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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Un nouveau regard sur la critique littéraire et artistique au Canada français
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1937-12, Collections de BAnQ.

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UN NOUVEAU REGARD SUR LA CRITIQUE LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE AU CANADA FRANÇAIS Vous détestez autant que moi les idées littéraires et artistiques construites d’une seule pièce et pour une pseudoéternité.Combien vous avez raison ! A l’usage, elles se révèlent souvent inadmissibles, en perdant contact avec la réalité, qui, elle, est évolutive et multiforme.Une fois admis les principes qui sont de la nature même des choses, les critiques doivent bien tendre, avec une application croissante, à s’objectiver, à accepter la discussion et à reviser au besoin leurs jugements, afin de ne point cesser d’être des chercheurs de lumière, d’où qu’elle vienne.Pourquoi n’interrogerions-nous pas aujourd’hui la jeunesse ?Son témoignage est désintéressé et son audace, plaisante.Cette audace marque une intensité d’élan qui peut nous entraîner à voir les choses mieux ou, du moins, sous un angle inusité.Voilà qui nous aide à établir une mise au point, et nous rafraîchit à un bain de Jouvence.Supposez donc que voici devant vous un critique et un jeune homme.Us débattent ensemble le pour et le contre du sujet qui nous touche.Vous assistez à la conversation et complétez de la vôtre la pensée du critique.Ainsi seront comblés les hiatus de mon étude.Ce n’est pas trop de se mettre à deux et même à mille pour répondre à de si graves questions à savoir : Y a-t-il au Canada français une criti- que littéraire et une critique d’art ?Dans l’affirmative, que valent-elles et quel avenir leur est-il réservé ?Un bachelier insatisfait est entré chez moi, il y a une semaine, qui m’a vertement exprimé toutes et chacune de ses idées à propos de critique.Nous avons fini par nous entendre.Voici notre dialogue, presque sténographiquement exact : 434 LE CANADA FRANÇAIS Le jeune homme.— Monsieur le critique, il n’y a pas de critique chez nous ! Le critique.— Mon ami, votre façon d’être péremptoire n’est pas banale.Me concéderez-vous au moins qu’il y ait des critiques ?Le jeune homme.— Soit ! des individus, mais non pas des critiques .Le critique.— Admettez-vous enfin qu’il y ait des époques représentées par des écrivains désireux de s’adonner à la critique ?Le jeune homme.— Je l’admets à peine.N’ayant pas d’histoire littéraire, nous ne comptons ni dans le temps ni dans l’espace.Le critique.— Vous prétendez que nous n’avons point de littérature.Le jeune homme.— Eh oui !.Le critique.— Si nous prouvions qu’il existe au Canada français une critique littéraire encore très imparfaite et très variable, mais une critique tout de même, vous conviendriez que nous avons des lettres à l’étude desquelles elle se consacre ?Le jeune homme.— Il se peut.Le critique.— Et vous reconnaîtriez que l’art subsiste chez nous, si nous établissions qu’une certaine critique en fait son objet ?Le jeune homme.— Probablement.Le critique.— Mais de telles preuves sont bien indirectes.Par exemple, tout utile qu’est la critique d’histoire, elle ne prouve pas au premier chef que 1 histoire écrite existe.Cette histoire, qui est un fait, peut bien se passer de la critique pour exister,— la critique étant un autre fait, secondaire a sa cause occasionnelle et ne la conditionnant donc pas du tout.Le jeune homme.— Monsieur, je serais curieux que vous disiez en quoi consisterait la critique littéraire à laquelle on adjoindrait la critique d’histoire et la critique d’art.Cela corserait joliment la situation.Le critique.— Il suffit pour cela de prendre connaissance de la réalité, en la commentant d’un esprit ouvert.Le jeune homme.— Voilà qui est peut être sensé, quoique tout de même par trop simple. UN NOUVEAU REGARD SUR LA CRITIQUE LITTÉRAIRE 435 Mon interlocuteur alluma une cigarette et nous reprîmes la conversation.Le critique.— Par trop simple.Quittez ce souci ! et procédons avec ordre.Voyons d’abord ce qui a trait à la critique purement littéraire.Le jeune homme.— On a osé prétendre qu’elle remonte à la création de la presse au Canada.Quelle niaiserie ! Monsieur, je me rebiffe ! Le critique.— Je comprends que vous vous rebifffez.Nos gazettes de jadis ne contiennent que des notules ou recensions.Celles-ci n’ont guère de conséquence.Il y percera bien ici et là quelques pointes de critique, mais de peu de valeur.Le jeune hom me.— Alors, vous prétendriez qu’il vaut mieux s’attarder au livre d’Edmond Lareau ?.Le critique.— Lareau n’a publié en 1874 qu’une histoire des littératures canadienne-française et canadienne-anglaise.D’ailleurs, le terme histoire est ici impropre.Il s’agit plutôt d’une laborieuse compilation.Ne nous y attardons pas.Vous» vous donneriez trop facilement raison contre moi.A mon sens, vous trouverez ailleurs un certain intérêt ; ainsi, en lisant les polémiques engagées, à la suite de la publication par le juge Routhier, en 1871, des Causeries du Dimanche.Le jeune homme.— Des polémiques ?Cela me va ! Ma génération n’aime que la lutte.Le critique.-— Vous serez servi à souhait.L’abbé Casgrain, Joseph Marmette et Hubert La Rue se renvoient la balle, avec Routhier lui-même.Ils s’affublent de noms de guerre, tels que Placide Lépine, Laurent, Jean Piquefort, pour esquisser des Silhouettes, des Profils et Grimaces, des Portraits et Pastels, que les Guêpes canadiennes s’empressent d’armer de tous les dards.Le jeune homme.-— Il me plaît que l’on démantibule les réputations littéraires ! Le critique.— Si vous devenez auteur, quelque jour.Le jeune homme.— Je le suis déjà, et critique par surcroît.Je vous enverrai mes manuscrits.Le critique.— Tenez-vous bien.Le sort des écrivains et des censeurs au Canada vous attend.Le jeune homme.— Vous croyez ? 436 LE CANADA FRANÇAIS Le critique.— Vous serez débordé à votre tour par la jeunesse qui vous regardera avec commisération.Le jeune homme.— Est-ce juste ce que vous me dites là ?Tandis que mon visiteur songeait à l’avenir, je tirai d’un cartable quelques paperasses et les lui tendis.Le critique.— Voilà une querelle littéraire où vous reniflerez autant de poivre que de poudre.C’est notre Guerre des Deux Roses, celle de Chapman et de Fréchette.Si Chapman y paraît mesquin, ses attaques ne sont pas toujours sans fondement.Mais Yanimus dont il les pénètre en gâte l’esprit.Et tout cela date ! Les seules choses qui permettent à une œuvre critique de durer c’est qu’elle soit judicieuse, sincère, utile, propre et bien faite.Autrement, la postérité a toutes les chances d’infirmer le verdict et de se moquer du genre.Le jeune homme.— Cela ne semble pas déraisonnable.Vous conviendrez toutefois que la critique littéraire chez nous se résume à bien peu ! Le critique.— J’en conviens d’autant plus volontiers que je désire attirer votre attention sur le mouvement qui naquit chez nous vers l’année 1900.On y étudia la littérature d’alors, et on essaya d’y faire le relevé historique et critique des ouvrages antérieurs.Ce fut là l’objet des premières études de Mgr Camille Roy.Celui-ci entreprit pour notre littérature embryonnaire ce que M.Gérard Morisset est en train de faire pour notre peinture antédiluvienne.Le jeune homme.— Embryonnaire ! Antédiluvienne ! Je reconnais là les mots que je ne me fais pas scrupule d’employer.Le critique.— .A toutes les sauces ! Croyez que je les choisis à dessein, ces vocables, pour vous incliner à percevoir mieux la dose de surcharge qu’ils comportent.Le jeune homme.— Vous voulez que je me débarrasse de mes préjugés, ne prenant pas plus les vessies pour des lanternes que les lanternes pour des éteignoirs ?Le critique.— Ce que je vous demande est plus simple et moins verbal, c’est de vous appliquer à une critique objective et de ne rien rejeter sans étude.Ainsi, vers 1900. UN NOUVEAU REGARD SUR LA CRITIQUE LITTERAIRE 437 Le jeune homme.— .La critique a pris une meilleure allure chez nous.Comment expliquez-vous cela ?Le critique.— Deux événements, entre autres, sont survenus : à Québec, en 1902, la création de la Société du Parler français, consacrée à l’étude historique et critique de notre langage, et qui travaillait alors à la composition d’un glossaire, fort apprécié, dès sa publication, en 1930 ; et le renouveau déterminé par les membres de l’Ecole littéraire de Montréal et leurs émules dans toute la province.Vous n’ignorez pas les pages critiques de M.le juge Rivard.Avec celles de Mgr Camille Roy et de quelques autres, elles forment une part notable du Bulletin du Parler français.Le jeune homme.— M.le juge Rivard n’est-il pas plutôt un conteur régionaliste et un philologue ?Le critique.— Sans doute, mais en quoi cela l’empêcherait-il de s’adonner à la critique ?Le jeune homme.— Hélas ! hélas ! Le critique.— Ces messieurs, avec Mgr Paul-Eugène Roy, l’abbé Stanislas Lortie et leurs camarades, mériteraient toutefois, à plus d’un titre, d’être connus.Ne furent-ils pas les animateurs du premier Congrès de la Langue Française, en 1912?Le jeune homme.— A ma grande confusion, Monsieur, je ne me suis pas inquiété de retenir cela.Le critique.— On n’écrit guère, en ce pays où les censeurs prodiguent tantôt l’eau de rose à pleins flacons et tantôt ce que nos gens appellent la critique o toute éreinte, on n’écrit guère d’articles mieux équilibrés que ceux de M.le juge Rivard.En outre, personne n’a suivi avec plus de sollicitude que Mgr Camille Roy (une sollicitude parfois trop indulgente, mais soumise à la misère des temps) les progrès variables de nos lettres.Quant à l’École littéraire de Montréal, le mouvement qui s’opéra chez elle et autour d’elle ne fut pas sans activer l’esprit critique des nôtres, poètes et prosateurs.Albert Ferland nous a raconté les soirées où l’entr’aide et l’échenillage se partageaient le soin des fervents du Château de Ramezay.Il y aura encore, en marge des Écoles et des cénacles, M.Henri d’Arles, critique au goût raffiné jusqu’à l’extrême ; M.Louis Dantin, le préfacier du recueil de poèmes d’Émile Nelligan, et à qui l’on doit Poètes de VAmérique française, 438 LE CANADA FRANÇAIS Gloses critiques, etc.Au vrai, les critiques se multiplient.M.Fernand Rinfret, plus tard ministre de la Couronne, publie Crémazie et Fréchette ; M.Louvigny de Montigny exerce sur ses confrères et sur notre langage un scalpel incisif ; le R.P.M.-A.Lamarche fouille d’une plume déliée les textes littéraires.Le jeune homme.— Après que M.Jules Fournier eut instauré chez nous le jeu des pointes trempées dans le sublimé corosif.Le critique.— Et n’oublions pas non plus l’École, éphémère mais très active, du Nigog, ni les indépendants ou ceux qui veulent l’être, comme Mgr Olivier Maurault, MM.Jean-Charles Harvey, Marcel Dugas, Harry Bernard, Séraphin Marion, Berthelot Brunet, le R.P.Carmel Brouillard, M.l’abbé Desgagné, etc.En outre, considérez, dans le sillage de M.Olivar Asselin, ceux que le futur maître de Y Ordre nommait « ses poulains »,— « pour parler en termes de courses », ajoutait-il : MM.Albert Pelletier, qui pratique l’égrappage, et Claude-Henri Grignon, le Valdombre tonitruant.Faites le relevé de toutes nos revues et de tous nos journaux, depuis le Canada français jusqu’à la Revue de l’Université d’Ottawa, les Idées, Y Action Nationale ; depuis le Devoir et le Droit jusqu’à YOrdre et Y Action Catholique.Étudiez les tendances diverses, par exemple, de la Revue dominicaine, des Cahiers franciscains et des Pamphlets de Valdombre.Vous ne trouverez point que notre époque est pauvre en censeurs, encore qu’ils ne répondent pas à toutes nos légitimes exigences.Pourtant, aujourd’hui, le livre canadien est si bien surveillé qu’il est vite retourné sur le gril, étudié et catalogué.Tous ces messieurs de la confrérie s’en chargent en un viremains.Le jeune homme.— Mais la critique est-elle supérieure à celle d’autrefois ?Le critique.— Oui, plus preste, et généralement mieux rédigée et informée.Pas toujours plus juste cependant.C’est qu’il y a encore des chapelles étroites et que, par ailleurs, quelques censeurs cultivent une sorte d’art vitupératoire, qui veut paraître affranchi et respire à mille lieues à la ronde une imitation outrancière et un manque de mesure ne servant qu’à égarer les esprits. UN NOUVEAU REGARD SUR LA CRITIQUE LITTÉRAIRE 439 Déjà, dans le cendrier, s’empilaient les mégots de cigarettes, sans que ralentît la discussion, devenue toutefois plus cordiale.Par la fenêtre ouverte entraient les parfums du jardin.Devant la nature, nous devions sembler des égarés, car nous reprîmes aussitôt notre sujet.Le jeune homme.— Et la critique d’histoire ?A mon avis, elle est bien inconsistante.Le critique.— N’est-elle pas dans sa première enfance ?MM.Henri d’Arles, Hector Garneau, M.l’abbé Georges Robitaille, le R.P.Hugolin Le May et d’autres, trop rares, ne peuvent réussir à eux seuls à explorer ce champ plus vaste qu’on ne l’imagine.Il y a bien eu quelques historiens et archivistes qui se sont adonnés de temps en temps à la polémique autour d’un point d’histoire ; mais cela n’eut guère d’importance ni de retentissement littéraires.Le jeune homme.— Quant à la critique d’art, de tous les arts chez nous P Le critique.— Recueillez les livres, ou les articles, cours et conférences de M.le professeur Lagacé, de MM.Ernest Gagnon, Ernest Myrand, Frédéric Pelletier, Émile Vaillancourt, Marius Barbeau, Jean Chauvin, Rodolphe Mathieu, Eugène Lapierre, Léo-Pol Morin, Jean-Marie Beaudet, Henri Leton-dal, Jules Bazin, Henri Girard, Jean Béraud, Marcel Valois, Jean-Marie Gauvreau, Gérard Morisset et de deux ou trois autres que vous connaissez aussi bien que moi ; ne négligez pas l’ouvrage de Mgr Olivier Maurault, et relisez les Lettres de Napoléon Bourassa : le compte sera à peu près fait.Dites-vous que quelques critiques n’ont pas craint d’aller se perfectionner aux sources françaises, et que certains d’entre eux sont revenus de Paris avec le diplôme d’Attaché honoraire du Musée du Louvre.Le jeune homme.— Écrivent-ils mieux pour tout cela ?Voilà ce qui importe.Le critique.— Ils auraient mauvaise grâce de s'excuser.Le soir tombait, et la pénombre envahissante nous disposait sans doute, mon visiteur et moi, à des confidences, car voici sur quel ton nous terminâmes l’entretien : Le jeune homme.— Voulez-vous que je vous dise qui est mon idéal du critique canadien-français ? 440 LE CANADA FRANÇAIS Le critique.— Valdombre ou Albert Pelletier ?Le jeune homme.— Vous ne brûlez pas, Monsieur ! Valdombre m’apparaît comme le derviche hurleur de notre critique, et Pelletier, souvent fort judicieux, a quand m -me des faibles pour les livres sortis de sa maison du Totem.Le critique.— Victor Barbeau, alors ?Le jeune homme.— Peut-être ! Seulement, j’ajoute : Victor Barbeau seconde manière.Il est désormais un critique de l’économie et des mœurs nationales, un homme a thèse et à doctrine, et il sait écrire.Le critique.— Et Paul Morin ?Même s’il se présente comme un furieux puriste à la tribune radiophonique, il a le talent d’enfoncer des coins là où il en faut.Pourtant, ce n’est encore qu’un grammairien.Il manque d’horizon et de profondeur.Le jeune homme.— Paul Morin m’intéresse, à coup sûr, moins cependant que les disciples de la Relève.Ils peuvent devenir des critiques avertis, pourvu qu’ils tiennent bon.Il y a chez eux un fondement philosophique que l’on ne trouve point ailleurs.Le critique.— Vous admettez que des critiques puissent vous servir sinon de modèles, du moins d’excitateurs ?Le jeune homme.— Bien plus, je commence à admettre que certains critiques ont accompli quelque chose pour nos lettres.En retour de cette franche admission, vous voudrez bien, Monsieur, me livrer le fin fond de votre pensée et m aider à conclure.Le critique.— Quoi de plus élémentaire ?Ne jugez pas a priori.Tenez compte de tout.Les critiques n’échappent ni à leur milieu, ni à la condition des lettres et des arts qu’ils scrutent.Leur instrument critique et leur habileté à se servir de celui-ci gagnent avec les années, s’ils persistent à aiguiser leur esprit, à l’enrichir et à le discipliner, et s’d leur est donne de l’appliquer a une matière plus solide et plus originale.Bien que spécifiquement distincts, la critique, la littérature et les arts sont trop liés pour que la vie de l’une n’influe pas sur celle des autres, et vice versa.Il en est de même des époques.Chacune occupe une unité de temps, mais toutes s’enchaînent.La sagesse, autant que la justice, s’oppose à ce que vous soyez le contempteur de vos devanciers.Ceux- UN NOUVEAU REGARD SUR LA CRITIQUE LITTERAIRE 441 ci méritent au moins d’être compris.Toutefois vous vous devez de les dépasser en vous surpassant vous-même, de telle façon que votre degré d’excellence soit déjà un correctif péremptoire.Rappelez-vous le mot de Christine de Suède : « Il faut tâcher de se surpasser toujours ; cette occupation durera toute la vie.» Que les carences et les erreurs des autres, aussi bien que les vôtres propres, vous servent de leçon.Soyez, vous et vos amis, des critiques complets, c’est-à-dire des écrivains formateurs d’écrivains, des artistes formateurs d’artistes.Prêchez d’exemple, soyez fermes, mais sages, ne prenant point l’injure pour arme.Inspirez-vous des meilleurs critiques européens, sans oublier d’acquérir une manière qui soit bien à vous, adaptée à votre mission et à son objet.Rappelez-vous qu’il y a de vilains défauts chez nos lettrés, critiques ou non, et appliquez-vous à les corriger.Le jeune homme.— Quels sont-ils, selon vous ?Le critique.— Nous ne savons guère écrire, parce que notre éducation intellectuelle ne nous ordonne pas encore suffisamment.D’où notre faiblesse générale de composition et de création.Par exemple des critiques, n’allant point au cœur des choses, se contentent de s’approprier un peu le genre de Léon Bloy, de Léon Daudet, etc., ce qui laisse dans tels ouvrages de nos censeurs un relent verbal de modes littéraires inventés ailleurs, où l’on en use mieux et avec plus d’à propos.Nous n’avons pas le goût sûr, parce que nous sommes encore puérils et exagérés, prenant nos engouements pour des dogmes.En outre, le sens français de l’équilibre et des correspondances est comme engourdi chez nous, soit que nos maîtres ne l’aient pas éveillé, soit que les contacts étrangers l’aient faussé.Trop des nôtres ne s’intégrent pas largement et véritablement dans le génie naturel de notre race.Ils ne seront jamais profonds ni vrais.Considérez ceux qui se regardent agir, en tâchant d’attirer sur eux l’attention des voisins.Quelques critiques du jour croient même qu’être fantasque c’est paraître prime-sautier.D’autres rappellent ces chantres de campagne, dont la voix aigre perce en fausset parmi celle des camarades, ou encore dont l’organe vocal a tant d’impétuosité qu’il couvre le chœur tout entier, et à contre-temps.Ces efforts désordonnés lassent les plus sympathiques auditeurs.Enfin, nous n’écrivons pas comme nous le devrions, parce que nous 442 LE CANADA FRANÇAIS n’y consacrons pas la somme de travail dur et continu que cela exige.Mais bien écrire, c’est d’abord bien parler.Par malheur, quelques-uns de nos écrivains ont deux langages : l’un de commande, pour leurs livres et leurs discours ; l’autre d’abandon, pour la conversation vulgaire.Le génie de la langue se cultive pourtant à chaque seconde, que nous parlions, écrivions ou même simplement pensions, au milieu de tous nos emplois et malgré tous les embêtements qu'on nous suscite.Pesez donc bien vos responsabilités, assumez votre tâche, en ne diminuant personne pour vous grandir.Ne regardez ni vos devanciers ni vos contemporains de trop haut, mais de près, et traitez-les avec une justice qui n’exclut pas la rigueur.Leurs déficiences sont les vôtres, et votre manque de discernement à dépister cela en vous-même contribue à l’entretenir autour de vous.Ne vous séparez donc point de vos frères, si ce n’est pour établir entre vous et eux le recul grâce auquel tout prendra place au foyer de l’objectif.Une vision nette, exacte, fidèle et sincère vous méritera quelque autorité.Les écrivains s’apercevront que vous ne les étudiez pas pour défigurer leurs œuvres et vous en moquer.Montrez-leur que vous ne travaillez pas contre leur intérêt, mais à la répression de leurs defauts et à la culture de leurs qualités.Et puis, vous au moins, mon ami, restez distingué.Que vos écrits soient de bon ton.\ ous entraînerez peu à peu vos camarades dans cette voie.Alors, nos lettrés et nos artistes deviendront une fraternité de gentilshommes, capables de se dire honnêtement et poliment leurs vérités et tous consacrés au service d’un ideal littéraire artistique et humain égal à l’âme très haute que la France nous a léguée.Un jour même, les anciens de nos lettres trouveront sous votre plume le nom qui leur convient : celui de dévoués précurseurs, tombés joyeusement, parce qu ils auront eu foi en vous, qui alliez venir, et en ceux qui vous suivront, jusqu à ce que la lumière soit faite au royaume de l’esprit canadien-français.La route est âpre et longue, qui nous mène où nous allons.Puisque vous avez de la fortune, ou pouvez bénéficier des bourses du gouvernement promises aux travailleurs, et puisque, par bonheur, vos études du baccalauréat ne vous suffisent point, ayez le courage d’achever votre éducation en, UN NOUVEAU REGARD SUR LA CRITIQUE LITTERAIRE 443 préparant la licence et le doctorat en lettres et en philosophie.Ne vous exposez pas au péril de demeurer un critique aigre et prétentieux, sans formation suffisante.Vous vous stériliseriez vite.Si vous vous destinez à la critique d’art ou à la critique d’histoire, ne craignez pas l’effort d’un stage prolongé dans nos Écoles des Beaux-Arts et dans celle de Paris, ou à l’École des Chartes.Le jeune homme.— On ne compartimente point la vie intellectuelle.Le critique.— Non ! Pas plus que la vie tout court, qui s’offre à notre étude dans le jeu complexe de ses modalités.Et, s’il faut sérier les questions et que l’esprit aille davantage à ce qui l’intéresse proprement et essentiellement, il n’est pas moins vrai que tous les problèmes de la vie, de la culture et de l’esthétique comportent des ressemblances et des dissemblances qui sont comme les révélatrices des différentes valeurs.Nous demeurerions tous incomplets en nous entêtant à ignorer la nature et les conditions des autres hommes, la nature et les conditions aussi des arts, des sciences et des métiers voisins ou connexes.Cependant, chacun de nous doit posséder à fond ou l’art ou la science ou le métier auquel il se consacre.Un critique peut être universel, mais il lui faut tendre à une spécialisation.Le champ est vaste où vous et vos successeurs serez appelés à accomplir la plus fructueuse besogne.Et puis, lorsque nos lettres et nos arts seront à point, ne craignez pas de vous avancer hardiment sur la route que vous vous êtes choisie.Soyez même prêts à séparer la critique de l’histoire, afin que vous, qui aimez passionnément la beauté et qui la servez par la plume, vous vous sentiez en mesure de la cultiver particulièrement chez les vôtres, et pour ainsi dire à l’état pur.Ne nous méprenons point.Personne n’atteindra jamais à l’absolu de l’idéal.Mais comment ne tenterions-nous pas de faire rendre à la critique tout ce dont elle est humainement capable, pour le bien de nos lettres ?Le talent le plus vif lui-même ne se soutient que dans l’équilibre.Or, rien ne s’équilibre en dehors de la raison, qui est justice et vérité.Ramenons les choses à leurs véritables proportions.Les lettres, les arts, les diverses critiques sont encore à la période d’élaboration et de tâtonnement, au Canada fran- 444 LE CANADA FRANÇAIS cais tout aussi bien qu’au Canada anglais, ne l’oublions pas.Mais le vent ne commence-t-il pas de tourner, du moins chez nous ?Je vous rappelle ici une parole de M.Auguste Viatte, prononcé lors d’une conférence récente : « Les primitifs ont du sentiment, mais point d’art; les décadents possèdent tous les raffinements de la technique, mais ils ont perdu le souffle; art et sentiment se rencontrent et déterminent les chefs-d’œuvre, au centre des âges littéraires.» Que nous pratiquions l’art et la critique, sans art suffisant, faut-il que vous en soyez désespéré, vous à qui l’avenir appartient ?Mon ami leva la tête et me fixa avec un rayonnement de franchise, de courage et de joie, où se révélait toute son âme.Et moi, je connus la douceur qu’éprouveront sans doute les aînés, lorsque, l’heure en étant venue, ils passeront le flambeau à de plus dignes qu’eux-mêmes.Voilà le nouveau regard qu’il est consolant de jeter sur la critique au Canada français.Maurice Hébert.
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