Le Canada-français /, 1 octobre 1935, Pour l'histoire du thomisme au Canada
Philosophie POUR L’HISTOIRE DU THOMISME Al CANADA Le Thomisme est-il assez ancien au Canada pour qu’on puisse en faire l’histoire, et celui qui tenterait l’aventure, forcé qu’il serait sans doute de créer l’objet de sa pensée, ne se rendrait-il pas suspect de subjectivisme ?J’avoue que je l’ai cru tout d’abord.Mais, pour me permettre d’accepter l’aimable invitation qu’on me faisait quand même d’en parler, une distinction s’est offerte, opportune sinon très profonde.C’est qu’à côté de l’histoire tout court, il y a la petite histoire, celle dont les horizons moins vastes et les exigences plus discrètes sont mieux en harmonie avec les modestes manifestations de notre activité intellectuelle dans le passé.De cette petite histoire, les vieux papiers qui dorment dans nos archives permettent d’écrire quelques pages ; je leur ai demandé la matière des notes que je vous communique aujourd’hui.Mais j’ai tout d’abord un devoir de justice à remplir.Dans les sentiers où je me suis engagé à l’aventure, d’autres avaient passé avant moi, et je dois reconnaître qu’ils ne m’ont pas laissé grand’chose à glaner.Dans son livre sur VEnseignement au Canada sous le Régime français, Mgr Amédée Gosselin nous donne une foule de renseignements précieux sur le premier collège des Jésuites et le Séminaire de Québec.M.Antoine Roy consacre au même sujet quelques chapitres très intéressants de son livre sur les lettres, les sciences et les arts au Canada.Enfin MgrL.-A.Pâquet a déjà publié, dans ses Mélanges canadiens, une étude historique très fouillée sur l’enseignement de la philosophie au Canada.Un inventaire des vieux cahiers 1.Conférence donnée au Collège dominicain d’Ottawa, le 6 juin 1935, à l’occasion des Journées thomistes (25e anniversaire de la fondation du Studium d’Ottawa). 162 LE CANADA FRANÇAIS de cours conservés depuis près de trois cents ans au Séminaire de Québec donne à ces pages un singulier intérêt.Ce sont ces trois auteurs que j’ai pillés, et je ne vous apporte guère que des dépouilles.Je dois une gratitude toute spéciale à Mgr A.Gosselin, quia mis à ma disposition près de soixante cahiers de philosophie et de théologie, trésor de ses chères archives.Avec toute l’érudition qu’on lui connaît, il a patiemment dirigé mes recherches dans ce domaine qui n’a plus de secret pour lui.Je suis donc entré dans ce petit monde d’autrefois que font revivre les vieux papiers de Québec,.et je n’en suis pas sorti.Certes il eût été plus intéressant et plus équitable d’écrire en même temps l’histoire de nos autres collèges, séminaires et universités.Mais alors, où s’arrêter?Il eût fallu un an pour réunir les documents nécessaires, et même après cela, on n’eût pas été sûr de rendre justice à tout le monde.Les limites dans le temps qu’il fallait imposer à mon travail m’obligeaient à lui en assigner également dans l’espace, et mon chauvinisme, conscient et méthodique, m’aura du moins empêché d’abuser de votre patience.* * * La première institution d’enseignement secondaire à Québec fut le collège des Jésuites.Dès 1636 on y enseignait le latin, et les enfants nés au pays pouvaient y faire leurs humanités avec les fils des intendants du Roi.Le collège de Québec comptait déjà un bon nombre d’élèves, quand la fondation du Séminaire de Québec, en 1668, lui amena de nouvelles recrues.En effet, il n’y avait pas de classes au Séminaire, et les séminaristes de Mgr de Laval étaient élèves externes des Jésuites.Ce régime dura jusqu’après la conquête.Malgré ses débuts difficiles, le collège de Québec s’organisa bientôt de façon à donner un cours tout à fait convenable, et Mgr de Laval pouvait écrire en 1664 : A Québec, les Pères Jésuites ont un collège où les classes d’humanités sont florissantes et où les enfants vivent et sont élevés de la même manière qu’en France.(Relation de 1658.) Dès 1650, il y avait des classes de philosophie au collège.A la demande de Mgr de Laval, on y ajouta, vers 1665, un pour l’histoire du thomisme au canada 163 cours de théologie qui alternait avec celui de philosophie, le même professeur étant chargé de l’un et de l’autre.Le P.Lalemant parle en 1670 d’une douzaine de séminaristes, suivant au collège les cours de « théologie morale et scholastique ».Bien que Valentin Jamerel Duval ait cru pouvoir parler, en 1717, de « l’université de Québec », il ne faut pas chercher dans ces temps héroïques un enseignement supérieur.Le recrutement des professeurs était très difficile et leur valeur forcément inégale.Ils se succédaient d’ailleurs très rapidement.C’étaient tantôt des scolastiques qui faisaient à Québec leur régence, tantôt de jeunes religieux à qui l’on confiait une classe en attendant qu’ils fussent prêts à partir pour les missions, tantôt même, et beaucoup trop souvent au goût des élèves dont l’histoire a gardé les doléances, de vieux missionnaires en retraite chez qui trente ans de courses apostoliques au milieu des Hurons n’avaient pas toujours suffisamment entretenu le souvenir des « Seconds Analytiques ».Mais s’il y eut des professeurs improvisés, il y en eut aussi d’excellents, et certains cahiers pourraient encore servir de modèle aujourd’hui.Quel est le caractère de l’enseignement tant philosophique que théologique de cette époque ?Il reproduit généralement, comme on peut s’y attendre, celui que l’on donnait alors en France, particulièrement à La Flèche et à Paris.Québec se piquait d’ailleurs de suivre les usage de là-bas.Pour ce qui est du collège de Québec, écrivait le P.Germain, toutes choses y sont ou se font comme dans nos collèges d’Europe.Parlant de l’enseignement de la philosophie et de la théologie, Rochemonteix assure qu’« on suivait la méthode scholastique, et on expliquait le docteur angélique, saint Thomas ».On était en effet très scolastique.La logique paraît avoir été particulièrement en honneur, et les soutenances avaient lieu tous les samedis.A l’argumentation solennelle de fin d’année, on conviait les dignitaires de la colonie, ou, comme dit un écrivain du temps, « toutes les puissances ».C’est ainsi que, le 12 juillet 1666, l’on put voir l’intendant Talon assister à une soutenance solennelle et prendra part à la discussion.L’un des élèves chargés d’argumenter devant ces 164 LE CANADA FRANÇAIS nobles personnages était justement Louis Jolliet ; il devait d’ailleurs renoncer bientôt à l’état clérical pour chercher dans les découvertes des lauriers qui lui firent sans doute oublier ses premiers syllogismes.« .Et on expliquait le docteur angélique, saint Thomas.» Il ne faut sans doute pas prendre trop à la lettre cette affirmation de Rochemonteix.Il ne semble pas du moins qu’on fût très familiarisé avec le texte même du Docteur angélique.Parmi les livres qui nous restent de la bibliothèque du collège des Jésuites, les ouvrages de saint Thomas n’occupent pas une place plus importante que celle accordée aux autres auteurs.On les consultait sans doute, mais il ne semble pas qu’ils fussent entre les mains des élèves.Mais c’est bien de saint Thomas que s’inspirent les cours de philosophie qui nous sont conservés dans les cahiers manuscrits de l’époque.Le plus ancien témoin que nous ayons est sans doute le cours de logique du P.Bouvart, copié en 1679 par Denis De Mesnu.Le manuel du P.Channevelle, imprimé à Paris en 1669, était connu à Québec quelques années plus tard.Du P.Guénier, qui enseignait à Québec vers 1731, il nous reste un cours manuscrit sur la morale.Ces auteurs, sans être des thomistes à tout crin, sont généralement fidèles à l’enseignement traditionnel de l’Ecole.Les quatre gros cahiers de théologie qu’apporta avec lui au Canada, en 1743, le P.Potier, contiennent un commentaire détaillé de la Somme théologique.Les références à toutes les œuvres de saint Thomas y abondent ; les grands commentateurs : Salmanticenses, Bannez, Suarez, Gonet y sont fréquemment cités.Il est vrai que le P.Potier vint ici non comme professeur, mais comme missionnaire ; cependant nous pouvons d’après ses notes de cours nous faire une idée de la formation qu’avaient reçue les Pères qui enseignaient au Collège.Nous devons donc rendre hommage aux Jésuites d’avoir fait connaître saint Thomas aux premiers étudiants de la Nouvelle-France.Cependant, les assauts que l’on faisait subir en Europe au thomisme, déjà bien mitigé, des écoles, devaient tôt ou tard avoir ici leur retentissement.Le cours du P.Labrosse, daté de 1757, trahit nettement une orientation nouvelle.Au culte de Suarez s’ajoutent de manifestes sympathies cartésiennes.L’auteur, dans une figure assez originale intercalée dans le pour l’histoire du thomisme au canada 165 texte, refait à sa façon l’arbre de Porphyre, et c’est surtout Descartes qui y trouve son compte.Mais une seconde période dans l’histoire de notre enseignement va brusquement s’ouvrir.Le collège des Jésuites ayant fermé ses portes à la suite de la conquête anglaise, les prêtres du Séminaire durent, vers 1770, se charger de maintenir les classes qui avaient existé jusque-là.Pour cette petite communauté de prêtres, qui ne comptait encore presque aucun professeur, c’était fonction bien lourde à assumer.Il semble qu’on fut alors porté, et c’était assez naturel, à simplifier le plus possible l’enseignement, en le réduisant au strict minimum indispensable à la formation des clercs.Aussi les cahiers qui nous restent de cette époque n’ont-ils généralement rien de bien original et réflètent-ils de plus en plus l’éclectisme du temps.Le cours de l’abbé Turquet, qui ne fut pas donné à Québec, mais qui fut connu ici par une copie de 1770, accuse un nouveau glissement vers les idées nouvelles.Le résumé rédigé un peu plus tard, apparemment par l’abbé D.Robert, et copié en 1790, semble avoir eu du succès chez les écoliers.On aimait sans doute la pensée qu’il exprime dans son prologue : « Sœpius nimia prolixi-tas aut fastidium parit, aut vires adolescentis superat.» Le cours que donnait en 1794 l’abbé Castanet, n’était guère développé non plus.La métaphysique contient une théodicée et une psychologie ; l’ontologie en est absente.Sur l’une des dernières pages, une note de l’élève nous apprend que, commencé le 17 décembre, le traité était terminé le 16 avril.Le manuscrit contient 106 pages, dont vingt seulement pour la psychologie.Au sujet de l’union de l’àme et du corps, l’auteur se contente d’insérer dans son texte latin une citation en français qui finit par ces mots : Avant Descartes, on pensoit que les loix de l’union de l’ame et du corps se fesoient par une influence physique, de manière que l’ame agissait sur le corps et le corps sur l’ame.Descartes corrigea l’erreur et prit Dieu pour médiateur entre Fame et le corps.En théologie, les cahiers de l’époque trahissent, à un degré moindre toutefois, la même tendance à abréger.Si l’on y retrouve toutes les grandes questions de la théologie traditionnelle, les références à saint Thomas s’y font extrêmement rares et la spéculation y tient peu de place.Quand on rappelle, par exemple, la controverse entre molinistes et thomis- 166 LK CANADA FRANÇAIS tes, c’est pour conclure que la question est insoluble et que, sur tout cela, « melius est tacere ».Par contre, on rédige des cahiers assez considérables sur les cas réservés, qui semblent avoir singulièrement préoccupé les moralistes du temps, et dont le jansénisme envahissant rendait sans doute le traitement particulièrement délicat.En 1800, l’abbé Jérôme Demers commençait à enseigner la philosophie au Séminaire de Québec.Autodidacte et apparemment grand liseur, il se fit une certaine réputation de philosophe parmi ses contemporains.C’est peut-être ce qui le décida à faire imprimer, en 1835, un ouvrage de son crû, qui a pour titre : Institutiones Philosophies ad usum studiosœ juventutis.1835.Il y a donc tout juste cent ans que parut le premier manuel de philosophie canadien.Il y a là, je crois, un anniversaire à signaler ; mais il faut avouer tout de suite qu’il ne peut s’agir d’un centenaire thomiste.C’est avec l’abbé Deniers en effet que notre enseignement philosophique s’est trouvé le plus éloigné de saint Thomas.Non que l’on trouve dans le manuel du professeur québécois les faciles plaisanteries ou les amères critiques dont la scolastique était alors l’objet dans bien des ouvrages européens, et particulièrement dans la philosophie de Lyon, qui connaissait alors ses premiers succès.Dieu merci, nous ne sommes pas allés jusque-là.Mais si l’abbé Demers n’attaque pas la scolastique, il n’a pour le Moyen-Age d’autre hommage que celui d’un respectueux silence.A peine trouve-t-on dans tout son livre une ou deux mentions d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin ; et ce sont des « obiter dicta ».Il s’attarde un peu à Epicure et à Pyrrhon ; après avoir payé ce tribut à l’antiquité, il ne connaît pratiquement comme philosophes que Descartes et ceux qui ont vécu après lui.C’est de Bonald qu’il cite le plus volontiers, avec Frayssinous, Barruel et Bouvier.Quant à la doctrine philosophique, elle marque, par rapport aux cours antérieurs, un singulier appauvrissement.M.Demers ne retient guère de la philosophie que ce qui a une valeur apologétique.Il conviendrait de le ranger parmi ces esprits pratiques que le P.de Tonquédec nous montrait naguère « préoccupés exclusivement et un peu étroitement de fins morales et religieuses », et qui ne veulent connaître de saint Thomas que les
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