Le Canada-français /, 1 mai 1935, La philologie moderne et le nouvel humanisme
Langues classiques LA PHILOLOGIE MODERNE ET LE NOUVEL HUMANISME M.Maritain analysait récemment, devant le public québécois, les principes sur quoi est fondé le monde moderne, et jetait les bases d’une doctrine nouvelle appelée à orienter les activités intellectuelles et pratiques des générations à venir.Il disait, on s’en souvient, comment c’est autour de la notion d’humanisme que l’on peut centrer toutes les erreurs et toutes les hérésies de la période historique qui commence au XVIe siècle pour s’achever au XXe, et à quelles conditions un nouvel humanisme pourra porter remède aux troubles, à la crise engendrée par son aîné.Mais l’humanisme, à son origine au moins, est l’œuvre de lettrés, de savants, qui ont voulu sortir de la demi-obscurité où l’avait laissé le moyen âge l’humanité antique, et la reconstituer dans toute sa splendeur ; ce fut cette renaissance des études dites aujourd’hui classiques qui ouvrit à l’esprit humain les voies nouvelles où il s’engagea dans les siècles suivants.Cet aspect tout autant littéraire que proprement philosophique de l’humanisme, quant à 1 origine au moins, est suffisant sans doute pour accorder au philologue un droit de regard sur les problèmes posés par son développement et sa décadence.Étudier de quelle manière ce même drame dont parlait M.Maritain se joue, à un plan inférieur, dans les méthodes et les buts de la science de l’antiquité ; voir enfin si, puisque la philologie n’a pas été étrangère à la constitution de l’humanisme anthropocentrique, elle ne pourrait pas contribuer, dans la mesure de ses moyens, à son remplacement par un humanisme théocentrique,— c’est ce que nous nous proposons de faire dans ces pages.* * * Il convient tout d’abord de préciser comment s’est constituée, historiquement, la doctrine de l’humanisme, et plus LA PHILOLOGIE MODERNE ET LE NOUVEL HUMANISME 829 particulièrement comment l’étude des anciens a pu servir de base à une transformation aussi complète des idées et des institutions.Deux choses nous permettront de le comprendre : l’état politique et social de l’Italie, d’une part, la méthode employée par les humanistes, d’autre part.Pour le premier point, les études de Bürckhart ont montré comment l’évolution spéciale de l’Italie, le foyer premier de la Renaissance, avait amené ce pays à un point où déjà les conséquences les plus lointaines de l’humanisme littéraire naissaient pour ainsi dire spontanément chez les individus et dans le corps social.Alors que l’Europe en était encore à la phase féodale du développement politique, où la société est organisée en corps intermédiaires, familles, corporations, classes, où le pouvoir central, le roi, n’est que le sommet d’une hiérarchie de seigneurs, l’Italie, bien avant Louis XIV, bien avant Robespierre et Napoléon, avait connu ces tyrannies d’un type très moderne où le souverain exerce sans contrôle et sans entrave un pouvoir tout puissant sur un ensemble de citoyens parfaitement isolés.Tel est le régime que, dès le XlVe siècle, ont connu Milan avec les Sforza, Ferrare avec les d’Esté, Florence même avec les Médicis.Cet atomisme social avant la lettre favorisait, on voit facilement comment, la naissance d’un individualisme politique et moral.En affranchissant l’homme de toute entrave, de toute barrière, en l’obligeant à prendre conscience de lui-même comme individu, et non plus comme membre d’un corps social organisé, elle l’amenait à affirmer la valeur et l’autonomie théoriques de l’individu isolé, privé de tout contact avec ses semblables et avec Dieu, et par là à rechercher un développement de plus en plus complet de ses puissances purement humaines, intelligence, sensibilité.Ce sont bien là les notes essentielles de ce vaste mouvement d idées qui commence au X\ le siècle et qui s’épanouira dans le protestantisme de la réforme, le rationalisme cartésien, le positivisme du XIXe et le matérialisme du XXe, et l’on ne peut s’empêcher, en jetant un regard sur l’Italie des XVe et XVIe siècles, sur cette ruine des institutions traditionnelles, sur ce débordement de vie et de puissance, qui se symbolise dans 1 étrange destin de condottieri, d’aventuriers épris d indépendance et de domination, devenus rois, de voir la comme un appel au débordement des doctrines, à ces efforts de l’homme pour s’évader de la scolastique abstrai- 830 LE CANADA FRANÇAIS te, de l’art ascétique du moyen âge, et tenter ailleurs une réalisation plus complète de lui-même.Tel est du moins le point de vue de l’historien, nullement inconciliable avec celui du philosophe, qui, n’envisageant que les sommets, considère l’humanisme comme préparé dès le XlIIe siècle par les hérésies d’Averroès et de ses disciples.Il n’aurait pourtant pas suffi de ce milieu propice, et l’antiquité a dû venir pour appuyer et enrichir ces tendances.Les raisons particulières qui l’ont amenée au jour importent peu : il est accidentel que les découvertes archéologiques se soient multipliées, et plus encore que les Grecs chassés de Constantinople aient amené avec eux en Occident les ouvrages de leurs lointains ancêtres.Ce qui est essentiel, c’est l'avidité avec laquelle les Italiens lettrés se jetèrent dessus, pour y trouver une justification de leur indépendance d’action et de pensée ; ce fut en elle, par elle, que se réalisa cette prise de conscience de soi naturaliste qui est la base de l’humanisme philosophique.Car ces œuvres païennes n’étaient qu’un long chant à la gloire de l’homme, qu’une longue action de grâces rendue à sa puissance ; l’ingénieux Ulysse, le valeureux Achille, qui défie même les Dieux, l’austère et vertueux Prométhée, révolté contre Zeus, autant de types humains, rien qu’humains, et pourtant invincibles, capables d’enchanter l’imagination d’hommes impatients de secouer les barrières qui brimaient 1 humanité.Et que d’arguments peut-on trouver chez Homère, Euripide, Démosthène même pour la déification de 1 homme ! C est à peine si parfois, chez Sophocle et Platon, on perçoit le sentiment d’un au-delà toujours présent ; les Dieux eux-mêmes, en général, cachent mal leur origine anthropomorphique.D’ailleurs ces œuvres, datant d’une époque où le génie humain, non encore touché par la révélation, en était réduit à ses propres ressources, étaient pourtant de la beauté la plus parfaite que l’on pût concevoir, et elles constituaient par leur simple présence le plus fort argument des humanistes.Par delà les divinités anciennes, bafouées et disparues, par delà le vrai Dieu, qui s était choisi une autre demeure, le temple grec restait debout, témoin de la puissance de l’homme, éclatant hommage rendu à sa valeur.Tel était donc l’état d’esprit de ces premiers philologues, telles furent les raisons suprêmes, quoique partiellement inconscientes sans doute de cette renaissance des études LA PHILOLOGIE MODERNE ET LE NOUVEL HUMANISME 831 classiques.En Italie, en France, puis bientôt dans les pays nordiques, des chercheurs fouillent les bibliothèques, les archives, dans les couvents et les monastères principalement, et sortent de la poussière où bien souvent les avait laissés le moyen âge les manuscrits antiques ; les résultats de leurs travaux s’expriment dans des éditions monumentales, qui, sous le nom d’« éditions princeps», servent encore dans bien des cas de base à notre connaissance de l’antiquité.Les princes, les seigneurs, les évêques même encouragent ces études.Auprès de chaque cour, il est de bon ton d’avoir un homme versé dans les lettres anciennes, et souvent, à grand frais, on réunit des bibliothèques, dont plus d’une demeurera à travers les siècles, comme la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, ou la bibliothèque d’Urbin, au Vatican.Dans les Universités, enfin, aux Facultés traditionnelles de droit canon, droit civil, et médecine, se répand l’usage d’ajouter une Faculté de lettres.Mais tout ce travail de recherche et d’érudition n’était qu’un moyen et non pas une fin ; le nom d’humanistes, que se donnaient ces travailleurs, était pris par eux dans son plein sens, c’est-à-dire qu’ils ne négligeaient rien de ce qui est humain, et que leurs études devaient avant tout régler leurs activités intellectuelles et pratiques, leur fournir des principes généraux de vie et d’action.La connaissance de l’antiquité doit donner à qui la possède, la supériorité dans tous les domaines, et cela, en ce qu’elle permet d’imiter les impérissables modèles humains laissés par l’antiquité.C’est pourquoi ces humanistes n’étaient pas seulement traducteurs ou professeurs, mais aussi légistes, médecins, architectes, poètes, athlètes, et avant tout « honnêtes hommes », toujours à la suite et selon les méthodes des anciens.Ainsi Léonard de Vinci, et les esprits universels, encyclopédiques comme lui, à la fois savant et artiste, homme d’action et homme d’études, à la manière des sages de l’antiquité, ou encore les orateurs, gens d’église ou de robe, qui refusaient de composer leurs discours, sermons ou plaidoyers, avec d’autres mots et d’autres tournures que ceux de Cicéron (par exemple, le cardinal Balbo qui refusait de lire saint Paul, de peur de gâter son style) ; ou enfin les poètes qui concevaient l’imitation des anciens sous la forme étroite de la poésie néolatine.L’on en vint même à ressusciter certaines cérémonies de l’antiquité, par exemple, celle du couronnement des poètes, 832 LE CANADA FRANÇAIS les vrais prêtres et pour ainsi dire les vrais Dieux de ce culte nouveau de l’humanité, les dispensateurs de cette immortalité subjective, reprise de la gloire éternelle des anciens, dont rêvaient les hommes de la Renaissance.Ce but ultime de l’étude des auteurs anciens permet de concevoir facilement la méthode proprement dite par laquelle on les étudiait.Il s’agissait avant tout de reconstituer la vie, l’âme de l’antiquité : tout était subordonné à cela, et les recherches et discussions de détail sur tel ou tel point controversé, le travail proprement critique, disparaissait bien vite devant cette fin dernière.Les conjectures les plus larges, pour suppléer aux déficiences des manuscrits, étaient autorisées ; on en venait même, parfois, à côté des imitations qui s’avouaient comme telles, à produire, sous le nom supposé d’un auteur ancien, des œuvres composées au XVIe siècle, résolument apocryphes.On cite comme exemple remarquable de ces faussaires Sigonius, qui mourut de dépit parce qu’on avait découvert une de ses fraudes.Mais qu’importait après tout, puisqu’on était les héritiers et les continuateurs directs de l’antiquité ! Quant aux commentaires dont étaient accompagnées ces éditions d’auteurs anciens, nous pouvons nous en faire une idée par les Essais de Montaigne, qui ont été, à l’origine, un recueil de notes et de réflexions suggérées par la lecture de Cicéron, de Sénèque, de Plutarque, etc.Tout tendait, on le voit, à extraire de ces lectures une expérience largement humaine que l’on puisse confronter à celle des autres époques, dont on puisse l’enrichir ; et toujours cette connaissance s’épanouit en projets de réforme, de réorganisation rationnelle, comme on le voit chez Rabelais, autre humaniste de la même école.* * * Des travaux proprement scientifiques à la création artistique ou pratique, il n’y a donc, pour les humanistes de la belle époque, pas de solution de continuité.Mais cet accord ne dura pas longtemps.Encore qu’il ait été suffisant pour imprégner toute notre culture moderne, gréco-latine dans sa forme, humaniste dans ses tendances philosophiques profondes, comme le montrait M.Maritain, il ne survécut pas, sous cette forme extrême, au siècle qui 1 avait vu naître. LA PHILOLOGIE MODERNE ET LE NOUVEL HUMANISME 833 Dès le XVIIe siècle, l'art, la pensée et à plus forte raison la vie politique — où d’ailleurs Rienzi, qui, voulant restaurer dans toute sa splendeur l’ancien empire romain, n’avait jamais été qu’un rêveur isolé — se séparèrent des modèles de 1 antiquité.L art classique, en France et dans les pays latins, doit, en dépit des apparences, assez peu aux Anciens, guère autre chose qu’un certain sens de la forme, et beaucoup plus à une élaboration toute moderne de pensées et de sentiments.La Phedre de Racine est beaucoup plus janséniste que païenne ; l Horace de Corneille nous renvoie à une Rome toute de convention, telle que pouvait la rêver l’époque héroïque de la Fronde.La plupart des classiques, du reste, connaissent mal les langues anciennes, et ne lisent les écrivains que dans des traductions.Bientôt d’ailleurs ia querelle des Anciens et des Modernes allait venir, et, reconnaissant théoriquement un état de fait, proclamer 1 autonomie de la littérature française, au nom du progrès de l’esprit humain.L’antiquité ne sera plus pour le XVIIIe siècle qu un délassement à ses chères préoccupations « philosophiques », et c’est une antiquité mièvre, affadie, au goût des salons.Le type de l’amateur à cette époque est 1 abbé de cour qui se pâme à la lecture d’Horace et veut y retrouver la quintessence du paganisme.Le monument le plus achevé en est ce T oyage du jeune Anacliarsis à travers une Grèce laborieusement mise au goût du jour.La philologie véritable n’en continuait pas moins à exister et à se développer ; mais, confinée dans les bibliothèques et les Universités, dans son laboratoire, privée de l’air pur du monde réel, elle devenait de plus en plus étroite et formelle, affaire d érudit, et non d’honnête homme.Après la période franco-italienne des XVe et XVIe siècles, période des Budé, Estienne, Scaliger, dont nous avons caractérisé les tendances largement humaines, vint la période anglo-hollandaise des XVIIe et XVIIIe siècles.Époque de pédants, avant tout, dont l’esprit est écrasé sous une masse de connaissances, où les problèmes critiques de détail, d’établissement de texte, passent bien avant ceux de compréhension et d’assimilation.Le génie français ne pouvait s’accommoder d'une pareille méthode : c’est pourquoi, pendant deux siècles et plus, il n’y a plus en France que des isolés, le foyer principal ayant émigré outre-Manche.Le XVIIIe siècle vit renaître la philologie sur le continent, mais en Allemagne 834 LE CANADA FRANÇAIS cette fois-ci.C’est le 8 avril 1777 que les Allemands aiment à donner comme jour de naissance de cette nouvelle école, jour où Wolf obtint, non sans peine, d’être inscrit comme « studiosus j)hilologiœ » sur les registres de l’Université de Bonn.Us ajoutent du reste, bien souvent, que c’est à l’imitation des méthodes françaises du XVIe siècle et de leur esprit encyclopédique que Wolf a conçu et développé sa nouvelle science.Assurément, comme le dit Müller, « les humanistes français ne connaissent pas encore la malheureuse séparation de l’histoire et de la philologie ».Mais c’est bien plutôt à la philosophie allemande, à Kant, Hegel, Fichte que les philologues allemands durent ce goût de la synthèse et des vastes systèmes.Car ce que voulait Wolf en demandant que les études relatives à l’antiquité aient leur nom propre, c’était faire de la philologie une science particulière, qui ne néglige aucun des divers champs d’études qui s’offrent au chercheur, archéologie, étude des textes, de la langue, etc., mais qui aussi forme un tout, un système cohérent.Reconstitution intégrale du passé : voilà ce que, à travers les erreurs critiques de Hermann, les tentatives historiques de Boeckh, les « compendia » subjectifs de Schœmann, a poursuivi la science allemande du siècle dernier.Et cette étude, scientifique dans son objet, grâce aux précautions de Wolf, l’était aussi dans ses méthodes, qui avaient participé au progrès général des sciences.L’accroissement des découvertes archéologiques, les procédés nouveaux de reconstitution et de lecture des manuscrits grâce aux réactifs chimiques, la linguistique comparée, tout cela l’école allemande le mit largement à contribution, pour le plus grand bien de ses travaux.Pourtant quelque chose lui manque a cette philologie du XIXe siecle, à quoi les générations précédentes attachaient tant de prix : le contact avec la réalité, avec 1 art et la vie.Car le passé se creuse de plus en plus, par une conséquence inattendue de la volonté de Wolf d’ériger la philologie en science particulière ; elle devient affaire de spécialistes, et non plus d’« honnêtes hommes ».Pour le XVIe siecle, elle avait été, aux antipodes de cela, une discipline supérieure, extrêmement générale, d’où découlait tout savoir particulier ; pour le XVIIIe siècle même, elle était encore plus un art qu’une science.Il était réservé au XIXe siècle de la faire redescendre au niveau des autres disciplines auxquelles elle avait donné naissance. LA PHILOLOGIE MODERNE ET LE NOUVEL HUMANISME 835 * * * Nous voici loin, semble-t-il, de l’humanisme philosophique et moral dont nous parlions premièrement.Pas autant pourtant qu’il ne paraît.Car, en cette histoire de la philologie, des diverses façons dont l’humanité moderne a conçu l’antiquité, on retrouve le même processus idéologique que décrivait M.Maritain et qui a, peu à peu, mené l’ambitieux humanisme du XVIe siècle à une déchéance de plus en plus complète.Commençant par affirmer la valeur et la puissance de l’homme, avec le rationalisme du XVIIIe siècle, il en arrive, par une dialectique interne et nécessaire, à l’avilir et à la nier, dans les diverses formes du matérialisme contemporain, marxisme, darwinisme ou freudisme ; la science, sortie de l’orgueil de l’homme, finit par asservir l’homme,-— tant il est vrai qu’il ne se sépare pas impunément de son Créateur.C’est par une marche analogue que, pour avoir trop adoré l’homme de l’antiquité, la philologie en arrive à voir cet homme s’évanouir et disparaître.Car il ne reste plus, pour les Allemands du XIXe siècle, qu’un objet frappé du même relativisme qui frappe l’objet de toute science, qu’un cadavre ; c’est à une promenade à travers des ruines qu’ils nous convient, d’où toute âme, toute sève vivante est partie, et qui devait engendrer les préjugés les plus funestes concernant l’enseignement des langues mortes.Cette décadence de la philologie — car c’en est bien une, sous les dehors de brillants progrès — explique sans doute ces abandons successifs de l’art et de la vie que nous avons notés.L’enseignement seul était resté, dans le monde moderne, à base gréco-latine,— à tel point que l’antiquité était dite classique, parce qu’elle était traditionnellement l’éducatrice suprême des générations successives.Mais le XIXe siècle finissant a connu, en France et en d’autres pays, comme conséquence de la longue évolution que nous avons parcourue, les premiers essais d’éducation secondaire et supérieure sans le secours des humanités classiques.Ce fut en 1890 que les programmes français eurent, pour la première fois, à côté de la section classique, une section moderne, où les sciences et les langues vivantes remplaçaient le grec et le latin.Ceci dans le but officiel d’adapter mieux 836 LE CANADA FRANÇAIS l’enseignement aux nécessités utilitaires du monde moderne mais aussi avec l’arrière-pensée politique d’ouvrir les Universités à ceux dont l’instruction secondaire avait été négligée, de combler le fossé que mettait entre les classes sociales cet enseignement plus complet et plus riche.Malgré l’insuccès relatif de ces premiers efforts, le mouvement s’amplifia, et en 1902 on continua cette véritable « primari-sation », si l’on peut ainsi dire, du secondaire.Le dessein politique était plus manifeste que jamais : où donc le radicalisme, forme politique du positivisme, avait-il trouvé de meilleurs défenseurs que chez les maîtres et les élèves de l’enseignement primaire ?En dépit de la réaction tentée en 1921 par M.Bérard, on sanctifia en 1925 cette dangereuse prétention de la philologie d’être une science à côté et non pas au-dessus des autres sciences en faisant l’amalgame, c’est-à-dire en mettant lettres anciennes et langues vivantes ou sciences sur un pied d’égalité absolue dans les programmes.Voilà donc l’effet de la décadence de l’humanisme, qui ne prise plus, sous ses formes récentes, que le scientifique pragmatiquement utilisable, et de celle de la philologie combinées.M.Maritain nous propose, sous le nom de nouvel humanisme, une doctrine qui serait apte à redonner à notre monde égaré un plus juste sentiment des réalités essentielles ; et les philologues français les plus récents, de leur côté, nous présentent un premier exemple de ce que pourrait être une restauration de la philologie.En choisissant ce nom de nouvel humanisme, et en le préférant par exemple à celui de « nouveau moyen âge » proposé par Berdiæff, M.Maritain entend marquer tout d’abord que c’est autour de la notion d’homme retrouvée que doivent s’ordonner nos activités et nos pensees.Sans doute c’est par un mouvement essentiellement païen que l’homme fut déifié au XVIe siècle, et les chrétiens n’eurent pas tort de s’opposer aux excès humanistes, et le firent, quoi qu’en pense l’abbé Brémond ; mais aujourd’hui, l’homme est accablé et anéanti sous le poids de ses propres créations ; il faut le relever, il faut en restaurer la figure.D’un pareil mouvement, qu’on ne s’étonne pas de voir les catholiques prendre la tête.Seuls ils savent combien l’homme est à la fois puissant et faible, misérable et grand, selon qu’il est privé ou non du secours de la grâce.La conscience catholique se révolte et proteste quand on prétend élever l’homme LA PHILOLOGIE MODERNE ET LE NOUVEL HUMANISME 837 sur un socle divin ; elle proteste aussi, quand, pour avoir voulu s’élever trop haut, l’homme est redescendu au niveau de l’animal.« Qu’on l’élève, je l’abaisserai ; qu’on l’abaisse, je l’élèverai » dit, en parlant de l’homme, Pascal, sans se douter que ce cri était prophétique, et que cette situation se réaliserait dans un moment historique donné.Ce renversement des positions chrétiennes vis-à-vis de la notion d’humanisme, et partant de l’antiquité païenne, a donc sa racine dans un juste pressentiment des besoins, divers selon les âges, de l’humanité.Et l’antiquité classique, dont le rôle a été essentiel dans la constitution du premier humanisme, pourra collaborer aussi à la naissance et au développement historiques du nouvel humanisme.Notre monde en mouvement a besoin assurément d’un point de repère, et quand les institutions et les doctrines s’écroulent et changent sans cesse, il faut lui offrir une image, un modèle de l’homme qui ne change pas.Et où trouver, ailleurs que dans l’antiquité, cette vérité de l’homme que notre monde oublie P A l’époque où l’on a pu proclamer la faillite de l’éternel, il est bon d’avoir quelque chose qui a résisté si longtemps à l’épreuve des siècles, qui a charmé et formé tant de générations successives.Ainsi un renouveau des études de l’enseignement classiques serait à notre époque comme au XVIe siècle, tout chargé de promesses d’un monde nouveau.Que ce renouveau soit déjà en voie de réalisation, l’état actuel de la philologie française le montre bien.La philologie tendait au XIXe siècle à devenir une science allemande : c’est ce que, après 1870 surtout, les Français n’ont pas admis, et ce contre quoi ils ont commencé dès la fin du siècle dernier à réagir.Le nom de Lanson symbolise assez bien cette introduction en France, à la Sorbonne des méthodes allemandes de critique littéraire, moderne ou ancienne.Dans le domaine proprement dit de la philologie, c’est de cette époque qui datent les premières éditions savantes d’auteurs grecs ou latins, chez Hachette,— les premières qu’ait eues la France depuis l’époque des Budé, des Scaliger et des Estienne, peut-on dire ; jusque-là, les étudiants étaient obligés de se servir d’éditions allemandes ou anglaises ; il faudrait mentionner également la Revue critique de V.Duruy.Mais le progrès décisif a été accompli depuis la guerre, par la constitution de l’association Guillaume Budé, 838 LE CANADA FRANÇAIS qui centralise toutes les énergies qui en France veulent travailler à cette cause, et qui assure la composition et la publication, déjà fort avancée, d’éditions remarquables des auteurs anciens ; — du premier coup ces éditions mettent la France sur un pied d’égalité avec l’Allemagne et ses collections Teubner, l'Angleterre et ses éditions d’Oxford.De pareils efforts pourtant ne seraient pas un gage suffisant qu’un nouvel humanisme est en train de se constituer, s’ils ne s’accompagnaient pas d’un renouvellement des méthodes et de l’esprit de ces études.Car les brillants succès de la philologie-science des Allemands n’ont pas empêché, en Allemagne comme en France, les partisans du moderne de reprocher à l’étude des anciens de nous détourner vainement de nos obligations et de nos préoccupations réelles, et, constituée, comme Wolf l’avait voulu, en science particulière, la philologie n’a pu répondre qu’elle apportait, non pas un ensemble de connaissance à juxtaposer à d’autres, mais une méthode générale de formation, de culture.Il est peut-être trop tôt encore pour parler d’une école française de philologie dont les travaux seraient propres à hâter l’avènement d’un nouvel humanisme.Pourtant, les auteurs des éditions Budé n’ont pas manqué de marquer déjà qu’ils n’entendent pas suivre de trop près les méthodes allemandes.Alors que les éditeurs allemands ou anglais avaient pris l’habitude d’accompagner le texte ancien d’une masse de notes historiques ou grammaticales conformément aux principes de cette critique à tendance matérialiste du XIXe siècle qui veut toujours dissoudre l’œuvre dans le milieu et dans le temps, sous couleur de l’expliquer, les éditeurs français ont supprimé tout ce qui n’était pas strictement nécessaire à l’établissement et à l’intelligence du texte, et ont voulu qu’aucun écran critique ou historique ne vînt s’intercaler entre l’homme du XXe siècle et l’homme des âges païens.On prévoit cependant la publication, dans un avenir rapproché, de commentaires explicatifs aux principales œuvres ; nul doute qu’ils ne viennent, par leurs tendances largement humaines, manifester nettement ce qu’il y a de nouveau dans ces efforts.Un au moins de ces commentaires est du reste paru, et il a suscité les discussions passionnées qui conviennent à une œuvre décisive dans l’histoire de la philologie, nous voulons parler de VIntroduction à l’Odyssée de M.Bérard.Ce n’est LA PHILOLOGIE MODERNE ET LE NOUVEL HUMANISME 839 pas la première fois qu’Homère joue un pareil rôle de champ d’expériences, si l’on peut dire, de méthodes nouvelles.C’est sur lui que, à l’époque alexandrine, les « grammairiens » ont exercé principalement leur verve critique, premiers balbutiements de la philologie naissante ; c’est par des Prolegomena ad Homerum que Wolf fit subir, pour la première fois, à ses conceptions l’épreuve de la pratique.Ce n’est pas le lieu ici d’exposer en détail comment les travaux de M.Bérard ont renouvelé l’homérologie ; bornons-nous à en dégager l’esprit.Wolf avait inauguré l’ère de « l’athéisme homérique ».Se fondant sur une analyse trop méticuleuse des manuscrits, il en était venu à voir dans VIliade et l'Odyssée une série de rhapsodies mal reliées entre elles et mal composées, produit spontané et sans art de l’imagination populaire.Contre cette critique destructive, M.Bérard, à la suite du reste d’une série d’autres auteurs, a ressuscité Homère, en montrant qu’il fallait voir dans les poèmes homériques des œuvres d’art achevées et complètes, et en faisant revivre l’atmosphère raffinée, tout autant tragique que proprement épique, par une traduction rythmée qui ne s’astreint pas à l’exactitude du détail, mais cherche avant tout à produire dans l’auditeur moderne l’impression voulue par l’auteur.De là ces hardiesses qu’on lui a tant reprochées, cet emploi de termes modernes comme les « croiseurs » d’Ulysse ou les « manoirs » des prétendants, qui pourtant montrent bien qu’il s’efforce d’atteindre et de restituer un éternel humain derrière des formes changeantes.Il a été très loin dans cette voie, jusqu’à refaire, et faire refaire par les membres de l’Association Guillaume Budé, les voyages d’Ulysse : cette volonté de revivre, et de sentir, au moins pour un temps, comme Homère, nous ramène, par delà les pédanteries allemandes, à la belle époque de l’humanisme français.Tel est donc l’état actuel de la philologie, plein de promesses, comme on le voit, riche d’avenir.Il est permis dans ces conditions d’espérer que les savants sauront mettre entre les mains des professeurs un instrument avec lequel les sciences ne seront pas de force pour lutter, et que les humanités classiques redeviendront la base de toute éducation vraiment supérieure.Déjà les dangers d’abaissement et d’encombrement qui fait courir au supérieur le baccalauréat moderne a fait protester les Facultés de médecine et de droit : ce sont 840 le canada français là de précieux symptômes.Et ainsi seraient fournis au philosophe comme à 1 homme d’action, les matériaux nécessaires pour la constitution d’un nouvel humanisme théorique et pratique.Dans le plan intellectuel proprement dit, le grand mal des époques passées, comme le montrait M.Maritain, était un trop grand développement de la raison humaine en tant qu’elle se tourne vers le détail du concret, insuffisamment compense par un développement trop réduit de ses facultés intérieures, tournées vers le métaphysique ; ce qui, dans la pratique, se traduisait par un développement exclusif des Facultés techniques de droit, de médecine et de science, au profit duquel on négligeait celles de lettres et de philosophie.La renaissance de la philologie qui se manifeste en France nous montre clairement que les philologues ont bien compris qu’ils doivent nous apporter, au-dessus de toute connaissance particulière, une discipline d’ensemble, une culture générale qui soit un régulateur suprême, comme la philosophie.J.-M.Dufrenne.
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