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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Trois livres récents: "Au coeur de Québec", "En marge de la politique", "Siraf"
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1935-03, Collections de BAnQ.

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Quelques livres de chez nous TROIS LIVRES RÉCENTS AU CŒUR DE QUÉBEC1 L’on croit toujours aimer suffisamment son pays.Il semble qu’il n’y a pas de sacrifice qu’on ne lui consente de gaieté de cœur.Pourtant, il est sûr qu’on l’aimerait plus si on le connaissait mieux.Beaucoup des nôtres ont l’avantage de voyager.Leur intérêt se porte loin de chez nous.Us causent avec pertinence de Paiis, Londres, Bruxelles et Berlin, et surtout de New-York et Chicago, d’une façon à étonner les pauvres sédentaires.Mais, si nous poussons un peu notre enquête, nous les trouvons d’une particulière ignorance sur le Canada.Il y a d’heureuses exceptions.Elles confirment la règle.Quant à bien connaître sa ville, sa région, ses gens, ici encore nous nous laissons prendre en défaut.Notre don d’observation, si vif ailleurs, s’émousse lorsque nous restons chez nous.Observer implique d’abord un état sensible de curiosité, qui devient bientôt sympathique ou non aux choses étudiées, selon qu’elles nous conviennent ou ne nous conviennent pas.Mais nous avons besoin, la plupart d’entre nous, d’apprendre à voir les objets et les personnes de notre entourage dans leur vraie lumière.Peut-être nous arrivera-t-il de rencontrer chez nous des étrangers curieux de se renseigner.Nous aurons bientôt la cruelle surprise de nous rendre compte que les questions dont ils nous pressent finissent par nous réduire à quia.Nos réponses deviendront de plus en plus vagues, si bien que nous nous apercevrons que nous nous contentons généralement d’impressions fugitives plutôt que de faits concrets.Toutefois, les impressions ne valent que si l’on sait leur donner de la substance en les enracinant dans les faits.1.Par M.Marius Babbeaü.Les Éditions du Zodiaque, Montréal, 1935. 666 LE CANADA FRANÇAIS L’amour de son pays se cultive donc.Il ne peut demeurer longtemps une grâce de nature.Il faut non seulement classer les observations, sérier les problèmes, ce qui est besogne assez sèche, mais encore et surtout pénétrer l’âme même des choses, et plus encore l’âme des gens.Et cela même exige patience et longueur de temps.Quelle reconnaissance ne devons-nous pas à ceux qui nous y aident, en nous livrant leurs procédés! M.Marius Barbeau, ethnologue et folkloriste, est de ceux qui s’y emploient avec le plus de science et d’à propos.Avec lui, entrons Au Cœur de Québec.C’est là le titre de son dernier livre.Il a voulu dégager pour nous cette grâce fruste du paysage et des gens, qui est bien prêt de constituer une profonde poésie.Il y a, chez notre peuple,une naïveté qui n’est point sans malice.Une certaine tournure plaisante de l’esprit les empêche d’ajouter une foi extrême au merveilleux.C’est que persiste chez nous le sens si français de l’équilibre.Au fond, nous sommes restés nous-mêmes.Mais en surface, combien nous sommes embarrassés de conventions et de conformismes qui, si nous n’y prenons garde, finiront bien par nous dépersonnaliser ! Nous tâchons de créer une littérature, des arts.Soit ! Notre erreur fondamentale est de les établir en marge de la vie.La vie est mouvement, diversité, imprévu, joie, douleur, aventure.Et nous la croyons stéréotypée.Il n’y a pas un petit coin de nos villages et pas une âme de nos gens qui ne vaillent la peine d’être étudiés et transposés sur un plan littéraire ou artistique.Cette littérature que nous constituons si laborieusement sur des assises faussées, pourquoi ne s’élaborerait-elle pas en communion saine et étroite avec notre peuple ?A notre courte honte, c’est encore lui qui nous donne des leçons d’art et de sincérité.Tant que nos artistes n’ont point perdu pied en tournant le dos aux iéalités individuelles et générales, ils ont fait œuvre remarquable.Nous le discernons bien à la suite de M.Barbeau, qui, avec un esprit très déterminé de simplification, élaguant ainsi le superflu, nous fait voir, dans leurs changeantes modalités, les sources mêmes de l’âme nationale et de la vie artistique qui y palpite.Ainsi, la science du folklore et de l’ethnologie nous soumet-elle des documents positifs tout à fait dignes de considération. QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS 667 Nos gens, dont la foi est vive, badinent peu avec le Ciel, mais ils ne manquent point l’occasion de mettre le diable à toutes les sauces.« Chariot » est le merveilleux personnage qui fait le sujet de bien des contes à la veillée, et de bien des peurs.Les noms géographiques eux-mêmes en portent les traces, ainsi, la « Barrière-de-l’Enfer », le « Canyon-du-Diable », le « Cap-au-Diable », 1’ « Islet-au-Diable », la « Grotte-au-Diable », etc.Chez le peuple des campagnes, tout ce qui ne s’explique pas humainement ou selon la foi est matière à merveilleux.Que de trésors l’on a cherchés à l’aide du « Petit-Albert », le livre des incantations ! Que de sorciers on a vus danser sur l’île d’Orléans ! Que d’interventions diaboliques subsistent dans la tradition populaire ! C’est une chose difficile, à la vérité, pour un écrivain, de raconter, à la façon du peuple, ce qui, aux lèvres de celui-ci, a tant de saveur.M.Barbeau y réussit.C’est qu’au lieu de délayer les contes et d’en faire arbitrairement de la littérature, il veille à leur conserver leur grâce naturelle.Ce qu’il nous présente alors, ce sont des documents du crû, sans déformation professionnelle.Voici l’un de ces récits, qui tiennent en quelques lignes : Dans ce temps-là, il n’y avait pas de médecins, à la campagne.Il y avait des femmes adroites, des sages-femmes; on les appelait des « pelles-à-feu ».Une naissance, un bon jour, était attendue chez un nommé Perron.Perron, qui restait près du Rocher-Malin, s’en fut chercher la Perrault, une pelle-à-feu, qui restait près de Saint-André.Arrivant là, il dit: Ma femme a besoin de toi.Viens vitel Ils partent à la hâte et descendent la côte.Aussitôt passés la clôture du chemin, au ruisseau, un gros chien noir se plante devant eux.Perron en est effrayé, c’est terrible.La femme lui dit : Tu as peur?Raidis-toi donc un peu.C’est un chien comme un autre.— Ah ! dit-il, ce n’est pas un chien comme un autre.Le chien faisait de son mieux pour les empêcher de passer.Perron boutait le chien à côté du chemin ; mais c’était toujours à recommencer.La Perrault dit : Ne t’amuse pas à te battre avec ce chien-là.Elle le prend par le bras et le tire à elle.N’empêche pas que le chien était toujours dans leurs jambes, mais il ne les mordait pas.Ils avaient encore quelques arpents à courir, tout près du Rocher-Malin.Le chien se lance sur Perron et lui monte ses deux pattes d’en avant sur les épaules.Impossible d’avancer un autre pas.La femme était forte comme pas une, je l’ai connue ; elle lui a aidé.A deux, ils sont arrivés jusqu’à la maison, mais sans réussir à descendre les pattes du chien de sur les épaules de Perron. 668 LE CANADA FRANÇAIS Arrivés à la porte, le chien, en descendant, dit : Ta femme est morte.La Perrault lui répondit: Tu as menti! La femme n'était pas morte, mais bien près.Cette histoire, je vous la donne comme je l'ai entendu conter.Elle vient de la mère Perrault elle-même.Tout est prétexte à étude pour M.Barbeau.La langue et ses particularités l’amusent infiniment.L’architecture laurentienne le passionne.Aussi, lorsque nos gens instruits se donnent la peine d’édifier ou de restaurer quelque chose dans le sens des traditions artistiques nationales canadiennes, notre auteur ne se sent plus d’aise.C’est donc avec insistance qu’il décrit ce jardin zoologique de Charlesbourg, aménagé avec soin par une administration intelligente.L’idée que l’on reconstitue là un village canadien d’autrefois, avec ses maisons, son moulin, ses dépendances, et que l’on puisse peut-être ramener, par cet exemple, les visiteurs à mieux comprendre et respecter l’art chez nous et, l’occasion venue, à construire eux-mêmes des maisons à la canadienne, est vraiment attachante.Il est temps de réagir.Dieu nous épargne de voir se multiplier le long de nos routes ces boîtes carrées qui n’ont de nom en aucune langue ! L’École des Arts et Métiers de Monseigneur de Laval développa magnifiquement le sens inné de l’art chez les Canadiens français.Elle groupa, sous des maîtres excellents, d’excellents élèves.Nos vieilles églises et les décorations dont elles se parent sont dues aux artisans sortis de Saint-Joachim, et qui eux-mêmes surent former des disciples qui ne leur furent pas inférieurs.Comme les peuples primitifs, nous avons peu de peintres et d’assez médiocres, mais toute une floraison d’architectes et de sculpteurs sur bois, dont les œuvres attestent l’habileté et l’originalité.Ce sont nos précurseurs, et si l’histoire et l’étude de leurs ouvrages, malgré la destruction inconsidérée de tant d’objets remarquables, nous permet de juger de l’heureuse influence qu’une École des Arts et Métiers a eue chez nous, que ne devons-nous penser de nos modernes écoles des beaux-arts, de Québec et de Montréal, qui, avec des moyens dont l’ampleur s’est singulièrement accrue, reprennent où elle en était restée, en la poussant infiniment plus loin, l’œuvre entreprise par Monseigneur de Laval ? QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS 669 Nous avions deux écoles traditionnelles de sculpture et d’architecture.Celle de Québec et celle de Montréal.L’école québécoise, qui se réclamait de la Renaissance française, avait adapté à notre pays, au point de leur donner des caractères nettement nationaux, les procédés d’invention et d’exécution en honneur en France.L’école de Montréal, inspirée par Quevillon, s’adonna à un genre moins classique, mais d’une richesse surprenante.A un moment donné, notre architecture et notre sculpture religieuses n’eurent rien à envier à personne.Mais, en s’éloignant des traditions de la Renaissance française, et de ses adaptations canadiennes les plus heureuses, l’on arriva bientôt à détruire un véritable/ principe d’esthétique et à tomber dans un goût douteux, qui faisait peine à voir.Nous sommes donc aujourd’hui en pleine époque de transition.Nous nous sommes ressaisis.Et, si les vieilles écoles sont mortes, nous voulons au moins conserver leurs vestiges et reconstituer l’architecture et la sculpture canadiennes dans le sens de leurs traditions éprouvées.Il reste encore à la fantaisie, à l’improvisation, à l’individualité des artistes, un champ assez vaste pour que leurs talents s’y déploient librement.Mais, de même que chaque cathédrale du moyen âge avait, suivant les époques et les architectes, sa beauté particulière, sans que l’unité du sentiment inspirateur en fût brisée, de même l’on devra reconnaître dans la variété des édifices élevés et ornés par nos artistes cette note caractéristique canadienne qui en fera le prix.Il faudrait relire bien des fois le chapitre que M.Barbeau consacre à la disparition des vieilles églises pour saisir, sur le vif, la grande pitié qui nous doit étreindre devant ce que l’on peut appeler le massacre des innocentes.N’allons pas croire que nos artisans furent des ignorants.La science qu’ils possédaient de leur métier était très précise.Et nous savons gré à M.Barbeau de nous donner, sur les principes de sculpture dont Louis Jobin s’inspirait, des renseignements si catégoriques.Les visites successives que l’auteur d’Au Cœur de Québec a consacrées au vieux Jobin, constituent l’un des bons chapitres du livre : Jobin n’était pas un simple ouvrier, comme il se désignait lui-même, mais un artiste, un grand artiste.De son temps, il avait eu de 670 LE CANADA FRANÇAIS l’originalité et de l’inspiration.« Il était bouillant de tempérament », comme me le dit plus tard H.Angers, le statuaire de Québec, qui fit sous lui son apprentissage.Les statues, les modèles et les croquis qui faisaient tapisserie sur les murs ou recouvraient les établis en témoignaient de toutes parts.Les statues étaient variées et ravissantes, surtout celles qui représentaient les apôtres et les anges.Les anges de Jobin ont quelque chose d’aérien, de céleste.Le maître « angélique » qui les sculptait était lui-même imprégné de mysticisme.Il ciselait avec tendresse les lignes de leur front et de leurs joues, et il détaillait avec pureté les lignes féminines de leur buste, de leurs bras et de leurs mains.La délicatesse de sa touche pour les anges se changeait en un souffle puissant dès qu’il modelait des apôtres.Saint Pierre, saint Paul et saint Jean, sous sa main, s’animent d’une vigueur vraiment apostolique.Leurs traits se maintiennen dans le cadre splendide que leur conféra le pinceau d'un Giotto ou le ciseau d’un Michel-Ange.Quatre de ces statues étaient longtemps restées sans acheteur à son atelier de Sainte-Anne, lorsqu’un passant en automobile en obtint deux.Les autres, à notre arrivée, étaient encore là, sur des consoles, à Vextérieur de la boutique, comme annonce.Je les achetai pour le Musée national, dont elles sont les meilleures pièces.Une série de ses grandes statues des apôtres couronnaient naguère le fronton de l’église de Montmagny.Elles sont maintenant dans le cimetière paroissial.Les statues nombreuses de son atelier attiraient l’une après l’autre notre attention.Lismer et Jackson faisaient part au maître de leur surprise, de leur admiration.Il en était heureux, dans sa grande humilité.L’heure n’était-elle pas venue pour lui d’entendre louer son œuvre, lui qui arrivait à la fin de sa longue carrière?Jamais je n’oublierai la dignité de ses traits contemplatifs nia l lueur crépusculaire qui enchâssait sa belle tête de patriarche.L’auréole invisible de son front constituait en quelque sorte Vapothéose de ses prédécesseurs, les artisans que Mgr de Laval avait jadis amenés de France à son École des arts et métiers, et de leurs nombreux successeurs au cours des générations.Lorsque j’achetai pour le musée les deux apôtres du pignon, j’éprouvai le regret de les voir descendre de leur niche.L'assistant du vieux sculpteur décloua les consoles qui les supportaient et les jeta aurancart.Puis il ferma la double-porte de la boutique, disant : « Il a travaillé assez longtemps I » Deux ans plus tard, Jobin s’éteignait dans la paix des anges et des saints dont il avait peuplé sa vie.Plusieurs fois avant la mort du vieux maître je retournai à sa maison pour recueillir ses nombreux souvenirs.Mais avant tout je conserve le souvenir vivace de ma première visite avec Jackson et Lismer, tout comme si nous eussions passé impromptu dans le moyen âge : Les saints nous accueillaient de tous côtés, à notre débarquement, sous les arbres, près d'une fontaine verte comme une êmêraude oû les pèlerins puisaient de la main l’eau miraculeuse ; les cloches sonnaient l angélus sur nos têtes ; les vendeurs de médailles et d huile bénite encombraient la rue de leurs stalles ; et, à l'écart, le statuaire octogénaire se plaignait à nous de sa lassitude et s’abandonnait en toute confiance à notre vénération. QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS 671 La sollicitude de M.Barbeau s’étend à tous les arts domestiques, et c’est à la Malbaie et à l’île d’Orléans qu’il en relève les meilleurs témoignages.Nous savions bien des choses sur notre région de Québec.Après avoir lu l’ouvrage de M.Barbeau, nous en savons davantage, et celles que nous n’ignorions pas, nous les savons mieux.Écrit avec un souci constant de la vérité objective, Au Cœur de Québec procède d’une méthode analytique persistante très minutieuse, mais il offre aussi de belles et bonnes synthèses.Composé d’articles et conférences assemblés, il ne forme^ pas cependant un tout homogène.Les chapitres contiennent donc d’agaçantes redites qui affaiblissent momentanément l’intérêt.EN MARGE DE LA POLITIQUE1 La grande épreuve, pour un orateur, n’est pas qu’on entende son discours, mais qu’on le lise.Et ceci n’est guère un paradoxe ! Dans la paix du cabinet de travail, les sortilèges de la voix, du geste, de tous ces dons extérieurs qui ajoutent singulièrement à la force expressive de la pensée, s’abolissent.Le texte doit avoir une valeur intrinsèque pour subir victorieusement la lecture.On est seul à le juger.Il n’y a plus cette ambiance exaltatrice d’une minute choisie, où l’orateur, touchant toutes les âmes à la fois, amplifie l’action conquérante de la parole et hausse de lui-même le ton pour être au diapason de son auditoire.Le lecteur se défie donc comme d’instinct des discours écrits.S’il les a entendu prononcer et s’il en a subi le charme, il craint de les voir imprimés.Ce ne sont alors pour lui que des fleurs coupées, transportées hors de leur habitat naturel, soigneusement desséchées, cataloguées et fixées dans un herbier.Les allocutions de M.David ne sont point de cette sorte.Assurément, elles y perdent à devenir livre.Mais elles enferment encore assez de substance pour retenir l’attention et exercer une emprise.C’est d’ailleurs dans le seul but d’être utile que M.David a consenti à la publication, non pas de ses meilleurs et plus 1.Par l’honorable M.Athanase David, secrétaire de la Province.Éditions Albert Lévesque, 1935. 672 LE CANADA FRANÇAIS éloquents discours, mais de ceux qui traitent des sujets les plus actuels et sur lesquels on ne saurait assez insister.Ce sont là les raisons évidentes de l’intérêt que nous devons témoigner à l’ouvrage que l’honorable Secrétaire de la province publie aux Éditions Albert Lévesque.En Marge de la Politique mérite qu’on le lise et qu’on en fasse son profit.Le poste qu’occupe M.David dans le gouvernement de la province est au point stratégique de notre vie nationale.Là convergent tous les fils qui relient ce chef aux services essentiels de l’armée pacifique nationale : instruction, éducation, beaux-arts, assistance, hygiène.Un geste, une pression maladroite des leviers de commande peuvent fausser et désorienter un organisme si laborieusement établi.M.David, formé à bonne école, met au service de la nation une intelligence et un dévouement auxquels les années confèrent une plus efficace autorité.C’est que, loin d’être un esprit spéculatif qui se détache graduellement des réalités, il s’avère comme un réalisateur.Il n’y a aucune discipline qu’il veuille proposer sans l’avoir lui-même, au préalable, étudiée et éprouvée.Son respect de la tradition est profondément enraciné en lui.Il sent qu’il est à un moment de notre existence nationale où, forcé de résoudre des problèmes chaque jour plus aigus et plus compliqués, il ne peut cependant se détourner des leçons du passé.Aussi, fonde-t-il toute son agissante philosophie sur ce concept : la race ne saurait se développer normalement et vigoureusement que si l’individu accepte ce qui, jusqu’ici, a fait sa force victorieuse, c’est-à-dire vivre non pour soi, mais pour la famille et la société.Certains peuples vieillis, dont l’influence dans le monde a atteint son apogée, peuvent, bien qu’à leurs risque et péril, accepter qu’un individualisme exagéré compromette l’équilibre national et que l’égoïsme soit vraiment le mobile des actes humains.C’est affaire à eux.Mais, chez nous, une telle conduite équivaudrait à un suicide.Ce qu’il faut donc, et ce à quoi s’applique M.David, c’est pousser au progrès une race portant en soi de particulières vertus intellectuelles, morales et physiques, et à qui il a été assigné de vivre dans un pays neuf qui ne saurait être mis en pleine valeur sans l’effort concerté de tous ses habitants. QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS 673 Il y a tant de choses à accomplir chez nous que nous ne pouvons être inférieurs en rien.La moindre déficience individuelle représente une perte nationale qui entre singulièrement en ligne de compte.M.David veut donc que l’on considère la nation comme un être malléable en perpétuel devenir, qui doit atteindre à sa perfection relative, si l’on veut non seulement qu’il existe mais qu’il subsiste, s’augmente et se perpétue victorieusement.L’on peut résumer à trois les éléments principaux qu’un homme d’Etat du caractère et de la fonction de M.David est appelé à mettre en œuvre et à parfaire pour nous permettre d’atteindre à une vie nationale plus large, plus heureuse et plus achevée.Toutes les préoccupations de la politique nationale sont donc ramenées à leur schéma essentiel, lorsque nous disons qu’il faut au peuple canadien-français des corps sains, des esprits cultivés, des énergies conquérantes.Et ce sont là les rubriques mêmes que M.David développe en son livre.La première inquiétude dont on soit justement assailli est celle qui a trait à la santé des mères, faiseuses d’hommes et édificatrices de la patrie.Faute de moyens adéquats, faute surtout d’une conception plus exacte de nos devoirs, nous nous sommes contentés trop souvent dans le passé d’une platonique admiration de la prolificité des femmes canadiennes, sans songer à la valeur profonde de leurs sacrifices et à la nécessité de les aider et soulager en leurs tâches héroïques.Dans l’ordre moral, faire mieux entendre à la femme elle-même la dignité de son rôle et amener l’homme à une conception plus humaine et plus généreuse de ses responsabilités envers elle ; assister la femme, corriger son ignorance, décupler l’action de son dévouement maternel en assurant chez elle et autour d’elle une plus grande mesure d’hygiène ; ne sont-ce pas là nos primordiales obligations ?De là à répandre des notions saines sur les soins à donner aux enfants, il n’y a qu’un pas, vite franchi.Et c’est ainsi que, par la santé de la famille, nous assurons la santé publique.M.David expose combien l’État se préoccupe de ces choses et quelles sont les œuvres pratiques qu’il accomplit pour arriver plus promptement au résultat souhaité.Mais il entend aussi provoquer chez tous ceux qui sont sensibles 674 LE CANADA FRANÇAIS aux idées et aux faits nationaux le goût, voire même le besoin, de participer au relèvement physique des nôtres.Certes, personne ne voit là que le Canadien français soit, par nature, physiquement inapte à quoi que ce soit.Mais on ne saurait mettre en doute que la mortalité chez les mères, de même que la mortalité infantile et la tuberculose ont exercé trop de ravages au pays de Québec.Le taux rapidement décroissant de ces mortalités prouve hors de tout doute l'efficacité des moyens auxquels l’État recourt et nous fait augurer beaucoup pour l’avenir.Ce que M.David entend développer chez nous, c’est un état de conscience nationale, une union, une solidarité extrêmement étroites des individus entre eux et du peuple et de son gouvernement, dans toutes les luttes entreprises pour le bien général.Le souhait le plus ardent du Secrétaire de la province est que les initiatives individuelles particulières et administratives suscitent de ces mouvements généraux auxquels rien ne résiste.« Car le peuple, dit-il, en présence de l’œuvre entreprise par un homme, s’habitue à la croire temporaire comme l’homme lui-même, alors que devant l’œuvre d’une association il croit à son caractère de permanence.» D’un autre côté, une nation forte par le nombre ne saurait s’affirmer au regard des autres, si elle n’a aussi la supériorité de la culture.Quels efforts nous a coûtés l’instruction des nôtres ! De combien de choses se sont privés nos pères et nos mères, nos éducateurs tant laïques que religieux, pour qu’une plus grande somme de savoir fût dispensée aux Canadiens français ! Mais, ici encore, si la mesure de notre dévouement ne peut être dépassée, nous devons apporter à son exercice une intelligence plus complète des problèmes et une puissance de réalisation conforme aux nécessités urgentes de l’heure.A ce sujet, M.David répète une parole de Taine, que nous devons bien méditer : « Malheur à ceux que leur évolution trop lente livre au voisin qui subitement se dégage de sa chrysalide et sort le premier armé! )) Instruire notre peuple ne consiste pas seulement à lui apprendre à lire, écrire, compter et à former sa conscience personnelle, religieuse et nationale, mais encore à l’adapter à son milieu.C’est pourquoi l’éducation dans nos campa- QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS 675 gnes doit revêtir un caractère nettement rural.Nous devons en outre nous employer à créer, à l’avantage du jeune homme et de la jeune fille appelés à vivre aux champs, une atmosphère qui leur rende cette vie agréable.(Incidemment, remarquons à quel point l’exemple du Danemark nous est ici précieux.) Rappelons-nous qu’il ne suffit pas de dire : « Le cultivateur est un roi du sol.Pourquoi ses fils viendraient-ils s’étioler à la ville ?Ne leur accordons-nous pas toutes les facilités d’établissement sur des terres anciennes ?N’ouvrons-nous pas à la colonisation d’immenses régions qui ne demandent qu’à être mises en valeur ?» Tant que l’ambiance villageoise paraîtra terne relativement à celle des villes, la jeunesse des campagnes quittera volontiers la proie pour l’ombre, en accentuant cette rupture entre l’équilibre rural et l’équilibre urbain, qui fait le désespoir des économistes.On ne s’étonnera pas que M.David, étant l’homme qu’il est, ne veuille, de toute son énergie également, concourir à la formation d’une élite intellectuelle et artistique chez nous.Et c’est là la partie de son œuvre la mieux connue et peut-être la mieux appréciée.En établissant des contacts directs avec les grands centres intellectuels, scientifiques et artistiques du monde, en faisant surtout baigner, pour ainsi dire, l’âme canadienne dans la pure lumière française, il la fait remonter à ses sources.Les hommes de ma génération, qui ont connu l’ingratitude de vivre leur jeunesse au moment où les intellectuels n’avaient point de place chez nous, s’étonnent de ce qu’en un si court espace de temps des initiatives hardies et parfois censément téméraires ont pu accomplir d’heureux.Cependant, ni le peuple, mieux instruit, ni les intellectuels, mieux formés et mieux appréciés, ne peuvent arriver à accomplir toute leur mission, s’ils ne s’appuient sur la richesse nationale.Et celle-ci, nous la devrons à une élite économique.Trop longtemps nous nous sommes confinés aux professions dites libérales, laissant la finance et l’industrie aux mains des autres.Notre fortune a été longue à croître, mais il faut que se généralisent ces ambitions économiques qui, loin d’aller à l’encontre de notre caractère ethnique, ne peuvent que concourir à son achèvement, aussi bien qu’à notre enrichissement national.C’est alors que l’on perçoit l’utilité incontestable de l’École polytechnique, des Écoles 676 LE CANADA FRANÇAIS techniques diverses, de l’École des Hautes Études et de l’École des Beaux-Arts, soutenues par le gouvernement de cette province.Enfin, nous mettrons au service de la race les énergies conquérantes que M.David lui reconnaît et qu’il veut aider à tendre plus sûrement vers le succès.Peu d’hommes publics comprennent mieux la jeunesse que ne la comprend M.David.C’est qu’il a gardé avec elle tous ses contacts spirituels.Il n’a pas voulu rester impassible devant les problèmes auxquels elle doit faire face.Il lui prête le concours de son expérience, pour résoudre avec elle, et non contre elle, toutes ses difficultés.Ainsi, assuré de l’avenir, fortifié du présent et du passé, l’auteur d’En Marge de la Politique, libre de tout pessimisme nocif, assigne à la province de Québec le rôle d’être une puissance dans la Puissance du Canada.Lors du passage de la délégation française aux fêtes commémoratives de Cartier, M.David a prononcé, au Fort Niagara, ce que l’on a appelé le plus beau discours de sa carrière.Et peut-être le plus remarquable de ceux qui ont été prononcés, soit par les Canadiens français, soit par les Français eux-mêmes.Nous ne pouvons cependant nous empêcher de trouver au livre que nous venons d’étudier plus de sens et plus d’occasions d’utilisation immédiate pour nous.Les idées qui y ont cours sont d’autant plus accessibles à notre peuple qu’il y retrouve l’écho même de ses préoccupations les plus vives.Ces idées sont opportunes, nécessaires, et pratiques.Que pourrait-on en dire davantage ?Dans un geste très chic, M.David désire consacrer les profits qu'il pourra tirer de la vente de son volume à une œuvre d’assistance maternelle ou à une œuvre de secours aux enfants nécessiteux.Et cela même déjà confère à En Marge de la Politique une noblesse qui dépasse déjà sa valeur littéraire.SIRAF1 Retenez bien ce titre : Siraf.Il coiffe un livre que chacun voudra bientôt avoir lu.Retenez bien ce nom : 1.Par M.Georges Bugnet.Éditions du Totem, Montréal, 1934. QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS 677 Georges Bugnet.II est entré dans nos lettres pour y demeurer.La France nous réclamera peut-être M.Bugnet.Nous l’en remercierons, tenant pour assuré que cet écrivain est quand même tout à fait nôtre.Né en France, c’est au Canada que M.Bugnet a vu s’épanouir son inspiration profonde et a trouvé sa voie littéraire définitive.Car, depuis vingt-cinq ans, notre pays s’est emparé de son cœur, sans vouloir toutefois le détacher de la France, et notre nature, si variée, si extrême et si envoûtante, n’a cessé d’exercer sur lui une influence bientôt traduite en une œuvre littéraire assez considérable.^ Nous comptons parmi les romans de M.Bugnet le Lys de Sang, la Forêt, le délicieux Nipsya ; et, parmi ses contes et nouvelles, le Sacrifice de Mahigan, le Conte du Bouleau, du Mélèze et du Pin rouge, et le grave et lumineux Pin du Maskeg.Pour le théâtre, il a écrit la Défaite; et ses cartons regorgent de poèmes insérés dans les revues européennes, ou encore inédits, dont nous savons déjà qu’ils sont aussi originaux par la pensée que fermement classiques par le fond.Loin donc que l’ambiance canadienne ait diminué M.Bugnet à ses propres yeux ou ait paralysé son talent, elle n’a fait que compléter l’homme et approfondir, fortifier et étendre son talent.De même que Philéas Lebesgue, retiré au fond de sa province, occupé à cultiver la terre et à en respirer la beauté, est devenu, en France, l’un des esprits les plus personnels de sa génération, ainsi Georges Bugnet, implanté dans notre lointaine Alberta, à Lac-Majeau, est devenu, à labourer, herser, ensemencer nos plaines et à en tirer sa vie,— étudiant, méditant, écrivant, à ses heures de loisir,— le plus disert et le plus distingué de nos terriens.Je ne sache pas qu’on puisse suivre plus nettement que chez M.Bugnet les traces vives que le Canada sait imprimer en ceux qui l’aiment et le comprennent.Débarrassé de tout ce qui constitue l’existence factice des hommes, replié sur soi, dans un état aigu de réceptivité intellectuelle, partagé entre la sagesse des livres et celle de la méditation, soumis enfin à la sereine paix de la nature, M.Bugnet en est donc arrivé à se recréer lui-même en quelque sorte, dans un ordre d’humanité supérieure où les 678 LE CANADA FRANÇAIS incidents de l’histoire, les faits économiques et sociaux du monde entier s’aperçoivent à une bien autre échelle qu’à la commune echelle, s’interprètent et se jugent avec une pénétration et un détachement si complets que l’impartialité en devient la simple, la fatale conséquence logique.L’esprit souffle où il veut.Mais jamais plus que dans la solitude et le silence.Nous avons beau croire d’abord nos pensées de simples monologues, nous n’allons pas beaucoup plus avant sans nous rendre compte que seul un effort volontaire très rigoureux établit en nous l’unité d’idée et de doctrine.Notre âme est le théâtre d’un perpétuel dialogue entre les formes contraires et contrariantes que prennent en nous les choses.Notre moi sentant et pensant, accompagné de son cortège d’hérédités, discute toujours avec le soi, sentant et pensant aussi, que notre vouloir s’efforce de former en nous.Ce qui précisément est difficile pour les hommes n’est donc point de se dédoubler, de se poser les questions et de formuler en eux-mêmes les réponses, mais de réaliser l’unité parfaite de la personne que nous souhaitons être.Aussi, M.Bugnet n’a qu’à faire appel à l’un de ses esprits qui l’habitent, à Siraf ; ou même à deux de ses esprits qui l’habitent, puisque, outre Siraf, nous trouvons Karis dans son livre, pour obtenir de ces prétendus habitants de la lune, si humains, à la vérité, toute la gamme des impressions et des réactions possibles devant la multiplicité des problèmes de l’heure actuelle.Après tout, ce ne sont que des problèmes éternels dont les subtiles modalités seules changent avec le temps.Emploi de philosophe désœuvré ou de spirite qui a perdu toute liaison avec la réalité quotidienne et s’amuse à laisser discuter en lui les ombres de soi-même, dira-t-on.Point du tout ! Emploi d’un solitaire, préoccupé de son sort personnel et du sort de l’humanité, et qui, penché sur son âme, si pareille aux autres âmes, mais plus fine et plus communicative, l’écoute lui parler et lui parle, quand nous, nous nous perdons dans les dissonances du bruit et la stérilité des disputes.Hélas ! nous n’allons plus à l’essence des choses.Tous nos chemins divergent, et nous nous y engageons comme simultanément.C’est là tout le fond secret du drame QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS 679 moderne.La vie s’éparpille et se dissocie dans la douleur des impossibles achèvements.Nous n atteignons a rien, nous n’aboutissons nulle part, parce que nous ne savons rien de nos itinéraires et que nous ne tentons meme pas de méditer, avant de nous engager ou même de jouer notre âme.Alors, d’angoisse en amertume, de doute en désespoir, nous descendons, prodigieusement instruits de tout, sauf de l’essentiel, au vertige des abîmes.Individus, famille, société, tout semble perdu et, par malheur, tout s offre a se perdre qui trouve preneur auprès des incompétents laissés à la direction des consciences et des affaires.Ce sont là de pénibles constatations à formuler./ M.Bugnet les agréera bien avec nous tous qui les renouvelons à chaque moment d’épreuve.Le monde est déboussolé.Il ne faut guère se surprendre des malaises qui nous atteignent par contre-choc.Siraf, Karis, et, au besoin, M.Georges Bugnet, poussent au noir ce qu’ils ont à dire.Et c’est là même que nous apprenons à discerner la vérité.Bien lire le livre de M.Bugnet, c’est faire œuvre d’intelligence et de discernement, c’est consentir à la part du paradoxe autant qu’à celle du feu.Ainsi, faut-il en prendre plus qu’en laisser, au sujet de ce jugement sur la démocratie tel que nous l’entendons de Siraf : Mais n'aperçois-tu pas que, surtout dans ce que vous appelez une démocratie, presque personne n'est d accord, meme avec ses voisins, même avec ses proches, sur la façon de diriger les affaires du pays ?Et puis, mon cher, au vrai, la démocratie, parmi les hommes, ça n’existe pas.Avec toutes vos révolutions depuis des siècles, vous n’avez rien changé, sauf des étiquettes.Vous en etes et en avez toujours été à la féodalité : la plèbe menée par les aristocrates.Si, jadis, le seigneur était obligé d'être à la fois, et intelligent, et fort, et courageux, afin de maintenir sa place contre les compétiteurs, aujourd’hui il lui suffit d’un cerveau retors et, encore plus, d’une langue bien pendue.Aujourd’hui, comme hier, et dans tout pays, tout marche par groupes de seigneurs, plus ou moins gros, suivis des vassaux que chacun d’eux peut maintenir à sa suite, le plus souvent par d’alléchantes promesses, assez fréquemment aussi par la crainte, la menace des vengeances de quelque puissant personnage.Permets-moi d’ajouter que vos nouveaux systèmes vous coûtent joliment plus cher que les anciens.Tailles et corvées d’autrefois n’étaient que ruisseaux auprès des fleuves de profits, impôts et taxes de toutes sortes qui roulent présentement, non plus des millions, mais d’innombrables milliards, et ou puisent, du plus grand au plus petit, tous Us seigneurs de vos démocraties (pp.31-32). 680 LE CANADA FRANÇAIS Et que penserons-nous de ce dialogue entre Siraf et Karis sur la publicité et bien d’autres choses ?— Ah ! vous voyez, Karis, que l'être humain peut vous causer quelques surprises.Voici l’explication : pour qu’un nouveau produit se puisse vendre, il faut qu’il soit connu, apprécié, désiré Pour le faire rapidement connaître, apprécier, désirer, l’homme a inventé la réclame, l annonce.Il la fait par l’écrit.Pour l’écrit, il lui faut du papier.Le papier se fait avec des arbres réduits en pulpe II s en consomme à présent des forêts entières chaque année.Si je comprends bien les conséquences, il doit, Siraf, être avantageux à un homme de ne pas savoir lire ?un sens, c est une bénédiction.Les humains blancs ont beaucoup de difficulté à écouler leurs inventions parmi les illettrés.L instruction est à la base des modernes progrès de l’industrie et du commerce.On la prône aujourd’hui comme l’un des biens les plus profitables.Ce l est en effet.C’est par elle qu’on incite les animaux raisonnables à jeter tout le gain de leurs travaux dans l’achat d’une multitude de choses dont, auparavant, ils n’avaient nul besoin.C’est grâce à la quotidienne lecture des annonces, sous forme d’affiches, de journaux, de brochures, de prospectus, de catalogues descriptifs’, qu on suscite incessamment de nouveaux désirs, de nouveaux goûts, vite transformés en incurables besoins.Et c’est ainsi que l’industrie, le commerce, aidés de la finance et des gouvernements, sucent de toutes parts l’argent des individus.— Et toutes ces fuyantes petites lumières sont parmi leurs moyens de distribution, n’est-ce pas?Je reconnais des chemins de fer, des automobiles, des aéroplanes, et, sur les parcelles mouillées, des navires.Tout cela travaille-t-il ainsi toutes les nuits ?Oui, mais seulement chez ceux qui se nomment civilisés.Les autres n’en sont pas encore là.Ils sont moins faciles à duper, ils ne savent pas lire.A'ayant point, jusqu’ici, compris l’avantage de la vie intense dans un jardin très encombré, ils vivent sans appétit de nouveautés, satisfaits d’une existence naturelle.Parmi les blancs qui se sont fait une obligation de savoir lire, les plus malins, par d'habiles écrits, sont aisément parvenus à faire croire à la foule’ sauf a quelques-uns qui ne s y laissent pas prendre, que Vindustrie et le commerce forment l’essence même du progrès humain.Une fois persuadé, le blanc a consenti, sans la moindre velléité de résistance, à livrer, pour l’accroissement de l’industrie et du commerce, son travail, ses gains, sa liberté, et souvent même son sang.Si j étais, Siraf, le maître de ce petit grain de poussière, je changerais tout cela.Ce qui m’irrite le plus est de les voir ravager tant de richesses.Pourquoi ruinent-ils ainsi cette si jolie Terre?Et pourquoi faire ?J oyez ces laides constructions.— C’est là une de leurs plus grandes et, à leur avis, de leurs plus belles villes modernes.— Quelle horreur ! On dirait une flaque de boue sèche, sale, et qui empeste, tombée sur un fin tapis de mousse.Ils ont tué là tous les QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS 681 autres êtres vivants pour y installer d’affreux paquets de choses mortes.Ils me font l’effet de dégoûtants pucerons sur la peau d’un beau fruit.Siraf ne manque pas de prononcer un réquisitoire sur la valeur de l’instruction telle qu’établie par les hommes : L’instruction a été répandue à flots.La lumière a vaincu les ténèbres.Mais où sont-ils populaires ceux qui convoquent l’homme hors de son animalité et cherchent à l’attirer vers plus d’intelligence, plus de beauté, plus de bonté?Laquelle de vos lumineuses démocraties accorde au perfectionnement des âmes la même attention quelle dépense pour le bien-être des corps ?Où sont-ils ces vivants modèles de vertu et de bonté, appréciés, acclamés par les foules, comme les plus dignes de l’estime du pays, obligés de refuser les charges, les honneurs, qû un peuple intelligent ne voudrait confier qu'à eux seuls ?Et, sans espérer de vous un sens aussi éclairé que celui de ces sauvages qui savaient choisir pour sachems des vieillards qu’une longue expérience avait désignés, comme les plus sages, où seulement puis-je découvrir ces grands penseurs, ces grands artistes, dont les œuvres les plus utiles, les plus saines, les plus hautes, sont, comme à certaines époques du passé, entourées de Vadmiration générale, encouragées par le suffrage public de leurs concitoyens, multipliées par le concours des riches ou de l’État ?Siraf est d’avis que, si des Platons, des Virgiles, des Raphaels, des Michels-Anges nous étaient donnés, nous nous chargerions de les tuer.Et voici ce qu’il pense de la littérature humaine : Pour m'en tenir à la littérature, par quoi surtout se marque, dans le présent et pour la postérité, la valeur d'un peuple, tu n’as qu’à examiner quelle sorte de nourriture intellectuelle réclament à présent les générations produites par vos écoles.Crois-tu que ce maître de la pensée et du verbe parmi les hommes, Platon, s’il vivait en ce moment, songerait à s’exprimer avec tant de grandeur et de simplicité ?Non, mon ami ; un écrivain désire être lu, et compris, d’un assez grand nombre de ses contemporains.Et Shakespeare ?Crois-tu que, si ses premiers essais n’avaient pas été bien accueillis, il se fût donné la peine d’en composer tant d’autres du même ordre?.Tout peuple obtient la littérature qu’il demande.A son gré, il suscite ou supprime le génie.Vous avez, laissant de côté la formation du caractère, du jugement, du goût, cru bon de distribuer à tous quelques bribes de savoir.La conséquence est que l’homme de talent, au lieu de n’avoir en face de soi, comme auparavant, que l’élite, trouve toute une foule prête à l’écouter.Sans le vouloir, instinctivement, il cherche à descendre au niveau de la masse.Lorsqu’il constate l’immense vogue et les belles rentes que se créent, par des livres (( populaires », des écrivains de quatrième ordre, ou des écrivassiers du vingtième, il ne peut que se dire : « A quoi bon peiner pour produire une œuvre trop noble, 682 LE CANADA FRANÇAIS trop pure, trop vraie ?Mieux vaut faire quelque chose qui sera goûté du « grand public » et dont la vente rapportera davantage.Qui sait même si, avec un travail trop élevé, j’arriverais à trouver un éditeur?» Il se résigne à ne pas s’évader bien loin de la médiocrité.Que si l’un, malgré la froide raison, se laisse emporter par la puissance de l’inspiration en une création surêminente, l’indifférence générale lui sert de leçon.Il n’essaiera plus de faire mieux encore.Il eût pu, encouragé, vivifié par des marques d’approbation, d’estime publiques, monter jusqu’aux plus hauts sommets, donner à son pays, à tous les pays, un nouvel idéal humain de vérité, de bonté, ou de beauté.A quoi bon ?Il ne serait pas entendu.Vos foules ont choisi pour idoles, non ceux qui enseignent à bien penser et à bien agir, mais ceux qui vous amusent, et ceux qui vous exploitent.Inconsciemment criminelles par omission, elles assassinent le génie.Et de ce crime résulte parmi vous la perte de la vérité, de la beauté et de la bonté, la déchéance intellectuelle, la dégradation morale.Que d’âpres vérités encloses dans le cercle sans cesse éclaté des paradoxes subtils que M.Bugnet met aux immatérielles lèvres de Siraf et de Karis ! Nous n’avons guère le temps de tout indiquer, par exemple ce qui a trait au machinisme, au chômage et à l’eugénique.Il suffit de nous en tenir à quelques-unes pour aiguiser l’attention du lecteur et lui faire souhaiter de se procurer Siraf.D’abord surpris et irrité que M.Bugnet se soit servi de truchements si indirects pour exprimer sa pensée, l’on aura vite saisi que ces messieurs de la lune étaient convoqués à une sorte d’assemblée contradictoire, ne servant qu’à souligner les contrastes entre les idées et à en faire valoir les meilleures par l’opposition des autres.C’est Léon Daudet qui, dans son remarquable Hérédo, établit la distinction la plus nette entre le moi et le soi individuels.Ne serait-il pas juste d’étendre cette distinction au concept social lui-même?Nous reconnaîtrions alors dans le livre de M.Buguet, formé d’éléments contradictoires, mais simultanés, un aspect inquiétant du moi social.Nous nous en consolerons dans la pensée que M.Bugnet reconnaît aussi l’existence du soi social et qu’il le fait reposer sur le fondement à la fois humain et surhumain de la charité.Le dernier chapitre de son travail, et certains passages des chapitres intercalaires expliquent beaucoup de choses.Là est la clef qui délie les paradoxes de leurs exagérations et les ramène à la vérité objective. QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS 683 M.Bugnet nous répète que le bonheur, c’est de satisfaire pleinement sa conscience.Il a satisfait la sienne en écrivant, sur des sujets épineux, un livre divers et simple à la fois, qui fait penser, chercher, trouver la vérité, lui ôte une part de sa sécheresse et nous la présente comme une entité vive, discutable et discutée, permanente, capable de triompher de tout et de tous.Et nous satisfaisons notre propre conscience en lui apprenant la joie, pas toujours sans mélange, que nous avons eue à le lire.Enfin, dans quel style Siraf est-il écrit ?Ma foi, en celui d’un honnête homme, au sens classique du mot.Cet homme met toute sa probité à bien servir une langue qui reste, en Canada comme en France, pays ni de lune ni d’au-delà mais de lumière spirituelle, la première du monde.Maurice Hébert.
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