etats-Unis, en Angleterre et en France, pour d’authentiques badauds.* * * En somme, nulle toile de grand maître à l’Hôtel-Dieu, ni à l’Hôpital-Général de Québec.D’honnêtes tableaux sans prétention, conçus dans la tradition française, exécutés par des mains habiles.On y chercherait vainement les qualités qui font les oeuvres fortes, les chefs-d’œuvre, au sens vigoureux du mot.Peut-être est-ce mieux ainsi ; peut-être faut-il se louer que la collection Desjardins ne fût pas composée que d’œuvres maîtresses, car, en en laissant plus de la moitié se perdre dans les incendies ou sous les coups de pinceau des restaurateurs, notre responsabilité paraît un peu moins grande, notre incurie moins barbare.Notaire Gérard Morisset, docteur es arts, attaché honoraire des Musées nationaux de France.
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.