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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Notre-Dame-des-Neiges - Féerie héroïque
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1937-05, Collections de BAnQ.

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NOTRE-DAME-DES-NEIGES FÉERIE HÉROÏQUE EN DOUZE TABLEAUX1 Elle n’a craint pour sa maison ni les froids ni les neiges.(.Prov.XXXI, 21.) La scène se passe tour à tour en France, au Pôle nord, et sur différents points du territoire canadien.Premier tableau L’ANNONCIATEUR PERSONNAGES : IMANEK, Esquimau du Pôle.PABIAN, “ “ “ Le docteur EDWARDS, savant de la Grande-Bretagne.L’ANNONCIATEUR DE DIEU.TORNARSUK, principal Génie du Nord 2.INUÉS, ou Génies du Nord.1.Cette féerie, qui est un essai de théâtre lyrique essentiellement canadien, tient compte de l’histoire et de la géographie, mais avec toute la liberté que semble autoriser le genre.Ainsi on trouvera un Anglais au pôle nord à une date antérieure aux débuts de l’histoire canadienne ; on verra au même endroit des totems, vénérés par des Esquimaux ; plus tard, le personnage principal, Olinde, au lieu de se cantonner dans la vallée du Saint-Laurent pour y poser les assises du Temple de Notre-Dame, voudra atteindre l’extrémité même du pays des neiges ; son ambition suprême sera de placer le sommet de ce Temple au « Pôle souverain »; c’est pourquoi on verra sa laborieuse odyssée décrire une immense parabole sur notre territoire, à partir du « Cap Vermeil » (Québec) jusqu’aux bouches du Mackensie .Par le jeu des symboles, ou mieux encore par le jeu de la parabole, nous avons voulu illustrer ce qui nous parait être le fonds même de l’âme cana-dinne : le besoin de l’héroïsme au service des grandes idées.N’est-ce pas là la fleur de l’esprit français et de l’esprit chrétien ?Nous publions le premier et le troisième tableau.(Note de l’auteur.) 2.Tôrnârsuk est le nom que les Esquimaux groënlandais donnèrent d’abord au oon esprit, puis au Génie du mal.Les Esquimaux du Nord- 854 LE CANADA FRANÇAIS Le théâtre représente la calotte polaire du globe.Sur le sommet de la convexité, un très haut et fort Totem, figurant le suprême Génie du Nord.En travers de ce Totem, et en un point assez élevé, une planchette portant en très grosses lettres l’inscription anglaise : NORTH POLE, dessinée avec précision.A gauche, vers le second plan, une petite iglou esquimaude.Deux ou trois chiens étendus auprès et dormant.Un traîneau esquimau.Des harpons, de grands arcs de chasse (plus que de hauteur d’homme) étalés.Vers la droite, un ancien instrument de géographie, sur trépied.C’est la morne et douloureuse « nuit polaire ».On verra constamment, durant le tableau, un large soleil rougeâtre, émergeant à demi, immobilisé, au-dessus de l’horizon ; il ne prendra un peu d’éclat qu’après la venue de VAnnonciateur.Éclairage de la scène en conséquence.Une ouverture symphonique plutôt courte introduit le drame.Elle exprime surtout la désolation de la neige asservie, avec pourtant déjà l’idée de la neige libérée.Cette introduction ne doit pas être conclue, mais faire corps avec le premier tableau, sans aucune interruption.SCÈNE PREMIÈRE IMANEK, PABIAN Au lever du rideau, les deux Esquimaux sont occupés à dépecer un énorme phoque suspendu tête en bas à un appareil de peréhes.Us jettent à mesure les morceaux en tas sur la neige.L’un des deux fredonne, sur la musique de l’orchestre, une mélancolique complainte esquimaude.L’autre happe vivement, de temps en temps, une bouchée de chair crue * 1.Par moments, de grandes rafales de neige courent en désordre sur la scène, masquant les acteurs ou la décoration ; en même temps siffle la bise boréale.Quelques hurlements de loups ou d’autres bêtes fauves.IMANEK, après un temps convenable : Qu’est-ce que fait le docteur F Ouest canadien désignaient leur dieu principal sous un nom analogue : Tornrark.— Peut-être faut-il rapprocher ces noms du Thôr germanique.Le mot inuê désigne, chez les Esquimaux, toute espèce de Génies.1.Eskimalt, en langue algique, signifie (t mangeur de chair crue ».C’est le nom que les Algonquins avaient donné aux Esquimaux, par allusion à la coutume qu’illustre ici notre personnage.Les Esquimaux s’appelaient eux-mêmes Inno'it, c’est-à-dire Hommes (par excellence). NOTEE-DAME-DES-NEIGES 855 PABIAN, interrompant son chant et faisant un signe de tête vers l’écriteau : Il a fini pour l’écriteau.Il commence pour les Inués.(Ils reprennent leur travail comme ci-haut.Long silence toujours en musique.) PABIAN, avec mystère : Imanek, à qui est le Pôle ?Imanek lève simplement les yeux sur lui un instant et ne répond pas.) PABIAN, après un intervalle : A qui est le Pôle ?IMANEK, avec colère et parlant vite : A mon père, autrefois ! PABIAN, avec un petit sourire : Aujourd’hui P IMANEK, violemment, en montrant l’écriteau et l’iglou : Au docteur ! PABIAN, après un silence : Non, pas à toi, pas à nous.Pas au docteur.(Mettant la main comme pour n’être pas entendu du Totem.) Pas à Tôrnârsuk ! (Imanek le dévisage avec une colère nouvelle.) A quatre petits enfants ! 856 LE CANADA FRANÇAIS IMANEK, de plus en plus irrité : Ici, le glacier ?PABIAN : Ici ! Quatre petits ! (Il reprend son travail de dépeçage.Continuant, parfaitement calme, sans regarder Imanek mais en le surveillant.) Quatre petits, Sans habits.Ils jouent avec la neige, Prennent dans le ciel Des étoiles.Mêlent les étoiles Avec les diamants, Douze diamants.Il y a un grand voile bleu, Bleu blanc, Et toute la neige est couverte.Les petits enfants dansent, dansent.(Mettant de nouveau la main en aparté.) Et renversent le Totem ! (Il frémit.) Hhhhou ! Ce n’est pas ma faute ! (Il se met subitement à danser, sur la musique, et chante :) Quatre petits, petits qui dansent ! Pabian Esquimau, Esquimau Imanek ! Danse avec les étoiles, Dans la neige, dans le voile ! Et tous les diamants Dans le grand voile blanc ! (Il se plante brusquement et pointe l’index droit au zénith.Parlant :) NOTRE-DAME-DES-NEIGES 857 Et y a un Cygne blanc, Avec trois étoiles.Il les a sur la gorge, Toutes plus claires que dans l’Ourse.C’est un oiseau d’amour, que je dis, Comme entre toi et ta femme.Prends garde, Esquimau Imanek ! (Imanek lui lance son couteau, pointe en ayant.Pabian qui avait prévu le coup, l’esquive en riant, puis, sérieusement :) Fou, si tu m’ôtes, Qu’est-ce qui va changer P (Il lui tend la main.) Donne la main à ton ami ! (Hurlements de loups au loin.) Entends-tu les bêtes qui hurlent ?(Imanek s’approche et veut le souffleter.Pabian lui saisit le bras et le force à lui donner la main.) Donne la main à ton ami ! (Il se serre contre lui en regardant avec crainte le Totem.) Sens-tu que je tremble ?J’ai peur ! IMANEK, le repoussant : Va-t’en.Je suis fidèle à mon père ! Il adore encore, dans son tombeau, Tôrnârsuk !.(Il s’incline très respectueusement devant le Totem, va reprendre son couteau et se remet au travail de boucherie.Pabian reste abîmé dans ses réflexions et ne bouge plus de l’endroit où il se trouvait.Long silence en musique.Nouveaux hurlements, plus tenaces, des loups.) 858 LE CANADA FRANÇAIS IMANEK, aussitôt : Pourquoi est-ce que les loups hurlent ?Ils ont faim à trois heures ?C’est trop tôt.Ils n’ont pas faim ! (Nouveau silence.Tout à coup, violent craquement du glacier polaire, au loin.) IMANEK, sursautant : Le glacier ! Le glacier a craqué ! Il craque jusqu’à l’Équateur ! Pabian !.(Pabian a fait un léger mouvement au craquement du glacier, mais n’a pas bougé davantage.Il semble ne pas entendre maintenant son compagnon.) Pabian, appelle le docteur ! (Pabian reste immobile.) Ah ! ha ! le glacier, les étoiles, le grand voile ! (Levant son couteau pour bondir sur Pabian.) Bête de ripaille, je te tue ! (Au moment où il va s’élancer, on entend la voix de Tôrnârsuk derrrière le Totem.) SCÈNE II LES MÊMES, TORNARSUK LA VOIX DE TORNARSUK, derrière le Totem (cette scène et la suivante sont entièrement chantées) : Le Pôle blanc, Maître Pabian, A qui ? NOTRE- DAME- DES-N EIGES 859 A quatre enfants, Maître Pabian ?A qui ?A ton docteur ?(Plus fort et très irrité.) A TON DOCTEUR ?Ah ! ah !.(Il se taît, et aussitôt l’écriteau fixé au totem s’en détache comme de lui-même, et tombe lentement, face en avant dans la neige.Aux premiers mots du Génie, les deux Esquimaux ont crié avec terreur : Tôrnârauk, et se sont précipités tête première dans la neige, Imanek près de l’iglou, Pabian à droite.) Et les petits enfants Renversent Tôrnârsuk ?.Par ici, Pabian ! PABIAN, se traînant sur les genoux, demi-mort de peur, vers le Totem : Esprit !.Esprit !.Pardon !.Pardon !.TORNARSUK: Par ici, Pabian ! (On voit apparaître, à mi-corps au-dessus du Totem, le dieu en personne, bras étendus.) PABIAN, même jeu : J’ai peur ! Je tremble ! Je meurs ! TORNARSUK: Ah ! ah !.Ah ! ah !.Pas à moi ?.Pas à moi ?.Le trône pas au Roi ?Us vont bien, par ma foi !. 860 LE CANADA FRANÇAIS PABIAN, ne sachant plus ce qu’il dit : Le glacier a craqué ! TORNARSUK : Ah ! ah !.Ah ! ah !.Le royaume est au Roi ! Tu le sauras, maître Pabian ! PABIAN : Les loups noirs ont hurlé ! (Sinistre hurlement des loups.Le vent siffle.Une violente rafale vient fouetter le Totem, faisant disparaître un instant le Génie.) TORNARSUK, à travers la rafale : Notre maison est dans les neiges ! PABIAN, complètement hors de lui, criant : Ton trône est renversé ! TORNARSUK : Ah ! ah ! par les enfants d’un jour ?Ah ! ah ! par les beaux cygnes blancs P Par les cygnes d’amour, Pabian ?(Se tournant vers les côtés.) Paraissez donc, Esprit mutins ! L’homme des veaux marins Vient nous annoncer notre fin ! (En un instant, la scène se couvre d’inués de toute couleur à formes humaines.Si l’on dispose de machines suffisantes, un certain nombre pourront descendre des combles.Ces « esprits » doivent être sveltes et gracieux.) NOTRE-DAME- DES-NEIGES 861 SCÈNE III Les mêmes, les INUÉS DU NORD LES INUÉS DU NORD, au moment même où ils envahissent la scène, chantant tous dans un seul cri : Notre fin ?.(Us s’immobilisent tous ensemble dans une mimique de stupeur feinte.Un moment de silence absolu, sur la scène et à l’orchestre.Puis, éclatant d’un rire général :) A-ou, a-ï, a-ô !.A-ô, a-ï, a-ou !.O !.(très prolongé.) (Us se mettent à danser un galop effréné, répétant toujours les mêmes exclamations.) PABIAN, criant vers Imanek : Imanek ! IMANEK, s’élançant d’un bond jusqu’à lui : Pabian ! Pabian ! (Us se jettent dans les bras l’un de l’autre.) TORNARSUK: L’autre aussi ! Bravo ! Allons ! Au lieu d’un seul j’en cuirai deux ! (Donnant des ordres.) Faites-moi frir’ ces deux poissons ! Dégraissez-moi ces phoqu’s poisseux ! Avec un flambant petit feu ! (Réflexe d’horreur des Esquimaux.Tôrnârsuk se frotte les mains, de satisfaction.Quelques inués s’empressent de 862 LE CANADA FBANÇAIS préparer un bûcher sommaire au pied du Totem, en dansant et en vocalisant.On entend hurler les loups.La rafale augmente.Deux inués s’avancent, brandissant de hautes torches.) IMANEK et PABIAN (chanté) : Tornârsuk, nous t’adorons ! (bis) TORNARSUK : Menteurs ! (Bruit formidable du glacier qui se fend, à quelque distance.Tous les innés sont comme soulevés en l’air par le contrechoc, puis, retombant tous ensemble pieds sur le sol, dans un très grand cri :) TOUS LESINUÉS: Claoûûùû ! ! ! (prolongé.) Le glacier est fendu ! TORNARSUK, tout en sueurs et s’épongeant : Notre maison est dans les glaces ! (Une violente rafale le fait chanceler.Les torches s’éteignent ; les ténèbres se font plus profondes.« HOU » prolongé de tous les inués, qui se serrent les uns contre les autres.) IMANEK et PABIAN, suppliant : Tôrnârsuk, protège-nous ! (Longue pause d’incertitude ; l’orchestre continue de jouer.) TORNARSUK, se ressaisissant avec effort : Le feu, le feu, devant le trône ! Pour l’empire de Tôrnârsuk ! (Les deux inués qui portaient les torches font une jonglerie et leurs flambeaux se trouvent rallumés.) NOTRE-DAME-DES-NEIGES 863 TORNARSUK, désignant les deux Esquimaux : Tranchons d’abord nos phoqu’s jumeaux ! Friront mieux par morceaux ! (Deux innés s’avancent munis de grands coutelas esquimaux.) Les nageoires d’abord ! (11 fait le geste de couper les mains.) Puis la queue ! Puis la tripaille ! Puis la tête ! Puis le cœur ! Mais chantons avant pour la fête L’empire de TORNARSUK ! TOUS LES INUÉS, dans une pose et sur un rythme solennels : VIVE L’EMPIRE DE TORNARSUK! (Longue pause.) (Plus légèrement.) C’est de la neige en terre et deux ! (En prenant de la neige sur le sol et en la faisant voler de tous côtés.) Légère, légère, légère ! Poussière, Poudre stellaire, Gloire polaire ! Tout plein l’air, plein les mains, plein les yeux ! C’est de la neige en terre et cieux ! TORNARSUK: Chantez, chantez l’empire blanc ! LES INUÉS : (Lentement et avec un long geste horizontal dans toutes les directions.) 864 LE CANADA FRANÇAIS Notre empire est tout blanc !.(Plus légèrement.) Blanc comme le bras d’une vierge, Comme la grosse dent qui pend Au nez de messire éléphant, Comme la nappe du saint pape, Comme le soulier du satrape, Comme la toison du joli mouton dans le champ, Du joli, joli mouton blanc ! (Ils dansent follement en tourbillon par toute la scène.) A-oû, a-ï, aô ! Dans le tourbillon blanc O !.(très prolongé) Dans le tourbillon blanc ! TORNARSUK, avec gaieté : A-oû, a-ï, aô ! Le feu ! IMANEK et PABIAN, tendant les bras vers lui avec désespoir : Tornârsuk, sauve-nous ! (Terrible hurlement des loups, beaucoup plus rapproché.) TORNARSUK, après avoir écouté, redevenant nerveux : Le feu ! Le feu ! (Les deux inuês aux torches s’approchent du bûcher pour l’allumer ; les deux qui ont les coutelas vont entourer Ima-nek et Pabian.) LES DEUX ESQUIMAUX, désespérés : Hou !.Hou !.LA VOIX DES LOUPS, tout autour de la scène, sur le même ton : Hou ! Hou ! NOTRE-DAME-DES-NEIGES 865 TORNARSUK, faisant signe aux dépeceurs : Allons, quatre nageoires ! (Au moment où les inuês vont saisir chacun le bras d’un Esquimau, on entend dans la coulisse, à droite, assez loin, un grand cri : au salut ! je m’en viens ! Puis comme trois extraordinaires claquements de fouet.Tous les inuês s’écrasent sur la scène.Tôrnârsuk est désemparé.Les Esquimaux partagent la stupeur générale.Aussitôt après le cri, se met à résonner un tintement enragé de grelots, comme d’un attelage qui vient à grande vitesse, pendant que la même voix humaine chante gaiement des vocalises élevées.Au bout de quelques instants, débouche sur la scène l’équipage de I’annonciateur de dieu : un traîneau d’or tiré par douze chiens blancs.L’Annonciateur est vêtu de blanc et d’or ; il a les cheveux au vent ; c’est un jeune homme beau et serein.Il tient dans la main gauche ses rênes d’or, et dans la droite, un immense fouet blanc.Sur sa poitrine, en triangle, trois étoiles resplendissantes.L’attelage, retenu par l’Annonciateur, stoppe avec aisance en plein milieu de la scène, sous le Totem.Tôrnârsuk a disparu derrière celui-ci.Tous les inuês sont tombés face contre terre ; la masse des dos est agitée d’un frémissement comme des feuilles de tremble.Les deux Esquimaux détournent complètement les yeux.L’Annonciateur contemple un instant le spectacle, avec une profonde pitié.Hurlements des loups, un peu éloignés.) SCENE IV Les mêmes, L’ANNONCIATEUR L’ANNONCIATEUR, étendant son fouet et chantant vers les loups : Je viens, bêtes affamés, Nature gémissante ! Je viens, démons infâmes ! (Les loups font entendre un dernier hurlement plaintif, puis se taisent tout à fait.— L’Annonciateur, avec colère, en faisant tournoyer son fouet au-dessus des inuês puis claquer contre le Totem :) Je viens, pauvres homnes ! 866 LE CANADA FRANÇAIS (Mouvement général des inués, comme de bêtes prises au piège quand arrive le chasseur.— Vers les deux Esquimaux :) PABIAN, se retournant subitement et criant (chanté) dans un transport de délivrance : C’est le Cygne blanc, Aux étoiles d’or ! (L’Annonciateur jette ses rênes et son fouet, s’approche des deux infortunés, et, se plaçant entre les deux, les relève et les embrasse, un de chaque côté, en souriant.Ils pleurent.Long moment sans paroles.L’orchestre module un air marial connu.Les deux Esquimaux se remettent à genoux, mains jointes et bouche bée, devant l’Annonciateur, qui les laisse faire et continue de les regarder avec tendresse.) L ANNONCIATEUR, les catéchisant enfin doucement (presque parlé) : Petits enfants, votre mère est morte, Tuée par le serpent, Dans le Paradis d’Orient ! Votre mère Êve, épouse d’Adam.Mais Jésus l’a ressuscitée Dans une plus grande beauté.Elle s’appelle MARIE ! (Pause.Les Esquimaux pleurent et lui lèchent les mains.) Et Jésus est Dieu.Et les anges l’adorent, (Il se met les mains devant la figure.) La face voilée.(Pause.) Et Marie est Reine, De la terre et des cieux, Du Levant au Ponant, Du Pôle d’en bas au Pôle d’en haut ! NOTRE-DAME-DES-NEIGES 867 (Se penchant très bas, vers eux.) Elle m’envoie vers vous, Marie, votre Mère.(Comme à des tout petits.) Dites son nom.(Il se met à leur mimer l’articulation du mot.) LES DEUX ESQUIMAUX faisant grand effort pour répéter, mais ne donnant à peu près aucun son : Mmma.rrrie.L’ANNONCIATEUR : Plus haut ! LES DEUX ESQUIMAUX, élevant la voix et faisant déjà beaucoup mieux : Mmma.rrie.L’ANNONCIATEUR : Chantez ! LES DEUX ESQUIMAUX, chantant à gorge déployée en même temps qu’ils lèvent les bras au ciel avec transport (ils sont debout) .MARIE ! MARIE !.TORNARSUK, surgissant de nouveau au sommet du Totem, et se pressant la tête entre les mains comme sous le coup d’une douleur lancinante: A-ï !.A-oû !.L’ANNONCIATEUR, les yeux au ciel, avec extase : Elle écrase la tête du serpent ! 868 LE CANADA FRANÇAIS TOUS LES INUÉS, rugissant de douleur : A-M.A-oû!.L’ANNONCIATEUR : Elle est forte comme trente bataillons rangés ! (Tôrnârsuk saute du Totem et s’enfuit par le fond, en rampant, à une vitesse folle ; toute la cohue des inuis l’imite.) LES DEUX ESQUIMAUX, pleurant de joie : Oh !.Oh !.L:ANNONCIATEUR, reprenant avec douceur l’instruction : Elle a de grands colliers de perles, Quinze fois dix perles, Perles pures, Comme l’eau du ruisseau ! (L’orchestre emprunte un air de l’hymne Rota ternant.) LES DEUX ESQUIMAUX, joignant les mains avec admiration et convoitise : Oh !.L’ANNONCIATEUR : Les voulez-vous P LES DEUX ESQUIMAUX, n’osant y croire : Oh !.L’ANNONCIATEUR, tirant de son habit deux grands rosaires à gros grains de nacre et les faisant miroiter sous leurs yeux : Perles belles comme l’eau !.Elles sentent bon comme les roses !.(Il les leur fait respirer.) > OTRE- DAME- DES-NEIGES 869 LES DEUX ESQUIMAUX, se rejetant à genoux, et comme hors d’eux-mêmes : Donne-les-nous ! L’ANNONCIATEUR : Oui ! ( Les leur passant en colliers qu’il enroule.) A vous, les pures perles, Perles de rose, Gouttes de rosée sur la roseraie, Dizaines et centaines, O chaîne, ô chaîne D’amour éternel !.(Pause.Les Esquimaux baisent leurs (( colliers » avec une révérence infinie.) Petits enfants, le diable A regagné son antre, Mais il va revenir ! LES DEUX ESQUIMAUX, se voilant la face : Oh non ! Cygne blanc, tue-le, dévore-le .Donne-nous les quartiers ! L’ANNONCIATEUR : Il va revenir ! Sept fois pire ! LES DEUX ESQUIMAUX, pleurnichant : Non, non ! Hi, hi !.L’ANNONCIATEUR : Mais vous allez partir, Avec le glacier ! LES DEUX ESQUIMAUX, regardant7de toutes parts sur le sol, avec stupeur : 870 LE CANADA FRANÇAIS Avec le glacier ?L’ANNONCIATEUR : Au-devant d’une Fille ! LES DEUX ESQUIMAUX : D’une Fille ?L’ANNONCIATEUR : Vêtue de fin lin et de pourpre ! La grâce pare son visage.Son fuseau tourne entre ses doigts joyeux.Sa fine aiguille a devancé l’aurore.Elle connaît le vaisseau du marchand.Elle va et s’achète un champ, De l’Orient jusqu’au Couchant, Du Midi au Septentrion.Elle n’a craint pour sa Maison Ni les froids ni les neiges ! (Pause.Puis, vers les Esquimaux :) Sur son navire et sur son char, Elle viendra vers vous.Et vous viendrez au-devant d’elle.Appelez-la vers l’Orient : FILLE DE DIEU ! LES DEUX ESQUIMAUX, criant de toutes leurs forces vers la droite : FILLE DE DIEU, FILLE DE DIEU ! (Les chiens de l’équipage commencent à agiter leurs grelots.) L’ANNONCIATEUR, embrassant de nouveau Imanek et Pabian : Elle viendra ! NOTEE-D AME-DE8-NEIGBS 871 (Pause.Puis, brusquement :) Enfants, l’empire des neiges Est à quatre petits enfants ! IMANEK et PABIAN, s’entre-regardant : Oh ! .L’ANNONCIATEUR, leur posant à chacun une main sur la tête : Et l’un d’eux, ici, je le touche, ah ! PABIAN, à Imanek : C’est toi ! IMANEK, à Pabian : C’est toi ! (L’Annonciateur s’est reculé un peu, tenant toujours les mains étendues vers eux.Éblouissement soudain de magnésium.Quand on peut y voir, Annonciateur et équipage ont disparu, après une bruyante carillonnade de grelots.) LES DEUX ESQUIMAUX, ensemble • Ahhhhhhh ! (Ils restent un long moment à se regarder sans pouvoir proférer une parole.Puis ils tâtent leurs colliers pour constater que c’était bien vrai et qu’ils n’ont pas rêvé.Pabian se dirige enfin vers l’iglou et s’approche de l’ouverture.) PABIAN, se penchant vers l’ouverture : Ah !.Ah !.(Il reste là, attendant.) SCENE V IMANEK, PABIAN, le docteur EDWARDS LE DOCTEUR, paraissant à l’ouverture de l’iglou : Qu’est-ce qu’il y a?(Toute cette scène est simplement parlée, sauf les dernières répliques.Le docteur dit avec un fort accent anglais.Il est vêtu en capitaine de vaisseau et mu-tête.) 872 LE CANADA FRANÇAIS PABIAN : Ah !.LE DOCTEUR, regardant vers Imanek : Qu’est-ce qu’il y a ?IMANEK : Ah !.LE DOCTEUR, sortant peu à peu sur les genoux : Vos êtes fôs (fous) ?PABIAN : Docteur ! LE DOCTEUR, tout à fait sorti et debout : Qu’est-ce que tiou veux ?IMANEK: Docteur ! LE DOCTEUR : Toâ aussi ?LES DEUX ESQUIMAUX ensemble : Docteur ! LE DOCTEUR/s’approchant d’eux et les secouant avec vigueur Vôs avez biou (bu) l’eau-de-feu ?LES DEUX ESQUIMAUX,'s’écartant avec horreur : Non, non ! Non, non ! NOTRE-D AME-DES-NEIGEft 873 LE DOCTEUR Eh bien ?PABIAN, tendant le bord de son collier : Marie !.LE DOCTEUR, se rapprochant et lorgnant : Qu’est-ce là P IMANEK, même jeu : Marie !.LE DOCTEUR, même jeu vers Imanek : Toâ aussi ?O (où) avez-vôs pris ?LES DEUX ESQUIMAUX ensemble, ravec'dévotion : MARIE !.LE DOCTEUR : En Grande-Bretagne ?Mary Stuart ?Qui est venioue (venue) ?PABIAN : Le Cygne blanc, les étoiles !.Oh !.LE DOCTEUR : Hein ?IMANEK : Le traîneau d’or, les roses !.Oh !. 874 LE CANADA FRANÇAIS LE DOCTEUR : What ?PABIAN.comme en confidence : Le glacier va partir ! LEjDOCTEUR : Le glacier ?.IMANEK, montrant vers l’endroit où était[fixé l’écriteau : L’écriteau.LE DOCTEUR, regardant, de plus en plus ahuri, et constatant la disparition : Qui a enlevé ?LES DEUX ESQUIMAUX : Tôrnârsuk ! LE DOCTEUR, absolument perdu : Tôrnârsiouk ?.LES DEUX ESQUIMAUX, imitant son accent et riant : Tôrnârsiouk ! (Edwards s’avance vers le Totem, recueille l’écriteau dans la neige et se met à le brosser.Il a à peine commencé que le glacier se fend juste à ses pieds un peu en avant du Totem, avec un fracas épouvantable.— C’est le moment où l’orchestre, qui s’était tu depuis la fin de la scène précédente, doit reprendre son jeu.— Aussitôt après l’éclatement, on aperçoit une large crevasse ; Edwards, vivement saisi, laisse tomber l'écriteau, qui glisse dans la fente et s’y perd.) LE DOCTEUR : Aô ! . NOTRE-DAME-DES-NEIGES 875 (Il reste tout tremblant et abasourdi.La partie antérieure du glacier se met à se balancer lentement comme une barque qui tangue.) LES DEUX ESQUIMAUX, battant des mains : Ah ! .Ah !.Ah !.LE DOCTEUR : Il bôge (bouge) !.Mes innstroumennts !.(Il court à l’instrument déjà installé, pendant que Pabian plonge en vitesse dans l’iglou pour en rapporter aussitôt compas, sextants et paperasses.Le glacier commence à se mouvoir de biais vers la coulisse de gauche.) LE DOCTEUR, ajustant vivement ses compas : Il s’en va North-South !.Qu’est-ce qu’il y a ?.PABIAN, chantant : La Fille de Dieu ! LE DOCTEUR : La Fille de Diou ?LES DEUX ESQUIMAUX, délirants, avec grand orchestre : LA FILLE DE DIEU ! LE DOCTEUR, se prenant la tête dans les mains, pendant que le glacier continue de se déplacer: My God !.RIDEAU 876 LE CANADA FRANÇAIS (Le second tableau, intitulé LA MAISON CHAMPÊTRE nous transporte en Touraine.Scène I : Un chœur invisible fait pressentir à Olinde sa vocation.Sc.II : L’Annonciateur apparaît et annonce à Olinde qu’en effet elle est désignée pour aller construire dans les pays septentrionaux une demeure à la Vierge.Sc.III : Olinde fait venir son intendant Renaut et son intendante Louise et leur déclare qu’elle doit partir sur-le-champ pour un voyage lointain ; pour obéir à une injonction de l’Annonciateur, elle oblige Renaut à détacher avec le pic douze pierres de sa maison qui serviront d’assise au « Temple boréal ».Et elle part avant le lever du soleil, sans même avoir embrassé son enfant, qui « dort dans la chambre d’en haut ».Sc.IV : Cet enfant, qui a nom Quentin, se réveille juste au moment où part Olinde ; il devine, par l’attitude des serviteurs, que sa mère est partie pour toujours.) Troisième Tableau LE PORT PERSONNAGES : OLINDE, la « FILLE DE DIEU ».LE NORMAND, navigateur.UNE VIEILLE BOUQUETIÈRE.Un CALF AT, ou Calfadour.Un Matelot.Un second Matelot.Matelots des navires.Foule sur les quais.La scène représente un port important de Normandie (France).Au fond, la rade et la mer.Quelques voiles à 1 horizon.Beau ciel bleu sans nuages.Le pourtour de la scène est occupé par de gros voiliers.Le plus important de ceux-ci, un fort galion à trois ponts, apparaît en biais à l’angle de droite, au fond.On distingue, à la proue, le nom en grosses lettres : ROLLO.(Deux ou trois canons se voient à l’étage supérieur du château de poupe.Court prélude orchestral en rapport avec le seul début du tableau. NOTRE-DAME-DES-NEIGES 877 SCÈNE PREMIÈRE LA FOULE sur les quais, LES MATELOTS, puis OLINDE Au lever du rideau, va-et-vient général dans le port.Tout le mouvement des jours ouvrables : manœuvre, chargement, voiturage de marchandises ; allées et venues de voyageurs, de flâneurs, de mendiants ; petit commerce de fleurs et de fruits sous de grands parasols.L’activité est plus grande autour du Rollo, qu’on prépare pour un voyage au long cours.L’équipage, en tenue de travail, s’occupe à la charge et aux réparations.Coups de marteaux des charpentiers.Matelots en nombre à la besogne dans la mâture.D’un navire à l’autre, les matelots s’interpellent par de gais couplets : LES'MARINS DU « ROLLO » : J’aurai l’Inde dans mon château ! Le girofle au pont le plus haut, La canelîe au-dessus de l’eau, Mais l’or pur au fond du bateau ! MATELOTS D’UN AUTRE NAVIRE : Ou bien tu paieras ton amende Au bon pavillon de Hollande ! LES MARINS DU « ROLLO » : J’ai trois canons dans mon château ! Trois gais canons tonnant tout haut ! Mes boulets ronds, sieur de Hainaut Les recevra dans son chapeau ! MATELOTS D’UN TROISIÈME NAVIRE : Ou bien tu boiras la saumure Au large de l’Estrémadure 1 ! LES MARINS DU « ROLLO » : Il nargue le flot, mon flibot ! Il n’a peur que du Dieu d’en haut, 1.Le Portugal. 878 LE CANADA FRANÇAIS Soit qu’il tangue sur son museau Ou roule sur son étambot ! (Entre doucement Olinde, à gauche, dans son même costume blanc et rouge.Elle traîne à la main une voiturette basse contenant les douze pierres prises à la maison champêtre.Après un bref coup d’oeil circulaire sur le port, elle dispose sa voiturette au premier plan, près de la coulisse, et s’y assied après avoir pris une pierre dans ses mains.Elle considère longuement cette pierre pendant que les matelots poursuivent leurs couplets.) LES MATELOTS DU SECOND NAVIRE : Çà, flibustier, que l’on me pende, Si tu fais nique à la Hollande ! LES MATELOTS DU TROISIÈME NAVIRE : Ça, mon gaillard, je te le jure, Tu boiras ton pot de saumure ! LES MARINS DU « ROLLO », avec épanouissement : J’aurai l’Inde dans mon château, Le girofle au pont le plus haut, La cannelle au-dessus de l’eau, Mais l’or pur au fond du bateau ! OLINDE, à elle-même : Cheval et voiture, j’ai vendu.(Elle soupire profondément.Prière à l’orchestre.) Le petit sera consolé.(Elle pleure.Puis son visage change peu à peu et prend un air extatique.Parlant, en extase :) O Dieu, sois regardé dans ta pure essence ! Mais aussi connu de tout homme.Connu de tout point, Connu de tout fils !.Beauté pour nos visages, NOTRE-D AME-DES-NEIQES 879 Et nos visages beauté pour ta Figure !.Nous t’adorerons de près quand nos bouches Seront au-delà ! Maintenant, Pour te bénir, des lèvres, Comme un seul Fils, Nous te faisons une seule Maison, Des points froids ou chauds, Des points où le soleil monte ou retombe, (Elle montre sa pierre, en l’élevant comme un offertoire.) Avec des pierres qui saignent et vivent, Et tous dans votre Fils aîné, Sommet d’angle, Sur les genoux de votre unique Mère.Tous.Amen.(Une vieille bouquetière, qui l’observait depuis quelques moments, s’approche d’elle avec son panier de fleurs.) LA VIEILLE BOUQUETIÈRE, lui tendant de petites roses : Petite dame, une fleurette ?Pour le plaisir de ton voyage ! OLIN DE, revenant à elle : Tous !.Amen ! (Elle aperçoit la bouquetière, pose sa pierre et, allant à la femme, l’embrasse au front.) LA VIEILLE BOUQUETIÈRE : Petite dame, c’est bien ! Mais prends la rosette ! OLINDE, prenant la fleur et la fixant à'son corsage : Oui ! (Elle tire de sa poche une assez grosse bourse.) J’ai vendu cheval et voiture.Prends.(Elle lui met la bourse dans les mains.) 880 LE CANADA FRANÇAIS LA VIEILLE BOUQUETIÈRE, pleurant : Pourquoi ?.OLINDE : Je pars en grand yoyage !.(Elle rêve.) Ma maison se couvrait de neige.(Montrant les pierres.) Je porterai les douze pierres .Sais-tu où se trouvent trois mers, Aux pays lointains, Au sommet souverain ?.LA VIEILLE BOUQUETIÈRE : Hélas, pardonne-moi.Ne me fais pas de peine !.Oh ! que je t’aime !.(Elle s'en va.L’orchestre cesse de jouer.Deux matelots du galion, qui suivaient la scène précédente, s’avancent bras-dessus bras-dessous, railleurs.Olinde s’est rassise sur ses pierres, devinant les deux personnages.) LE PREMIER MATELOT, à son compagnon, à part : Elle a donné gros d’argent ! L’AUTRE MATELOT, de même : Elle s’accoutre, je dis, à la duchesse ! LE PREMIER, avec un faux sérieux : Oui, c’est quelqu’un, ô mon marin ! UN CALFAT, sur le pont du galion, suspendant son travail : Hé là, gaillards, vous avez peur ?(Les deux matelots rient et s’approchent d’Olinde.) NOTRE-DAME-DES-NEIGES 881 LE PREMIER : Femme, tu cherches le passage ?En Bretagne ?En Baltique ?En Inde nouvelle ?Quel est ton choix ?Parle de bon cœur.OLINDE, sans lever les yeux : Plus haut, plus loin.LE DEUXIÈME MATELOT : Ah ! L’Inde, c’est le bout ! OLINDE, les regardant avec une naïveté feinte : Y a-t-il là trois mers ?Et plaine blanche ?Et quel est le sommet ?(Les deux matelots s’entre-regardent avec amusement.Le second, en se dissimulant derrière l’autre, fait signe qu il la croit au moins faible d’esprit.) OLINDE, les regardantjtoujours : Répondez ! LE PREMIER MATELOT : La question étonne mon sens !.Mais ces pierres ?.OLINDE : Je bâtis une maison.(Les deux matelots se détournent pour pouffer de rire.Le second, la regardant à la dérobée :) LE SECOND MATELOT .Elle est belle ! 882 LE CANADA FRANÇAIS LA VIEILLE BOUQUETIÈRE : Elle est sainte ! LE CALF AT du galion, criant à pleine voix vers le groupe : Elle est folle ! LA VIEILLE BOUQUETIÈRE, avec douleur : Oh ! LA FOULE, devenue attentive depuis quelques instante : Oh ! (Les matelots des divers équipages s’amusent ferme.) OLINDE, qui s’est levée doucement, faisant simplement un geste vers le Calfat : Mon fils, viens ici ! LE CALFAT, riant, aux deux matelots : Gaillards, hé là ! Houpez-nous le bailli ! OLINDE : Le bailli est bien dans sa baille.Toi, viens ici, descends ! LE CALFAT, dégringolant les ponts et sautant sur le quai : Pardieux, je suis galant homme ! (Il vient près d’Olinde et fait un grand salut.) OLINDE : Ta langue a mal dit, là-haut.Baise le sable.(Elle lui montre le sol.) NOTRE-DAME-DES-NEIGES 883 LE CALF AT, s'avançant pour lui prendre la main : La main ! Pas le sable ! OLINDE, tirant un pistolet de sa ceinture et le braquant sur lui : Le sable ! LE CALF AT, riant jaune et reculant pendant que la foule s’étonne de plus en plus (on a fait cercle) : Oh, oh !.OLINDE, continuant le jeu : Vite, répare ! (Honteux, il baise le sol, après quoi Olinde lui présente sa main à baiser, ce qu’il fait avec une crainte respectueuse.) LE CALF AT, se relevant et s’essuyant le front qu’il a tout rouge : J’ai honte ! OLINDE : Tu es à moi.Appelle ton maître.(Regardant les autres.) Et sachez que la Fille de Dieu (elle appuie sur le mot.) A bon sens.(A tous.) Retirez-vous.(On se retire au fond, en commentant à voix très basse la scène.Le Calfat court au galion et en ramène le normand.) Scène II LES MÊMES, LE NORMAND LE NORMAND, à Olinde : Noble Dame, tu veux me parler ? 884 LE CANADA FRANÇAIS OLINDE : Oui.Dis-moi comment on va au Pôle.LE NORMAND, très surpris : Au Pôle ?OLINDE : Oui.LE NORMAND : Noble maîtresse, y fut-on jamais ?(Un silence.) OLINDE : Où va ton bateau ?LE NORMAND : En Inde d’Orient, Par delà la Bonne-Espérance.Je pars demain.(Un silence.) OLINDE : Est-il, si tu sais, pays entre trois mers, Dans le silence, dans le soleil, La somnolence ?LE NORMAND, cherchant : Il n’en est point encore que nous connaissions.OLINDE, s’entêtant : Il en est pourtant ! NOTRE-DAME-DES-NEIGES 885 LE NORMAND, après un temps : S’il en est, c’est au globe extrême, Au sommet suprême, au Septentrion.Mais nul n’y va, que je sache.(Avec beaucoup d’égards.) Et nul n’ira, je crains.OLINDE : Qui es-tu ?LE NORMAND : Je suis capitaine, et maître de galion, Avec trente hommes d’équipage, Si tu comptes trois canonniers, Le calfadour qui t’a parlé, Et le maître-barbier.OLINDE, le toisant avec intention : Es-tu brigand ?LE NORMAND, modestement : Non.(L’orchestre recommence à jouer.) OLINDE : As-tu cœur de vaillance ?LE NORMAND : Dieu le veuille ! OLINDE, récitant avec l’orchestre : Qui es-tu ?Qui es-tu ? 886 LE CANADA FRANÇAIS LE NORMAND, en déclamation lyrique : Je suis le Rous, Qui prenait Smolensk barbare.Je suis Igor, prince de Byzance.J’ai vu le Nord et le Midi, Sur des drakkars féroces Qui domptaient les plaines rousses Ou vertes de la mer, Et qui insultaient avec injustice Les bouches paisibles des fleuves.J’ai contristé Charles le Grand Dans ses nobles et saints domaines.J’ai fait une dure loi A votre fier Paris, Toujours flottant et rémergeant l *.J’ai rançonné vos ducs tour à tour Puis je me suis assis un jour Dans ce vieux pays de Sapience 3, Que votre Roi Simple, de guerre lasse, Me laissait à moi Rollo, roulier des eaux.— Assis ?Mais pour me lever fort souvent, Faire du pâle Anglais mon fief, Et courir sur mes courts flibots Jusqu’aux plages bleues de Tyrrhène !.Me voilà, j’aime peu servir.J’aime mieux dompter.Et pourtant je garde un cœur doux, Et capable de faiblir au bien, Depuis que Dieu m’a fait sa loi Dans l’eau de son sacré baptême !.OLIN DE, chantant : Je suis venue te prendre dans ton port ! (1) On sait que Paris a pour devise : Fluctuât nec mergitur.— Cette tirade du Normand résume les exploits historiques de la race normande.2.Nom que le moyen-âge décernait à la Normandie pour l’excellence de son droit coutumier. NOTRE-DAME-DES-NEIGES 887 LE NORMAND, chantant : Me prendre dans mon port ?Enfant, je ne te connais point ! OLINDE : Je fus Olinde, Tourangelle.Je suis FILLE DE DIEU ! LE NORMAND, enlevant son chapeau et saluant très bas : Fille de Dieu ?C’est Jeanne ! — Es-tu Jeanne qui nous battait 1 ?Es-tu la sereine Pucelle, Qui nous battait et bénissait, Notre sainte enfant guerroyeuse, Qui nous vannait tous de son oriflamme Et disait « Jésus ! », hélas, dans ses flammes ?Si tu l’es, je te servirai, Car quand je roule sur ma Seine, Je me baisse encor pour baiser en pleurs La cendre de ce petit cœur U.OLINDE : Hélas ! je suis plus qu’elle * ! Je suis celle Que l’Ange appelle La colombelle Et colombe des pays blancs ! Et j’ai besoin de ton Arche, Pour tout l’espace de mes eaux ; Et j’ai besoin de ton bras ; Et j’ai besoin de ton cœur ! 1.Les Normands faisaient la lutte du côté de l’Angleterre contre Je2tmOn
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