Le Canada-français /, 1 novembre 1935, Séance solennelle d'ouverture des cours de l'Université Laval:. f) L'École supérieure d'agriculture de Sainte-Anne de la Pocatière
SÉANCE SOLENNELLE D’OUVERTURE DES COURS 271 L’École Supérieure d’Agriculture de Sainte-Anne de la Pocatière M.l’abbé Honorius Bois, directeur de l’Ecole.L'aimable invitation qui m'a été faite par Mgr le Recteur de venir vous dire ce qu’est l’École Supérieure d Agriculture, sise à Ste-Anne de la Pocatière, et le travail qu elle poursuit, a été reçue avec plaisir et me donne l’occasion d’exposer brièvement et bien imparfaitement en ce milieu universitaire, la place occupée par l’enseignement agricole chez nous et les services déjà rendus à notre population.Comme c’est la première fois qu’il m’est donné d adresser la parole dans une circonstance comme celle-ci, vous me permettrez de dire quelques mots des origines de 1 enseignement agricole dans notre province._ Vous savez tous, Messieurs, que la première Ecole d’Agriculture de notre pays, fut fondée vers 1670 à St-Joachim, par les soins de Mgr de Laval ; ce grand évêque avait compris, dès le début de sa carrière, que l’instruction et l’éducation agricoles étaient nécessaires aux fils des nouveaux colons de la Nouvelle-France.L’établissement de St-Joachim devait être le plus prospère de la Colonie, puisqu’en 1700 Monsieur Bacqueville de la Potherie pouvait écrire dans son Histoire de l’Amérique Septentrionale : Le domaine de St-Joachim est de deux lieues ; il consiste en prairies et bois et une lieue de terres labourables.J’y ai vu un très beau château de pierres de tailles, de cent cinquante pieds de long ; les granges et les étables sont de la même grandeur.Les cultures sont très belles, les pâturages y sont admirables et on y compte 150 bêtes à cornes.Il appert qu’après la mort de Monseigneur de Laval, arrivée en 1708, l’École de St-Joachim perdit de sa popularité, puisqu’à partir de 1715 il n’en est plus question.La seconde école d’Agriculture fut ouverte à Charlesbourg, au printemps de 1832.M.Joseph-François Perrault, aidé de quelques citoyens de Québec, en fut le fondateur.Malheureusement, elle dut fermer ses portes l’année suivante, faute de ressources.En 1847, la Société d’Agriculture du Bas-Canada avait été organisée.Comme première initiative, elle fit adopter une loi par la Législature du Canada, dont l’objet était d’encourager la création de Sociétés d’Agriculture, la tenue d’expositions agricoles, etc.Ce fut l’occasion d’un réveil en faveur de l’agriculture.Sous cette impulsion, la Société nouvelle du Bas-Canada décida d’établir une école d’agriculture ; à cette fin, elle loua une grande ferme de 500 arpents de superficie, sise à St-Philippe de la Prairie, sur la rivière La Tortue.Le 1er septembre 1851, l’établissement, qui portait le nom La ferme modèle et le collège agronomique de La Tortue, ouvrit ses portes et la direction en fut confiée à Sieur Ossaye, agronome français, récemment arrivé. 272 LE CANADA FRANÇAIS L entreprise comme la précédente ne fonctionna qu’une seule année.Il est évident que la province de Québec n’offrait pas un sol assez bien préparé pour qu’on pût alors y faire fructifier la semence d’une bonne instruction agricole.Cependant tous les patriotes éclairés comprenaient qu’il fallait faire quelque chose pour retenir au sol notre jeunesse, qui se dégoûtait de plus en plus des travaux de la terre, fascinée qu’elle était par la grande industrie américaine.La mission de doter le Canada français d’un système d’enseignement agricole stable et permanent était réservée à un humble prêtre issu d’une famille campagnarde des environs de Québec ; j’ai nommé l’abbé François Pilote, que le petit Séminaire de Québec peut compter à bon droit au nombre de ses plus illustres élèves.Cet homme au grand cœur, doue d une intelligence remarquable et d’une clairvoyance peu ordinaire, secondée par une énergie indomptable, sut vaincre tous les obstacles pour asseoir son œuvre sur des bases solides, que ni les tempêtes, ni l’indifférence de ses concitoyens ne purent anéantir.Au mois de février 1859, Monsieur l’abbé Pilote se rend en Europe dans le but de se renseigner sur les meilleures méthodes d’enseignement adoptées dans les plus importantes institutions du genre, en France et en Angleterre ; à son retour, le 12 septembre de la même année, il s’occupe de tirer de ses notes de voyage le prospectus et le plan d’organisation définitive de son institution.Le 10 octobre, Mgr Baillargeon voulut bénir lui-même le modeste édifice, construit deux ans auparavant, et qui devait abriter l’œuvre pendant plus de 50 ans.L’Ecole ouvrit ses portes en novembre 1859.L’apathie et l’indifférence des cultivateurs étaient telles qu’un élève seulement se présenta le premier jour ; mais 5 ans plus tard, 18 élèves suivaient régulièrement les cours.Il serait trop long de vous exposer tous les ennuis et tous les tracas auxquels furent soumis les promoteurs et les directeurs de cette entreprise nouvelle.L’Ecole eut à soutenir en 1868, en 1878 et une dizaine d’années plus tard des attaques très agressives ; l’abbé Pilote répondit aux premières, l’abbé Narcisse Proulx aux deuxièmes et l’abbé F.-.X Tremblay aux troisièmes.Ces documents, qui furent publiés dans le temps, démontrent que le travail d’instruction agricole était pour le moins ingrat, à tous les points de vue.Il est bon de signaler un fait, qui peint bien l’idée qu’on se faisait alors d’un programme d’études agricoles.Le directeur de l’École, vers 1875, s’excusait devant le Conseil d Agriculture d’avoir donné, à la demande expresse des élèves, des cours de grammaire et d’arithmétique.Car on prétendait au Conseil d’Agriculture,— et cette opinion semblait partagée assez généralement,— que les élèves d’une école d’agriculture ne devaient recevoir qu’un enseignement pratique, sans leçons théoriques d’aucune sorte. SÉANCE SOLENNELLE d’OUVERTLRE DES COURS 273 Soutenue par des dévouements héroïques, qui se succédèrent avec assez de régularité pour maintenir sa vie, l’institution vécut de peines et de misères jusqu’en 1909.En décembre de cette année-là, les directeurs du Collège de Ste-Anne voulurent célébrer dignement le cinquantième anniversaire de l’œuvre que leurs devanciers avaient fondée au prix de tant de sacrifices ; plusieurs personnalités du clergé et de la vie politique répondirent à leur invitation ; Monsiegneur Paul-Eugène Roy, l’abbé Mitré d’Oka et bon nombre de prêtres du diocèse tinrent à manifester leur sympathie pour ce travail d’éducation agricole.Sir Lomer Gouin, alors Premier Ministre de la province, l’Honorable J.-Édouard Caron, qui venait d’assumer les fonctions de Ministre de l’Agriculture, et plusieurs députés du district avaient voulu montrer par leur présence tout l’intérêt qu’ils portaient à l’initiative prise par le collège, 50 ans plus tôt.L’Honorable Premier Ministre comprit qu’une œuvre qui avait coûté tant de dévouements obscurs, ne devait pas périr mais prendre plus d'expansion, et sortir enfin de l’ombre où l’avaient laissée systématiquement les pouvons publics.Une aide substantielle fit surgir une nouvelle construction, qui pouvait loger très convenablement 60 élèves.Le 30 janvier 1912, l’Université Laval, voulant imprimer un vigoureux élan à l’École, décrétait son affiliation, avec privilège de décerner des diplômes de Bacheliers ès sciences agricoles.A l’ouverture des classes, en février de la même année, le nouvel immeuble vit accourir dans ses murs une jeunesse tellement nombreuse et enthousiaste qu’il fallut deux ans plus tard ajouter deux ailes au premier bâtiment, ce qui doublait sa capacité.De 1915 à 1930, l’institution accumula du matériel de laboratoires, des spécimens de toute sorte, et finalement le nombre d’étudiants augmentant sans cesse, on dut décider un agrandissement très considérable : il est possible actuellement d’accommoder deux cents élèves, dont plus de 100 au cours scientifique.Les dernières constructions ont été inaugurées en mai 1932.Le programme d’études comprend deux cours bien distincts, l’un de 4 ans, qui conduit au diplôme de bachelier, et l’autre de deux ans, dont le but est de former des cultivateurs pratiques, parfaitement au courant des procédés modernes de culture.Une ferme modèle, organisée en même temps que l’École et par son fondateur même, est à la disposition des étudiants des deux catégories.Nous croyons, comme l’abbé Pilote, que la ferme constitue un vaste laboratoire où les futurs agronomes, comme les fils de cultivateurs, vont faire l’application des enseignements reçus en classe.Nous constatons que les agronomes, qui rendent le plus de services aux agriculteurs, sont justement ceux qui ont profité davantage des enseignements donnés dans le domaine de la pratique.De vastes laboratoires, bien aménagés, sont maintenant à la disposition des étudiants et aident puissamment à rendre l’enseignement plus vivant et plus efficace ; des travaux de recherches y sont poursuivis par plusieurs professeurs. 274 LE CANADA FRANÇAIS Vingt professeurs réguliers, dont la plupart ont complété leur formation technique aux Etats-Unis ou en Europe, donnent l’enseignement sur les matières principales.Nous avons en plus huit professeurs spéciaux, qui nous viennent de l’extérieur et font bénéficier nos élèves de leur science et de leur expérience.Depuis l’affiliation de notre École, l’Université a accordé 281 diplômes de bacheliers ès sciences agricoles, et 195 jeunes cultivateurs ont mérité le diplôme de capacité agricole, conféré par l’Institution.Il me fait aussi plaisir de dire que 17 de nos anciens élèves ont obtenu leur parchemin de licencié en agriculture de différentes Université : 5 de Laval, 3 de Cornell, N.Y., 6 du Collège MacDonald, un de Toronto, un d’Amherst, Mass., et un de Seatle, Washington ; deux anciens ont aussi décroché, à Cornell, leur doctorat en agronomie.Comme vous le constatez, notre Institution a subi de multiples transformations matérielles depuis 20 ans, et je puis dire sans vantardise, que les transformations d’ordre intellectuel ont été tout aussi importantes.Nos méthodes d’enseignement s’améliorent d’année en année ; le nombre des professeurs a augmenté considérablement ; plusieurs ont maintenant 20 ans de service, ce qui leur donne une expérience précieuse.La limitation de nos ressources nous empêche cependant de donner tout l’essor que nous voudrions à nos études.L’École d’Agriculture est maintenant École Supérieure d’Agriculture.Le mot « Supérieure » intercalé dans le nom officiel a fait gloser et a même suscité des allusions absolument dénuées d’amabilités.Dans le voisinage des Écoles anglo-canadiennes et des Universités américaines, où des moyens cent fois supérieurs ont créé des merveilles de confort, d’outillage, et des facilités incomparables pour les étudiants, nous avons lieu d’être modestes.Mais est-ce que nos Universités françaises d’Amérique sont inférieures aux autres ?Et si cela était, qui dira qu’elles sont inférieures proportionnellement à la différence des ressources ?Il en est de même pour notre Institution.Nous ne visons pas à imiter nos voisins d’outre quarante-cinquième : cela ne nous sera jamais donné, pour des raisons que je n’ai pas à discuter ce soir.Mais nous devons chercher notre voie, malgré tous les inconvénients dont nous souffrons et qui n’accablent pas nos voisins.En cette occurence, vous savez que les professeurs canadiens font des prodiges, et je crois, en toute sincérité, que c’est le cas chez nous.Us ont su développer chez les élèves l’esprit de travail, et ils pourraient facilement les guider, dans plusieurs sphères, vers des études supérieures, s’ils en avaient le temps et possédaient de meilleurs moyens d’action.Nous sommes disposés à collaborer dans la plus grande mesure possible avec l’Université et le Ministère de l’Agriculture, pour la SÉANCE SOLENNELLE D’OUVERTURE DES COURS 275 solution des problèmes, de plus en plus difficiles, qui se posent continuellement dans le domaine de l’industrie agricole.Les développements que notre Institution a réalisés depuis sa réorganisation et les initiatives heureuses qui sont à son crédit, nous font espérer, dans un avenir plus ou moins rapproché, une sphère d’action beaucoup plus étendue ; nous visons toujours à un idéal de plus en plus élevé.Cependant nous avons autant le souci de ne pas copier servilement des méthodes inapplicables en notre milieu bien français du Bas de Québec que la fierté de ne pas rester en arrière.Notre progrès, pour être logique, doit avant tout sauvegarder le caractère ethnique de nos populations rurales.Une Ecole Supérieure se doit de ne pas copier ses voisines, quelque opulentes qu’elles soient.Il serait malheureux que nous fussions condamnés d’accepter toute théorie nouvelle et toute méthode nouvelle, sans les soumettre à un examen approfondi.Nous avons avant tout le souci de la vérité, car même en agriculture, il y a une vérité à rechercher.Si nous pouvons montrer des progrès matériels tangibles, nous n’avons jamais perdu de vue que le premier de nos devoirs était de former des catholiques convaincus, des hommes de devoir et des citoyens modèles ; l’élève sorti de chez nous ne doit pas être seulement un technicien averti, il doit être un apôtre et un défenseur de l’ordre social, au sein des populations rurales.C’est pourquoi nous ne négligeons rien pour donner à nos jeunes gens une solide formation intellectuelle et morale.Je termine, Monseigneur, en vous disant que les principales activités de l’an dernier ont porté sur la refonte de nos programmes, Nous étions, en cela, aidés et guidés par le vénéré doyen de la Faculté des Arts et par Monsieur le Secrétaire de l’Université.Plus que jamais nous avons tenu compte de l’opinion de nos professeurs, et nous avons fait en sorte que chacun puisse avoir plus de loisirs, pour ses études personnelles, en vue d’une meilleure formation des élèves.Nous favorisons aussi particulièrement l’étude des questions sociales, qui prennent de plus en plus d’importance, chez les futurs agronomes et les cultivateurs de toute catégorie.Monsieur l’abbé Maurice Proulx, tout en préparant sa thèse de doctorat en agronomie, poursuit, sur la ferme de l’Ecole et dans le district, des expériences extrêmement intéressantes, sur l’amélioration des pâturages ; un comité de professeurs surveille de très près de nombreux essais de culture sur les sols tourbeux de la plaine de la Rivière-Ouelle ; un laboratoire de biologie, organisé en novembre dernier, poursuit des recherches sur certaines maladies du bétail, particulièrement sur celles qui ravagaient les oiseaux de nos basses-cours ; plus de 50.000 échantillons de sang ont été soumis à l’analyse, et on a ainsi rendu de précieux services à nos aviculteurs.Vous n’êtes pas sans savoir que la Société de Colonisation du diocèse de Québec a son principal siège d’affaires à l’École même.Monsieur l’abbé F.-X.Jean, l’un de nos professeurs les plus qualifiés, 276 LE CANADA FRANÇAIS consacre à cette œuvre de première importance le meilleur de son temps.Nous nous réjouissons des résultats vraiment encourageants que son zèle et son dévouement ont fait surgir.On a reproché à nos Ecoles d’Agriculture de former trop de théoriciens et pas assez de praticiens.A cela je répondrai que ceux de nos bacheliers qui ont hérité d’un domaine ou possèdent les ressources nécessaires pour en acquérir un, n’hésitent pas à conduire eux-mêmes leur propre exploitation agricole ; je dirai plus, l’expérience des dernières années démontre que les techniciens qui ont dépassé la quarantaine et qui ont pu faire des économies, achètent des fermes, et plusieurs autres caressent ce rêve.Savez-vous que depuis deux ans douze des anciens élèves de notre École, et parmi eux des jeunes gens ayant fait leur cours classique complet et obtenu leur diplôme de B.A.et de bachelier en sciences agricoles, ont renouvelé le beau geste de Jean Rivard ?Ils sont présentement au Canton Roquemaure, dans l’Abitibi, en pleine forêt à se tailler un domaine, qui leur assurera avant peu d’années une honnête subsistance.R faut déduire de ces faits que la formation que nous donnons à nos étudiants, au lieu de les détourner de la terre, leur fait aimer davantage notre sol québécois qui, par leurs soins, leurs connaissances et leur dévouement, deviendra de plus en plus fertile et assurera à notre population une honnête aisance, gage de bonheur et de prospérité.Rapport du Recteur Mgr Camille Roy, P.A.Vous avez constaté une fois encore que l’Université Laval a continué, l’an dernier, selon le rythme habituel de sa vie, l’œuvre si importante qui lui est confiée.Sans heurts, sans à coups ni de ta bonne ni de la mauvaise fortune, elle se développe avec régularité, avec mesure, dans le sens d’un réel progrès.On vous a dit quelle fut dans nos différentes Facultés la vie essentielle de chacune.Je ne veux ajouter à ces rapports que des considérations générales ou certains faits qui relèvent de la chronique générale de la vie universitaire.* * * Je tiens d’abord à rappeler ce soir la mémoire d’un ami de l’Université qui du dehors s’est vivement intéressé à notre œuvre : M.Georges Bellerive, avocat et chevalier de la Légion d’Honneur.La mort est venue le prendre à la fin de cette dernière année académique.M.Bellerive a longtemps appartenu au bureau des Gouverneurs du Syndicat financier de l’Université Laval.R assistait avec la plus régulière assiduité aux séances du bureau ; il y apportait une attention sympathique qui ne s’est jamais lassée, et il avait à cœur de voir prospérer, dans toute la mesure possible,
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