Le Canada-français /, 1 juin 1935, De "la Croix de Berny" au roman moderne
Littérature DE LA CROIX DE BERNY AU ROMAN MODERNE La lecture des romans a toujours été considérée comme un passe-temps bien frivole.Et avec raison, si l’on songe à ces récits invraisemblables et baignés de bonheur chimérique, édifiants et nocifs à la fois, que sont les œuvres de Delly et d’autres auteurs du même calibre.On peut les lire à l’année sans augmenter sa science de la vie, du cœur humain, sans augmenter sa culture.Même l’extrême jeunesse ne gagne, à fréquenter pareille compagnie, qu’une dangereuse conception de l’existence.La jeune fille s’imaginera sur la foi de semblables histoires qu’un homme ayant de graves défauts avant le mariage sera transformé par l’amour et deviendra le meilleur des maris.Quelle catastrophe si elle édifie son avenir sur une illusion aussi énorme ! Il vaudrait mieux pour elle apprendre dans un roman moins rose certains faits brutaux peut-être, mais qui la prépareraient à la réalité, non au rêve.On peut donc blâmer la frivolité de ces livres, dont l’illustre Delly eut la spécialité la plus populaire, avec ses princes russes coléreux, cruels et millionnaires, qui se muaient pour de pauvres orphelines en de si suaves princes charmants.Mais laissons tout de suite tomber ce genre de roman sans valeur et approchons-nous du roman littéraire.Si l’on se scandalise également que vous lisiez celui-ci, c’est qu’on ne s’est pas rendu compte qu’il n’était plus une simple distraction, un amusement.En réalité, si le roman moderne n’affiche plus comme aux jours glorieux de Barrés, de Bourget, de Bordeaux, l’idée absolue de donner des exemples, de prêcher, de prouver des doctrines, ce roman tend tout de même à instruire, à éclairer, à émouvoir.Tantôt, il peint un coin de terre, ses habitants et leurs coutumes, tels, Maria Chap-delaine, Malaisie, la Brière, et encore, les Paysans, de Ladislas Reymont.Tantôt il reconstitue une époque, ou la vie particulière d’une famille.Mais le plus souvent, direz-vous, le romancier français limite son observation à ce qu’il appelle de l’amour et qui 992 LE CANADA FRANÇAIS n en est pas souvent.Et alors, même s’ils sont mieux écrits que les histoires chimériques et romanesques, ces récits n’en sont-ils pas moins inutiles, et en plus dangereux et malsains ?.Cette objection est malheureusement exacte.Si vous vous donnez la peine d’analyser ces ouvrages, vous remarquez vite à quel point ils sont imparfaits, artificiels, et que tout le fatras de sentiments qu’ils expriment, tout ce verbiage de prétendue très profonde psychologie, ressemble bien peu à ce que vous avez éprouvé dans votre vie.Ce genre de roman créé très rarement des pages universellement humaines.Le roman moderne prête donc beaucoup à discussion.Il prête également à réflexion.Mais chose certaine, il n’est écrit que pour l’âge mûr, ou presque.La jeunesse n’y trouve rien pour elle.Même les livres purs, s’ils sont au goût du jour, — qui est de peindre la vie telle qu’elle est, — ne plaisent pas aux gens de vingt ans ; ceux-là veulent bien se croire renseignés et sans illusion, mais ils ne se résignent pas à des romans qui finissent mal, ou laissent le lecteur dans l’obscurité.L’étude du roman français révèle d’ailleurs qu’il est en pleine transformation.Il y a un peu plus d’une douzaine d’années, les courts récits de Pierre Benoit, en flattant le goût du lecteur pour les rêves et le mystère, connurent de beaux jours.Mais vite, ils sont revenus à leur juste valeur de contes amusants pour grandes personnes.A la même époque, Jacques de Lacretelle obtenait un grand succès avec son Silbermann très humain, Giraudoux, Mauriac, Paul Morand survinrent aussi avec des romans que l’on pouvait toujours lire en entier, en moins d’une veillée, — et oublier presque aussitôt définitivement.Jacques Chardonne nous offrit vers la même époque son Épithalame, dont le bon souvenir survit à maints oublis.Puis le roman s’est allongé, et approfondi.On prend toute une année à bien lire les dix-sept ou dix-huit volumes de A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust ; c’est tout un monde, malheureusement très amoral, mais analysé avec une finesse, une subtilité inoubliables.On prend plusieurs mois à parcourir les Thibault, de Roger Martin Du Gard : minutieuse histoire d’une famille, où l’on manque encore un peu trop de pureté.On prend plusieurs semaines à lire le dernier ouvrage de Jules Romains, les Hommes de boune volonté, minutieuse histoire d’une époque, où à côté de pages ravissantes, l’auteur délaie beaucoup de boue. DE LA CROIX DE BERNY AU ROMAN MODERNE 993 La formule a changé.Le roman français d aujourd hui essaie de se rapprocher du long roman russe et du copieux roman anglais.Il veut découvrir au lecteur le mécanisme des sentiments, des émotions, des sensations ; éclairer le travail de la sensibilité et de l’âme, donner le spectacle de la vie réelle, avec l’analyse des passions, depuis leur naissance jusqu’à leur mort.Il peut arriver ainsi à projeter une puissante lumière sur l’âme de l’homme, en exposant bien les conflits de l’intelligence et du cœur, des sentiments entre eux.La formule a changé ; mais elle avait aussi changé sans cesse au cours des ans ; le chemin est long et divers des romans du siècle dernier aux œuvres récentes.Opposons comme exemple les Pléiades, du comte de Gobineau, et la Croix de Berny à deux livres récemment couronnées en France: Claude, de Geneviève Fauconnier, et la Condition humaine, d’André Malraux.Les Pléiades, du comte de Gobineau, sont un récit où les choses ont bien la teinte légèrement romanesque, idéale de l’époque.Cependant Gobineau s’en tire encore à sa gloire ; le livre est parsemé de réflexions qui sont vraies de toute éternité.Il ne raconte pas uniquement pour distraire : une idée domine le récit.Vous serez des Pléiades, si, ayant dépassé l’âge poétique de vingt ou vingt-cinq ans, ayant subi le premier choc du prosaïsme de la vie, vous ne vous laissez pas entraîner par ses vulgarités, mais continuez à développer votre personnalité, à cultiver en vous les choses de l’esprit, à orner votre intelligence.Cette idée sera de tous les temps.Que de poètes à vingt ans, qui ne sont que marchands ou notaires à trente ! Que de musiciennes au même âge, qui abandonnent l’art pour le mariage ! Vous ne vous maintenez dans les Pléiades que si vos goûts artistiques sont assez forts pour résister aux circonstances toujours contraires, et pour les dominer.Ce roman du comte de Gobineau n’a donc presque pas vieilli et se lit encore avec plaisir et profit.Pour la Croix de Berny, c’est une autre affaire.Ce livre appartient à l’âge d’or des invraisemblances, cette époque heureuse où par amour pour une seule femme trois hommes s’entretuaient.J’ai fini de lire en m’amusant cette histoire pourtant tragique.Elle s’achève sur la mort du héros tué en duel ; sur la mort subite et impévue de l’héroïne, qui ne peut survi- 994 LE CANADA FRANÇAIS vre à son amour, et tombe foudroyée en devinant la mort de son mari.Il est vrai, circonstance atténuante, qu’ils n’étaient mariés que depuis huit jours.Comment concevoir qu’à une époque qui n’est tout de même pas si reculée, des gens se soient émus à une lecture qui relève aujourd’hui de la comédie ?lout dans ce livre a vieilli.Les sentiments déclamatoires, 1 amour extrême et convergent de trois hommes pour une femme belle comme le jour, dont ils s’entretiennent en paraboles laudatives, sans se douter qu’ils s’adressent tous les trois à la même bien-aimée.Devenue pauvre, l’héroïne avait d’abord caché son grand nom, pour ne pas le déshonorer par sa pauvreté.Retrouvant sa fortune, — ces choses-là n’arrivent plus, — elle reprend son titre, récolte un premier galant.Mais pour éprouver l’amour de ce galant, elle s’enfuit, se dissimule de nouveau sous un faux nom, et retourne vivre dans sa mansarde.Elle en ressort bientôt, et sous le déguisement d’une jeune et modeste veuve, cueille deux autres amoureux, se débat noblement, aime vraiment à son tour, abandonne le premier fiancé, épouse le dernier venu, qui se fait tuer aux dernières lignes par les autres que la belle est censée avoir trompés.Si l’intrigue prête à rire, le vocabulaire est aussi fort cocasse.Tout y est grandiloquent.On y appelle invariablement les hommes, le sexe laid.Ce sexe laid est toujours à la veille de mourir d’amour.Il faut sans cesse l’arracher à la contemplation de sa douleur.La belle est si gracieuse, elle marche si gentiment, si légèrement, qu’elle passe dans la rue sale « sans moucheter ses bas blancs d’une seule étoile débotté».Étoile et boue, j’imagine la joie de l’auteur en trouvant cette magnifique antithèse.Quand Irène de Chateaudun,— c’est le beau nom de l’héroïne, — devient pauvre, « elle arrose silencieusement de ses larmes un pain laborieux », qu’elle gagne en peignant des écrans.Mais quand elle redevient riche, l’heureuse femme, tous les hommes sont pour elle, « enflammés, passionnés, fous » ! Tout cela, répétons-le, n’arrive plus.Il est vrai que ces chevaliers n’avaient alors absolument rien à faire qu’à s’embraser.Une fois enflammés, passionnés et fous, ils écrivaient par exemple : DE LA CROIX DE BERNY AU ROMAN MODERNE 995 La jalousie donne à mes mains cette convulsion fatale qui cherche une vie au bout d’un poignard.Et encore : J’avais les nerfs tellement agacés que j'ai décapité, du coupant de ma cravache, plus de cinq cents pavots sur le bord du chemin, moi qui n’ai jamais commis de brutalité sur aucun feuillage, et dont la conscience était pure de tout meurtre de fleurs.Et encore : Je suis prêt à tout, excepté à vous perdre : le dernier éclair de ma raison est dans cet avertissement.Et encore : Elle m'aime, je le sais, je le sens ; et cependant j’ai dû partir ! Elle a pleuré et j’ai dû me taire ! Un mot, un seul et le ciel s’entr’-ouvrait pour nous recevoir ; et ce mot je n’ai pu le dire.Adieu donc, doux songe envolé, et toi, farouche et stupide honneur, je te maudis en te servant, et je t’exècre en faisant tout pour toi.Stupide honneur, en effet ! Ailleurs, un des trois beaux, qui a voyagé, relate à propos de tigres qui se battent : Des chasseurs vulgaires auraient ajusté leurs carabines sur ce groupe monstrueux.Nous jugeâmes, nous, qu’il était plus noble de respecter les puissantes haines de ces magnifiques amours.Nouvelle antithèse et splendide, cette fois.Il faut vous dire que ces tigres se battaient en duel, pendant qu’un peu plus loin la tigresse se mirait dans un ruisseau en attendant le vainqueur.Mais la belle Irène nous semble, tout compte fait, bien enviable.Être l’unique raison de tant d’éloquence, et pouvoir écrire à son tour de l’un des gentilshommes sans l’ombre d’un doute : « Ses yeux brillants et tristes étaient fixés sur la place où il m’avait vue la veille.» Quel délice, être assurée de tant d’adoration ! Cependant, si ces choses-là n’arrivent plus, nous ne devons pas trop le regretter, nous les femmes, car au temps où elles étaient courantes, on en mourait généralement. 996 LE CANADA FRANÇAIS * * * Le monde, vous le constatez, à bien changé.Ce qui, au dix-neuvième siècle était destiné à toucher, à exalter, à émouvoir, excite aujourd’hui le rire.On s’imagine difficilement que de tels sentiments aient existé, qu’un romanesque pareil ait été pris au sérieux, et que des gens aient vécu à la lumière de concepts aussi faux.Le monde a changé, et le roman avec lui.Sans nous arrêter même au magistral monument qu’est l’œuvre de Balzac, passons tout de suite à notre époque, et le contraste entre les ouvrages d’autrefois et ceux d’aujourd’hui paraîtra plus violent.Résumons le charmant livre de Geneviève Fauconnier, Claude.C’est un simple cahier où une femme note, en regard de sa vie actuelle, des réflexions qui l’entraînent à nous conter peu à peu son enfance, sa jeunesse, sa maturité.Nous n’ouvrons pas le livre sur Claude jeune fille, nous l’ouvrons sur Claude mariée, mère de cinq enfants, chargée de tâches, et que le passage de son frère adoptif, — avec qui autrefois elle avait fondée une Académie française dans le grenier, — ramène aux souvenirs lumineux et aux horizons intellectuels de son enfance.Elle écrit des lignes de cette justesse : Quand on cherche à se rappeler les jours d’autrefois, ils ne se présentent pas du matin au soir.Les impressions se superposent et enfilent non les heures qui se suivent mais celle qui se ressemblent.On dit : Il neigeait plus qu’à présent,.ébloui encore par l’éclat de quelque blanche matinée et la splendeur d’un bonhomme de sucre dressé près des cèdres alourdis.Toutes les heures du soleil font des étés où il n’y avait que du soleil.Les jours mouillés vont ensemble sous le même parapluie.Après une enfance choyée et riche, Claude jeune fille a désiré un destin difficile, une grande tâche et un grand amour.Un vif, profond sentiment de la nature coule à travers ces pages qui nous intéressent à double titre.Le pays décrit est la Saintonge; les paysans parlent comme les nôtres.Au cours du récit survient un jeune Canadien français, bien présenté, et qui épouse une des nombreuse sœurs de Claude et l’amène dans notre lointain pays, où elle aura beaucoup d’enfants et sera toujours heureuse. DE LA CROIX DE BERNY AU ROMAN MODERNE 997 Je me suis aussi laissé dire que le frère adoptif de Claude était le romancier Jacques Chardonne.La mère de Claude ayant déjà cinq filles mit au monde un garçon qui mourut aussitôt, pendant que le même jour une amie de la famille mourait laissant aussi un nouveau-né.On apporta cet enfant à la mère de Claude qui l’éleva à la place du sien tout de suite perdu.Voici la scène où Claude apprend que son petit frère n’est pas son frère : Nous pêchions sur cette berge un jour, lorsque Renée me dit : — Philippe n’est pas notre frère.Il trempait une épingle tordue, un peu plus loin, dans la douve.Je le regardai dans sa petite robe à damiers pareille à la mienne, et je ne compris pas.— Philippe est le fils de M.Gerfault.Je savais qu’il était le frère d’Yvan et de Marc, mais cela ne m’avait pas semblé une raison pour qu’il ne fut pas le nôtre.D’ailleurs, M.Gerfault était depuis si longtemps aux eaux pour son estomac, que je l’avais oublié.Mais que le chou de maman ne fût pas l’enfant de nos parents comme nous, me stupéfia.Renée me fit glisser sous les branches basses des mélèzes et me raconta la mort de Madame Gerfault, la naissance et la mort d’un petit frère à nous.Philippe de l’autre berge m’annonça : — Clô ! un poisson, et il élevait une algue au bout de son épingle tordue.Je criai : Tu m’ennuies, agacée par l’interruption.Raconte, Renée.— C’est tout.— Comment s’appelait-il le vrai ?— Il n’a pas eu de nom.Renée sortit à quatre pattes d’entre les mélèzes et je restai à regarder les longues mousses, immobiles toujours dans cette eau, tendues vers le fond comme des racines de soie.Il me semblait maintenant me souvenir de cierges, de chants, de larmes, d’une petite couronne dont les perles s’étaient accrochées au voile du berceau.— Le petit frère est dans le cimetière, mais il n’y a rien qui marque sur la pierre, avait dit Renée.Je cherchais dans mon cœur un nom pour le pauvre effacé.A travers les branches, j’entendis le rire de Philippe.Ensuite, assis sous les marronniers nous ramassions des graviers ronds qui étaient des œufs.Je lui dis d’un ton cruel : — Tu n’es pas mon frère.Il me regarda, puis me tendit ses cailloux blancs.Après son enfance heureuse, Claude cherche sa grande tâche, son grand amour.C’est alors qu’elle rencontre un jeune paysan qui porte un nom très noble, mais qui n’est 998 LE CANADA FRANÇAIS l’héritier que d’un château branlant et d’une petite ferme.Elle écrit : Et moi levée vers lui, je regardais cette belle figure rude ravinée, aux dents de loup.Je disais en moi-même : un grand amour, une grande tâche ! Son état d’âme, à ce moment-là, pour les femmes qui n’ont pas oublié les chimères de leurs dix-huit ans, fera lever bien des souvenirs.Claude a trouvé son destin difficile, mais un ami de la famille arrive en toute hâte de Bordeaux pour l’empêcher de l’accomplir.Voici la scène où elle reçoit en vain les conseils de l’expérience : Il me prit par la main, m’emmena au jardin : — Mon enfant, je remplace un peu ton pauvre père.Ta mère a le don de voir les choses non comme elles le sont, mais telles qu’elle les souhaite.Tu es plus excusable, toi, mais laisse-moi te dire et crois-moi : ce mariage ne convient pas.Je connais ces braves gens, leurs origines mêlées, leur éducation, les habitudes de ces vies.Permets-moi le mot juste même s’il est brutal, ce sont des rustres.Tandis qu’il te faudrait, à toi, un époux affiné, ayant de la culture, des lettres.-— Je suis ignorante, mon enfance a été une école buissonnière.— Ton ascendance, ton milieu t’imprègne de plus de choses que tu ne crois.Celles dont la nouveauté te séduit te blesseront à l’usage.Le moral, l’intellect, la vie du coeur et des sens.Tout cela inextricable.Tu es sensitive.— Moi, pas du tout.D’ailleurs, vous avez dit cent fois que mieux valait ne pas se ressembler pour s’entendre.— Ma chère femme t’expliquerait : Quand les dissemblances ne sont pas complémentaires, mieux vaut ressemblance, disait le président qui rajustait ses favoris blanchissants.J’avais horreur des recherches, des complications.Je voulais une vie débarrassée de conventions, de préventions, de vanités.Une vie libérée.J’aimais les toits bas de la Roncelle (la ferme de son prince charmant), cette humble maison cachée, sans horion, où, dans la paix, il serait possible de posséder son âme.Je ne redoutais ni la rusticité, ni le dénuement.Seule la vulgarité m’eût été odieuse.— Ce garçon est trop long et sec pour être vulgaire, je l’admets, interrompait M.Desk.D’ailleurs, il ne se compromet pas en paroles.Pouvais-je expliquer que c’était le prestige de son silence qui avait agi sur moi, cette expression concentrée, traversée parfois d’un regard aigu ?Je dis seulement : — Je déteste les bavards.— Méfie-toi aussi des silencieux.Souvent, c’est qu’ils n’ont rien à dire. DE LA CROIX DE BERNY AU ROMAN MODERNE 999 Je protestai, outrée : — Vous qui avez connu mon père, comment pouvez-vous médire de ceux qui taisent leurs émotions ?— Je sais.Et toi-même, petite eau dormante, je me doute bien de ce qui bouillonne sous ta surface.Méfie-toi pourtant de certains mutismes.E a, c’est possible, de la race, ton Ernest,— un air de chef chouan.Mais ma femme te dirait : Imagine-le en redingote.Et je ne te parle pas de celle de son père.— Redingote, j’espère bien.Mais c’est en haine des redingotes que je veux épouser Ernest.J’aime ses mains rudes.M.Desq haussait les épaules, avec un air de désespoir.— Que feras-tu parmi eux ?Tu n’es pas taillée pour cette vie, avec tes bras délicats, ta santé d’oiseau.Je citais : Vivre ce n’est pas glisser sur une agréable surface.M.Desq crut avoir trouvé : — Toi, si libre, si frondeuse, si indépendante, ne vois-tu pas que tu te mets sous le joug ?— Je regimbe contre les obligations artificielles, mais je désire me soumettre à la discipline d’une vie proche de la nature.A toutes les objurgations, je répondais par le Cantique des Cantiques : — Dis-moi où tu mènes paître tes brebis.— Le figuier développe ses fruits naissants et la vigne exhale son parfum.— Quelle est celle-ci qui monte du désert.— Notre lit est un lit de verdure.— Tu es absurde ! ma pauvre enfant, ponctuait entre chaque verset M.Desq.R insistait, pressant et obscur.— Et il y a des choses que je ne puis t’expliquer, que tu ne comprendrais pas si elles t’étaient expliquées.Tu croirais comprendre.Tout cela est si complexe.Tu souffriras.Devant mon obstination, il répétait, désolé : — Tu souffriras, tu souffriras.Et elle souffre, mais sans aigreur.Elle accepte de s’être trompée de voie, et qu’une grande tâche devienne une lourde tâche quand l’amour manque.Elle n’en veut pas à son mari.Il est tel qu’il a toujours été ; c’est elle qui le voyait grand.Autour du nœud solide de cette vie foudroyée se tisse la trame des jours ordinaires, animée par les enfants, leur douceur, leur tendresse, mais aussi leurs maladies et leurs petits méfaits ; adoucis par le renouveau des saisons, la nature déversant des joies profondes, que ne voient pas ceux qui plaignent Claude de son destin difficile ; des jours tachés des choses prosaïques et parfois révoltantes qu’entraînent une fortune médiocre et une famille nombreuse.Mais de quel- 1000 LE CANADA FRANÇAIS ques points bien éclairés, la lumière jaillit partout au cours du récit.Parmi la production moderne ce roman a ceci d’exceptionnel qu’il est honnête, et quand même d’un bout à l’autre captivant.Enfin, un auteur a daigné peindre un héros menant une vie droite, régulière.Dans ma nomenclature de romans, j’ai tout à l’heure mentionné la Condition humaine, d’André Malraux.C’était uniquement comme échantillon des genres absolument différents que comporte le roman moderne.Avec André Malraux, le roman a plus que jamais perdu de vue le but qu’il se proposait à son origine lointaine : distraire, récréer.La Condition humaine n’amuse pas.Elle est remplie d’horreurs, d’horreurs vraies, mais probablement plus terribles encore en récit qu’en réalité.Les gens qui survivent à un cataclysme ne s’accordent-ils pas à dire qu’au plus fort de la catastrophe, ils ne perçurent pas l’étendue du mal, du danger, de leur douleur ou du désastre ?Tandis que, lisant tranquillement assis dans un fauteuil, vous avez une vue d’ensemble qui amplifie la cruauté des scènes décrites, et la révolution chinoise que vous raconte André Malraux vous apparaît dans toute sa brutalité, avec ses brûlantes et inutiles souffrances.Dans ce roman, nulle intrigue sentimentale ; à peine l’ébauche d’un couple, mari et femme, mêlés au feu de cet enfer, et qui ne font que passer, que l’on ne connaît vraiment pas.Ce livre tout entier est une description d’événements où règne la terreur.Trop de misères et aucune foi ; la vie sans pitié, sans lumière, avec ses cauchemars devenus réalités, la vie uniquement brutale et d’une brutalité inouïe.Comme ce roman est de l’histoire, il a pourtant le but d’instruire.Mais c’est de la science sans sagesse, dirait Jacques Maritain.Hélas, il faut d’ailleurs l’avouer ; si le roman moderne n’est plus ordinairement une récréation, s’il veut toujours instruire, renseigner sur le cœur des hommes, peindre la vie telle qu’elle coule, il choisit, en France particulièrement, ses sujets et ses personnages parmi les plus sombres.Il conduit tout naturellement au désespoir.Il enlaidit la vie.Si autrefois, à un moment donné, on fit trop facilement triompher la vertu, dans tous les récits aujourd’hui la vertu est mise au rancart, elle n’est plus jamais peinte.L’homme moyen, l’homme qui DE LA CROIX DE BERNY AU ROMAN MODERNE 1001 a des défauts et des qualités, des passions même, mais mitées, cet homme n’est jamais choisi comme héros.Il faut des fous, des détraqués, des hallucinés, des monstres.François Mauriac, dans son livre sur le roman, le dit d’ailleurs sans se gêner : le romancier doit peindre l’individu le plus individuel, et il prétend que c’est ce qui l’entraîne à peindre le monstre.Et Dieu sait si cet auteur s’en donne à cœur joie ! Jacques Maritain écrit encore dans une livraison du Roseau d'or : « Une bonne partie de la littérature actuelle est littéralement possédée.On pourrait vérifier en elle quelques-uns des signes dont les prêtres se servent pour déceler la possession.» Choisir ses héros parmi les monstres semble bien l’un de ces signes.Rappelez-vous les types dans les romans les plus célèbres de notre époque.Y en a-t-il de plus tragiques, par exemple, que ceux de Julien Green ?Voici Adrienne Mesurât, jeune, mais emmurée par la volonté de l’auteur d’une façon si obsédante qu’on la dirait réelle.Mais quand vous connaissez le tempéramment de l’habitant du petit bourg français, sa curiosité, sa facile ingérence dans les affaires d’autrui, son affabilité impossible à repousser, à éviter, l’isolement parfait d’Adrienne Mesurât ne vous paraît pas une chose vraisemblable.Pour faire plus sombre, l’auteur a fermé tous les volets.Et que dire du personnage principal du Léviathan ?Un fou, un échappé de clinique plus dangereux dans une autre sphère que le Salavin de Georges Duhamel.Ce Salavin assez humain dans Confession de Minuit exaspère dans Deux Hommes : et quand il revient dans les volumes qui suivent, on voudrait tout simplement à la fin coffrer ce fou, qui embarrasse le monde de ses toquades.La volonté de tout peindre en noir, de représenter l’individu comme s’il était détaché du monde, de la société, de la loi religieuse et de la loi naturelle écrite dans le cœur des hommes, cette volonté déforme la vérité psychologique ; et créant des monstres, les romanciers français modernes ne réussissent pas tout à fait des hommes.Analysez la vérité psychologique dans ce roman-fleuve couronné l’an dernier : les Loups, de Guy Mazeline.Existe-t-elle dans ce pêle-mêle de situations inextricables, forgées à plaisir, nées à la suite d’un fait initial mince et invraisemblable, et qui motive une multitude de scènes de famille d’une 1002 LE CANADA FRANÇAIS violence et d’une laideur extrêmes, qui s’achèvent sans consolations ?A défaut des duels du temps passé, l’histoire compliquée se termine par une bousculade de suicides ; c’est à qui en finirait le plus vite ; on s’y noie l’un après l’autre.A quoi sert, dans un cas pareil, le talent réel de l’auteur ?Quelle décevante humanité, quelle affluence de personnages antipathiques il encadre avec ses jolies marines ! Dans ce roman où se meuvent une quantité innombrable d’êtres, personne sur qui reposer notre sympathie : tout est folie, passion, haine, trouble, désordre.Sur une famille veule règne une aïeule méchante, rouée, mécréante, féroce, qui étale les pires sentiments et une absence totale de sens moral.Nul spectacle n’est plus odieux.Que pensent donc les jurés des grands concours en couronnant si souvent des œuvres de ce genre ?Ils encouragent le romancier à se maintenir dans une aussi mauvaise voie, à ne peindre que des détraqués.Détraqués morbides, par exemple, tous les héros de Mauriac, notre supposé auteur catholique.Tous ses livres peignent des travers, des vices, des excès.Et ce salmigondis saupoudré de religion est sûrement plus révoltant que ne le sont les pauvres êtres sans foi ni loi, inventés par les auteurs sans Dieu.Je dis inventés.Car François Mauriac, dans son livre sur le roman, insiste beaucoup sur la qualité de créateur qu’il accorde au romancier.Il est le singe de Dieu, dit-il.Il n’est que singe, et mauvais singe, me semble-t-il.François Mauriac paraît bien créer uniquement, dans ses romans ; il ferait mieux de regarder agir de véritables catholiques, de les observer et de transposer leurs vies dans ses livres.Les véritables chrétiens ont moins que ses héros l’obsession du péché.Us ont ordinairement, par des circonstances providentielles, autre chose à penser ! Us ne sont pas des individus sans attaches; ils vivent avec des frères, des enfants, et leurs cas de conscience sont moins morbides et leurs actes plus rationnels.Ce romancier catholique si peu catholique nous fait regretter les livres maintenant oubliés de René Bazin.Certes les personnages de Bazin se conduisent à la mode du temps, pour prouver certaines vérités, enseigner la bonne voie, mais l’écriture de l’auteur n’a pas vieilli; ses paysages nous émeuvent DE LA CROIX DE BERNY AU ROMAN MODERNE 1003 encore par leur vérité, leur lumière ; et quelle phrase soignée, pure, accompagnant une pensée toujours belle et saine ! Ces anciens romans seront-ils les seuls que nous pourrons mettre entre les mains de nos filles ?Car de tout ce qui précède on ne peut que conclure de nouveau que le roman d’aujourd’hui n’est pas pour la jeunesse.Il l’attristera, si elle le lit jusqu’au bout.Mais le plus souvent, il l’ennuiera ; elle n’y comprendra rien et heureusement, parce qu’il pourrait la corrompre.Avant trente ans, on ne goûte pas une lecture aussi assombrissante.Après trente ans, on peut savourer les bons passages et discuter les mauvais.C’est ce que je fais en ce moment avec assez de délectation.Je le fais, mais je déplore que dans le roman français le personnage sympathique soit si souvent introuvable.Ce fait donne une valeur remarquable d’exception au livre de Madame Fauconnier, où les vivants ressemblent à ceux que nous côtoyons ; à ceux de quelques autres, parmi lesquels il faut mentionner Henri Pourrat, dont les livres mériteraient d’êtres mieux connus.Lisez les aventures merveilleuses de Gaspard des Montagnes, et vous y rencontrerez une petite héroïne pure, charmante, humaine, vraie, Anne-Marie Grange ; vous y rencontrerez dans son entourage beaucoup d’autres personnages également normaux et sains ; il s’y trouvera aussi des méchants, comme dans le monde, mais tout sera comme dans le monde.Sagesse, douceur, saine philosophie, saine résignation courent entre les lignes savoureuses et poétiques de cette œuvre où l’auteur relate des aventures qui se passaient il y a un siècle, au temps des guerres de Napoléon.Mais il faut croire que la campagne et les paysans ne changent pas beaucoup.Les coutumes décrites se retrouvent souvent intactes dans nos vieilles campagnes de Québec.Quand j’étais petite, j’appelais un buvard, du papier brouillard, comme le fait Anne-Marie.Et mes amies qui fréquentèrent les Ur-sulines ont appris à faire des chapelets de vertus, comme on en faisait chez les Ursulines d’Auvergne il y a cent ans.Je vous recommande aussi les promenades qu’Henri Pourrat fait faire à la suite de ses personnages dans ses montagnes.A lire ces pages, on respire l’odeur si exquise des résineux, l’odeur sucrée, fortifiante, on retrouve les propres sentiers où l’on a couru, on revoit « contre les branches étalées bas des sapins, la traînée jaune des champignons.» 1004 LE CANADA FRANÇAIS Ces livres sont à la fois de l’enchantement et une réalité exacte ; une joie pour le cœur et une joie pour l’esprit.Hélas, pourquoi de pareils livres sont-ils si rares ?Pourquoi les romanciers français tournent-ils banalement toujours plutôt la même meule, celle des amours défendus ?Si je n’avais vécu en France une année entière parmi des gens d’un milieu sain, honnête, parmi des humains qui n’étaient pas des monstres, je jugerais la France et ses enfants sur les faux adolescents de Roger Martin du Gard, sur ceux de Gide, sur les possédés de Mauriac et des autres ; sur les innombrables filles-mères des innombrables auteurs connus; et je croirais exceptionnel le ciel pur d’Henri Pourrat, et le monde où vit Claude.S’est-on soudain aperçu en France que le roman suivait une piste fausse, que les monstres ou les êtres superficiels n’étaient pas ce qu’il fallait ?Peut-être bien.Car on s’est mis à traduire avec entrain tout ce que la bonne littérature anglaise a produit de romans.Le Precious Bane, de Mary Webb, est devenu Sarn, et a empoigné tout un public français.On traduit les sœurs Bronté, qui avec la teinte de merveilleux, de romanesque en vigueur et nécessaire au siècle dernier, ont tout de même donné à leurs héroïnes tous les traits de la vérité, d’une vérité qui émeut.Les caractères de Villette, ceux des Hauts de Hurle Vent, vous ne les oubliez pas une fois que vous les avez connus.Ce sont de touchantes figures auxquelles malgré vous vous repensez souvent.On traduit les gracieuses et courtes nouvelles de Katerine Mansfield, on traduit Virginia Woolf, dont tous les livres n’ont pas le même attrait.Mais dans certaines de ces œuvres, elle nous tient sous le charme, haletants et ravis, à suivre les menus faits et complications de la jeunesse qui est la même partout.Pour vous en convaincre, lisez Night and Day.C’est frais et c’est réel.On sort de ces lectures sans excessif pessimisme.La vie est ainsi.Le héros n’est plus un seul individu au centre de ses néfastes et égoïstes actions ; le héros a une famille, une religion, un milieu où naissent et s’entremêlent ses sentiments.La vie n’est plus contemplée, comme par Julien Green, qu’à travers des lunettes excessivement fumées ; la vie n’est plus limitée par des œillères ; elle est entière, souvent triste, souvent difficile, mais avec des douceurs, des joies, des succès qui atténuent la rudesse DE LA CEOIX DE BERNY AD ROMAN MODERNE 1005 des revers ; des jours de calme, de prospérité, qui consolent des crises ; de grands événements, suivis de longs jours monotones.Mais même le long des jours monotones, il y a les matins clairs, les soirs empourprés ; il y a les forêts qui sentent bon, la mer qui chante, la rivière qui coule résiliée d’or par le soleil ; les nuages changeants ; la lune qui découpe, la nuit, la silhouette des maisons.Il y a surtout le cœur qui bat, lutte, s’attriste, ne sent rien, ou presque, et soudain, d’un élan rebondit et est heureux.Il y a encore, si vous restez des Pléiades, l’intérêt de la lecture, cet intérêt dont Marcel Proust écrivit un jour : « L’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil.» Et j’achevais cette longue étude, où ma sévérité s’étale peut-être trop brusquement sur le roman moderne en France, quand j’ouvris le plus beau roman que j’aie lu dans ma vie, et qui me venait de France aussi : Augustin, ou le Maître est là, de Joseph Malêgue.Je le commençai, et ma maison cessa d’exister.Mes oreilles n’entendaient plus aucun bruit ; tout était anéanti autour de moi, par ce monde où j’entrais à la suite de l’auteur, et où j’avançais, émue, conquise, ravie ; ravie aux larmes, bien souvent ; ou ravie quand je revenais à moi, du bonheur gourmand de mordre dans une belle prose, de trouver dans les lignes d’un livre, la vie aussi vraie, aussi belle, et triste à la fois, aussi émouvante, aussi savoureuse, aussi riche, qu’elle est riche, en réalité, de douleurs, mais de foi, d’épreuves, mais de travail, de consolations, d’ardeurs, de beaux rêves.Mon extase a duré cinq jours : cinq jours, pendant lesquels je revenais aux miens, à ma maison, à mes devoirs, pendant lesquels je commandais les repas, j’organisais ceci ou cela, j’allais et venais, mais sans cesser de penser au beau livre, sans cesser de l’admirer, de me demander anxieusement : sera-t-il jusqu’à la fin aussi parfait ?Et je le trouve parfait.Pas une ligne qui n’offre le trémolo de l’émoi vécu ; pas une ligne qui ne soit débordante de sentiments et d’idées ; pas un personnage qui ne soit vraiment vivant, qui ne continue pas à nous suivre, à nous parler, quand nous avons fermé le livre; pas un paysage qui ne soit suspendu comme dans un large cadre ; par un détail faux.Vers le milieu du livre, mon enthousiasme crut avoir atteint son paroxysme ; mon héros entrait dans le monde de rêve d’un grand amour, qu’il croyait trop merveilleux pour 1006 LE CANADA FRANÇAIS être possible, réalisable.Une analyse exacte, subtile, gracieuse, touchante de cet état d’âme particulier, où l’émotion violente, la chaleur, la ferveur courent comme un frisson de fièvre, sous les gestes froids que le héros doit faire pour cacher son émoi.Ces gestes et ces faits superposés aux grands élans retenus, à l’extase, l’agenouillement intérieur.Non, jamais je n’avais rien lu de si beau ; et j’entrai ensuite dans le tragique, qui vient ajouter aux.émotions heureuses du cœur des émotions familiales.Car ce .héros n’est pas un de ces individualistes forcénés dont fourmille le roman, moderne condamné tout à l’heure, ce héros n’est pas seul à compter ; il participe à la vie de sa mère, d’une sœur, de l’enfant de celle-ci.L’enfant tombe malade.L’atmosphère, c’est alors celle de chez vous, quand les petits sont en danger ; ici votre maison se remet à exister avec ses propres expériences.Vous revivez la diphtérie de votre aîné, les autres maladies, avec toutes leurs phases.Christine, c’est maintenant vous, muette, les lèvres serrées, avide d’encouragement si le médecin vient, voulant interpréter en espoir ses paroles ; c’est vous, les yeux mouillés de larmes que vous ne voulez point laisser couler, pâle, en attente, n’ayant plus ni sommeil ni appétit ; mais une boule dans la gorge qui roule, roule et vous étouffe.Pendant huit cent soixante pages, vous frémissez, vous vivez ainsi avec l’auteur et ses.personnages, vous vivez toute une vie.Pas un instant, l’intérêt ne se ralentit.Pas un instant l’art ne faiblit.Les revues françaises, assez rares, qui sont venues jusqu’à moi mentionnant ce roman, en ont dit : « C’est d’un Proust catholique.» En effet, c’est la même acuité de vue, la même exactitude de fait, mais plus de.limpidité, et la peinture d’une vie qui a un sens, une valeur spirituelle, qui n’est pas elle-même un choas dans un monde sans maître.Ce livre essentiellement humain, n’étale cependant aucune impureté, aucun vice.Il ne méconnaît pas l’existence d’un monde où tout est autrement, mais il n’en a pas besoin pour faire de son récit une œuvre d’une psychologie parfaite.Moi qui ai si fortement déploré que les chefs-d’œuvre du roman appartinssent toujours à un monde —comment dire P— interlope, comme celui, par exemple, de Contrepoint, à un monde un peu taché d’eau trouble, comme celui de Poussière, me voilà tranquillisée.On peut tout de même écrire le plus DE LA CROIX DE BERNY AU ROMAN MODERNE 1007 I beau roman du monde en gardant le respect d’une morale toute chrétienne, en peignant un monde ordonné et sain.Après Claude, après Gaspard des Montagnes, voici Augustin, ou le Maître est là.Le romancier qui réussit ainsi son œuvre, mieux que tout autre auteur suscite ce magique, ce délicieux intérêt de la lecture ; il nous laisse des amis à fréquenter, à aimer ; des amis qui peuplent délicieusement les heures de solitude ; qui nous aident à comprendre nos propres âmes, et à donner au temps sa valeur, son sens.Soyez des Pléiades, et vous ne voudrez plus rien perdre de ce temps.Vous ne serez plus tendus vers de chimériques bonheurs futurs; vous tiendrez le présent avec vos mains heureuses, tant les heures sembleront précieuses, pour parcourir les jardins fleuri des choses intellectuelles, tant vous éprouverez d’indicible plaisir aux exercices de l’esprit.Michelle Le Normand.
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