Le Canada-français /, 1 mars 1936, Deux "hivernements" dans les bois du lac Témiscouata au XVIIe siècle
Histoire DEUX “HIVERNEMENTS” DANS LES BOIS DU LAC TÉMISCOUATA Al XVII» SIÈCLE I Le célèbre père Le Jeune, jésuite, était au Canada depuis un an seulement, lorsqu’il résolut de suivre un parti de Mon-tagnais qui allaient passer l’hiver à chasser dans les bois du grand lac Témiscouata ; il voulait commencer à apprendre leur langue.Un sauvage du groupe savait le français, mais c’était un renégat qui avait passé quelque temps en France, où il avait été bien instruit et s’était ensuite laissé pervertir par les Anglais.Il avait néanmoins promis au Père de l’aider, ce qu’il ne fit pas.Tous les autres étaient païens.La décision du Père équivalait donc à une privation de messe et de communion pendant cinq mois, avec bien d’autres misères, auxquelles il était loin de s’attendre, mais qu’il endura avec une constance de saint, pour le salut de cette nation '.Il partit de Québec le 18 octobre 1633 avec 20 sauvages (Rel.de 1634, p.58).A cause du mauvais temps, ils n’arrivèrent que le 30 à une petite île que le savant F.Marie-Victorin juge avec d’excellentes raisons être la petite île de Cacouna (voir Mémoires de la Société royale, 1918, p.61).Us la quittèrent le 12 novembre, y laissant leur chaloupe et quelques canots, pour s’enfoncer dans les bois du côté du sud.Us n’y retournèrent que le 2 avril, après avoir fait, dit le 1.Ce Père était le même qui, en passant à Gaspé, y avait célébré la messe le 6 juin 1632, jour de la sainte Trinité, sous une cabane de pêcheurs de Honfleur.Il leur disait ensuite avec amabilité qu’en construisant leur cabane, ils n’avaient pas pensé à bâtir une chapelle (voir Relations des Jésuites de 1632, édition de Québec, 1858, p.3).C’est la première messe dont nous ayons connaissance à Gaspé ; car il n’est fait aucune mention de messe célébrée lors du voyage de Jacques Cartier en 1534, ni de celui du P.Viel en 1623.Un autre détail du voyage du P.Le Jeune m'intéresse personnellement.En passant au Havre, il reçut les lettres de Richelieu confiant aux Jésuites la mission du Canada.C’est le neveu de Richelieu, M.du Pont, alors gouverneur de cette ville qui lui remit ces lettres (ibid., p.1).Or ce M.du Pont et sa sœur, la duchesse d’Aiguillon, naquirent tous les deux et furent baptisés dans ma propre paroisse de Glénay, en Poitou. 604 LE CANADA FRANÇAIS P.Le Jeune, 23 stations, c’est-à-dire 23 campements.On peut bien penser que ce furent pour lui surtout des stations de chemin de croix.Mais pour les sauvages aussi ce fut un hiver exceptionnellement malheureux.La chasse était mauvaise ; c’est pourquoi ils changèrent si souvent de place.1.Ils firent leur première station auprès d’un torrent (Rel.de 1624, p.68), qui ne peut être que la rivière Verte (F.Marie-Victorin, 1.c.).C’était à peu près entre Saint-Arsène et Saint-Épiphane.Arrivés là, les femmes s’en allèrent selon la coutume, avec des haches, couper du bois pour la charpente de la cabane, pendant que les hommes écartaient la neige avec leurs raquettes ou avec des pelles de bois.On plantait vingt ou trente perches, selon la grandeur de l’« hôtellerie ».On les réunissait par le haut, laissant un passage pour la fumée.Une peau attachée à deux perches servait de porte.On couvrait le tout d’écorces de bouleau cousues ensemble.On mettait des branches tout autour, ainsi que sur le sol à l’intérieur.Quand on décampait, on roulait les écorces qu’on emportait, et on laissait le reste.Le travail recommençait à chaque campement.Il fallait passer dans ces cabanes des jours et des semaines.Le P.Le Jeune appelle ce gîte un cachot, qui n’a ni clef ni serrure ; on pourrait ajouter : ni geôlier, à part le froid du dehors, qui suffit à tout.Ce cachot, outre la posture fâcheuse qu’il fallait y prendre, offrait quatre autres grandes incommodités que le Père décrit longuement : le froid, qui avait la liberté de pénétrer par cent endroits avec le vent ; le feu, qui grillait le côté que le froid ne gelait pas, dans une cabane trop remplie pour permettre aux gens de s’écarter d’aucune manière ; la fumée, qui étouffait et faisait pleurer, sans autre tristesse du cœur ; enfin les chiens, et ils étaient nombreux, qui se blottissaient aussi où ils pouvaient, sur les pieds ou les épaules, passant sur la poitrine ou la figure, mettant souvent le nez dans les plats avant que les personnes pussent y mettre la main.2.Us eurent beaucoup de misère à se procurer de quoi manger.Car la neige n’était pas assez épaisse pour favoriser la chasse à l’orignal.Ils durent se contenter de quelques castors et de petits porcs-épics.N’en trouvant plus, le 20 novembre, ils délogèrent pour se rendre un peu plus haut, vers la rivière Plainasse.Chacun portait ses paquets.Mais on devait aussi porter sur un brancard une pauvre fem- DEUX « HIVERNEMENTS » 605 me malade, que le Père s’efforça en vain de préparer à la mort, et qui mourut, en effet, après le troisième départ (Rel.p.69).En arrivant au campement, on la couchait sur la neige en attendant que la cabane fût prête; elle restait là plus de trois heures sans feu mais aussi sans plainte et sans aucun signe d’impatience ; le Père s’inquiétait d’elle plus qu’elle-même ; les sauvages lui disaient quand la cabane serait terminée.Ils sont faits à ces souffrances, et s’attendent bien que s’ils tombent malades ils seront traités de la même manière.3.Le 28, ils se rendirent à un autre poste, vers la rivière Mariadèche.Il neigeait fort, ce qui ordinairement retient les sauvages dans leurs cabanes; mais cette fois la nécessité les pressait d’avancer.Ce sont les détails du campement suivant qui permettent de fixer à peu près exactement la direction que prit leur caravane depuis l’île de Cacouna.4.En effet, le 3 décembre, jour de la Saint-François-Xavier, ils délogèrent de nouveau, « sans trompette, dit le P.Le Jeune, mais pas sans tambour » ; car il y avait avec eux un sorcier qui en avait un et en usait sans mesure (au propre et au figuré), et qui de plus causait beaucoup d’autres misères au pauvre Père, en empêchant les sauvages de l’écouter ; c’était surtout lui qui avait mis des obstacles à la conversion de la défunte, laquelle justement était sa femme ; enfin il avait empêché ceux qui prévoyaient la disette de faire des provisions, et quand on fut secouru, il poussa un blasphème.Ils allèrent camper près d’un fleuve large et rapide, le seul dont les sauvages donnèrent le nom au P.Le Jeune, la « Ca-pititetchouet », qui se déverse dans le Saint-Laurent presque vis-à-vis de Tadoussac (Rel.p.72) ; détail précieux qui désigne à peu près sûrement la rivière Trois-Pistoles (voir F.Marie-Victorin, 1.c.).Le campement dut se faire dans les environs de Saint-Cyprien, mais les sauvages, n’ayant pas de quoi festoyer, firent des banquets de fumée, s’invitant les uns les autres à danser autour d’un plat rempli de tabac (Rel.72), qu’ils appellent pétun.La passion qu’ils ont pour cette plante n’est pas croyable.Le sauvage renégat, sur qui le P.Le Jeune comptait pour apprendre un peu leur langue, lui refusait obstinément ce service, excepté quand le Père avait un peu de tabac pour payer la leçon.5.Le 6 décembre, ils délogèrent pour la cinquième fois.Au départ, le Père eut la malchance de s’égarer en suivant seul des traces de chasseurs, qui le menèrent dans une direction 606 LE CANADA FRANÇAIS différente.Après bien des détours infructueux, il s’arrêta pour prier : Il me vint une pensée, dit-il, que je n’étais pas perdu, puisque Dieu, dont la présence remplit les grands bois comme le reste du monde, savait bien où j’étais.Plein de cette pensée, il reprit, sans s’en douter, la direction du dernier campement, sur la Capititetchouet, et bientôt il découvrit des traces d’hommes, de femme et d’enfants ; il pensa au prophète Daniel : Video vestigia virorum et mulie-rum et infantium (14, 19).C’étaient celles de sa troupe.Il arriva au nouveau campement, vers le haut de la rivière Petit-Saint-Jean ou de la Sauvagesse, tout brisé et moulu ; il n’y trouva pour souper qu’un peu d’eau glacée, qu’il fit chauffer dans une chaudière fort sale, les chasseurs n’ayant rien trouvé ce jour-là.Cette disette dura longtemps.6.Le 20 décembre, il fallut décamper de nouveau et sans déjeuner et sous la pluie pour se rendre vers la rivière des Aigles.Là, une sorte de découragement s’empara de ces malheureux.On demanda au Père s’il ne trouverait pas quelque remède.Il voulut leur dire que le vrai Dieu que nous adorons est très bon et très puissant et qu’il fallait avoir recours à sa miséricorde, mais le renégat, qui seul savait le français, ne voulut pas traduire ses paroles.« Le misérable, dit-il, est possédé d’un diable muet ; il ne veut pas parler (p.74).» Il obtint cependant quelque chose de la bonté divine au campement suivant.7.En effet, le 24 décembre, veille de Noël, ils arrivèrent le soir à une nouvelle station, qui devait être à l’embouchure de la rivière des Aigles.Notre-Seigneur, dit le père Le Jeune, leur fournit un petit porc-épic et un lièvre ; c’était peu pour 18 ou 20 personnes, mais la sainte Vierge et son glorieux époux saint Joseph ne furent pas si bien traités ce même jour à Bethléem.Le lendemain, jour de réjouissance pour les chrétiens, fut pour nous un jour de jeûne ; je n’eus rien à manger.La faim, qui fait sortir les loups des bois, m’y fit rentrer plus avant pour chercher les petits bouts de branches ou d’écorce, que je mangeais avec délices.Les femmes ayant, par mégarde ou autrement, jeté aux chiens des rognures de peaux dont on fait les cordes des raquettes, je les ramassai et en fis un bon dîner (ibid.). DEUX « HIVERNEMENTS » 607 Ce fut son dîner de Noël.Toutefois le saint Enfant lui préparait un meilleur souper spirituel et même corporel.Le renégat lui demanda quel jour il était ; il lui répondit que c’était la fête de Noël, jour où naquit le Fils de Dieu.Il parut un peu touché.Le Père en profita pour lui dire ainsi qu’au sorcier, qui était toujours avec lui, que Dieu usait ordinairement de largesse en ces beaux jours, et qu’il les assisterait infailliblement, s’ils avaient recours à lui.A cela il ne répondit rien, ce qui permit au Père de lui proposer de tourner en sa langue deux courtes prières qu’il récita avec eux ; tous étaient à genoux devant un petit crucifix, une relique et quelques images, qu’il avait exposés dans cet oratoire improvisé (voir le texte français et montagnais dans les Rel., pp.75-76).Ce fut certainement le premier acte public de dévotion accompli dans ces régions soumises à satan, et le seul que put faire le P.Le Jeune durant ce triste hiver.D’après les détails qui suivent, cette Noël de 1633 fut célébrée juste à l’endroit où se trouve aujourd’hui l’église Saint-Michel.Dieu fut touché et on fit une chasse abondante.Mais quand le Père essaya d’exciter la reconnaissance des sauvages envers la bonté divine, le démon par ses suppôts s’y opposa victorieusement, et fit même ajouter à l’ingratitude l’insulte et le blasphème, ce qui brisa le cœur du pauvre missionnaire.Cette épreuve surpassa toutes ses autres misères.De plus les sauvages firent bombance sans retenue et sans prévoyance.8-11.Le 30 décembre, ils délogèrent de nouveau ; ils passèrent sur deux beaux lacs tout glacés, et firent une courte halte à l’extrémité du second.Le F.Marie-Victorin pense que c’étaient les deux premiers de la chaîne des Squattecks (p.64).Ils se déplacèrent de nouveau le 4 janvier 1634.Le 16, ils battirent la campagne et campèrent non loin d’une haute montagne sur laquelle ils montèrent le lendemain, pour n’en redescendre que le 29.Cette montagne était si haute, que, sans arriver jusqu’au sommet, qui paraissait armé d’énormes rochers, on aurait pu voir, disaient les sauvages, en même temps Tadoussac et Québec, si le ciel avait été serein.On apercevait au-dessous des précipices qui faisaient trembler.Les autres montagnes qu’on voyait dans la plaine au loin ressemblaient à des tours ou plutôt à de petits châteaux, quoiqu’elles fussent en réalité fort grandes et fort hautes (Relation, p.81). 608 LE CANADA FRANÇAIS Voici l’interprétation de ce passage des Relations que donne le F.Marie-Victorin : Il n’y a pas de très hautes montagnes dans la partie de la chaîne apalachienne qui traverse le Témiscouata.S’agit-il de la montagne Wissick, appelée encore Lennox ou Grosse-Montagne, bourrelet calcaire, qui s’élève au coude du lac Témiscouata ?Mais outre que cette colline, malgré son nom, n’a guère qu’une altitude de 500 pieds, comment admettre que le P.Le Jeune, si méticuleux d’habitude, n’ait pas mentionné sa situation sur la rive du lac ?Nos recherches personnelles nous portent plutôt à croire qu’il s’agit d’une colline, située quelque part aux environs du curieux carrefour d’eaux courantes, que l’on observe dans le canton Robitaille.Pour préciser, il est fort probable que la montagne en question est le « Pain de Sucre » situé sur la gauche du lac de ce nom, qui est lui-même l’un des lacs de la chaîne des Squattecks, dont les eaux viennent du sud et se déchargent par la Touladi dans le lac Témiscouata.Le « Pain de Sucre », qui n’est pas autrement baptisé, peut avoir environ 1.000 pieds d’altitude, mais en raison de sa situation isolée et de ses flancs abrupts, il paraît beaucoup plus élevé.Quant à la prétention d’apercevoir de là et simultanément Québec et Tadoussac, il faut y voir simplement un de ces mensonges énormes dont les sauvages étaient coutumiers (p.64).12.En descendant du
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