Le Canada-français /, 1 octobre 1937, Le président Thomas Garrigue-Masaryk
LE PRÉSIDENT THOMAS GARRIGLE-MASARYK1 Voici la grande figure du « Président-Libérateur » qui a disparu de la scène politique au moment où la Tchécoslovaquie redoute d’y jouer l’un des principaux roles , dans la tragédie héroïque qui se prépare au centre de notre continent, il faut des acteurs dans le nouveau style, dur et brutal, d’une époque autoritaire.M.Masaryk est, après le tiès honorable Ramsay MacDonald, le dernier survivant de l’époque libérale, démocratique et humanitaire, de cet après-guerre plein d’illusions et de foi dans le progrès, de cette idylle universelle à l’anglo-saxonne qui s’achève aux sons guerriers de la tuba romaine et des fifres allemands.Comme l’ancien premier Lord du Trésor, le premier citoyen de la République Tchécoslovaque est d’origine modeste, mais nullement obscure.La généalogie des Masaryk, soigneusement élaborée par un érudit de leur pays, remonte au XVe siècle, et si la vieille tradition du clan des fils de Donald annoblit les débuts de leur descendant appauvri, mais rapidement devenu illustre, quinze générations de laboureurs, de fonctionnaires et d’artisans témoignent que M.Masaryk est profondément enraciné dans le sol de sa patrie et qu’il possède ce titre de gentilhomme d’être le « fils de quelqu’un », un hidalgo sut generis et non pas un prolétaire sans tradition.Pourtant, c’est un long chemin qui mène de la cabane du cocher seigneurial slovaque à la Présidence d’un grand pays ; c’est vraiment une de ces destinées hors série, chères à M.de Monzie, que la vie du glorieux vieillard de Lany.On l’avait élevé pour le métier de forgeron, mais il a préféré ne forger que son sort et celui de sa nation.Avec une énergie indomptable, il a vaincu tous les obstacles, en unissant la 1.Thomas Masaryk, le créateur et le premier président de la Tchécoslovaquie, est mort le 13 septembre dernier.Nous avons la bonne fortune d’offrir à nos lecteurs le portrait inédit que traça de lui récemment M.O.Forst de Battaglia.La Direction. 212 LE CANADA FRANÇAIS plénitude de ses triples dons de l’intelligence, du cœur et de la volonté.Bachelier à 22 ans, après une enfance passée dans la gene et une jeunesse dans la pénurie, il parcourt le monde pour le connaître autrement que par les livres.C’est de cette façon que le futur professeur a appris les principales langues — sous ce rapport il n’avait qu’un seul rival, feu le comte Apponyi, son regretté adversaire politique magyar — et les différentes conceptions nationales de vie et de pensée.Thomas Masaryk a librement opté pour les Anglo-saxons.Leur idéal est devenu le sien, il a adopté leur humanisme optimiste et même leur religion sous sa forme anglicane ; c’est chez eux qu’il a cherché et trouvé femme, une épouse supérieurement douée et modèle, Charlotte Garrigue, dont il a réuni le nom de famille au sien.Mais cette anglophilie, qui date d’un premier séjour que fit M.Masaryk aux États-Unis, s’est confondu dans l’esprit du patriote tchèque avec la tradition de son peuple, avec l’héritage spirituel du Hus-sisme.N’oublions pas que l’hérésiarque de Prague a été le disciple de Wiclif et d’autres chiliastes anglais et que les Chelcicky et les Komensky, tous les maîtres de la philosophie tchèque nationale ont puisé dans la pensée britannique.Masaryk n’a fait que revivre une communauté d’esprit déjà vieille de cinq siècles.En le faisant, il a déclaré la guerre aux idées fondamentales de la monarchie des Habsbourgs.La lutte qu’il a menée contre elles continue sur un autre plan le combat que la dynastie avait cru terminé par la victoire militaire de la Montagne Blanche en 1620.Le professeur Masaryk, rapidement pourvu d’une maîtrise de conférence à l’Université de Prague, mais titulaire de chaire vers 1900 seulement, s’attaquait à tous les jugements et à tous les préjugés qui étaient sacrés, soit aux Autrichiens de culture catholique et latine, soit à ses propres co-nationaux qui se révoltaient contre l’Aigle-Bicéphale sans pouvoir quitter son domaine spirituel.A trois reprises, ce conflit de l’Anglo-Tchèque positiviste avec les conceptions romantiques et baroques éclatait dans des « affaires » à résonnance européenne.Ce fut d’abord la campagne contre le fameux manuscrit de Kralové Dvur.Pendant plus d’un demi-siècle, il passa pour un document fort précieux de la plus ancienne histoire nationale.Cela coûtait cher à M.Masaryk de prouver, d’accord avec LE PRESIDENT THOMAS GARRIGUE-MASARYK 213 des érudits allemands, que cette chanson de Roland slave n’était pas plus authentique que les poésies d’Ossian.Quinze ans plus tard, l’inépuisable démolisseur de vérités faussement accréditées défendait contre l’opinion publique un petit Juif peu intéressant du nom de Hulsner, accusé de meurtre rituel.Enfin, aux jours de la première crise balkanique, M.Masaryk démontrait avec son sens critique habituel les machinations habiles dont le célèbre historien autrichien Heinrich Friedjung et le grand organe des chrétiens-sociaux de Vienne, la Reichspost, étaient tombés victimes : c’était l’affaire des faux-documents sur l’irrédentisme serbe qui avaient failli provoquer la guerre bien longtemps avant l’attentat de Sarajévo.Les occasions où le professeur d’histoire et le philosophe se doublaient de l’homme politique étaient pourtant plus nombreuses que ces cas retentissants.Député depuis 1891, directeur de deux revues remarquables, le Cas (le Temps) et Nasa Doba (Notre Temps), chef d’un parti,— qui, à vrai dire, ne comprenait qu’une élite,—- M.Masaryk s’empressait de faire s’accorder ses gestes et son programme avec les idées qu’il professait du haut de sa chaire et dans ses livres.A son anglo-positivisme venait de s’ajouter le panslavisme éclairé qui, lui aussi, avait déjà germé dans les œuvres de Chelcicky et de Komensky.Excellent connaisseur de la Russie et des Slaves balkaniques, homme d’action autant que brillant écrivain et penseur, il aspirait à l’union fraternelle de tous les Slaves, non pour satisfaire un romantisme nébuleux, mais pour discipliner des forces jeunes et inexploitées dans l’esprit de la civilisation occidentale anglo-saxonne, humanitaire et démocratique.Ne pouvant y réussir dans le cadre de la Double Monarchie qu’il avait commencé par accepter, M.Masaryk glissait lentement sur la pente révolutionnaire.Il était résolu à risquer le tout pour le tout, quand la Grande Guerre lui offrit la chance unique de faire table rase.Personne n’ignore l’activité de celui qui fut, du côté des Alliés, le porte-parole et le chef in partibus fidelium de la nation tchèque.Échappé aux Autrichiens grâce à la légendaire insouciance de leurs autorités, ce vieillard, qui avait vécu les deux tiers d’un siècle, voyageait avec un élan juvenile de Suisse en France, de France en Angleterre, d’Angleterre en Russie et de Russie en Amérique.Partout il inspirait confiance aux gouverne- 214 LE CANADA FRANÇAIS ments et à ses propres compatriotes.Il était fait pour plaire à Wilson.Professeur, penseur et adepte d’un humanitarisme généreux, le Président du Conseil national tchèque obtint facilement du Président des Etats-Unis d’abord d’être reconnu comme belligérant et comme allié, puis de ne pas être abandonné au moment où la paix approchait.Que l’on se souvienne de tous ces héros de l’indépendance nationale qui, après avoir été exploités par des alliés pendant la guerre, furent délaissés une fois la guerre terminée, que l’on se souvienne des Rakoczi et des Kossuth, des Mieroslawski et du Sonderbund suisse, et le mérite de M.Masaryk paraîtra dans son ampleur exceptionnelle ; il a imposé la réalisation des promesses faites pendant la tourmente.Nous ne voulons pas insister sur les circonstances qui le favorisaient, ni sur le doctrinarisme de Wilson, ni sur les influences maçonniques, ni même sur la valeur générale de la solution anti-habsbour-gienne dont M.Masaryk était le champion et le protagoniste.Bref, il a obtenu gain de cause.Dénoncé dans un discours pathétique du comte Czernin, alors ministre impérial et royal des Affaires étrangères, comme « le misérable Masaryk », qui en vain essaie d’entraîner à la « haute trahison » la majorité loyale du peuple tchèque, quelques mois plus tard le 18 novembre 1918, ledit criminel est solennellement élu chef du nouvel État tchécoslovaque.Cette dignité lui échoit encore trois fois, en 1920, en 1927 et en 1934, grâce à une clause spéciale de la constitution.Les présidents futurs ne seront rééligibles qu’une fois, mais M.Masaryk, le père, le fondateur de l’État sera candidat idoine sans restriction.Tout le monde était convaincu qu’il garderait ses hautes fonctions jusqu’à la fin de sa vie.La Providence en a décidé autrement.Très vert jusqu’en 1933, le Président fut atteint de trois coups d’apoplexie successifs, en 1934 et récemment en 1935.L’art des médecins l’avait à peu près rétabli, de sorte qu’il reprenait l’usage de ses yeux et de sa main, quand il fut paralysé entièrement du côté droit.C’en était fini de l’exercice des pouvoirs présidentiels.Un homme privé de la faculté de signer les lois et de conférer avec les visiteurs étrangers ou tchèques ne saurait remplir la tâche prépondérante qu’il s’est imposée dès son avènement.Durant les quinze première années de sa présidence, M.Masaryk était une sorte de roi constitutionnel LE PRÉSIDENT THOMAS GARRIGUE-MASARYK 215 non couronné.Son prestige dépassait de beaucoup les limites imposées par la loi au pouvoir présidentiel.Le bas peuple l’adorait, et cela était visible lors des voyages officiels.M.Masaryk était reçu avec les honneurs d’un souverain ; il avait hérité — ô ironie du sort ! — des fonctions de François-Joseph et du cérémoniel dont l’empereur s’entourait.Telles visites en Moravie, en Silésie ou en Slovaquie où le chef de l’État était accueilli par le clergé, les gros bonnets locaux et une masse respectueuse me rappelaient les apparitions de l’Empereur.Les details concordaient jusqu’aux allocutions polyglottes et aux réponses, non moins riches en variations linguistiques, de M.Masaryk.Il parlait tour à tour tchèque, allemand, slovaque, polonais, rutnène et magyar.Il était magnifique et affable.Insensiblement il se transformait en « vieux bon seigneur », tel celui qui jadis avait régné à Schônbrunn, lui qui maintenant gouvernait au Hradsin ou à Lany.Hélas, la quatre-vingt-sixième année d’âge devait être également funeste aux deux illustres vieillards.François-Joseph 1er, après l’avoir atteinte, s’éteignait en pleine guerre mondiale ; Masaryk l’unique est rentré dans la vie privée en pleine crise internationale.O.Forst de Battaglia.
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